Pardonnez-moi pour le retard. C'est la première fois que je publie sans filet de sécurité (c'est à dire sans avoir de chapitres écrits à l'avance) et ce qui devait arriver est arrivé, j'ai eu de la difficulté à concilier travail-écriture-famille. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur et serez toujours là pour lire et commenter... Bonne lecture. Ah oui, pour celles que ça intéresse, cette histoire devrait se terminer dans un ou deux chapitres... Miriamme
Treizième partie
-Non, ça ne peut pas s'être passé dans les murs de cet immeuble, s'opposa le sergent détective que je connaissais déjà. Le gardien de sécurité m'a remis le fichier dans lequel il note scrupuleusement l'heure d'entrée et de sortie de tous les locataires et j'ai relevé par moi-même que le docteur Arbour et votre fils ont quitté l'immeuble à 7h00 ce matin.
-Il faut donc que ce soit produit alors qu'ils se rendaient à l'école, conclut Charles qui n'arrivait pas à tenir en place et ne faisait qu'arpenter la pièce de long en large.
-Effectivement. En fait, reprit le détective Fraser avant de jeter un bref regard en direction de son compagnon, je suis presque certain que l'enlèvement a eu lieu au moment où ils ont traversé le Parc Lafontaine. Plusieurs de mes hommes sont déjà en train d'arpenter le Parc de même que les rues avoisinantes à la recherche d'indices ou de témoins.
-Le problème c'est que plusieurs heures se sont écoulées depuis leur disparition, nous confia alors son partenaire qui prenait la parole pour la première fois.
-Ce que l'agent Mercier veut dire par là, grommela l'agent Fraser, tout en posant sur compagnon un regard qui en disait long sur ce qu'il pensait de son intervention, ce que vous devez savoir à propos de la fameuse alerte dont je vous parlais tantôt…
-L'alerte Amber? Vérifiais-je en le dévisageant.
-Celle-là même oui, confirma-t-il avant de reprendre là où il s'était arrêté, alors, ce que vous devez absolument comprendre c'est qu'une alerte de ce type n'est pleinement efficace que si elle est lancée tout de suite après l'enlèvement… Jetant un œil à sa montre, il serra les lèvres puis reprit, alors que là… onze heures plus tard…
-Ça ne doit pas être complètement inutile j'imagine? L'un des buts poursuivi n'est-il pas justement de permettre à tous les corps policiers d'unir leurs efforts? Vérifia celui dont je serais fermement la main depuis que grâce à l'accès qu'il m'avait donné à l'un de ses avions privés, j'étais aux premières loges et surtout en compagnie de la seule personne dont la présence m'apportait un tant soit peu de réconfort dans les circonstances.
-En effet, en plus de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) ou encore de la Sureté du Québec (SQ), une bonne partie de la population se trouve maintenant informée grâce aux réseaux sociaux, mais… s'arrêta-t-il le temps de lever sa main, hausser son index dans les airs, puis ajouter, rien de tout ça ne nous rendra jamais les précieuses heures qui se sont déjà écoulées dans la journée… le ou les ravisseurs peuvent être loin à l'heure qu'il est…
-Et bien, si votre but était de nous encourager, commenta Charles en s'écrasant sur la seule chaise inoccupée de la grande cuisine de Jane.
-Je ne fais que m'appuyer sur les statistiques et sur les faits… intervint-il avant d'allonger le bras pour me remettre mon cellulaire, tenez, gardez-le ouvert et répondez à tous vos appels, me prévint-il avant de répéter la même chose à mes deux compagnons d'infortune.
-Comment pouvons-nous vous aider davantage? S'enquit William d'une voix quelque peu anxieuse.
-Vous nous avez déjà beaucoup aidés en nous donnant la liste de tous les hommes que vous jugiez suffisamment remontés contre vous pour commettre un tel acte… à commencer par monsieur Wickham… nous en avons relâché deux dont les alibis ont été validés, trois autres sont encore détenus dans nos bureaux, résuma le détective avant de s'interrompre pour répondre à un appel.
