Merci pour vos extraordinaires commentaires. Sincèrement, vous me gâtez. Vos messages sont d'autant plus précieux maintenant que j'arrive au bout de cette histoire. Surtout que j'arrive également au bout de toutes celles que j'avais dans ma besace. Merci à toutes celles qui m'ont suivie en silence, à celles qui se sont manifestées à droite et à gauche, mais surtout à mes plus fidèles lectrices qui se reconnaîtront. Mes plus sincères remerciements à mes deux amies Calazzi et Mimija
Seizième partie
« Jeudi soir, 2h00 am…
Cher Sam,
Ton père et moi pensons sans cesse à toi. Peu importe ce que l'on fait, tu es toujours dans nos pensées. Mais nous ne sommes pas les seuls tu t'en doutes bien puisque tes camarades de classe, ton enseignante et tous les éducateurs du service de garde m'ont fait parvenir une carte à ton intention. Peux-tu croire que même Simon est obligé de m'appeler pour prendre de mes nouvelles puisque depuis ton départ, je ne suis retournée qu'une fois dans notre appartement et encore, ce n'était pas pour longtemps puisque je m'y rendais uniquement pour ramasser tes affaires. Pourquoi faire me demanderais-tu? Et bien, tout simplement parce que j'ai décidé qu'il serait beaucoup plus pratique pour nous tous d'habiter dans la même maison et comme celle de ton père est la seule qui possède une piscine…. J'ai déjà tout placé dans ta nouvelle chambre avec l'aide de ton père. William a tenu à disposer ton jeu d'échecs bien à la vue dans le salon et m'a demandé de lui apprendre à jouer. Tu avais raison tu sais, il n'est pas très doué. Toutefois, je n'abandonne pas l'espoir de faire de lui un adversaire à peu près respectable. Comme tu vois, il ne manque que toi mon loup pour que notre bonheur soit entier. Je t'embrasse tendrement.
Ta maman qui t'aime à la folie…»
000ooo0o0o0o0o0o0o0
-Lizzie? Lizzie? Lève-toi!
« Fichtre », gémis-je en reconnaissant la voix de Georgianna et déplorant qu'elle eût été fabriquée à partir du même moule que monsieur Miron qui ne manquait jamais d'ouvrir brusquement tous les rideaux de la maison.
-William est déjà parti… une urgence à régler…
Les yeux couverts afin de lutter contre la douleur qu'allait provoquer une aussi soudaine exposition à la lumière, je laissai à une certaine grimace le soin d'exprimer ma déception, feinte évidemment, afin de satisfaire celle qui ne pouvait assurément pas deviner qu'en raison de mon insomnie de la nuit dernière, j'avais été le témoin auditif privilégié du départ de William aux petites heures du matin.
-Au bureau sans doute? Retins-je jusqu'à la dernière seconde. Après tout, n'est-ce pas justement ce qu'il avait prétendu deux jours plus tôt alors que nous créchions encore dans l'appartement de Jane et qu'il m'avait quittée pour se rendre au domicile de monsieur Gratton avec le résultat que l'on connaît.
-Je l'ignore Élisabeth. Tout ce que j'en sais c'est qu'il a laissé une note à monsieur Miron pour lui dire qu'il serait de retour à temps pour assister à votre….
-Rassemblement de la matinée, complétais-je tout en me frottant les yeux et avant de rabattre les couvertures dans un mouvement d'impatience, dégageant ainsi, involontairement le pyjama de Sam que j'avais mouillé de larmes toute la nuit.
Levant les yeux vers Georgianna, je fus frappée par l'expression toute maternelle avec laquelle elle m'étudiait. De traits que tendresse et inquiétude se partageaient équitablement, que mon frère Michel avait toujours fait naître sur le visage de ma mère et que pour ma part, je dépensais sans compter lorsque mon fils était concerné.
-Merci Georgie, Ravalais-je mes larmes avant de laisser mes jambes descendre lentement sur le côté du lit jusqu'à atteindre mes pantoufles. Oh, j'oubliais, peux-tu dire à monsieur Miron que je descends dans une minute et que je souhaite m'occuper de mon déjeuner moi-même?
-C'est comme si c'était fait…
Une seconde après que sa tête se fut effacée, elle réapparut dans le cadre de porte, arborant un sourire moqueur qui me mit la puce à l'oreille, En passant, roucoula-t-elle, Charles Bingley est déjà arrivé et je l'ai dirigé vers ta pièce préférée.
