Selon ce que disent mes amies, ce chapitre est encore angoissant... mais dites-moi donc... Est-ce grave s'il me fait sourire moi? Est-ce que ça se soigne docteur? Merci à toutes celles qui m'encouragent dans mon délire à grands coups de commentaires. Miriamme.

Dix-septième partie

Vendredi soir, 3h00 am.

"Chère Jane,

Une journée de fou! Vraiment! Si je devais décliner les uns après les autres tous ces petits irritants qui ont terni mon humeur aujourd'hui, tu comprendrais pourquoi j'utilise cette expression et pas une autre. Par ailleurs, je ne suis pas sans ignorer que ma situation n'est en rien comparable à la tienne. Toutefois, il n'en reste pas moins que là, tout de suite… en plein milieu de la nuit, j'ai besoin de toi. J'ai besoin d'investir dans cette relation épistolaire à sens unique pour finir d'évacuer tout le stress que mon corps a emmagasiné durant cette journée qui fut éprouvante à plus d'un niveau. Permets-moi donc de t'en faire un bref résumé.

Alors voilà, après une nuit plus que pénible – pendant laquelle comme dirait Samuel je ne suis jamais arrivée à monter à bord du train du sommeil - et où William brillait par son absence (ne t'en fait pas, je reviendrai sur cet sujet un peu plus bas), je me suis fait violence autant pour me lever que pour manger puis me suis rendue dans le salon où, deux fois par jour, Charles, William et moi-même rencontrons les principaux enquêteurs afin de procéder au bilan de la journée et prendre les décisions qui s'imposent concernant les opérations à venir.

Lors de notre rencontre de ce matin, tel un chevalier sur son destrier, ton beau Charles m'a agréablement surprise en faisant une sortie très agressive, reprochant entre autre aux policiers de nous avoir fait perdre un temps précieux et plus précisément encore, de se perdre en conjecture. Toutefois, avant même que William ne se porte à la défense des policiers (ce que jamais je ne l'avais vu faire jusqu'ici) j'avais déjà compris que les propos de ton petit ami avaient largement dépassé sa pensée et que cet épanchement lui servait à exprimer sa grande détresse. Mais j'étais loin du compte, car l'élément le plus stupéfiant de cette journée ne s'était pas encore manifesté.

Au moment même où William passait aux aveux et nous apprenait qu'il avait déjà engagé un détective privé, nous fûmes interrompu par monsieur Miron (domestique des Darcy). Ce dernier nous apprit qu'une personne demandait à me voir et que Georgianna l'avait conduite dans le bureau de William en attendant que je puisse aller la relever.

Si j'avais pu posséder une télécommande spatio-temporelle à ce moment-là, j'aurais figé tout le monde sauf William afin de pouvoir entendre ce qu'il avait à nous dire d'intéressant. Mais bon, puisque ce genre de gadget n'existe pas encore, je ne me suis finalement résignée à suivre monsieur Miron mais uniquement après que mon compagnon se fut engagé à me fournir plus tard, un compte rendu de ce qu'il allait apprendre aux autres.

Alors sans plus tarder, je lève enfin le voile sur la plus grande surprise de cette journée. Car tu ne devineras jamais qui j'ai trouvé dans le bureau de William en compagnie de Georgianna? Nulle autre que notre chère maman. Il est bien certain que puisque tu ne l'as pas côtoyée au cours des huit dernières années, ta mémoire te joue peut être des tours, mais certainement pas au point de t'avoir fait oublier les traits principaux de son caractère. Car, fondamentalement, elle est restée la même. Maman n'a jamais été le genre de personne à faire des visites de courtoisie. En fait, pour dire les choses crûment, tu te doutes bien que pour débarquer chez moi sans s'annoncer, il ne pouvait être question que d'un drame.

Et bien son DRAME, le voici. La pièce se joue en un acte. Elle compte deux acteurs principaux: un père et une mère. Le synopsis : un homme révèle à sa femme qu'il a joué un rôle dans le faux départ de leur fille aînée; qu'il l'avait ensuite rencontrée en cachette, qu'il l'avait soutenue financièrement durant ses études et que l'accident dont il avait été victime quelques années plus tôt n'en était pas un. La mère s'empresse de faire sa valise, quitte le domicile familial sur un coup de tête et se réfugie chez sa fille cadette.