-Très bien… commencez à arpenter la rue suivante et donnez-moi des nouvelles régulièrement surtout, l'entendis-je intervenir avant de raccrocher, ramasser son verre puis faire signe à son compagnon de le lui remplir à nouveau. Mes hommes ont terminé de ratisser le Parc et la rue Sherbrooke. Comme je le craignais, ils n'ont trouvé aucun témoin. Ça sent de plus en plus la demande rançon…
-Est-ce normal que les ravisseurs n'aient pas encore appelé William? S'informa Charles en serrant les lèvres.
-Bonne question… Commenta l'agent Mercier avant de se tourner vers son compagnon et lui tendre son verre d'eau.
-Si les appels de votre résidence et même ceux de votre bureau ont bel et bien tous été transférés selon nos instructions, alors ça ne devrait plus tarder... rétorqua-t-il d'une voix qui se voulait rassurante avant de prendre une bonne gorgée d'eau, exhaler bruyamment puis reprendre après s'être essuyé la bouche avec une serviette de papier, Oh, mais c'est vrai… j'oubliais, lorsque vous les aurez au bout du fil monsieur Darcy, essayez de les garder en ligne le plus longtemps possible afin que nous ayons le temps de repérer d'où vient l'appel.
-Et moi? M'emportais-je à mon tour. Trouvez-moi donc quelque chose à faire… je… déglutis-je avant de sentir la main de William exercer une certaine pression sur la mienne pour m'encourager à poursuivre, j'ai besoin de me sentir utile autrement…je… je vais craquer…
-Nous avons tous besoin de manger aussi, surtout toi Élisabeth, renchérit William en rivant son regard dans le mien.
-Je peux m'en occuper, intervins-je, laissez-moi regarder ce que Jane a dans ses réserves…. S'il le faut, j'irai faire des courses… j'ai vu qu'il y avait un…..
-Non, s'opposa brusquement le détective Fraser, vous devez tous rester ici pour l'instant, trancha-t-il avant d'ordonner à son compagnon de contacter un traiteur et de nous commander quelque chose. Mademoiselle Bennet, puisque vous tenez à vous rendre utile, pourquoi n'iriez-vous pas jeter un œil dans les affaires personnelles de votre sœur.
-Fouiller dans les affaires de Jane, me figeais-je les yeux exorbités, mais pourquoi faire?
-Histoire de vérifier si elle n'aurait pas reçu de menaces dans les derniers jours… ou encore si elle n'aurait pas noté une information qui pourrait nous être utile concernant l'homme dont elle se cachait depuis de nombreuses années… celui pour lequel elle a jugé bon de changer de nom…déclina-t-il faisant bien sûr référence à l'histoire de Jane que nous lui avions déjà résumée.
-Je veux bien, acquiesçais-je après avoir haussé puis abaissé les épaules, toutefois, sachez que je doute de trouver quoique ce soit en lien avec cette histoire-là, opinais-je avant de me redresser, contempler tristement William puis me diriger vers la chambre de ma sœur.
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La chambre de Jane était telle que je l'avais laissée avant mon départ pour Toronto, c'est-à-dire impeccable. Tout était à sa place. Mon sac de voyage, ma trousse de produits de beauté, mes trois sacs de vêtements, francs témoignages de tous ces va-et-vient que j'avais effectués au cours des derniers jours de mon appartement à celui-ci.
Sentant une boule se former dans ma gorge à la vue des vêtements de nuit de Jane qui étaient posés sur le lit, je me relevai, chassai du revers de la main les deux petites larmes qui avaient osé franchir la frontière, puis me dirigeai vers sa penderie, résolue à commencer par cet espace inexploré, mais Ô combien personnel.
Au bout d'une quinzaine de minutes pendant lesquelles j'avais mis la main dans toutes les poches et examiné chacune des boîtes de rangement qui étaient superposées dans son immense penderie, je ressortis bredouille et retournai m'asseoir sur le lit.
« La commode maintenant » m'encourageai-je en ouvrant le tiroir du bas.
J'eus beau soulever les paires de bas, les sous-vêtements et même les bas de soie que Jane rangeait minutieusement dans cet espace restreint, je ne trouvai strictement rien. Pas même un grain de poussière auquel me raccrocher pour reprendre espoir.