En temps normal, c'est-à-dire sans une telle carence de sommeil derrière la cravate, je lui aurais déjà lancé un oreiller à travers la pièce et fait suivre quelques insultes bien senties. Alors que là, pas du tout reposée et franchement déprimée, je ne contrôlai ni ma bouche, m'étonnant vraiment du petit son indistinct qu'elle laissa échapper, ni mes gestes, me retrouvant finalement à quatre pattes sur le sol, faute d'avoir perdu l'équilibre à cause de ce même projectile dont mes mains s'étaient emparées par habitude, mais avaient ensuite échappé directement devant mes pantoufles.
«8h30 » gémis-je au travers d'un rideau de larmes que seule l'annonce du retour de Samuel aurait pu écarter. Serrant ensuite l'objet qui m'avait fait perdre pieds contre mon sein, je l'entraînai avec moi dans un mouvement circulaire, profitant des hauts et des bas de ce carrousel pour me convaincre de lâcher les rênes et sortir les pieds de l'étrier afin de plonger dans cet espace privilégié où cohabitent harmonieusement oubli et folie, les deux éléments essentiels qu'il me fallait pour cesser de souffrir et surtout pour refuser l'inacceptable réalité qui venait avec : l'absence de mon fils.
«Mon cavalier va capturer ta reine, continuais-je à bercer l'objet qui le personnifiait accroupie à même le sol, ce soir, tu m'expliqueras ce que tu appelles une FOURCHETTE d'accord? L'interrogeais-je ensuite, choisissant exprès des termes empruntés à son jeu préféré, consciente qu'en excellent stratège mon subconscient cherchait ainsi à préparer mon retour vers la réalité. À vrai dire, personne d'autre - à part peut-être Charlotte et mon subconscient justement – n'aurait pu savoir qu'il suffisait de communiquer avec moi à l'aide du langage des mathématiques (sans soute à cause de ce que les nombres et la statistique ont toujours représentés pour moi) pour que j'accepte de refaire surface.
Lorsque la pièce où je me trouvais se recomposa sous mes yeux, que le temps ne fut plus distordu, je me forçai à me lever comprenant qu'il me fallait me dépêcher, surtout si je voulais me rendre présentable pour notre mise au point du matin. La folie pouvait attendre, certes, mais pas Samuel.
En un temps record donc, j'enfilai ma robe de chambre, quittai la pièce au pas de course et entrai dans la salle de bain attenante à la chambre des maîtres que j'avais désertée après un coup de gueule hier soir et que de son côté, William avait abandonnée en plein milieu de la nuit, pour aller s'occuper de je-ne-sais-quoi.
0oo0o0o0oo0o0o0o0
-Jenna! Hurla Gilles pour la seconde fois.
Connaissant le manque flagrant de patience de celui-ci, Jane abandonna Samuel devant le jeu d'échecs qu'il s'était fabriqué avec la boîte de céréales qu'il avait recyclée l'autre matin puis traversa l'étroit corridor pour arriver devant la table où Gilles était attablé avec son portable.
-Notre commande d'épicerie est arrivée, la gronda-t-il avant de rabattre le couvercle de son ordinateur, se lever puis lui faire signe de le suivre dans l'entrée.
-Non, n'ouvre pas tout de suite! La brusqua-t-il en posant la main par-dessus la sienne sur la poignée. J'aime mieux qu'on attende que le camion soit reparti.
« Gilles 2, Jane 0, se découragea-t-elle en entendant le véhicule faire marche arrière dans l'entrée de la maison pour s'engager sur la grand route. Moi qui croyais que j'aurais le temps de faire signe au livreur? »Se découragea-t-elle, frustrée d'être obligée de renoncer à la moins risquée des trois solutions qu'elle avait élaborées et qui possédait en autres avantages de tenir compte à fois de la présence de Samuel, du matériel dont elle disposait et de la maladie mentale de leur bourreau.
La plus risquée de ces trois idées était sans conteste celle qui impliquait qu'au préalable, il lui faudrait mettre la main sur l'arme blanche que Gilles gardait constamment sur lui - ce qu'elle aurait peut-être pu réussir la veille n'eut été de sa blessure au pied. Toutefois, advenant le cas où ses efforts pour s'en emparer seraient couronnés de succès, rien ne garantissait qu'elle ait l'occasion de s'en servir et encore moins qu'elle oserait le faire.