Et si je t'en faisais lire un extrait :

« Mes pauvres nerfs! » N'a-t-elle pas cessé de scander pendant que sa fille la questionnait et tendait à départager le vrai du faux à travers ses propos qui véhiculaient un nombre effarant d'exagérations, voire d'incohérences. Sa fille déclina ensuite les uns après les autres tous les arguments auxquels elle pouvait songer, sans jamais réussir à la convaincre de prendre son médicament ni même de se sustenter.

Elle allait même carrément abandonner quand son amoureux et son beau-frère (on peut bien extrapoler un peu non) ont fait leur entrée dans la pièce alors que la mère n'en était qu'à la fin de son premier monologue. Quelle métamorphose spectaculaire l'ont-ils tous vu réaliser sous leurs yeux. Et que dire de l'amoureux alors, qui, d'abord stoïque en raison du déversement d'émotions dont la pièce était déjà remplie, a tardé à reprendre ses esprits, puis y est finalement arrivé (encouragé par un certain regard de la part de la fille cadette) s'avançant vers la mère la main tendue. Toutefois, la jeune femme dut admettre que la palme revenait à son beau-frère. Car c'est lui le premier qui a su amadouer la mère, la traitant mieux qu'une reine tout bonnement parce que c'était elle qui avait mis au monde l'être auprès de qui il avait trouvé le bonheur. Une magnifique tirade que la mère apprécia à sa juste valeur.

Pendant le repas (et dans la réalité) Charles, William et Georgianna ont su maintenir l'humeur de maman dans les limites de l'acceptable, évitant tant bien que mal tous ces sujets délicats qui auraient pu faire pencher la balance du côté sombre de ses fragilités. Ils n'évoquèrent donc ni sa fugue, ni ta situation.

Après le repas, que les événements nous avaient fait repousser d'au moins deux heures, je priai William de faire visiter la maison à notre mère, afin que je puisse m'occuper de lui faire couler un bain et préparer une chambre. Je profitai ensuite de ce qu'elle se prélassait dans la baignoire pour tenter de joindre papa, un brin agacée d'être ainsi forcée de reprendre si tôt contact avec lui.

Ce dernier s'apprêtait à se coucher quand je l'attrapai. Il me confirma ce que j'avais déjà deviné (tout n'était donc pas qu'affabulation dans l'œuvre de maman), c'est-à-dire qu'il lui avait balancé toute la vérité.

-Bien sûr qu'elle l'a mal pris Lizzie. Et que je m'y attendais… mais… que veux-tu, lorsqu'elle a commencé à reparler de la mort de Michel et que j'ai senti qu'elle s'apprêtait à m'en faire endosser la responsabilité, j'ai perdu patience… m'a-t-il confié, me faisant craindre ce qui allait suivre.

-Qu'est-ce que tu lui as-tu dit exactement? Ai-je alors vérifié.

-Je… lui ai dit que… Elle l'a cherché Lizzie, se défendit-il avant de déglutir puis admettre que c'est parce qu'elle l'avait poussé à bout, l'avait même soupçonné d'avoir une maitresse, qu'il avait perdu toute retenue et l'avait traitée de « Maudite bipolaire ».

-Papa!Comment as-tu pu? Comment as-tu pu dire ça?L'ai-je vertement grondé, récoltant alors non pas uniquement un lourd silence, mais de profonds sanglots.

-Papa! M'attendris-je, incapable de rester de marbre devant l'expression d'une douleur qui me rappelait tellement la mienne et qui mettait honteusement en miettes le cœur de ce père dont j'avais dû faire le deuil depuis longtemps justement pour préserver le mien.

-Que souhaites-tu que j'en fasse? Repris-je finalement lorsque je le sentis reprendre le contrôle, Car, comme tu dois bien t'en douter, maman est arrivée ici à un bien mauvais moment, jugeais-je essentiel de le prévenir.

-Elle m'a quitté à un bien mauvais moment aussi, fit-il valoir, d'un ton étonnement sarcastique pour un homme qui venait tout juste de sonder son âme. Très bien… Alors voici ce que je souhaiterais que tu fasses… renifla-t-il, Peux-tu la garder pour la nuit? Je passerai la ramasser demain en début d'après-midi, à la première heure en fait, s'est-il engagé ensuite avant de changer de sujet pour me demander des nouvelles de l'enquête.

À suivre…. Lizzie ».

