Il ne lui manquait plus que son diadème et elle sera prête. Son diadème. Où diable pouvait-il être ? Où l'avait-elle bien mis ? Elle fouilla dans le tiroir, dans son sac, parmi les différentes trousses à maquillage : il restait introuvable. Épuisée, elle s'effondra sur le lit.
– Rose, ta robe ! Tu vas te la froisser avant même d'arriver à la mairie ?!
La future mariée, au garde-à-vous, se retourna vers sa mère ; entre ses mains maternelles, elle reconnut l'objet de toutes ses recherches. Soupirant, elle saisit la tiare et la posa sur sa tête.
Maintenant, elle était prête. Terriblement angoissée, mais prête. Après tout, c'était quoi ? Son histoire d'amour n'était pas un secret. Tout le monde le savait, même si le monde entier s'en foutait : ils étaient des héros intergalactiques à la retraite, non des stars mondialement connues. Ce samedi 11 juillet 2015, ils allaient juste se dire oui, alors qu'ils se l'étaient dit il y a des années. C'était normal. C'était une continuité. Ce qui la stressait était un mauvais pressentiment. Non pas le fait d'avoir des dizaines de regards pointés sur elle, non. C'était une boule au ventre. De quoi avait-elle peur, exactement ? Elle l'ignorait. Mais ça l'empêchait de dormir, depuis une semaine : cette inquiétude la rongeait, douloureusement. Tant pis. Elle l'ignorera et s'éclatera jusqu'à tomber de fatigue.
– Ma fille, regarde-toi. Tu es magnifique.
Jackie empoigna le visage de son enfant, délicatement, et le planta devant le grand miroir. Elle était si fière d'elle. Au début, au tout début, alors que son mari était mort et qu'elle élevait seule sa Rose à Powell Estate, elle n'aimait pas le Docteur. Il s'était pointé de nulle part et s'était accaparé d'elle, pour l'emmener dans des aventures aussi folles que dangereuses. Sans même s'excuser ?! Il la lui ramenait, de temps en temps, sans même s'expliquer ! Ouais. Au tout début, elle le détestait vraiment. Mais un jour, elle a vu sa fille sourire. Une fois, deux fois et puis, sans plus aucune interruption. Sa Rose était devenue accro à ces voyages, à ce Docteur comment faisait-elle pour suivre le rythme de cette vie si rocambolesque ? C'était la question mais elle y parvenait sans même tressaillir. Et elle en était heureuse. Puis il ne lui arrivait jamais rien. Elle était parfois secouée, parfois en colère, d'autre fois triste mais toujours en vie. Pleine d'ardeur et pleine d'envie. Alors, contrainte, Jackie l'avait accepté. Et apprécié. Malgré le désespoir qu'il avait causé dans le cœur de son aînée, pendant deux longues années, elle ne pouvait plus le détester. Il avait mérité son respect et elle n'avait jamais cessé d'espérer. Encore une fois, il ne l'avait pas trahie puisqu'il était revenu et allait l'épouser. Comble de tout, elle allait devenir une Smith ! Comme si elle se mariait avec Mickey, chose qu'elle avait toujours cru -sauf pendant la période où elle s'était amourachée de ce satané Jimmy. Et aujourd'hui, plus que les autres jours, elle était parfaite.
Ses longs cheveux blonds lui tombaient en cascade et son visage joliment mis en valeur par le léger maquillage, la transformait en rayon de soleil. Sa fine taille était rehaussée par un magnifique bustier et le bas de la robe, composé de délicats voiles blancs, tombait jusqu'à ses pieds. Rose n'aimait pas en faire trop et par cette qualité, une fraîcheur si singulière se dégageait d'elle. Elle était fascinante.
– Au fait, pensa Jackie, tu ne m'as pas tenue au courant. T'as des nouvelles ?
La jeune londonienne se retourna vers sa mère.
– Tu penses que c'est le moment, pour en parler ? Je vais me marier, maman ! Avec le Docteur, et aujourd'hui ! Je n'arrive même pas à y croire, c'est si beau. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse. Elles sont bien mes joues ? Pas trop rouge ? J'ai l'impression d'imploser, c'est si excitant !
Elle ignorait sa question, Jackie n'était pas idiote.
– Tu pourrais au moins m'en dire plus, se renfrogna-t-elle.
Rose hésitait. Elle-même ne savait que penser. C'était nouveau, il allait devoir déménager. Puis elle appréhendait la réaction de son Docteur : allait-il accepter ? Elle ne voulait pas faire rejaillir d'anciens souvenirs, d'anciennes douleurs.
– Oui, soupira-t-elle. C'est oui, maman.