Concernant sa troisième idée maintenant, dont le statut était encore plus précaire, puisque pour la mettre en application, il lui faudrait non seulement avoir l'opportunité de faire l'inventaire des médicaments qui se trouvaient dans la trousse de premiers soins de la pharmacie, mais également trouver deux produits qui, une fois combinés, lui permettrait d'affaiblir suffisamment Gilles pour être capable de le maîtriser, celle-ci possédait un nombre élevé de variables qui pouvaient faire en sorte que les effets du mélange pouvaient se situer n'importe où entre aucun effet et provoquer sa mort.
-Tu vas ranger le contenu de ces sacs dans le garde-manger, fut-elle brusquement ramenée à l'ordre par Gilles une fois qu'il eut transporté les quatre sacs d'épicerie de l'extérieur de la maison à la cuisine.
-Je peux t'aider tati….
-Maman va se débrouiller toute seule mon chéri, intervint immédiatement Jane, le souffle bloqué, priant pour que celui qui était penché derrière la table au moment où Samuel était entré n'ait rien entendu.
-Ce que t'es bien élevé, le félicita Gilles tout en soulevant le sac dans lequel il venait de fouiller pour le poser sur la table. Et contrairement ce que dit ta mère, c'est une excellente idée… ça va me permettre d'aller finir ce que j'ai commencé… tout en prenant une collation, affirma-t-il tout en montrant le sac de pistaches salées qu'il avait commandé.
Recommençant à respirer uniquement quand Gilles se fut éloigné, Jane exhala un profond soupir, décida de ne pas relever la gaffe de Samuel lui suggérant plutôt de commencer à mettre sur les étagères du garde-manger, les conserves qu'elle avait déjà placées sur le comptoir.
-De mon côté, je me charge de tout ce qui va au frigo, le prévint-elle juste avant de jeter un œil dans le troisième sac.
« Évidemment… que de la bière », grommela-t-elle en retirant l'emballage qui contenait la marque préférée de Gilles. Lorsqu'elle plongea une dernière fois la main dans le sac après être allée mettre les bières au frais, Jane ramassa l'exemplaire du Journal de Montréal qui se trouvait tout au fond et le posa devant elle sur le comptoir.
Une photo et le titre de la UNE la laissèrent sans voix :
« Disparition du fils de William Darcy en plein cœur du Parc Lafontaine »
Yeux écarquillés et bouche ouverte, Jane contempla ensuite l'agrandissement d'une photo de son neveu avant de trouver le courage de lire le résumé de l'article qui se trouvait juste en dessous.
Deux hommes d'affaire influents offrent une récompense de 100 000 $ pour tout renseignement pertinent qui conduira à l'arrestation de celui que les autorités soupçonnent d'avoir enlevé Samuel Bennet et sa tante Jane Arbour : Gilles Lacasse.
-As-tu déjà rangé les bières dans le frigo Jenna ? Fut-elle prise de cours lorsque Gilles revint dans la cuisine.
Réagissant à la vitesse de l'éclair, Jane fit lentement descendre le journal le long de ses jambes, adopta une posture qui bien qu'elle fut inconfortable lui permis néanmoins de bloquer le quotidien contre le lave-vaisselle. Bien entendu, mentit-elle d'une voix qu'elle espérait convaincante.
« Pense vite », s'intima-t-elle, réalisant que Gilles allait bientôt s'approcher du comptoir puisque la marque de bière qu'il préférait était l'une des dernières qui s'ouvrait encore avec un décapsuleur.
S'écartant à nouveau du comptoir, Jane laissa le journal poursuivre sa chute jusqu'à ce qu'il s'arrête sur ses pieds. Elle le fit alors glisser sous le lave-vaisselle à l'aide d'un mouvement aussi discret que possible puis feignit de s'intéresser au fonctionnement de l'appareil devant lequel elle s'était réfugiée.
-Passe-moi donc le Journal de Montréal? Ne s'étonna-t-elle donc pas d'entendre Gilles exiger une fois qu'il eut avalé une première gorgée de bière.
-Quel Journal? Formula-t-elle exprès tout en lui faisant face pour aller ramasser la pinte de lait qui l'attendait toujours sur la table.