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Après avoir sauvegardé mon fichier, j'éteignis mon ordinateur, en rabattis le couvercle le plus silencieusement possible, puis me glissai sous les draps, pressée de jeter les amarres et profiter de la chaleur de William. Écrire à Jane m'avait déjà fait le plus grand bien, mais c'est plutôt en écoutant la respiration lente et régulière de William que je terminai de faire le vide dans mon esprit. Assez en tout cas pour faire taire l'angoisse qui m'avait possédée toute la journée, mais dont le point culminant avait été nourri par l'addition des deux événements suivants, l'arrivée de ma mère et la sortie de William. Il était donc tout à fait normal que ce ne soit qu'une fois ces deux situations démêlées que j'arrivai à me détendre. Pourtant, si la première me demanda un effort en ce sens qu'il me fallut discuter longuement avec mon père, la seconde se régla de manière tout à fait naturelle, grâce principalement à la bonne volonté de William que je trouvai le dos collé contre le mur, les mains dans les poches et l'air parfaitement misérable lorsque j'émergeai de la chambre une fois que notre mère eut enfin fermé les portes de son théâtre.

Comme je le contemplais entre mes cils et ne me décidais pas à avancer, je le vis hausser les épaules, exhaler un profond soupir puis ouvrir les bras tout en agitant le bout de ses deux mains pour m'encourager à le rejoindre.

Il était tard, j'étais épuisée et pour couronner le tout, là, tout de suite, je n'arrivais même plus à me souvenir de la raison pour laquelle nous nous étions querellés la veille au soir. Je m'approchai lentement sans le quitter des yeux puis me laissai happer par ses deux bras. Le nez collé dans son cou, je m'enivrai de son odeur légèrement épicée, posai mes lèvres directement sous son oreille juste avant de saisir son lobe entre mes dents, lui arrachant un soupir de satisfaction.

-Tu m'as tellement manquée, susurra-t-il avant d'écraser son nez dans mes boucles brunes. Viens… Me pria-t-il ensuite en passant son bras sous mon coude, hors de question que tu dormes ailleurs que dans notre chambre cette nuit, me prévint-il avant de m'entraîner avec lui.

-Charles? M'enquis-je comme nous passions devant la porte de la chambre que j'avais occupée la nuit dernière.

-Il est rentré chez lui…

Poussant la porte du bout du pied, William me souleva dans ses bras et me porta jusqu'au lit où il me déposa délicatement. Un silence presque religieux régnait dans la pièce. Dans ses yeux assombris par le désir, je lus une prière et l'interprétai à ma manière, c'est-à-dire en décidant de me vouer à lui corps et âme.

Nous parlâmes bien sûr, mais pas avant que nos corps eussent ravivés les sentiments qui les unissaient. Nous pleurâmes aussi, mais pas avant que nos âmes se furent lavées de leurs péchés.

-Je ne sais pas ce qui m'a pris Lizzie… je ne sais même pas pourquoi je t'ai dit cela, a-t-admis, honteux lorsqu'après avoir connu l'extase dans ses bras, je le questionnai sur cette phrase énigmatique qu'il avait lâché et qui m'avait tant blessée.

-Tu avais peur, proposais-je tout d'abord, J'imagine que… m'arrêtais-je finalement avant de baisser les yeux, je peux faire naître ça chez les autres… à cause de mon insécurité, l'excusais-je ensuite. Et puis… il y a du vrai dans ce que tu as dit… à propos de notre histoire… toi et moi… ça va trop vite, admis-je, tristement.

-Non, protesta-t-il aussitôt, en me ramenant contre lui, ça n'a rien à voir avec toi. C'est moi le responsable. C'est moi qui étais terrorisé… j'avais perdu espoir… Je n'aurais pas dû me mettre tout ce poids sur les épaules…

Je me raidis aussitôt, croyant qu'il faisait maintenant allusion à ma présence et à celle de ma mère.

-Lizzie, je ne parle pas de toi, ni même de ta mère, professa-t-il avec ferveur. Je parle de ce détective privé que j'ai engagé sans te consulter. Celui-là même qui m'a suggéré d'entrer chez monsieur Gratton et d'appeler la police sans m'identifier.

-C'était un très bon conseil, intervins-je tout en dégageant son visage afin de mieux voir son regard.

-Oui, sans aucun doute… surtout qu'à ce moment-là, je soupçonnais toujours le détective Fraser et son équipe de laisser traîner les choses volontairement, m'apprit-il.

