– Joyeux anniversaire Tony !
La chanson s'élevait dans le grand salon, à l'arrivée du dessert tant attendu. Ce premier dimanche de juillet était un jour spécial. On ne fête pas souvent la huitième année d'un Tyler ! Surtout lorsqu'il n'y a que deux enfants dans la famille et que l'aînée se révélait être majeure depuis bien des années.
Le Docteur se souvenait du petit garçon qu'il avait rencontré. C'était un bébé qui ne savait qu'à peine parler, qu'à peine marcher, mais qui, malgré son très jeune âge, revendait une énergie fascinante. À courir partout et sauter de tous côtés, il en avait épuisé plus d'un, lui le premier !
Et rien n'avait changé, six ans plus tard. Il galopait toujours dans tous les sens, avide de découvertes et s'empêtrait souvent dans des situations improbables. Même si maintenant, il savait parler autrement qu'avec des babillages, notamment pour obtenir ce qu'il voulait : il parvenait à ses fins avec une facilité qui en déconcertait plus d'un. Le Docteur reconnaissait dans ses traits, la personnalité de sa Rose. Ils étaient semblables sur de nombreux points et ce n'était pas Jackie qui désapprouverait ! Au contraire, elle ne cessait de le répéter à qui l'ignorait -même si, entre nous, il n'y avait plus grand monde.
L'ambiance avait été convivial du matin jusqu'à la fin de la soirée : le repas était exquis, le gâteau, succulent, les conversations, vivantes. La seule salissure dans ce décor festif était la tempête qui soufflait dangereusement sur le pays, depuis plus d'une semaine ; les météorologues avaient placé la Grande-Bretagne en état d'alerte maximal, conseillant aux riverains de ne sortir qu'en cas d'urgence. La Tamise débordait, de nombreux arbres étaient couchés, le vent balayait tout sur son passage, transformant les choses les plus lourdes en simples fétus de paille ; la moitié de Londres était privée d'électricité et les choses ne s'amélioraient pas. À croire que la fin du monde éclaterait le jour du mariage !
D'ailleurs, parlons-en de celui-ci. Le Docteur John Smith et Rose Marion Tyler ne l'avaient pas prévu. C'était un coup de tête. Une plaisanterie lancée à la légère par cette dernière et qui allait devenir réalité, dans une semaine. L'idée d'être officiellement lié à sa compagne, par un contrat universellement reconnu égayait particulièrement l'ancien Seigneur du Temps. Et rendait fière la blonde.
Six ans, déjà. Le temps leur avait filé entre les doigts, bien vite. Mais la complicité que le Docteur avait avec Rose était la même qu'aux premiers jours. Ils se cherchaient avec les mots, avec les gestes, se trouvaient et riaient comme des enfants, enfermés dans une bulle éternelle. Rien ne comptait. Et ils courraient toujours après des aventures aussi folles, après des aliens aussi farfelues qu'eux.
Ils étaient heureux. Tout simplement. Leur avenir s'écrivait, sans tâche, sans rature. Bien sûr qu'ils se disputaient. Bien sûr que les choses n'allaient pas toujours bien et ils étaient régulièrement en désaccord. Ils n'étaient pas parfaits. Mais ils s'aimaient. Comme avant, sauf qu'ils ne se le cachaient plus.
Quelques fois, le Docteur parlait de son passé. De ses secrets. Quelques fois, il se demandait où il en serait, s'il n'aurait pas croisé la jeune londonienne, il y a dix ans. Et quelques fois, la curiosité de savoir ce que devenait son Autre le chatouillait. Rose et lui émettaient de nombreuses hypothèses. Il avait dû trouver d'autres partenaires. Peut-être qu'il les avait perdus. Avait-il le même visage ? Il pourrait même être mort mais sous le regard interdit de la blonde, il n'avait émis cette conjoncture qu'une seule fois. Ce n'était que des questions sans réponses, qui leur venaient parfois. Mais, égoïstement, il s'en moquait. Il avait Rose Tyler et Rose Tyler allait devenir Rose Smith ; une madame Docteur. Il y en avait eu quelques-unes mais pour la première fois, il y avait une sincérité débordante, dans les vœux qui lui promettait de prononcer.
Il regarda sa fleur, toujours frappé par l'innocence qui débordait de ses gestes. Son visage s'était affiné, n'avait plus rien d'adolescent. Ses longs cheveux blonds caressaient le bas de ses reins, ses yeux s'étaient éclaircis. S'il y a dix ans, elle était plutôt jolie, mignonne, les saisons avaient sculpté un bout de femme magnifique, de leurs doigts délicats, magiciens.
Et elle s'endormait contre lui, paisiblement. Tout le monde était parti, la maison était silencieuse et berçait tendrement chacun de ses occupants. Pourtant, ce n'était qu'une question d'heures avant qu'ils ne soient tous subitement réveillés et le Docteur le savait : cette pensée l'empêchait de trouver le sommeil. Depuis le début de la tempête, des cauchemars de cessaient de tourmenter sa compagne. En pleine nuit, peu importait l'heure, elle commençait par gesticuler jusqu'à se débattre contre un diable invisible, hurlait d'une voix qui glaçait le sang puis s'apaisait, comme si de rien n'était. Et le lendemain, elle ne se souvenait de rien. Ça l'inquiétait et son impuissance l'agaçait. Tout ce qu'il avait tenté échouait et ça le déchirait de la voir si agitée.