-Samuel? T'aurais pas vu un journal par hasard?
-Non papa, répondit celui-ci, inconscient de ce qui se passait entre les deux adultes, pas dans le sac de conserves en tout cas.
-Merde, merde, MERDE, s'emporta finalement Gilles. Quel foutus bons à rien, ces livreurs, Pesta-t-il avant de quitter la pièce.
Une fois que celui-ci les eut laissés, Jane suggéra à Samuel de rester muet puis réutilisa l'index qu'elle avait placé sur ses lèvres pour désigner la bière que Gilles avait oubliée sur la table.
-JENNA, MA BIÈRE! Retentit alors la voix colérique de Gilles à laquelle Jane répondit en roulant des yeux.
Encouragée par le rire qu'elle avait réussi à arracher à Samuel, Jane ramassa la bouteille de bière, envisagea pendant un instant très bref d'extraire le journal de sous le lave-vaisselle afin de lui trouver une meilleure cachette, mais changea d'idée lorsqu'elle évalua qu'il valait mieux ne pas placer son neveu dans position aussi délicate.
«Moins il en sait… mieux il se portera» Décida-t-elle.
-J'arrive Gilles, annonça-t-elle ensuite pendant qu'elle sortait de la cuisine, se retournant une seconde avant d'en franchir le seuil pour tirer la langue à l'enfant qui la contemplait affectueusement.
« On croirait entendre ton rire Lizzie », s'émerveilla-t-elle se séparant difficilement du monde féérique que le rire cristallin de son neveu avait fait naître alors que par contraste et en quittant la cuisine, elle avait l'assurance de s'engager dans le couloir de la mort.
0oo0o0oo0o0o0o
-J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle, annonça le détective Fraser en se redressant sur sa chaise, un léger rictus déformant ses lèvres.
Avant de se lancer, il avait bien évidemment attendu que monsieur Miron eut terminé de verser son excellent café dans les tasses de chacun, qu'il se fut discrètement retiré et que William fut revenu de son escapade nocturne, m'étonnant en faisant entorse à son habitude….
« Après si peu de temps, puis-je réellement prétendre qu'il aurait dû venir m'embrasser, ne serait-ce que pour me rassurer? Me trompais-je réellement en qualifiant d'habitude ce tendre baiser qu'il n'avait jamais omis de m'offrir chaque fois qu'on se retrouvait? » Me questionnais-je avant de décider que j'avais toutes les raisons du monde de prendre ce geste de tendresse pour acquis. Tournant la tête dans sa direction, je laissai mes pensées suivre leur cours, toujours aussi intriguée par l'air impénétrable que mon compagnon avait affiché dès son arrivée et par sa décision de m'ignorer alors qu'il avait salué les trois hommes avant d'aller s'asseoir à l'autre bout de la pièce.
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'un monde d'incertitudes flottait entre nous, concentrant ses effluves autour de moi, mais répandant dans mes poumons un subtil parfum d'amertume qui me fit regretter ma vie d'avant, ma vie sans lui.
Le silence qui régnait dans la pièce continua à s'épaissir jusqu'à ce que l'agent Mercier nous fasse tous sursauter en quittant la fenêtre devant laquelle il s'était installé depuis l'entrée de William. Tout de suite après avoir soufflé quelque chose à l'oreille de son supérieur hiérarchique, il vint prendre place à ma gauche sur le grand divan brun qui, je dois l'admettre, aurait pu me plaire, s'il s'était trouvé dans une autre pièce.
Se raclant bruyamment la gorge, le détective en chef reformula alors la question qui était restée en suspens, qu'en ce qui me concerne j'avais carrément oubliée, et à laquelle aucun de mes deux compagnons n'avait daigné répondre.
-Commencez donc par la mauvaise nouvelle, choisit finalement Charles avant de rougir et reprendre, euh, enfin moi, c'est ce que je préfère… il me semble que c'est mieux pour le moral quand on termine par une bonne nouv….
-Je pense comme Charles, rétorqua celui que mon champ de vision n'englobait plus, mais dont la présence me faisait toujours autant d'effets.
Pour ma part, certaine que ma voix me trahirait, je me contentai d'acquiescer, estimant tout de même que le détective avait une façon un peu morbide de présenter les choses.
