Je suis très émue non pas à cause du contenu de ce chapitre puisque celui-ci s'inscrit dans la continuité de cette histoire qui se décline "pas à pas", mais parce que j'ignore encore si je publierai à nouveau sur ce site. On verra dans le temps comme dans le temps comme on dit chez nous au Québec. Ça fera bientôt deux ans que j'ai commencé à jeter mes écrits sur ffnet et ne l'ai jamais regretté. Voilà pourquoi je tiens à remercier toutes celles qui m'ont soutenue à grand coup de commentaires, celles qui ont ajouté mes histoires dans leurs préférées, celles qui ont souhaité les suivre puis enfin, celles qui m'ont servie de muses soit en corrigeant mes histoires ou encore en les commentant avant publication. Merci aussi à mes premières lectrices qui se reconnaîtront et aux deux amies que ce merveilleux projet m'a offert en cadeau, Calazzi et Mimija.
Dix-neuvième partie
Épilogue
«Le suicide de Gilles était la meilleure chose qui pouvait arriver à Jane» songeais-je tout en suivant Samuel des yeux pendant que ses doigts tamisaient la poignée de terre au-dessus de l'urne de la même manière que s'il assaisonnait un plat. Pour me permettre d'accomplir la même tâche avec ma propre poignée de terreau, William ouvrit les bras pour accueillir Samuel, offrant ainsi à sa pudeur l'intimité dont elle avait grandement besoin. Pendant que la terre passait de ma main à la fosse, j'entendis le rire cristallin d'Aurélie puis levai les yeux vers celui que je devinais responsable de cette joie soudaine. Sans aucune hésitation, Charles s'était penché pour ramasser celle qui se tenait debout devant lui, bras levés. Il la tint ensuite assez haut dans ses airs pour qu'elle puisse jeter un œil gourmand en direction de son cousin pendant qu'il s'éveillait dans les bras de sa mère.
« Ouais, il en aura fallu du temps à Jane pour se remettre de cette terrible histoire soupirais-je tout en frottant mes deux mains l'une contre l'autre. Mais certainement bien moins que si Gilles n'était pas mort… » Conclus-je rapidement.
À cet égard, mon idée était faite depuis longtemps. Considérant les nombreux mois que ma soeur avait dû consacrer à sa guérison puis l'attente qu'elle avait ensuite imposée à son compagnon afin d'être bien certaine non seulement des sentiments qu'elle éprouvait à son égard, mais également de ne pas avoir contracté de maladies transmissibles sexuellement, tout cela aurait gagné en complexité ou aurait été carrément compromis si Gilles ne s'était pas donné la mort au moment de son arrestation.
Connaissant Jane comme je la connaissais et ayant appris par la suite ce qu'elle avait promis à Gilles pour qu'il accepte de se livrer aux policiers, la seule issue possible pour cette femme de parole, l'aurait menée à se vouer à lui entièrement ou si vous préférez (permettez-moi d'utiliser ici une image judéo-chrétienne encore plus connue) elle aurait vécu l'enfer sur terre.
-Merci d'être venus, sursautais-je légèrement en entendant George saluer un groupe d'amis, directement derrière moi. Je vous ferai signe la semaine prochaine, leur promit-il finalement, une seconde avant de m'agripper par le cou et me coller contre son torse.
-Belle cérémonie George, le complimentais-je alors, me souvenant tout à coup que je ne n'avais pas encore eu le temps de parler finances avec lui.
-Je n'ai fait que me conformer aux dernières volontés de Simon, me confia-t-il tout en venant se placer à mes côtés et lorgner tristement la fosse qui était déjà presque entièrement recouverte. C'est Simon qui a demandé que les choses soient simples.
Chacun perdu dans nos pensées respectives, nous observions tranquillement les fossoyeurs tandis qu'ils terminaient d'aplanir la terre au-dessus de la fosse, mais également autour de celle-ci.
-Comment comptes-tu t'en sortir avec les dettes de Simon ? Jane m'a donné une petite idée du coût des médicaments et des soins et… je veux que tu saches que je suis en mesure de t'aider, lui confiais-je avec discrétion, après m'être penchée vers lui.
Le voyant se rembrunir, je posai ma main sur son bras et insistai, tu sais, depuis que j'ai ouvert ma propre firme d'experts comptables, je gagne très bien ma vie…
-L'avenir aura donc donné raison à Simon… car s'il en est un qui savait à quel point tu as hésité avant de faire le grand saut, c'est bien lui, c'était bien lui, s'attrista-t-il aussitôt, se forçant malgré tout à sourire.