Il était le Docteur et n'ignorait pas que les rêves étaient les murmures inaudibles du subconscient. Mais si elle était stressée, tendue par le mariage, elle allait bien : et Rose n'avait jamais menti sur ce qu'elle ressentait vraiment. Elle était du genre à dissimuler ce qui la tracassait mais à l'avouer dès que le Docteur le lui demandait ouvertement. Alors c'était quoi le problème ?
Le sommeil lança contre lui, sa première salve. D'abord, il résista mais ses paupières furent si lourdes qu'il s'endormit sans même le remarquer.
– Bonjour, Rose.
Une lumière beaucoup trop vive frappa la jeune femme, obligeant ses yeux à ne s'ouvrir que très lentement. Les lignes étaient floues, les perspectives dansaient, les couleurs s'emmêlaient. Elle eut du mal à distinguer son nouvel environnement mais reconnut l'inconnue penchée sur elle. Depuis plusieurs rêves, cette femme était l'unique être vivant qu'elle rencontrait. Pourquoi son visage lui échappait, à chaque fois qu'elle essayait d'en parler au Docteur ?
– Qui êtes-vous ? Demanda automatiquement la blonde.
L'étrangère ne répondit que par un sourire. Bien sûr, pourquoi ce songe-là serait-il différent des autres ? Pourquoi cette femme révélerait-elle son identité, aujourd'hui particulièrement ? C'était ennuyeux.
Rose se leva, posant sa main contre la baie vitrée. Une chaîne de montagnes déchirait l'horizon, mais elles étaient bien loin. Et la maison dans laquelle elles se trouvaient était perdue dans une vaste prairie enneigée. Aucun arbre, aucune autre habitation. Elle ne savait où elle se trouvait et ne pouvait s'enfuir. Le seul indice que la jeune femme avait se trouvait au-dessus de sa tête : deux astres lumineux différenciaient cette planète de la Terre. Elle était ailleurs, dans l'espace, dans sa tête. Et ignorait son emplacement exact l'agaçait fortement. Pourtant, qu'est-ce-que ça changerait, de savoir ? Le principal était qu'au petit matin, elle se réveillait près de son Docteur, oubliant ce paysage si singulier.
– C'est l'heure, annonça la sorcière.
Elle se retourna vers la vieille femme, vêtue d'un rouge sanglant. Celle-ci ne lui parlait que pour dire des paroles incompréhensibles. Dénuées de sens. Allait-elle recommencer ? Ce manège commençait à l'agacer. Elle pourrait rêver de son mariage, de son futur mari, au lieu de ça, elle était prisonnière d'un songe ennuyeux et répétitif. C'était sympa.
– L'heure ?
– Oui. Bientôt, tu nous libéreras. Je m'appelle la Veilleuse.
Ce n'est pas vraiment un nom, songea la jeune femme.
– Le Docteur n'en est pas un. Pourtant, tu lui fais entièrement confiance.
Sa réplique fit frissonner l'ancienne voyageuse temporelle. Venait-elle de lire dans ses pensées ?
– Je suis dans ta tête, je te rappelle. Tous tes souvenirs, tous tes secrets, toutes tes réflexions m'appartiennent. Mais n'aies pas peur. Nous ne te voulons aucun mal. Nous avons juste besoin de toi.
– Nous ?
– Mon peuple. Nous sommes prisonniers mais tu peux nous sortir de là.
Allons donc. Pourquoi elle ?
– Parce que tu connais le Docteur.
S'ils voulaient le Docteur, pourquoi ne pas s'adresser directement à lui ? Il était bien plus apte à les aider qu'elle.
– Tu te trompes.
Les deux femmes se dévisageaient, le vide entre elles comme champ de bataille.
– Où suis-je ? Demanda Rose.
Le visage de la Veilleuse s'illumina et son doigt pointa les montagnes.
– Près d'ici, il n'y a pas grand chose. Mais plus loin se trouve une magnifique citadelle, emplie de vies et de rage. Plus loin encore, mille autres civilisations existent, se forgeant un nom parmi les étoiles. Et à des années lumières, ta planète d'origine grandit lentement.
La terrienne se doutait qu'elle n'était plus dans son système solaire, au moins, elle pouvait en être certaine, maintenant. Elle essayait de réfléchir, cependant, elle n'y parvenait plus. La nausée barbouillait son estomac et une barre métallique frappait ses tempes ; la douleur était beaucoup trop forte pour n'être que fictive. Et son corps pesait lourd, dans cette réalité si légère.
– Oh déjà ? Entendit-elle.
Ce n'était pas si rapide, les autres fois. L'insupportable pression du réveil ne l'assaillait qu'après une longue attente. Or, le paysage s'évanouissait petit à petit, sans qu'elle ne puisse contrôler quoi que ce soit. La Londonienne perdait pied, alors que pour la première fois, ça devenait intéressant. Comme par hasard.
– Où suis-je ! Désespérait-elle.
– Ne t'inquiète pas, tu reviendras. Gallifrey peut bien attendre un jour, Rose Tyler.