Déprimée, affamée et ensuite révoltée, je m'attaquai beaucoup plus rapidement aux autres tiroirs, plus d'une fois subjuguée par le sens de l'ordre de ma sœur aînée. Trait qu'elle avait nécessairement développé à force de ne pouvoir compter que sur elle-même.
« Même sa table de nuit est en ordre… » Ricanais-je après en avoir fait glisser l'unique tiroir.
M'asseyant sur le lit, je songeai finalement à la petite table qu'elle installait dans le coin de la pièce et sur laquelle elle posait son ordinateur lorsqu'elle voulait s'en servir. Me rendant jusqu'à celle-ci, je soulevai son portable, puis découvris une grosse enveloppe, sur laquelle Jane avait écrit lisiblement : « Petits mots doux de C.B. ».
-Pas question que j'ouvre ça moi-même… décidais-je en marchant vers la porte et en sortant de la chambre pour aller rejoindre celui que je savais être l'auteur des petits mots en question.
-Ah, bon timing! M'accueillit l'agent Mercier que la perspective de manger avait au moins eu l'heur de rendre euphorique. Le traiteur vient juste de nous livrer ceci.
Je m'approchai de la table, examinai brièvement plateau de sandwichs que William et Charles étaient déjà de dégager de leurs emballages, me demandant sérieusement comment j'allais faire pour avaler quoique ce soit.
-Euh Charles, attirais-je son attention, j'ai trouvé cette enveloppe dans les affaires de Jane. J'aime franchement mieux que ce soit toi qui en examine le contenu.
Comme celui-ci avait la bouche pleine, il s'abstint de répondre, me désigna plutôt le bout de la table puis m'incita d'un geste équivoque à y déposer l'enveloppe en question.
Je profitai ensuite du moment où William me tendit un sandwich pour lui demander s'il s'était passé quelque chose pendant ma brève absence.
Une voix qui n'appartenait pas à William me répondit par la négative exactement en même temps que celui-ci hochait la tête de droite à gauche. Comme cette voix fusionna à merveille au geste de dénégation de William, aussi bien en fait que s'il eut été ventriloque, j'éclatai d'un rire aussi sonore que surprenant. Quelques secondes plus tard, lorsque mon esprit fit ressurgir la marionnette au visage ingrat pour la lier à Samuel qui les aimait tant, mon rire se mua en larmes et je m'effondrai sur la chaise libre à côté de William.
-Pourquoi… pourquoi il ne se passe rien, me mis-je à scander une fois que William m'eut ramenée contre lui.
Je sentais mon cœur sur le point d'éclater. Samuel, la chair de ma chair, mon petit loup était prisonnier quelque part. Avait-il peur? Était-il seul? Jane était-elle enfermée avec lui? Mille et une questions bourgeonnaient dans ma tête… mille et un problèmes que je ne pouvais résoudre faute de posséder toutes les pièces du puzzle. J'entendais distinctement les mots d'encouragement que me répétait William, mais mon cerveau n'enregistrait rien, n'analysait plus. Il s'était désactivé comme pour se préserver. La peur me dominait tout entière et, sans que je puisse m'en empêcher ni même intervenir, je la nourrissais.
-Il faut que tu avales quelque chose Élisabeth… Samuel a besoin de toi… on doit rester forts tous les deux… Pour lui…. Tu n'es plus seule… Je suis là…
L'acharnement de William – à moins que ce ne soit un effet des mots eux-mêmes – finit par porter fruit. Une fois qu'il eut repoussé mes craintes les unes après les autres. Le bourdonnement qui avait pris naissance dans mes oreilles s'atténua doucement, mes sens redevinrent tranquillement fonctionnels et ma gorge se desserra suffisamment pour que l'air recommence à circuler normalement.
-Ça va mieux William, le prévins-je dès que mes cordes vocales réussirent à produire un son, Tu as raison… il faut qu'on mange… Sam a besoin de nous…
Je réalisai alors que les deux agents n'étaient plus près de la table. Le détective en chef était au téléphone alors que l'agent Mercier relisait ses notes tout en avalant la dernière bouchée de son sandwich. Je saluai leur discrétion. Charles quant à lui, toujours assis en face de nous, s'était pour sa part retiré à l'intérieur de lui-même et pleurait silencieusement en relisant l'une des lettres qu'il avait écrite à Jane.
