Ça faisait six mois. Six mois qu'il était parti, six mois qu'il était resté. Étrange. Mais vrai. Tout est une histoire très complexe, très longue à expliquer et impliquant extra-terrestres, sauvetage de plusieurs mondes, métacrise biologique et des trucs aussi tordu que ça. Pourtant, ce n'était pas un canular, ni même une fable. C'était la vérité. Il s'appelait Docteur. Mais on le nommait John Smith, maintenant. Il avait longtemps hésité entre le nom de Noble et de Smith et avait finalement opté pour ce dernier ; le Docteur était plus présent en lui que Donna ne l'était. Donc, tout le monde l'appelait John Smith, sauf sa Rose qui se révélait être particulièrement têtue. Il était un chercheur de Torchwood et avait désormais trente-huit ans. Aujourd'hui, il emménageait pour la première fois, dans un chez-lui fixe, près de Hyde Park. Un chez-lui fixe, avec des factures et tout le reste. Une grande première.
Fini les fabuleux voyages qui tourneraient la tête de n'importe qui. Le temps et l'espace, les guerres et les victoires, les amis qu'il avait eus, c'était un passé qu'il venait de ranger dans un carton pour toujours. Cette idée lui faisait mal, parfois. Lui qui avait toujours voulu goûter à la vie humaine, il s'en sentait prisonnier. Heureusement que sa tête blonde était là. Elle le comprenait mieux que n'importe qui, n'était-elle pas également passée par là ?
Quant à la jeune femme, elle n'avait pas changé. Elle riait tout le temps et avait cette même manie de tout prendre à la légère. Au travail comme durant leurs nombreuses heures passées ensemble, elle demeurait l'intrépide aventurière qu'il avait rencontrée. Leur relation était plus forte. Ils étaient plus proche. Mais n'étaient pas ensemble, malgré la réciprocité de leurs sentiments. Elle avait été clair, quelque temps après son arrivé. Elle ne voulait rien gâcher entre eux, ne voulait rien changer. « Tu vois Rose et le Docteur, formant un couple normal, se mariant, fondant une famille, vivant comme n'importe qui ? Ça pourrait tout briser entre nous, imagine que notre amour ne suffise pas ? La routine est écrasante et assassine de nombreuses histoires. Je ne veux pas prendre le risque de te perdre. De nous perdre. » avait-elle dit. Alors, à contrecœur, il avait respecté son choix. Il l'aimait, elle l'aimait, c'était une évidence pour tout le monde. Mais aucun n'essayait quoi que ce soit. Ça lui faisait mal et à elle aussi, il supposait. Les étoiles lui manquaient et il y aura toujours une barrière entre sa Rose et lui. C'était lassant, pourtant, il s'y faisait. Avait-il le choix ? Il ne comprenait pas totalement son sacrifice mais y adhérait et encaissait, en silence. Le Docteur restait fidèle à lui-même.
Elle et sa famille -sauf le petit dernier- étaient venus à l'heure du déjeuner, pour l'aider à s'installer dans cet espace si hostile qu'était l'appartement de 50m2. La journée avait été sympa et emménager était plus amusant qu'il ne l'aurait cru, mais il était tard maintenant et seule Rose était encore là. Elle terminait de plier les cartons inutiles, tandis que le Docteur passait un dernier coup de chiffons sur les étagères. Nostalgiquement, il s'empara d'un cadre où lui et sa compagne se tenaient collés-serrés devant la grande roue londonienne. Il adorait cette photo, sans trop savoir pourquoi.
– Docteur ? Ça va ?
Il leva les yeux vers elle et constatait qu'il venait de se blesser à la main. Le pauvre cadre s'était brisé par la seule force de sa poigne. Elle le regardait, l'inquiétude barrant son visage. Son cœur se serra.
– Oui. Désolé, fit-il.