-Je ne suis pas près de l'oublier non plus, admis-je en me renfrognant.
-Et puis, à ce moment-là, tout l'monde s'attendait à ce que tu ailles travailler pour ton fiancé non ? me fit-il perdre l'équilibre d'un léger coup d'épaule.
-Oui… mais c'est pourtant ce que je fais quand même… indirectement, soupirais-je en m'accrochant davantage à son bras.
-Non puisque tu es ta propre patronne, protesta George.
-C'est pourtant ma firme qui réalise la comptabilité de la WD Finances, lui rapportais-je avec un rire dans la voix. Les gens médiront toujours peu importe ce qu'on fait. Aujourd'hui, ils affirment que si j'ai réussi, c'est uniquement parce que sa compagnie fait partie de mes clients, ironisais-je, citant là principalement les propos que Caroline Bingley avait tenus devant Rosa, cette ancienne collègue de chez Idex que j'avais engagée comme adjointe par la suite après avoir obtenu l'accord de mon ancien patron évidemment.
En effet, lorsque Caroline osa répéter sensiblement la même chose alors qu'elle se trouvait dans les locaux de la WD Finances, William la convoqua aussitôt, la fit patienter quelques minutes le temps de s'entretenir avec son frère puis la licencia sur le champ.
« Ô comme j'aurais aimé être là… » Jubilais-je silencieusement pendant qu'un autre ami s'approchait de George et prenait congé de lui. Aussitôt que celui-ci se fut éloigné, je m'empressai de reprendre, Ce que je voulais te dire tantôt George, c'est qu'en quittant Idex, j'ai eu droit à une prime assez importante. J'ai placé cet argent en me disant qu'un jour je trouverais une utilité à celui-ci. Alors voilà, c'est décidé, c'est à toi que j'aimerais remettre cette somme.
-C'est bien généreux de ta part Élisabeth, convint-il avec gratitude, mais ce n'est pas nécessaire. Je n'ai pas besoin d'argent. Découvrant mon air sceptique, il insista, j'ai déjà reçu plus d'aide que nécessaire…
-Ah oui ? M'étonnais-je tout d'abord avant de froncer les sourcils puis l'interroger à nouveau, De la part de qui ?
Son silence, auquel s'ajouta un certain haussement d'épaule, fut suffisamment évocateur pour qu'il s'abstienne de couler un regard en direction de William.
-NON, intervins-je tout de même.
-Si, ajouta-t-il.
-Quand ? Exigeais-je immédiatement après.
-Quand je lui ai remis votre copie de l'album contenant les photos de votre mariage.
-Eh, mais ça ne compte pas ça…protestais-je, il s'agissait de ton salaire George, énonçais-je avec conviction, après tout, tu étais notre photographe officiel.
-Bien, puisqu'il a multiplié par dix le solde de ma facture, je peux te certifier qu'il ne s'agissait pas que d'un salaire…
Comme je restais figée devant lui et ne trouvais rien à répliquer, George échappa un léger rire puis me contempla silencieusement avant de reprendre, En fait, puisque tu me l'offres si gentiment Lizzie, c'est plutôt pour faire le tri dans les affaires de Simon que j'aurais besoin d'aide… c'est fou ce qu'il a accumulé avec les années… et puis comme vous avez déjà été ensemble… je me suis dit que tu aimerais sans doute conserver certaines choses lui ayant appartenu.
-Pas vraiment non, intervins-je tristement, Simon et moi avions déjà fait le partage de toutes nos choses et dans les meilleures conditions possible puisque nous sommes restés amis, mais je veux bien t'aider à faire place nette. Tu n'auras qu'à me faire signe quand tu seras prêt.
-Merci Lizzie, m'embrassa-t-il sur la joue avant de me suivre pour aller rejoindre William et les enfants.
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-William ? Me dressais-je dans le lit, repensant tout à coup à ce que George m'avait confié le matin même à son sujet.
-Quoi, s'informa-t-il après s'être glissé dans le lit à mes côtés.
-George m'a révélé que tu lui avais apporté ton aide pour réguler sa situation financière, formulais-je moqueusement, tout en dégageant son épaule, étrangement attirée par ce petit creux qui existe là où le cou se termine. J'y posai mes lèvres, capturai son odeur en prime puis attendis qu'il réagisse.