-La mauvaise nouvelle alors, releva-t-il avant de jeter un œil à son collègue et incliner la tête pour ouvrir le dossier dont il ne se séparait plus. Vous vous souvenez de ces deux femmes j'imagine? Présuma-t-il en nous montrant les mêmes photos que la dernière fois.
Une fois que nous nous fûmes tous prononcés, il se cala plus profondément dans son siège puis reprit, la première chose que vous devez savoir c'est que nous avons terminé d'inspecter la petite maison de monsieur Gratton. C'est ainsi que nous avons pu déloger une trappe dont l'accès semble avoir été bloqué depuis quelque temps et qui menait directement sous le plancher de la maison.
-L'odeur, ne pus-je réprimer.
-Oui, en effet, celle-ci ne provenait pas uniquement des restes de nourriture, compléta-t-il ma phrase, ni même des insectes…
-Seigneur! S'exclama Charles en se couvrant instinctivement la bouche.
-L'odeur provenait de trois cadavres qui étaient dans un état de décomposition très avancé. Nous avons bien évidemment dû attendre que le médecin légiste soit dépêché sur les lieux même si nous étions déjà presque certains que ces deux pauvres femmes faisaient partie du lot, ajouta-t-il en désignant les deux photos qu'il avait posées devant lui, sur une petite table basse. Maintenant, l'un de vous voudrait-il se risquer à deviner l'identité du troisième cadavre? Nous dévisagea-t-il l'un après l'autre.
«Je vous en prie, faites qu'il ne s'agisse pas de l'un des nôtres…», ne fus-je certainement pas la seule à souhaiter.
-Je vous présente monsieur Gratton lui-même, nous apprit-il tout en sortant une troisième photo de son dossier pour nous la montrer à tour de rôle.
-C'était à prévoir, non? Lâcha William qui prenait la parole pour la première fois.
-Ce salaud s'en est pris à trois innocentes personnes, s'exclama Charles en se dressant sur ses deux pieds, cet homme n'est rien de moins qu'un monstre! Jugea-t-il après s'être déplacé jusqu'à la fenêtre.
-Appelez-le comme ça si ça vous chante, il n'en reste pas moins que cet individu est bougrement intelligent, opina le détective.
-On dirait presque que vous l'admirez! Ne pus-je retenir avant de rougir violemment puis m'excuser.
-Ce n'est rien… Ce que je veux dire par là, c'est que notre homme s'est montré particulièrement patient et a su faire preuve de stratégie lorsqu'il a choisi cet homme qui vivait en marge de la société et donc personne ne remarquerait la disparition. Ce que vous ignorez en fait, c'est que le style de vie adopté par monsieur Gratton présentait plusieurs avantages non négligeables pour notre homme. Premièrement, non seulement avait-il quitté son emploi depuis presqu'un an, mais encore, avait-il également hérité, legs d'un parent éloigné, d'une somme assez confortable pour lui permettre de prendre sa retraite plus tôt. De plus, pour couronner le tout, il avait définitivement coupé les ponts avec ce qui lui restait de famille.
-Un méchant calculateur alors, marmonnais-je.
-À vrai dire, il y a tout lieu de croire que celui que vous qualifiez de « calculateur » s'est imposé un soir chez monsieur Gratton, l'a éliminé, puis s'est tranquillement installé afin de préparer l'enlèvement de la première de deux femmes.
-Mais enfin, ça n'a pas de sens, protesta Charles dont le teint tournait maintenant au rouge. Un homme seul ne peut pas enlever une femme et un enfant. Pas sans aide…
-Nous y voilà! S'exclama l'agent Mercier avant d'être brusquement remis à sa place par son patron.
-La bonne nouvelle maintenant… Osa-t-il greffer un sourire sur son visage, un témoin de l'enlèvement de votre sœur s'est manifesté hier soir.
-L'annonce? Espérais-je.
-Oui et non. Il s'agit d'une joggeuse, ou si vous préférez, une habituée des pistes qui font le tour du Parc Lafontaine. Le jour de l'enlèvement, elle affirme avoir vu une femme et un enfant dont la description peut correspondre au docteur Arbour et à Samuel. Toutefois, m'a-t-elle expliqué par la suite, puisque ceux-ci se sont empressés de monter à l'arrière de la voiture et que rien dans le déroulement ne lui a donné l'impression qu'ils étaient emmenés contre leur volonté, elle n'a pas jugé nécessaire de rapporter l'incident.