Pete profitait de cette occasion pour entrer dans la chambre. C'était lui qui les amenait et il ne voulait pas recevoir les foudres de sa fille, ni de son gendre, si jamais ils étaient en retard. Mais il se figeait sur le pas de la porte, alors qu'il allait leur demander de presser le pas : sa femme et sa fille, l'une en rose, l'autre en blanc, étaient belles à en couper le souffle.
– Nous...
Il s'y reprit à deux fois.
– Nous devons y aller. Vous êtes ravissantes !
Rose regarda l'horloge murale : 13h45. En effet. L'hôtel de ville n'était qu'à cinq minutes et la cérémonie commençait dans un quart d'heure. Ils devaient partir.
Enfilant ses douloureux escarpins, elle monta dans la voiture, juste après sa mère. Chaque seconde du trajet était si longue, si dure à supporter. Elle voulait le Docteur. Le voir. Lui parler, l'embrasser. Juste l'avoir. Son amour la consumait, chaque braise l'enflammait. Elle bouillait. La jeune femme souhaitait la fin de la journée avec une telle ardeur que son cœur explosait. Mais solide bout de chair, il se reconstruisait par amour puis implosait par excès. Ce soir, elle sera madame Docteur. Contre toute attente, à vingt-neuf ans, elle sera madame Docteur.
Enfin, ils arrivèrent. Il y avait du monde et parmi tous ses visages, il y avait celui de son promis. Elle le vit au premier coup d'œil. À croire qu'ils étaient enfilés l'un à l'autre et qu'il suffisait d'une certaine proximité pour s'apercevoir dans la foule. Elle était anxieuse mais rien ne parviendrait à faire tomber son sourire, qui chatouillait ses oreilles.
La mariée sortit de la voiture mais n'entendit ni les acclamations, ni la douleur de ses pauvres pieds. Il n'y avait qu'eux et leur bulle, sous le silence fictif.
– Hey, murmura-t-elle, tremblante.
– Tu es merveilleuses.
Ni brillante. Ni fantastique. Ni bellisima. Merveilleuse. Un autre mot, juste pour elle.
– T'es pas mal toi non plus, beau Docteur.
Il n'était pas très différent de d'habitude mais le Docteur a toujours été un homme élégant, dans ses smokings ; qu'ils soient bleus, marrons ou noirs, c'était la même.
Les invités entraient un par un, bientôt, son fiancé dut l'abandonner. Mais c'était pour mieux la retrouver. À fleur de peau, elle se retournait vers son père, qui l'attendait. S'il ne l'avait pas vu grandir, ce jour était pour lui, extrêmement important. Elle était comme sa fille et il avait l'honneur d'aller la marier.
Une douce musique retentit, à leur entrée dans la mairie : c'était le début de November Rain de Guns N'Roses. Il en eut des frissons.
De son côté, Rose était sur le point de s'évanouir. La pression de ces regards sur elle, l'excitation, la chaleur, le cumul d'émotion ; dire que la journée ne faisait que commencer... Elle ne s'aperçut même pas qu'elle ne tenait plus la main de son père mais celle de son fiancé. Elle n'entendait pas non plus, les premières phrases du maire. Elle était perdue entre M51 et l'Amas du Lion. Peut-être plus loin. Elle eut du mal à atterrir.
– Monsieur John Smith, consentez-vous à prendre pour épouse Rose Marion Tyler, de la chérir dans la richesse et dans la pauvreté, jusqu'à ce que la mort vous sépare ?
Foutue Mort, fallait qu'elle existe, elle.
– Bien sûr que oui ! S'écria-t-il.
Ça y était. Suffisait de son oui et d'échanger leurs alliances, pour qu'elle soit définitivement sienne.
– Mademoiselle Rose Marion Tyler, consentez-vous.
Quelqu'un appuya sur le « stop » de la télécommande. Aussi soudainement qu'il en fallait pour le dire, il n'y eut plus rien : la phrase du maire, sans même une oscillation dans la voix, se cassa net. Quoi ?Tous ses gestes se figèrent dans le temps. Il ne bougeait pas. Ne bougeait plus. Ses paupières, sa poitrine, son corps était immobile. La salle entière plongea dans le silence. Dans un silence bien trop amer.
– Monsieur le Maire ? Docteur ?
Lui aussi était pétrifié. Ses yeux brillaient encore, son sourire vivait toujours sur son visage. Mais son expression semblait gravée dans la cire. Après avoir rapidement balayé la salle du regard, elle constata que tout le monde était fixé dans la dernière position qu'ils avaient eu.
– Ce n'est pas drôle, murmura-t-elle. Arrête. Arrêtez-vous.
Mais rien ne se passa. Ce n'était pas le genre du Docteur, ce style de blague. Encore moins aujourd'hui. Il n'aurait pas pris le risque de se marier, pour devoir signer un papier de divorce par la suite.
– Arrêtez ! Supplia-t-elle.
Une larme coula sur ses joues. Personne ne bronchait. Le temps venait de cesser son envol, lui, normalement indomptable. Tout était figé. Même les oiseaux ne chantaient.