En fait, il mentait. Il ne tenait plus, cette distance. Il était humain, ils avaient une opportunité immense, au lieu de ça, tout stagnait et tout partait en miette, petit à petit. Il n'avait plus la force. L'univers ne l'avait pas détruit mais l'amour était sur le point de remporter sur lui son ultime victoire. C'était une blague. Sûrement sa part d'humanité qui le pressait et l'oppressait. Il devenait un Docteur pathétique. L'Autre aurait eu honte de lui.
Son amie s'assit sur le sofa et soigna sa blessure, comme elle avait l'habitude de le faire avec Tony. Mais c'était plus profond qu'elle ne le pensait et le cœur de son Docteur était à vif par cet excès de tendresse. Il ne tenait plus.
De son côté, Rose se perdait dans la mélasse de ses pensées. Il y avait, depuis quelque temps, une tension palpable entre eux ; fallait être un idiot pour ne pas le constater. Or, Rose Tyler était loin d'être stupide. Elle avait fait une grosse erreur, il y a six mois. Alors que la seule chose qu'elle voulait était de préserver sa relation avec le Docteur, elle l'avait condamnée au bûcher. Pour elle, ce choix était apparu comme une évidence mais en fait, la trouille l'avait manipulé comme un vulgaire pantin depuis le tout début. Et ce soir, comme plusieurs soirs depuis quelque temps, la situation lui échappait définitivement : la jeune femme sentait la fin pointer son nez. Et elle n'était pas fière du tout. Elle voulait lui dire ce qu'elle avait sur le cœur mais elle craignait tellement les conséquences que ses yeux se fermaient, lui faisant croire que tout allait bien.
– Je vais rentrer, lui dit-elle, la voix cassée par l'émotion. Maman doit m'attendre.
Voilà. Elle fuyait encore. Mais elle ne pouvait faire face à la réalité. Rêver était sa seule arme contre l'amertume que couvait son cœur.
– Non, murmura-t-il.
– Dors bien, à demain ! Se pressa-t-elle.
Les yeux du Docteur ne brillaient plus. C'était si proche, ils étaient si proche du dénouement ! Elle devait partir avant d'en subir les foudres. En espérant qu'il se contente de son sourire, son instinct la glissait dans le vestibule, lui hurlant l'ordre de partir.
– Non Rose !
Il courut jusqu'à elle et tourna la clé dans la serrure, avant même qu'elle ne puisse sortir de l'appartement.
– Qu'est-ce...
– Ça suffit ! Je n'ai plus envie de faire semblant.
Il allait la plaquer. Le chapitre arrivait à sa fin. Pitié. Non,pensait-elle. Mais il la prit dans ses bras, alors qu'elle s'attendait au pire. Ses mots restaient prisonniers dans sa gorge, elle était désarmée face à lui.
– Ça ne marche plus, confessa son ami, tandis que les secondes l'assassinaient un peu plus.
– Je voulais que tout soit comme avant, je pensais que ça fonctionnerait ! Criait-elle, à court d'espoir, d'idées. Je te jure que... Mais ne dis rien. Je sais ce que tu... On regrettera tous les deux. Laisse-nous du temps ! Un peu plus, une dernière chance. S'il te plaît.
– Arrête.
Il resserra son emprise autour d'elle. C'était la dernière accolade du condamné à mort et c'était terrifiant. L'odeur de sa compagne favorite lui glaçait le sang alors que jusqu'à présent, il était sa source de chaleur. Comment en étaient-ils parvenus à cette stupide conclusion ?
– On a fait comme tu as voulu Rose. Mais nous ne tenons plus, faut être réaliste.
Les seuls mots qu'il sortait étaient ridicules et ne reflétaient en rien ce qu'il voulait lui dire. Sa raison de vivre lui glissait entre les doigts et, comme il y a trois ans en Norvège, il ne parvenait pas à révéler les secrets de son âme. Courageux face aux Dalek et pitoyable face à une femme. OK, ce n'était pas n'importe laquelle mais tout de même !