-Combien y avait-il d'hommes selon elle? S'informa William qui avait quitté sa place pour se rapprocher de Charles.
-Trois. Elle dit que la femme et l'enfant sont montés à l'arrière de la voiture, qu'un homme est allé s'asseoir avec eux et que les deux autres sont montés à l'avant. De plus, pour répondre à votre question mademoiselle Bennet, c'est en voyant la photo des deux disparus qu'elle a décidé de nous contacter. Elle a tout à coup réalisé que ce n'est pas parce qu'elle n'a pas vu d'armes que ces hommes n'en possédaient pas pour autant.
-C'est ça que vous appelez une bonne nouvelle? S'offusqua Charles avant de se mettre en mouvement. Rien que ça?
Comprenant que son collègue se préparait à intervenir, le détective l'arrêta d'un geste de la main puis lui fit signe de rester silencieux. Ce vieux policier n'en était pas à sa première enquête, ni même à sa première crise. Il en avait vu des civils perdre le contrôle. Assez en tout cas pour savoir qu'il ne servait à rien d'argumenter. Se calant plus confortablement dans son fauteuil, il croisa les bras et attendit.
-Jane et Samuel seraient déjà ici avec nous si vous aviez fait votre travail correctement, le visa directement Charles, les deux pieds bien plantés au centre du salon et ivre de rage. Combien de jours avez-vous perdu à chercher dans l'entourage de mon ami alors que dès le départ vous auriez dû ratisser plus large? L'écrasa-t-il de son mépris,l'index pointé dans sa direction et les lèvres déformées par un vilain rictus.
-Laisse tomber Charles, ce que tu fais ne sert pas notre cause, intervint William, allant jusqu'à poser la main sur l'épaule de son ami.
-Et eux, ils la serve notre cause peut être? S'enflamma Charles, prends cette idée d'offrir une récompense par exemple, pas plus tard qu'hier, tu disais toi-même qu'ils avaient trop attendu pour l'annoncer?
-Oui, mais, commença William.
-Bon! S'en nourrit Charles pressé de reprendre, sans compter qu'au lieu de nous aider, cette annonce a de bonnes chances de nous faire perdre un temps précieux, engloba-t-il maintenant tout le monde dans son délire, ou pire encore, car si ce monsieur Lacasse est aussi intelligent que vous le dites, croyez-vous réellement qu'il va rester sans rien faire s'il entend parler de la récompense? Certainement pas. Il va agir et rapidement en plus. Soit en se débarrassant de ses complices pour ne pas être dénoncé… ou encore en éliminant ses deux otages. Si ça se trouve Élisabeth, tu ne reverras plus jamais ton fils et ce seront eux les responsables puisqu'ils auront poussé cet homme à agir!
-Charles! ASSEZ! Intervint William avec fermeté, le détective Fraser et son équipe font ce qu'ils peuvent pour nous aider, affirma-t-il immédiatement après, m'étonnant au plus haut point.
-Hein? S'exclama Charles la bouche grande ouverte. Tu ne peux pas être sérieux…
-Si!
-Mais enfin William, il n'y a pas deux jours tu m'as dit toi-même qu'on saurait déjà à quoi s'en tenir si on avait fait affaire avec un détective privé, s'empressa de lui rappeler Charles.
-C'est vrai. Je l'admets volontiers, confirma-t-il alors, avant de se passer la main dans les cheveux puis lâcher, mais c'était avant…
-Avant quoi bon sang? L'intima Charles exaspéré.
-Avant que je reçoive le rapport de celui que j'ai engagé… avoua William sans me quitter des yeux.
-Ai-je bien compris? Tu avais déjà engagé un privé? Voulut tout d'abord s'assurer Charles avant de jeter un œil dans ma direction, croyant sans doute que nous étions complices. Une fois que William eut acquiescé et que pour ma part je ne trouvai rien de mieux à faire que de hausser les épaules, Charles s'approcha de William et s'enquit, qu'est-ce qu'il t'a dit?
-C'est sans importance Charles, prétendit William.
-Oh, je t'en prie William, ne joue pas au plus fin avec moi, d'ailleurs tu as déjà trop parlé pour te taire… qu'est-ce qu'il y avait dans ce foutu document?
-Ne vous gênez pas pour moi surtout, ironisa le détective laissant croire qu'il était déjà au courant.