-Le pire… c'est que c'est tellement mal écrit… me sourit-il tristement en posant la lettre par-dessus toutes les autres qu'il avait déjà examinées pour replonger la main dans l'enveloppe.
-George Wickham vient d'être relâché, nous apprit le détective Fraser en revenant vers la table. Son alibi vient d'être vérifié.
-Je vous l'avais dit que ça ne pouvait pas être lui, affirmais-je en me décidant enfin à saisir un morceau de céleri.
-Eh, mais ce n'est pas de moi ça! Nous étonna Charles en nous montrant une lettre qu'il venait de sortir de l'enveloppe. Toutes les autres lettres sont de moi, mais pas celle-là.
-Puis-je la voir? Me ressaisis-je la première.
-On dirait bien qu'elle a été écrite par ton père, m'apprit Charles en me la remettant.
Puisque les deux policiers s'étaient également rapprochés de notre petit groupe, je commençai à la lire à voix haute, certaine d'y trouver un message de mise en garde, semblable à celui que j'avais reçu il n'y a pas deux jours et dont je n'avais pas encore parlé aux policiers.
Après avoir relevé la date, je fronçai les sourcils puis en débutai la lecture.
« Chère Jane,
Tel que promis, je t'envoie de quoi couvrir les frais de ta dernière session d'études. Ai-je besoin de te répéter à quel point je suis fier de toi? Par ailleurs, sois bien certaine que n'eut été des circonstances dramatiques entourant ton départ, ta sœur Élisabeth et ta mère auraient bien évidemment uni leurs voix à la mienne pour te féliciter. Car vois-tu, contrairement à ce que tu avais craint, tu n'es pas plus oubliée, que reniée.
Dans le scénario qu'on a bâti ensemble, nous savions que chacun de nous hériterait d'une part égale de lumière et d'ombre, tout dépend bien sûr de l'angle à partir duquel on examinerait la situation par la suite et de la personne qui regarderait. Certains sont et seront toujours enclins à juger sévèrement autrui (ta mère en étant un excellent exemple) alors que d'autres, moins influençables et de nature plus fidèles, résisteront toujours malgré d'adversité. Ta sœur, tu le devines se classe dans cette seconde catégorie.
Cette situation bien qu'extrêmement souffrante pour nous deux, n'en était pas moins indispensable. N'en ai-je pas eu la preuve tout récemment? J'ai beau avoir perdu le respect de ta sœur cadette à cause de cette histoire, je sais - pour l'avoir appris à mes dépends - qu'il serait beaucoup trop dangereux de la détromper en lui révélant la vérité. Nous ne devons jamais oublier ni perdre de vue que le risque est toujours là… ne pas nous en soucier serait de la folie…
Je me raccroche toutefois à l'espoir – si mince soit-il - qu'un jour, nous puissions tous être réunis de nouveau. Pour finir, je me permets de te rappeler que la meilleure façon d'y parvenir un jour est de garder ceux qu'on aime dans l'ignorance…
Ton père… »
Pendant que Charles et William exprimait chacun leur étonnement face au contenu de cette lettre, je sentais bien que les deux officiers me lorgnaient attentivement. Pourtant, là, tout de suite et même si je l'avais voulu (ce qui était loin d'être le cas je vous l'assure) aucun mot n'aurait pu franchir mes lèvres. Le sang pulsait dans mes oreilles, faisant naître un insupportable bourdonnement que mes mains même n'arrivaient pas à atténuer.
La tête désormais totalement couchée sur la table, oreilles bouchées, yeux clos, je compris que mon corps réagissait à sa manière à la prémisse qui impliquait que le départ de ma sœur put avoir été mis en scène par mon père.