-On a tous pensé ça… moi la première. Mais qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis? M'intéressais-je finalement.

-Le détective privé que j'ai engagé a des amis hauts placés dans le service de police de Montréal, reprit-il après s'être couché sur le dos et m'avoir encouragée à poser ma tête son épaule droite.

-Ah oui, c'est vrai… j'aurais dû me souvenir que tu es responsable des Ressources humaines, déduisis-je.

-En tirant sur certaines ficelles, cet ami a réussi à m'obtenir copie de tous les rapports rédigés à ce jour par le détective Fraser, poursuivit-il.

-Wow, m'exclamais-je avant de l'encourager à poursuivre.

-Et c'est là que j'ai découvert que certains d'entre nous ont fait partie de la liste des suspects pendant quelques temps, échappa-t-il alors d'une voix hargneuse.

-Qui? Certainement pas nous deux? Espérais-je, dressant la tête et me tournant sur le côté pour mieux l'examiner.

-Non… mais ta sœur, oui, me révéla-t-il.

-Jane! M'étouffais-je avant de me ressaisir et lui demander de continuer.

-C'était écrit noir sur blanc dans les trois premiers rapports. Pendant un certain temps, les flics ont sérieusement pensé que c'était elle qui aurait planifié d'enlever Samuel et que Gilles aurait été son complice.

-Quoi! M'écriais-je horrifiée.

-Je sais Lizzie! Je sais que c'est inconcevable! D'ailleurs, il m'a suffi d'une seule rencontre avec ta sœur pour savoir qu'elle serait la dernière personne au monde à poser un geste comme celui-là, opina-t-il pour finir.

-Mais enfin, m'énervais-je à nouveau, sur quoi se basent-ils alors?

-Deux éléments très différents les ont conduits à la garder sur la liste des suspects…

-Lesquels? Le pressais-je.

-Le fait qu'elle se soit déjà fait avorter tout d'abord…

-Je n'ai jamais rien entendu d'aussi ridicule, me braquais-je, lèvres et poings serrés.

-Hey… ne t'en prends pas au messager, me prévint me posant ses lèvres sur les miennes pour les desserrer.

-Oups, oui, c'est vrai, tu as raison, pardon William... mais je t'en prie, vas-y continue s'il-te-plait, l'encourageais-je en posant à mon tour un tendre baiser sur sa joue légèrement piquante pour m'excuser.

-Je te disais donc que l'avortement qu'elle a subi il y a huit ans a suffisamment intrigué le détective Fraser pour qu'il s'entretienne avec le directeur du Chaînon et l'interroge sur la santé psychologique de ta sœur. Lorsque le gestionnaire du centre lui a confirmé à quel point il avait trouvé celle-ci mal en point à son arrivée et qu'il lui eut même rapporté certaines de ses confidences, à savoir que n'eut été de la maladie mentale du père de son enfant, jamais elle ne se serait fait avorter.

-Des conneries tout ça! Merde…

-Mais tu ne connais pas encore la meilleure… l'élément qui a fait pencher le balance en faveur de Jane… et pendant un longue période, m'appâta-t-il.

-Je t'écoute, me braquais-je, me préparant au pire.

-Le détective est allé interroger des collègues de travail de Jane… il s'en est trouvé au moins deux pour affirmer que ta sœur avait toujours eu une faiblesse pour les enfants en général mais surtout pour les bébés naissants. Si ma mémoire est bonne, ils ont rapporté que les seuls moments où ils ont vu ta sœur pleurer, c'était, pour l'une de ces fois au moins, lorsqu'elle a été déléguée par le médecin en charge de l'Urgence pour aller annoncer à des parents que leur enfant n'avait pas survécu. « Le reste du temps et en toute circonstance, ont-ils ajouté, Jane Arbour est très professionnelle bien que plutôt réservée ».

Comment s'étonner après ça que j'aie eu besoin de me relever pour aller écrire à Jane? Je commençais même déjà les grandes lignes de ma rédaction, à organiser mes idées dans ma tête, pendant que William finissait de m'expliquer que c'est le détective privé lui-même qui l'avait finalement convaincu qu'il ne servait à rien de faire affaire avec lui ni même avec n'importe quel autre détective privé, compte tenu que les policiers possédaient déjà les éléments clés et que ceux-ci n'avaient pas pour habitude de laisser d'autres enquêteurs se mettre en travers de leur chemin.