-Oh, ça… commenta-t-il en me dévisageant avec appétit.
-William, le taquinais-je tout en laissant ma main effleurer son torse et lui promettre bien autre chose en se dirigeant vers son bas ventre, sur quoi nous étions-nous entendus toi et moi ?
-Lizzie, bloqua-t-il ma main avant qu'elle n'atteigne son but, tu veux une discussion sérieuse ou explorer mon anatomie ?
-Les deux… l'agaçais-je avant de me redresser souplement, m'asseoir directement sur lui en capturant ses deux bras le long de son corps et me pencher lentement jusqu'à ce que la pointe de mes seins effleure son torse, si tu y arrives évidemment.
Un grognement de frustration lui échappa une seconde avant que ma bouche commence à butiner l'épiderme de son cou et qu'il se venge en capturant mon lobe d'oreille avec ses dents.
Emportée, soulevée puis finalement totalement happée par ce feu qui ne manquait jamais de nous consumer, je pris à nouveau la pleine mesure de cette relation qui avec les années avait murie, s'était épanouie, mais qui m'avait surtout permis de panser les blessures que d'autres avant lui m'avaient infligées. À commencer par mon père bien sûr, à qui mon pardon (bien que très tardif) avait permis de recoller les morceaux avec Samuel, puis de créer par la suite un lien étroit et prometteur avec Aurélie. Avec Jane ensuite, avec laquelle une relation s'était finalement consolidée, même si celle-ci ne ressemble plus du tout à la jeune fille insouciante et angélique que j'avais idéalisée dans mon enfance. Il est de ces expériences qui ont le pouvoir de changer la nature profonde d'une personne sans épargner les traits de caractères que certains croient pourtant immuables. Par ailleurs, bien que chacun de nous se soit pour ainsi dire « accommodé » à ces changements, notre mère mérite toute mon admiration, puisque contrairement à tous les autres, elle est demeurée constante du début à la fin, en raison de son instabilité.
« Constante dans son inconstance… »
-Je ne pouvais pas t'en parler Lizzie, commença à m'expliquer William une fois que nous revîmes sur le sujet après nous être perdus entre le ciel et la terre, puisque j'étais lié par une autre promesse.
-William Darcy… Tout le monde à part toi sait qu'on ne peut promettre une chose qui entre en contradiction avec une autre, le taquinais-je.
-Ouais… et bien, lorsque tu connaîtras les détails de cette histoire, tu comprendras pourquoi j'ai souhaité transgresser cette règle…
Sans rien rétorquer, je m'installai sur le côté, la tête bien calée sur mon oreiller et attendis qu'il reprenne la parole, même si j'avais déjà une très bonne idée de ce qui allait suivre.
-Peu de temps avant la naissance d'Aurélie, George est venu me voir à mon bureau. Il était à bout et ne savait plus vers qui se tourner. Il m'a confié que depuis que le médecin avait changé sa médication, Simon avait peut-être beaucoup moins de douleurs et respirait mieux, mais que d'un autre côté et presque toutes les nuits, il s'éveillait après avoir fait d'horribles cauchemars…
-Parlait-il dans son sommeil ? M'enquis-je avant de rougir, car bien que William ne fut plus jaloux de Simon, je savais aussi qu'il n'aimait pas particulièrement m'entendre faire allusion à notre passé commun.
-C'est justement à cause des mots prononcés par Simon dans son sommeil que George a compris qu'il rêvait à ce fameux jour où Gilles et ses deux complices étaient entrés chez toi par effraction et plus particulièrement à son agression, continua William d'une voix légèrement bourrue. Toutefois, ce n'est qu'une fois que Wickham m'eut expliqué que c'est en évoquant directement le sujet avec Simon qu'il a réussi à lui faire admettre qu'il se sentirait beaucoup plus tranquille si les deux individus étaient arrêtés, que j'ai décidé de confier l'affaire au même détective privé que la dernière fois.
-Continue, l'encourageais-je de plus en plus intriguée.
-Comme je m'y attendais, ce fut un jeu d'enfant pour cet homme d'obtenir le nom de l'informateur et ce, même si son identité était protégée par un « ordre de non publication ».
-Un ordre de non publication… répétais-je par mimétisme.