Néanmoins, il avait un avantage de taille, cette fois : il n'était pas une image que le TARDIS renvoyait. Et tellement de gestes pouvaient montrer ce qu'il tentait en vain de lui dire. Suffisait d'oser. Il sentait sa peau et son souffle contre sa nuque. Ses bras dans son dos. Rose lui manquait tellement. Alors, sans plus réfléchir, il l'empoigna, un peu trop agressivement à son goût et plaqua ses lèvres contre les siennes.
Elle pleurait. Le contact ne se brisait pas et elle pleurait. Il tombait alors au sol et enroula ses bras autour de ses jambes. Il ne voulait pas qu'elle parte. Il irait jusqu'à l'emmener au bout du monde, l'enlèverait, la forcerait mais il ne voulait pas qu'elle parte. En quoi l'avait-elle transformé ? Depuis quand souhaitait-il aller à l'encontre des besoins et désirs de quelqu'un ? L'image qu'il renvoyait toucha la jeune femme au plus profond d'elle. C'était comme si une lame striait ses veines. Pour qu'il en arrive à ce point, elle devait vraiment avoir merdé.
– Je veux plus, beaucoup plus, bafouilla-t-il.
Combien de fois avait-il vécu cette situation ? Dernièrement, c'était avec Martha et il l'avait rejeté comme une malpropre. À son tour de subir la morsure d'un abandon. Mais les dés étaient jetés.
– Docteur ! S'écria-t-elle.
– Je veux juste vivre une histoire avec toi, une histoire extraordinaire. Je m'en fous d'où l'on va, je veux juste qu'on y aille, qu'on essaye. Je ne peux plus respirer sans ton amour. J'ai besoin de lui Rose. J'ai besoin de toi.
C'était dit. Il lui avait déjà dit qu'il l'aimait, il y a six mois. Mais là, c'était différent. C'était une demande qui mettait en jeu tout ce que leur « nous » était. Tout ce qu'ils avaient construit pouvait s'effondrer en une seconde, si jamais sa réponse était négative. Mais s'il ne brisait pas la glace, ils fonçaient droit dans un mur.
– On n'a pas tout essayé ! Insista-t-il. Fais-nous confiance. Qu'est-ce que tu veux d'autre, de quoi as-tu peur ? Je t'effraie à ce point ? Je t'aime et je pense que tu m'aimes aussi alors...
– Tu penses, seulement ? Espèce d'idiot.
Elle sortait de sa transe. Son aveu l'avait pétrifiée de peur, puis d'espoir. Ils y avaient droit. Et ce soir, il lui posait un ultimatum, contre toute attente. Alors, elle y signa. Que perdrait-elle ? Rose se baissa pour être à la hauteur de son Docteur. Jamais il ne lui était apparu si démuni, si désespéré. Son courageux Docteur, qui avait tout vu dans l'univers, la suppliait à genou. Elle avait honte de ce qu'elle leur avait fait subir. Il se pliait devant elle, n'hésitant pas une seule seconde. Il avait eu le cran qu'elle n'avait pas eu.
La jeune femme scella alors une promesse, en l'embrassant. C'était la moindre des choses. Et un bonheur pur l'envahit, quand il resserra son étreinte. Elle était tellement heureuse qu'une fin du monde n'aurait pas pu faire plier cette sensation d'euphorie absolue. Son Docteur était à elle, maintenant. Pour toujours, peut-être pas d'ailleurs, mais là, à la seconde où leurs cœurs s'unissaient, il était à elle. Et cet instant avait un goût d'éternité qu'il lui plaisait particulièrement.
Soudain, tout devint plus fort, plus intense. Plus magique. Ils se levèrent mais n'atteignirent jamais la chambre. Chaque caresse, chaque baiser était une drogue pour tous les deux et ils plièrent à leurs âmes qui se réclamaient douloureusement. Planant, perdant pieds loin de la Terre, ils s'abandonnaient à leurs sentiments. Même l'univers ne paraissaient pas aussi beau qu'eux. Ils formaient un seul être, un soleil bouillonnant et se vendaient l'un à l'autre, en parfaite osmose.
Et plus tard, bien plus tard, ils se jurèrent de ne laisser aucun obstacle entre eux.