- Il y a quelques années, mon père a fait un séjour à l'hôpital, commençais-je à raconter autant pour essayer de ramasser mes idées que pour relater les faits, il s'était fracturé trois côtes, continuais-je avant de me redresser et reprendre d'une voix beaucoup plus basse, « c'était un accident !», nous avait-il expliqué au moment où nous sommes allés lui rendre visite à l'hôpital, « J'ai glissé sur un plancher mouillé », a-t-il prétendu ensuite. Je n'avais aucune raison de douter de sa parole, comment aurais-je pu savoir qu'en réalité, il avait été victime d'une agression? Terminais-je remarquant pour la première fois qu'un épais silence s'était installé dans la cuisine. L'œil hagard, la gorge sèche et les mains moites, j'avais maintenant l'impression d'étouffer. Tout se mélangeait dans mon esprit, mon inquiétude pour Samuel et Jane, ma perplexité concernant les cachotteries délibérées de ma sœur et de mon père et même la reconnaissance que j'éprouvais envers William que mon insécurité maladive n'avait jamais fait fuir et qui – pour mon plus grand bonheur il va sans dire - avait résisté brillamment à toute tentative de ma part de l'éloigner.
-Bon, prenant pour acquis que mon père avait ses raisons de garder le silence à propos de cette agression, même si c'est à n'y rien comprendre, qu'en est-il de Jane, demandais-je en ravalant mes larmes, elle aurait dû m'en parler… dois-je comprendre qu'il était nécessaire de maintenir ce scénario mensonger encore aujourd'hui? Haletais-je au bord de l'hyperventilation.
-À moi non plus… elle n'a rien dit, me confia Charles d'un ton beaucoup plus triste qu'amer.
-Je ne suis pas certain de vous suivre, intervint le détective Fraser. Autour de quelle solution votre père et votre sœur se seraient-ils ralliés… et de quoi vous auraient-ils gardé dans l'ignorance?
Une fois que je l'eus rassuré quand à mon intention de reprendre mes explications, le détective se cala plus confortablement sur sa chaise, ouvrit son calepin, puis accompagna chacune des précieuses secondes dont j'avais pourtant bien besoin pour arriver à réorganiser mes idées en appuyant sur le bout de son stylo. Lorsqu'ensuite il se mit plutôt à l'utiliser pour battre la cadence sur son cahier, je compris que mes efforts seraient vains et lui suggérai plutôt, Tenez, commencez donc par lire ceci…nous en discuterons par la suite. Plongeant la main dans ma bourse, je lui tendis la lettre que j'avais découverte dans mon appartement alors que j'étais en compagnie de Simon.
Pour le bénéfice de William et de Charles qui se montrèrent tous deux aussi curieux que les deux agents de police, je leur résumai l'essentiel du message que contenait la courte lettre que j'avais reçue il y a deux jours et qui m'avait tant retournée.
Une fois que le détective en eut fait le tour, il me dévisagea d'un air résigné, esquissa une légère grimace, détacha le cellulaire de son ceinturon puis exigea que je lui remette les coordonnées de cet homme à qui j'en avais voulu pendant tant d'années. Après avoir exhalé un profond soupir, j'obtempérai, encouragée par la pensée que mon père devait déjà avoir entendu parler de l'enlèvement de Samuel et Jane.
-Tu n'as pas assez mangé Lizzie, me fit remarquer William aussitôt que le détective se fut dirigé vers le salon, armé de son cellulaire et du numéro de mon père.
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-Ah vous dirais-je maman, ce qui cause mon tourment… chantonnait Jane en même temps qu'elle caressait les boucles brunes de l'enfant qui pour les besoins de la cause, faisait semblant de dormir. « Papa veut que je raisonne… comme une grande personne… » Accompagna-t-il sa tante dans sa tête tout en priant pour que celui qui les surveillait de près soit au moins suffisamment convaincu que le sommeil l'avait emporté pour qu'il quitte enfin la pièce et les laisse seuls.
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-Il te prend pour son fils Sam… il ne faut surtout pas le détromper… Le plus important c'est de gagner du temps, tu comprends… lui avait chuchoté sa tante la première fois qu'elle était revenue vers lui quelques heures après leur arrivée dans la vieille maison.