Comme nous étions tous suspendus aux lèvres de William, nous me pûmes que sursauter violemment lorsque trois coups discrets furent frappés sur la porte.
-Excusez-moi monsieur Darcy? Intervint monsieur Miron une fois que William l'eut l'invité à entrer. Pardonnez-moi messieurs, madame, appliqua-t-il tout d'abord les règles de bienséance, je regrette sincèrement de vous déranger, mais je me vois dans l'obligation de vous prévenir qu'un visiteur vient d'arriver et comme celui-ci demande à voir madame.
-Moi? Bredouillais-je incapable de choisir entre rester pour écouter ce que William avait à dire ou satisfaire ma curiosité pour aller à la rencontre de la personne qui me réclamait.
-Vas-y Élisabeth, il vaut mieux que tu ailles voir de quoi il s'agit, me suggéra William, je te résumerai le reste plus tard, me promit-il ensuite avant de se tourner vers son domestique pour ajouter, vous pouvez nous laisser monsieur Miron… mais je vous en prie, sortez donc les manteaux de ces deux policiers, ils ne vont pas tarder à nous quitter, formula-t-il comme une évidence.
S'inclinant devant son maître, monsieur Miron me céda le pas puis m'escorta jusque devant l'entrée où il consentit enfin à répondre à la seule question que je pouvais lui poser vu les circonstances.
-Il s'agit de madame votre mère, m'apprit-il avant de me contempler gravement et ajouter, et je dois dire que son état m'a semblé plutôt préoccupant… elle était trop agitée en tout cas pour que je laisse seule dans l'entrée… Mais ne craignez rien, mademoiselle Georgianna l'a prise en charge et l'a conduite dans le bureau de William… vous les y retrouverez-là toutes les deux.
Après avoir remercié Monsieur Miron pour l'excellence de son jugement – après tout n'avait-il pas compris immédiatement à qui il avait affaire? - je me dirigeai d'un pas résigné vers la pièce où ma mère avait été conduite. Évidemment, et c'était à prévoir, je n'avais pas fait un pas à l'intérieur du bureau de William qu'elle s'élançait déjà vers moi et éclatait en larmes.
Souriant timidement à Georgianna pendant qu'elle se retirait discrètement, non sans avoir obtenu ma bénédiction au préalable, j'attendis qu'elle ait refermé la porte avant de m'adresser à ma mère pressée de connaître la raison de sa venue. Par contre, pour être certaine qu'elle m'entendit, il me fallut toutefois attendre le bon moment, c'est-à-dire « surfer » sur l'un de ses spectaculaires sanglots, Ne me dis pas qu'il est arrivé quelque chose à papa?
-Ton Père, m'étonna-t-elle en se raidissant aussitôt. Ne me parles plus jamais de lui Lizzie, se referma-t-elle ensuite, je l'ai quitté pour toujours.
-Quoi? Intervins-je, bouche-bée.
-Et j'aime autant te dire tout de suite que je compte sur toi pour m'héberger…
-…..
-N'est-ce pas que tu vas me venir en aide, hein Lizzie? Me supplia-t-elle en me contemplant entre ses cils.
-C'est-à-dire…
-Je savais que je pouvais compter sur toi… Présuma-t-elle avant de saisir un mouchoir. Oh, en passant, il n'y a pas que contre ton père que je suis fâchée… contre toi aussi.
-Euh, pourquoi?
-Comme si tu ne le savais pas, haussa-t-elle les épaules avant de se planter droit devant moi pour ajouter, c'est rendu que je dois consulter les journaux pour savoir ce qui t'arrive?
-Maman, me décourageais-je, je n'ai pas volontairement voulu te tenir à l'écart tu sais. Ce qu'il y a c'est que… Depuis que Samuel a…..
-Je ne te parle pas de l'enlèvement de mon petit-fils, Lizzie… quoique, quand on y pense bien, ça aussi je l'ai appris autrement que par toi, récupéra-t-elle, mais non, je fais allusion à tes fiançailles avec William Darcy, releva-t-elle alors que je la dévisageais muette d'étonnement.
-Alors? Qu'attends-tu? Qu'attends-tu pour me présenter ton fiancé.
…À suivre…
Trois questions pour vous mesdames. Qu'a appris William? Que vient faire madame Bennet dans cette galère? Et bien sûr, la question récurrente, qu'avez-vous pensé de ce chapitre?
Miriamme