– ÇA SUFFIT ?!
Elle gifla de toutes ses forces l'ancien Seigneur du Temps, frappa contre sa poitrine, à s'en détruire les phalanges. En vain. Elle hurla dans les oreilles de sa mère, secoua son père et son petit frère. Mais il n'y avait rien à faire. Peut-être que ce n'était qu'ici ? Dehors, peut-être que les voitures continuaient à circuler et que les gens vivaient toujours, ignorant ce qu'il était en train de se passer ?
Reprenant un peu d'espoir, rejetant l'idée que même si c'était le cas, ça allait être dure de trouver une solution, elle se tourna vers la porte d'entrée.
Mais elle ne put faire un pas de plus. Une forte lumière déchira l'espace, si vive qu'en plaquant ses mains sur ses yeux, elle la voyait quand même.
– Rose Tyler. Je vous avais dit, que nous nous reverrons.
La jeune femme leva les yeux et croisa le visage de la Veilleuse. Bien sûr. Pourquoi ne se rappelait-elle jamais d'elle ? Ça faisait une semaine qu'elle ne l'avait pas revue. Maintenant qu'elle y songeait, elle se souvenait. D'elle et de... Dieu. Gallifrey.
-Je vais me réveiller ? S'exclama-t-elle.
C'était logique. Elle ne venait que dans ses rêves. Elle nageait en plein cauchemar. Le soulagement sécha ses yeux, tandis que son cœur se relâcha.
– J'ai bien peur que non. Ayez l'obligeance de nous suivre, s'il-vous-plaît. Si vous nous accompagnez sans discuter, il ne vous sera fait aucun mal, ni à vous, ni à vos proches.
Sa salive avait un goût acide. Automatiquement, elle fit barrière de son corps entre elle et le Docteur. Ils la tueraient elle, avant de le tuer lui.
Puis, elle tenta de parler. De se défendre, d'avoir des explications. Mais les mots restaient en suspens dans sa gorge aride. Elle ne savait même pas quoi dire, lesquels choisir.
Voyant son hésitation, la vieille femme appela des renforts. Une dizaine d'hommes armés sortirent de la faille par laquelle elle était passée et posèrent leurs armes sur les tempes de sa famille ; l'un d'eux visa la tête du Docteur.
– Attendez ?! C'est vous, qui aviez fait ça ? Stopper le temps... Je vous ordonne de tout remettre en ordre, sinon...
– Vous n'êtes pas en position, pour exiger quoi que ce soit. Suivez-nous, Rose Tyler.
– Non !
– Alors tuez-les, ordonna-t-elle.
– Non ?! Pitié !
La Veilleuse leva le bras, suspendant les gestes de ses soldats.
– Que voulez-vous ? Demanda Rose.
Son souffle était coupé, son cœur s'étreignait. S'éteignait. Les couleurs de son environnement s'effacèrent : il n'y avait que de la boue dans un paysage aux nuances noires et blanches.
– Votre coopération, Rose Tyler. Suivez-nous et nous vous ramènerons ici, à la seconde où le temps s'est arrêté. Faites-moi confiance.
Lui faire confiance ? Une chose était certaine, Rose ne pouvait pas lui faire confiance. Elle avait qu'une envie, prendre un objet tranchant, un objet brûlant, un objet meurtrier pour pouvoir tous les tuer. Mais avait-elle le choix ?
Elle se retourna vers son Docteur. Le voir ainsi lui donnait l'impression d'être plongé dans un bain de glace puis, dans un bain d'huile bouillonnante, simultanément.
– J'ai oublié mes rêves, lui chuchota-t-elle. Gallifrey, la Veilleuse, j'ai oublié tout ça. Je t'en aurais parlé, sinon. Tu le sais bien. Et je... Je dois m'en aller -sa voix vacilla. Avec eux. Je n'ai pas le choix et je suis morte de peur, Docteur. Mais je reviendrai et plus rien ne fera barrière entre nous. On se mariera. On vivra et vieillira ensemble, comme prévu. Je te le promets, Docteur. Plus rien ne nous séparera. Et tu sais pourquoi ? Parce que je suis folle de toi. Je t'aime Docteur.
Il ne bougeait pas. Ni même un tremblement, ni même un souffle d'air. Son sourire restait bloqué alors, elle l'embrassa : comment pourrait-il l'entendre ? Comment pourrait-il broncher ?
– Je t'aime, Docteur, répéta-t-elle.
Serrant les poings pour dissimuler sa haine, la jeune femme entra dans la faille. Un pas puis l'autre et son monde disparut ; une douleur perfora alors chaque pore de sa peau, chaque parcelle de sa chair, chaque partie de ses nerfs. Elle sombra dans la folie, tant la souffrance était grande. Et sa conscience s'écroula.