«Je vais t'emmener avec moi et te présenter officiellement à cet homme… Quand je serai avec lui… tu verras, tu… auras l'impression que je suis une autre personne… tu ne me reconnaîtras pas…l'avait-elle prévenu en l'étudiant attentivement. Je vais jouer un rôle… et toi aussi tu vas devoir jouer un rôle... Certaine de la question qui allait franchir ses lèvres, Jane le devança, notre ravisseur ne doit pas savoir que tu es le fils de William Darcy, tu comprends? Voilà pourquoi on va faire comme si tu étais mon fils… Soulagée de le voir acquiescer silencieusement, Jane l'avait alors aidé à se relever, lui avait replacé son chandail, avait secoué son pantalon afin d'en dégager toute la poussière, puis avait rapidement ébouriffé ses cheveux. Si tu veux qu'on puisse quitter cette maison un jour, tu ne dois absolument pas le contredire… Jamais…» Avait-elle ajouté du bout des lèvres avant de l'entraîner hors de la chambre.
-Je te présente ton père Samuel! Avait-elle murmuré deux minutes plus tard lorsqu'ils avaient pénétré dans la cuisine.
-Approche fiston, lui avait alors ordonné un homme à la stature imposante, mais dont la maigreur donnait tant de place à ses yeux qu'on aurait pu dire qu'ils lui mangeaient le visage.
Poussé en avant par la main nerveuse de Jane, Samuel s'était avancé tête baissé jusqu'à l'homme qui de son côté s'était à peine redressé pour l'accueillir.
-N'est-ce pas qu'il est beau notre fils, hein Gilles? L'avait habilement secouru Jane lorsque surpris par l'odeur nauséabonde de l'homme, le petit garçon avait réprimé une grimace et avait eu un mouvement de recul.
«Ce qu'il est brave…» l'avait mentalement félicité Jane en constatant que malgré ce dernier petit incident malheureux, son neveu s'était suffisamment ressaisi pour être ensuite capable d'obéir à la requête de son geôlier et aller poser ses petites lèvres sur sa joue piquante.
-T'as quel âge? L'avait ensuite interpellé l'individu tout en saisissant le bas de son visage entre son pouce et son index afin d'examiner ses deux profils.
Jane retint son souffle aussi longtemps que Samuel ne lui eut pas répondu puis se félicita intérieurement d'avoir pris le temps de le préparer pour cette question.
-Il n'est pas bien grand pour un gosse de huit ans, l'avait alors effrayée Gilles tandis qu'il relâchait son fils et lui faisait signe de s'asseoir sur la chaise qui jouxtait la sienne. Chose certaine, c'est à moi qu'il ressemble le plus, avait-il ajouté avant d'éclater de rire et lever sa bouteille de bière pour en prendre une bonne gorgée. Apporte m'en une autre, Jenna, j'ai le gosier sec.
-Mange Samuel, Jenna nous a préparé de bons sandwichs, l'avait-il encouragé en poussant devant lui une assiette sur laquelle reposaient quatre morceaux de sandwichs au jambon pressé.
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-Je suis désolée Samuel, je vais devoir te laisser pour aller le retrouver, le surprit Jane le ramenant brusquement à la réalité. Comprenant ainsi que leur ravisseur avait quitté la pièce, Samuel redressa la tête puis la supplia, tu peux vraiment pas rester?
Le cœur en miette au moins autant que révoltée à l'idée de ce qui l'attendait pour les heures à venir, Jane serra les lèvres, se força à sourire bien que celui-ci ne gagna pas ses yeux et répondit, tu ne te souviens donc pas de ce que je t'ai dit tantôt? En aucun cas il ne faut contrarier cet homme... Crois-moi sur parole Samuel, insista-t-elle avoir exhalé un profond soupir, tu ne veux pas voir Gilles en colère.
«Un sanglot peut-il vraiment naître et mourir aussi rapidement? » Se demanda-t-elle en sentant ses yeux se charger d'eau. L'intense pression que subissaient ses paupières était à l'image d'un barrage prêt à céder sous le poids d'une rivière en cru.
Il ne lui restait que quelques mètres à franchir avant d'arriver jusqu'à la porte. Plus que quelques secondes avant qu'elle se voit forcée de revêtir les habits de celle qu'elle avait été autrefois et dont les fibres, teintées de souffrances, étaient emmaillées aux sévices qu'elle avait subis des mains de cet homme de même qu'aux sentiments de honte et de culpabilité dont il avait su profiter pour l'enchaîner à lui. Cet homme malade devant qui elle s'était sentie faible, moche, mais surtout horriblement dépendante.