-Oui, c'est ni plus ni moins qu'un document légal liant un individu à, commença à énumérer nonchalamment William jusqu'à ce que je comprenne qu'il s'amusait à mes dépends.
-Arrrgh ! M'énervais-je alors avant de le menacer, William, viens en au fait s'il te plait ?
Après avoir laissé échapper un petit rire, celui-ci m'expliqua qu'après avoir suivi l'informateur pendant trois soirées complètes armé de son appareil photo, George avait montré l'ensemble de ses clichés à Simon, puis s'était de nouveau tourné vers l'inspecteur afin qu'il identifie l'homme que son compagnon avait clairement reconnu.
-Puisque l'agression de Simon n'était pas évoquée dans la clause de protection qui liait légalement l'informateur aux policiers, l'enquêteur les a aussitôt arrêtés, leur a fourni un avocat puis les a laissés entre les mains de la justice. Au terme d'un très court procès, les deux individus ont donc été inculpés puis reconnus coupables de « voie de fait grave ». Ils purgent maintenant une peine de 12 ans d'incarcération, sans possibilité de sorties avant 8 années puisqu'il s'agissait de récidivistes.
-Comment ça se fait que je n'en ai pas entendu parler ? M'étonnais-je réellement.
-Tout s'est enchaîné très vite Lizzie… l'enquête, la mise en accusation, le procès… Et comme tout cela s'est produit au moment où tu gérais les travaux de rajeunissement de la maison et où tu te préparais à mettre au monde notre merveilleuse petite fille, termina-t-il penaud. Un instant plus tard, comme je me renfrognais et pinçais les lèvres, il exhala un profond soupir puis reprit, Très peu de gens étaient au courant Lizzie.
-Jane ? M'inquiétais-je soudain.
-Pas même Charles, me rassura-t-il. En fait, maintenant que j'y pense, je n'ai pas fait grand-chose moi non plus. À part engager l'enquêteur et financer l'affaire…
-William, le coupais-je aussitôt avant d'ajouter pour le corriger, tu as fait bien plus que ça voyons. George m'a tout raconté ce matin, bluffais-je ensuite.
-Oh ! Déglutit-il avant de baisser les yeux puis admettre en rougissant. En tout cas, dans les circonstances, tu admettras que je n'avais pas vraiment le choix de régler ses dettes, argumenta-t-il. Si George n'avait pas suivi puis photographié notre homme, les deux complices de Gilles ne seraient pas sous les verrous aujourd'hui…
J'acquiesçai bien sûr et même très rapidement, mais surtout parce que je le connaissais suffisamment pour savoir qu'il me cachait autre chose.
-Et que je me suis chargé des frais médicaux et d'hospitalisation de Simon… Comme je le fixais désormais d'un air franchement désapprobateur, William exhala un dernier soupir, fronça les sourcils puis devina, tu ne savais rien de tout n'est-ce pas ?
-Euh, comment le sais-tu ? Le contemplais-je avec étonnement.
-Voyons Élisabeth… tu n'es pas la seule à bien me connaître… si George t'avait réellement tout raconté, tu n'aurais jamais été capable d'attendre à ce soir avant de m'en parler, se moqua-t-il.
Joignant son rire au mien, il profita finalement de mon hilarité pour m'emprisonner sous lui et me voler un baiser. Je me souviens d'un reproche que tu m'avais adressé il y a quelques années, lors de notre premier séjour à Montebello…
-Ah oui… lequel ? Ne pus-je retenir.
-Tu estimais que nous ne possédions pas les mêmes valeurs… Pour être plus direct et plus précis, tu m'as accusé de jeter mon argent par les fenêtres…
-J'ai dit ça moi ? M'enquis-je d'un ton faussement innocent.
-Et comment ! Alors maintenant, dis-moi, estimes-tu toujours que je ne fais que de mauvais placements ?
Inutile de vous dire qu'il trouva ma réponse bien à son goût, qu'il me demanda même de l'approfondir, ce que j'acceptai de faire sans rechigner, sachant très bien que cela nous mènerait vers d'autres découvertes, d'autres explorations, d'autres plaisirs…
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-Celle-là ! Oui, vraiment, selon moi, celle-là c'est ta plus belle photo, m'exclamais-je en contemplant la photo que George avait prise de William et moi à notre mariage. Celle que par la suite, nous avions sélectionnée puis utilisée pour remercier nos invités.