-Ils ont les cadavres… énuméra-t-il d'une voix qui me parut tout à coup moins présente.

J'attendis qu'il poursuive, perdue dans mes propres pensées, inconsciente de l'heure et bien entendu, totalement absorbée par ce que William venait de m'apprendre.

« Que ne serais-je pas moi-même capable de dire d'un ou d'une collègue si on m'interrogeait sur eux? N'aurais-je pas tendance moi aussi à laisser mes perceptions influencer mon jugement? M'interrogeais-je à la lumière de la froide raison. Pas vraiment plus avancée et toujours aussi tendue, je soufflai bruyamment, puis tournai la tête en direction de William, étonnée de n'avoir obtenu aucune réaction de sa part. Tel Napoléon à la fin de son voyage, mon amant venait de rencontrer son Waterloo alors que pour ma part et si je voulais avoir une chance de dormir cette nuit, il me fallait vraiment me relever et me défouler dans mon journal.

-Oh… me fit me retourner la voix ensommeillée de William pendant que je marchais silencieusement en direction de la table de chevet et de mon portable, j'ai appris quelque chose d'intéressant… à propos de….

Je l'entendis distinctement prononcer le mot « Simon », ajouter l'expression « petit ami » puis l'adjectif « nouveau » avant qu'un long silence s'installe à nouveau dans la chambre et que je puisse enfin commencer à écrire.

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-Sam, peux-tu aller porter ça dans le lave-vaisselle? Grommela Gilles en lui tendant la grande assiette qu'il avait utilisée pour arranger les poitrines de poulet qu'il voulait faire cuire pour le souper.

Sans attendre, Samuel descendit de sa chaise puis allongea les bras pour ramasser l'assiette sale que lui tendait cet homme qu'il détestait appeler papa. Toutefois, il n'avait pas fait deux pas en direction du comptoir qu'il perdit pied et échappa son fardeau.

Le vacarme que fit l'assiette en se brisant en mille morceaux, fit naître des larmes dans les yeux de Samuel et bondir Gilles hors de sa chaise.

-Attention! Hurla-t-il avant de soulever le bambin puis de le maintenir dans les airs le temps de l'éloigner de la zone qui pouvait potentiellement être couverte d'éclats de verre.

Pendant que Samuel s'asséchait maladroitement les yeux, Gilles se concentrait plus spécifiquement sur les parties du corps de l'enfant qui pouvaient avoir reçu des morceaux de verre.

-T'as rien Sam, soupira-t-il une fois qu'il eut terminé de le tâter de la tête aux pieds et de secouer ses vêtements.

-Ça va, répondit tout de même le garçonnet de sa petite voix haut perchée.

-Reste assis ici sur la table pendant que je passe le balai, lui ordonna-t-il. Et on continue de faire attention pour ne pas réveiller ta mère d'accord, insista-t-il avant de se mettre au travail.

Une minute plus tard, alors qu'il tirait le lave-vaisselle vers lui afin de vérifier si des éclats de verre ne se seraient pas glissés en-dessous, Gilles mit naturellement la main sur la copie du Journal de Montréal que Jane avait fait disparaître un peu plus tôt et resta longtemps figé devant l'article et la photo de Samuel qui apparaissaient à la Une.

-Jenna! Tempêta-t-il aussitôt qu'il retrouva l'usage de la parole. Il répéta même une seconde puis une troisième fois son prénom en haussant le ton à chaque fois avant que la jeune femme apparaisse dans la cuisine et hausse les sourcils en découvrant l'étrange scène qui impliquait son neveu, assis sur le bout de la table un air résigné sur le visage, puis Gilles qu'elle ne voyait que de dos et qui avait l'air parfaitement absorbé par une chose qui était posée devant lui sur le comptoir.

-Va dans ta chambre Samuel, suggéra-t-elle à son neveu une fois que son cerveau eut terminé de combiner tous les indices; à savoir les morceaux de verre qui jonchaient le sol, le balai que Gilles avait commencé à passer avant de le mettre de côté, le lave-vaisselle qui avait été avancé, puis sa posture qui indiquait qu'il n'avait pas encore terminé sa lecture.

-Écoute ta TANTE Samuel, jappa finalement Gilles, provoquant le départ immédiat de l'enfant que Jane avait déjà fait descendre de son perchoir.