N'eut été de son père qui avait tout compris, tout vu venir surtout, elle n'aurait jamais pu échapper au joug de cet individu. Sans doute se serait-elle-même donné la mort à force d'être rabrouée, rabaissée et même battue dans les derniers temps.
Pourtant, une fois partie, une fois hors de sa portée, elle n'avait pas tardé à se reconstruire. Mais une étape à la fois. Pas à pas. Avec l'aide du Chaînon tout d'abord (organisme auquel depuis au moins trois ans elle offre un généreux pourcentage de son salaire afin de soutenir financièrement des jeunes femmes qui faute d'argent se retrouveraient tout bonnement à la rue – mais surtout grâce à l'implication de son père. C'est lui qui avait tout organisé, tout mis en place. C'est lui qui avait aidé Jane à planifier sa fuite. C'est lui qui avait réalisé l'ensemble des démarches auprès du Chaînon. C'est d'ailleurs au moment où il rentrait de sa dernière rencontre avec le directeur de l'établissement en question que monsieur Bennet avait été sauvagement attaqué par Gilles.
La main fermement posée sur la poignée de la porte, actuelle frontière entre deux mondes, Jane réprima un sanglot en songeant à la terreur qui l'avait saisie au moment où Jacques Lacombe, directeur du Chaînon l'avait contactée pour lui apprendre que son père avait été agressé. Déterminée à tout sacrifier pour que Samuel ne soit jamais embêté par celui qui l'attendait de l'autre côté de cette porte, Jane tourna la poignée, plaqua un sourire on ne peut plus feint sur son beau visage et trouva le courage de franchir la distance qui la séparait de cet enfer qu'elle était prête à braver pour préserver les siens. Les évoquant une dernière fois les uns après les autres dans son esprit, son père, Élisabeth, Samuel, c'est toutefois le visage souriant de Charles qui s'évapora à l'instant même où la voix de Gilles lui égratigna les oreilles.
-T'as été longue Jenna…. Allez, approche… viens t'allonger à côté de moi, la nargua-t-il en la voyant s'avancer lentement vers le lit où il était couché.
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-Y a un portable qui vibre! S'éveilla brusquement l'agent Mercier en se redressant sur sa chaise.
Puisque les heures de la nuit s'étaient écoulées lentement, qu'aucun ravisseur ne s'était manifesté et que le ronflement irrégulier de Charles m'avait constamment réveillée, j'avais fini par lui ordonner d'aller s'allonger dans la chambre que Samuel avait occupée au cours des derniers jours afin que l'agent Mercier, le seul des deux policiers qui était resté auprès de nous pour la nuit, William et moi-même puissions reprendre des forces.
-C'est le mien, répondis-je en même temps que mon compagnon qui s'était éveillé à mes côtés.
-Allô… commençai-je avant de retomber dans le silence pour laisser la chance à mon interlocuteur de s'identifier, le regard d'au moins deux hommes braqués sur moi. C'est Simon, chuchotais-je à William après que j'eus temporairement éloigné mon cellulaire de mon oreille. Confiante que celui-ci permettrait à l'agent Mercier de se rafraîchir la mémoire, je me relevai, tanguai en direction de la salle de bain, autant dans le but de satisfaire mes besoins matinaux que pour avoir la chance de discuter avec mon ami en toute tranquillité.
-Hein? M'exclamai-je un peu plus tard, les yeux occupés à contempler l'air hautement étonnée que me revoyait mon reflet. Passe le moi veux-tu, pressais-je mon ami Simon en réalisant que je ne comprenais rien à son discours tant celui-ci semblait nerveux.
-Élisabeth, m'interpella une voix que je connaissais, mais n'arrivait pas à identifier, c'est moi, George.
-Wickham? M'étonnais-je tout d'abord, que faites-vous chez Simon? L'intimais-je l'instant d'après, craignant le pire.
-C'est à propos de votre fils… commença le photographe pendant que mon sang se glaçait.
…À suivre…
D'après-vous, quel est le lien entre Wickham et Gilles? Qu'avez-vous pensé de l'intervention de monsieur Bennet? Miriamme