Je venais tout juste de finir de remplir une cinquième boite avec les effets de Simon que George ne voulait pas conserver et n'avais pu me retenir de jeter un œil sur les nombreux albums photos que les deux hommes s'étaient constitués avec le temps. On y retrouvait d'excellentes des photos de leurs vacances, des spectacles auquel ils avaient assistés tous les deux, puis pour finir quelques images consacrées à la longue bataille que Simon avait menée puis perdue contre la maladie que je n'avais jamais vues.
-Vous étiez tellement beaux tous les quatre, commenta George en posant l'index sur la photo qu'il avait prise à notre mariage au moment où le notaire nous avait demandé de nous placer tous les quatre devant lui.
-J'étais trop grosse, protestais-je, mais uniquement pour la forme, connaissant à l'avance l'opinion de George à l'égard de la robe que je portais pour l'occasion et qui avait été conçue exprès pour mettre mon ventre en valeur.
-Pour une femme enceinte de sept mois, tu étais vraiment photogénique, s'émerveilla-t-il encore une fois, pendant qu'il tournait la page et me désignait ensuite une photo de mon père en train de danser avec Jane et moi-même. On ne voit pas ça souvent, un père qui danse avec ses deux filles en même temps, commenta-t-il alors.
Je retins de peine et de misère la réplique acerbe qui aurait pourtant pu franchir mes lèvres à ce moment-là. Après tout, me raisonnais-je, George n'a pas besoin de savoir combien Jane avait déjà dû argumenter avec moi pour arriver à me convaincre qu'il valait mieux que j'accepte de laisser notre père nous conduire toutes les deux vers nos futurs époux. À quel point ensuite, dans la salle de bal, elle s'était montrée audacieuse ou plutôt diablement créative. Ne s'était-elle pas retrouvée à mes côtés, quelques secondes à peine avant que la traditionnelle danse du Père de la mariée ne soit annoncée ? Elle savait très bien que le refus teinté d'amertume que je lui avais lancé dans les coulisses une heure avant la cérémonie, avait de très bonne chance d'être renversée si l'invitation était reprise directement par mon père au vu et au su de tout le monde.
« La Jane d'avant n'aurait jamais été capable de faire une chose pareille, gardais-je pour moi, elle n'aurait pas osé. Alors que la battante qu'elle était devenue par la force des choses, celle qui avait su préserver notre fils d'un être malveillant et qui s'était reconstruite deux fois plutôt qu'une… alors là OUI, cette jeune femme-là pouvait décidément tout faire. »
Avec le recul aujourd'hui, je suis mieux placée en tout cas pour savoir qu'elle a été drôlement bien avisée de ne pas me prévenir à l'avance de son intention et donc de me mettre devant le fait accompli. Ayant récolté depuis les nombreux bénéfices découlant directement de ce geste qu'on pourrait qualifier de « réparateur » ou plutôt de « rassembleur » et qu'elle avait totalement improvisé (du moins est-ce ce qu'elle m'avait avoué par la suite), je ne peux qu'être infiniment reconnaissante envers Jane.
N'eut été de cette danse à trois, de ce premier pas dans la bonne direction, l'orgueil m'aurait sans doute encore paralysé pendant de nombreuses années. Une danse en moins, et on peut presque dire que mes enfants auraient été privés d'un grand-père aimant et d'une grand-mère on ne peut plus colorée.
-Tu es très doué George. Cet album est vraiment exceptionnel, affirmais-je en revenant à la réalité et en continuant à passer en revue les dernières pages de l'album de notre mariage double et plus particulièrement ces images représentant tour à tour l'ivresse de l'un, le sans gêne de l'autre, un portrait de famille élargie, puis pour finir, la photo officielle de William et de moi-même que les médias s'étaient arrachés par la suite.
-Oh, mais tu n'as pas tout vu… m'avertit-il finalement avant de se lever pour aller ramasser une caisse qui trainait par terre à côté du divan et que je n'avais pas encore examinée.
-Oh mon Dieu ! M'exclamais-je en découvrant son contenu…
Trois mois plus tard
-Génial ! Entendis-je, alors que j'avais le nez écrasé contre le cou de William et que nous étions cachés derrière l'un des nombreux paravents qu'il y avait dans la galerie d'art où George exposait ses photos.