-Qu'as-tu fait de notre enfant Jenna? L'apostropha Gilles aussitôt qu'il fut certain que Samuel avait refermé la porte de la chambre qu'il occupait. Comme celle-ci tardait à répondre, Gilles se retourna lentement vers elle, les lèvres déformées par un vilain rictus et une lueur sombre au fond du regard.

-Je l'ai perdu Gilles… j'ai fait une fausse couche, prétendit-elle, jouant le tout pour le tout. Mais c'était trop tard, du moins le crut-elle à cause de l'apparition d'un certain sourire sur le visage de son ancien amant. Celui qu'il arborait toujours lorsqu'il se mettait à douter d'elle.

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-Lizzie? M'accueillit Simon en ouvrant la porte de son appartement.

-Allô, le saluais-je les lèvres déjà posées sur sa joue droite, surprise de constater qu'il ne s'était pas rasé depuis quelques jours. J'te dérange? Lui demandais-je alors en découvrant le désordre qui régnait un peu partout dans son logement. Un désordre que seule l'arrivée d'un nouvel homme dans sa vie pouvait expliquer. Songeant à son ex-amant, celui qui l'avait attiré à Boston et lui avait transmis cette terrible maladie, je fronçai les sourcils, mis les deux mains à la hauteur de mes hanches puis attendis qu'il me satisfasse en répondant à ma question.

-Tu ne me déranges pas voyons, marmonna-t-il avant de jeter un œil derrière lui, enligner la porte de sa chambre, puis déglutir, mais s'il te plait, ne fait pas trop de bruit… mon am… s'arrêta-t-il pour préciser, mon invité dort encore. J'te sers un café, me proposa-t-il tout en me faisant signe de le suivre dans la cuisine.

J'acceptai, le cœur prêt à éclater en mille morceaux et marchai derrière lui, sachant que j'allais bientôt me mettre à pleurer. Nos appartements étaient totalement identiques et dans l'un comme dans l'autre, un petit garçon manquait.

-J'aurais pas dû retourner dans mon appartement toute seule, gémis-je le visage enchâssé dans le chandail de laine de Simon à la hauteur de sa poitrine. C'est trop dur… À tout instant, je m'attendais à le voir sortir de sa chambre pour courir vers moi… ou encore de la salle de bain…

-Je comprends… ça m'arrive aussi, me garda-t-il contre lui.

Un peu plus tard, lorsque nous reprîmes l'un et l'autre le contrôle de nos émotions, je lui rapportai le plus fidèlement possible la suite des événements tels qu'ils s'étaient déroulés, repartant pour ce faire de notre dernier entretien téléphonique et donc du coup de fil qu'il m'avait passé le jour où George Wickham - après avoir été relâché par la police - était venu frapper chez lui pour le prier de l'aider à entrer en communication avec moi.

-Ça t'a été utile ce qu'il t'a dit? S'intéressa-t-il alors d'une voix que je jugeai encore un peu anxieuse.

-Et comment… mais certainement pas autant qu'il le pense, ni comme il le pense, précisais-je surprise de ne pas entendre son rire se joindre au mien.

Un silence étrange régna pendant quelques secondes.

-Je peux retourner avec toi dans ton appartement si tu as encore besoin de quelque chose? M'étonna-t-il alors en changeant totalement de sujet.

-Euh non… Merci Simon… ce ne sera pas nécessaire. En fait, j'ai oublié de te dire que je suis également passée au bureau.

-Et puis?

-En fait, je suis allée là-bas pour m'assurer que le collègue qui me remplace a tout ce qu'il faut pour prendre en charge les livres de compte en mon absence… après… et bien comme je passais dans le coin et que j'avais le goût de te voir… j'ai décidé de faire un saut à mon appartement avant de venir ici, m'expliquais-je mais très maladroitement.

Je ne voulais surtout pas effaroucher Simon en lui apprenant que c'était à cause d'une phrase incomplète que William avait prononcée dans son sommeil que j'avais décidé de venir le voir.

-Élisabeth Bennet… si m'attendais à ça! Entendis-je dans mon dos avant de me retourner et recracher ma dernière gorgée de café en reconnaissant l'homme qui sortait de la chambre de Simon, dans son plus simple appareil.

-Wickham! Bredouillais-je finalement, tout en ramassant la serviette que me tendait Simon et dont j'avais bien besoin pour éponger mon chemisier.

Les deux hommes avaient maintenant chacun un air distinct. Chez Simon, l'anxiété et la culpabilité se confondaient alors que chez l'autre dont je n'étais pas encore prête à répéter le nom dans ma tête de peur qu'il n'en profite pour s'incruster dans la vie de mon ami, je décelai un zeste de crainte, mais aussi Ô malheur, une bonne dose de fierté.

-Je vais vous laisser seuls tous les deux, décidais-je enfin, me dépêchant d'aller jeter mes deux petits baisers traditionnels sur les joues de Simon puis de me diriger vers la porte non sans avoir pris le temps de saluer ce nouvel amant dont j'estimais déjà que mon ami devrait se débarrasser d'un léger signe de la main et sortir de chez lui.

L'indignation me fit marcher deux fois plus vite, atteindre le Parc Lafontaine bien trop tôt pour que la voiture de William à qui j'avais envoyé un message texte en sortant de chez moi avant même d'aller chez Simon, puisse déjà être là.

«J'aurais donc dû m'en tenir à mon plan initial » me sermonnais-je comme j'atteignais l'enclos de la zone réservée aux chiens et à leurs maîtres et devant lequel Samuel et moi nous arrêtions toujours quelques minutes en revenant de l'école.

«Oh non… j'ai encore oublié de manger… Réalisais-je ensuite en reconnaissant certains signes avant-coureurs de ces fameux malaises qui m'avaient valu de m'évanouir à deux reprises et même un court séjour à l'hôpital. Pas assez dormi non plus, conclus-je, choisissant d'aller m'asseoir sur le banc qu'il y avait tout à côté de l'enclos afin de m'éviter une vilaine chute.

« Oh Simon… pourquoi n'es-tu attiré que par les bad boys? » Grommelais-je tout en fourrageant dans ma bourse dans l'espoir de tomber sur une petite collation. Y trouvant enfin la barre de céréales et noix que monsieur Miron m'avait obligée à saisir sur le seuil de la porte, je la déballai d'un geste rageur, tout occupée que j'étais encore à faire l'inventaire des mauvais choix de mon ami.

Je me souvins tout d'abord de la culpabilité que j'avais ressentie quand quelques mois après notre rupture, il avait commencé à se rendre régulièrement dans ces bars glauques où l'on ne peut faire que de mauvaises rencontres. Et, si je n'avais rien dit au départ, c'est certainement parce que je connaissais son histoire et aussi parce que je ne connaissais rien des us et coutumes des hommes qui comme lui, « sortaient du placard » une fois adulte.

Une certaine stabilité s'était peu à peu installée pourtant, surtout lorsqu'un certain séduisant americain était entré dans sa vie. L'amour de sa vie, avais-je même cru à ce moment-là. Jusqu'à ce que je l'aperçoive un soir, en sortant du bureau plus tard que prévu (fin de mois oblige) en train d'embrasser un autre homme. Un homme qui n'était pas Simon. Alors là, je m'en mêlai. Je me connaissais d'ailleurs assez bien pour savoir que si je m'étais tu ce jour-là, jamais plus je n'aurais osé regarder mon ami dans les yeux. Voilà pourquoi je lui ai tout dit. Et l'ai perdu. C'est à ce moment-là que Simon est allé jouer sa santé à Boston auprès de cet homme qui accumulait les aventures.

-Et là George? M'indignais-je à voix haute, faisant peur aux deux pigeons qui s'étaient approchés, alléchés par la barre tendre que j'avais posée à côté de moi sur le banc et à laquelle je n'avais pas encore touchée.

Reconnaissant le klaxon distinct de la voiture de William, je ramassai ma bourse, me redressai lentement tant je craignais à nouveau de me sentir mal, puis franchis la distance qui me séparait de sa BMW, le cœur serré en repensant au plaisir qu'éprouvait toujours Samuel en s'y installant.

-Monte vite Lizzie, William m'ouvrit-il la porte de l'intérieur avant de m'informer, Réunion d'urgence demandée par Fraser.

-Là? Tout de suite? M'étonnais-je tout en me dépêchant de boucler ma ceinture.

-Oui… Il y a du nouveau, m'annonça-t-il avant de se glisser dans la circulation.

À suivre…

Avez-vous une préférence pour la fin? J'en élimine combien? Lol. Miriamme