-Qu'est-ce que je t'avais dit ? Me nargua celui-ci, m'incitant à le repousser brusquement pour lui asséner un petit coup dans le ventre.
-Aie… Ça fait mal… Exagéra-t-il avant de m'attirer contre lui, passer ses mains sous les bretelles de ma robe noire, me plaquer violemment contre lui avec l'intention évidente de me faire sentir à quel point il me désirait puis s'arrêter à deux centimètres de ma bouche. Allez-viens… il est temps qu'on aille rejoindre les autres. Euh… autrement, tu sais très bien ce qui va arriver non ? Fixa-t-il ma bouche d'une manière qui n'appartenait qu'à lui et qui, presque toujours, provoquait chez moi une réaction en chaîne qui n'avait certes pas sa place dans une salle d'exposition.
-Lizzie, ces photos sont tellement réalistes, m'accrocha ma mère comme je sortais de derrière le paravent et revenais dans la salle suivie de près par William.
-C'est du jamais vu, entendis-je alors s'exclamer une voix d'homme que je ne connaissais pas.
-Où est Samuel ? Nous interrogea Charles Bingley en arrivant près de nous en compagnie de Jane.
-Monsieur Miron l'a accompagné à un tournoi d'échecs qui se tient sur la Rive-Sud, lui expliquais-je tout en lui faisant la bise.
-Et Aurélie ? Récidiva Charles tout en la cherchant des yeux.
-À la maison, avec sa tante, lui répondis-je.
-C'est incroyable, vraiment incroyable, entendis-je à nouveau poindre la voix qui m'avait intriguée une minute plus tôt. Comme je tournais la tête dans sa direction pour essayer de trouver à qui elle appartenait, Charles Bingley qui contrairement aux autres était resté près de moi, m'apprit qu'il s'agissait d'un critique d'art.
-Quel talent, non mais quel talent… je dois absolument rencontrer ce photographe, reprit alors celui qui s'était maintenant arrêté devant une magnifique photo agrandie de Simon prise quelques jours après son entrée à l'hôpital.
-L'artiste se nomme George Wickham et si vous voulez lui parler, il est devant la table de service, en compagnie de William Darcy et de Catherine Debourg, en profitais-je pour le renseigner, toute heureuse du succès que George remportait.
-Moi, ma photo préférée, ça restera toujours celle-ci Lizzie, me confia Jane un peu plus tard en désignant la seule et unique photo que je refusais de regarder puisqu'elle avait été prise au moment où je m'étais entretenue avec Simon pour la dernière fois.
Mais il était trop tard pour cette fois-ci par contre puisque j'avais déjà les yeux fixés sur l'image qui me rappelait sans cesse la mort de Simon dans sa version la plus complète et la plus réelle. Me couvrant le visage pour ne pas pleurer, je me retrouvai trois mois en arrière au moment exact où Simon m'avait arraché la promesse qui indirectement, avait rendu cette exposition possible.
-Lizzie, promets-moi que tu vas veiller sur George après mon départ? Avait-il murmuré aussitôt que son compagnon nous eut laissés pour se rendre à la cafétéria.
-Euh… bien entendu, si c'est que tu souhaites… l'avais-je immédiatement rassuré.
-George joue les hommes forts, mais si tu le connaissais aussi bien que moi, tu saurais que derrière cette apparence de « self-control » il n'y a un être sensible… Lizzie, avait-il ensuite insisté en s'agrippant à ma main, crois-moi sur parole quand je te dis que George aura besoin de ton soutien une fois que je serai mo… après mon départ, s'était-il repris, avant de fermer les yeux un instant.
-C'est promis Simon, m'étais-je engagée tout en contemplant tristement cet être famélique qui n'avait plus rien en commun avec l'homme plein d'entrain et d'énergie que je connaissais.
« Je savais que je n'aurais jamais dû regarder cette photo puisque pour moi, soupirais-je en m'essuyant les yeux du revers de la main, cette image représente le moment précis de son départ ».
En fait, comme l'ont déjà expérimenté de très nombreuses personnes au moment de la mort d'un proche sans arriver à s'expliquer ce phénomène, très souvent, il arrive que le malade s'éteigne immédiatement après avoir reçu la visite de tous ceux auxquels il tenait réellement. En tout cas, voilà exactement ce qui nous est arrivé avec Simon, car bien qu'il ait été hospitalisé pendant plus de deux mois, c'est justement le jour où tous ses amis sont passés le voir, sans exception qu'il est décédé. Comme s'il avait attendu cela avant de s'en aller. Comme si tout le monde s'était passé le mot. Comme si chacun avait deviné.
Puis, lorsque William est reparti avec Samuel et Aurélie, qu'il ne resta plus que George et moi-même dans la chambre, que Simon m'eut arraché la promesse que je veillerais sur son compagnon et que nous fûmes confortablement installés de chaque côté de son lit, alors c'est là, à ce moment précis que Simon échappa son dernier souffle, laissant le silence envahir la pièce, parfait symbole de ce que représenterait son absence dans nos vies. Plus particulièrement dans celle de George évidemment.
-Ça ne va pas Lizzie ? S'inquiéta celui qui avait justement pris cette photo avant de me recevoir dans ses bras.
-Ça va mieux maintenant que tu es là… mais je t'en prie… parlons d'autre chose… aide moi à me changer les idées… me détachais-je légèrement de lui.
-Un critique d'art est venu me voir…
-Oui, souris-je en repensant à cet homme que j'avais dirigé vers lui un peu plus tôt, qu'est-ce qu'il te voulait ?
-Il m'a suggéré de publier mes photos dans un recueil…
-Ça me semble une bonne idée…
-Il a même affirmé que je ne devrais pas viser uniquement la communauté gaie de Montréal… que mon recueil devrait d'adresser au grand public en général…
- Il a cent fois raison bien entendu….
-Je dois le recontacter dans quelques jours… pour qu'on en discute sérieusement, termina-t-il, tout en insérant la carte d'affaire du critique dans son portefeuille.
-George, si tu as besoin de quoique ce soit, tu sais que tu peux compter sur moi, le contemplais-je gravement avant de pincer les lèvres puis ajouter, j'espère que cette fois, tu ne seras pas aussi difficile à convaincre… N'oublie pas que je ne fais que me conformer à la volonté de Simon… Je lui avais promis que je t'aiderais…
-Lizzie, me pressa William en apparaissant tout à coup entre nous deux, Sam insiste pour te dire deux mots… ajouta-t-il en me montrant son portable puis en l'approchant de mon oreille.
-Maman ? Entendis-je effectivement Samuel m'interpeller me permettant de réentendre ce petit grain qui était apparu dans sa voix depuis quelques temps, copie conforme de celui de son père.
-Oui, mon loup. Tu peux y aller, je t'écoute…
-J'ai gagné ! Hurla-t-il au bout du fil. Je me suis classé premier sur toute l'Île de Montréal.
-Quoi ? M'étouffais-je presque.
-Il a gagné Lizzie… Sam a remporté le tournoi d'échecs ! Répéta William en m'enlevant son portable des mains.
-Maman ! Lizzie !
Dans mon oreille, les mots comme les voix se mélangèrent puis se transformèrent en bourdonnement.
-Euh, Sam… je vais devoir te rappeler… entendis-je finalement William mentionner à notre fils, maman a été obligée de s'asseoir… elle est trop émue… mais ne t'en fais pas, elle me fait signe que tout va bien… elle ira mieux dès qu'elle aura mangé un peu, le rassura-t-il avant de conclure, On va te rejoindre à la maison aussitôt que possible. Et puis, sois certain qu'on va fêter ta victoire ce soir.
Le soir même, après que la grande victoire de Samuel eut été mentionnée puis fêtée comme il se doit, William jeta un œil dans ma direction, serra fermement ma main sous la table, attendit que j'eus acquiescé puis leva tranquillement son verre afin de s'adresser à chacun, Georgianna, Samuel, Aurélie, préparez-vous… dans 9 mois, votre mère et moi on va être parent pour une troisième fois.
-Trois ans, s'exclama joyeusement Aurélie croyant qu'on faisait référence à l'âge qu'elle aurait dans quelques semaines.
Pour ma part, comme je m'inquiétais davantage de la réaction de Samuel, je cherchai son regard, puis haussai les sourcils en le voyant se lever, s'installer au garde à vous puis se mettre à chanter :
Dans la troupe… y a pas d'jambes de bois.
Y'a des nouilles, mais ça n'se voit pas
La meilleure façon de marcher, c'est encore la nôtre
C'est de mettre un pied d'vant l'autre et de recommencer… Pas à pas….
Fin
Merci de prendre le temps de commenter. Miriamme.
