Elle ne pouvait pas s'arrêter. Pas en plein milieu d'un couloir alors qu'ils couraient au prix de leurs libertés. Pourtant, son cœur, ses muscles étaient tétanisés. Elle n'arrivait même plus à respirer, elle qui n'était plus surprise par rien.

La jeune femme le regardait, les yeux grands ouverts. Réfléchis Rose.

Docteur n'était qu'une appellation. Peut-être que d'autres Gallifreyiens utilisaient cette dénomination ? Comme d'autres personnes s'appelaient Rose, Lea, John... ? C'était peu probable.

Mais son ami ne pouvait pas réellement être là. Si la Veilleuse avait laissé sous-entendre qu'il les avait aidés, il ne pouvait pas être avec eux, en ce moment même. Et pourquoi pas ?

– C'est vraiment vous ?

L'heure n'était pas aux questions, encore moins aux retrouvailles, elle le savait. Mais elle devait s'assurer d'une chose : s'il n'était pas SONDocteur, était-il LE Docteur ? Parce que fuir trente ans avec un inconnu, pas que ce n'était pas son genre mais le jour de son mariage, elle voulait éviter d'autres problèmes. Son mariage...

– Oui.

Oui. Oui ! Non. Elle ne pouvait le croire. C'était un cauchemar, une aberration. Pourquoi, comment, que se passait-il exactement pour que ses six dernières années soient bouleversées de la sorte ? Elle était bien avec SON Docteur, dans ce monde parallèle qu'elle a eu tant de mal à accepter. C'était un coup dans le dos, qui glaçait chaque cellule de sa peau.

Elle n'en revenait tout simplement pas.

- Je vais me réveiller ? Dites-moi que je rêve, s'il vous plaît...

S'il ne la regardait pas, trop concentré à observer son environnement, son sourcil s'arqua d'amusement.

– Je suis aussi ravie de vous revoir, Rose Tyler.

Rose Smith, si vos petits amis n'enlevaient pas des gens pour régler leurs problèmes personnels durant leur union matrimoniale.

Elle était en état de choc. Vidée de toutes ses forces. Et ses hormones ne la soutenaient pas.

Fallait qu'elle rentre. Qu'elle se calme, qu'elle se pose. Elle allait exploser. Le mariage. Gallifrey. Le Docteur. Son Docteur, les deux Docteurs. Qu'est-ce qui pourrait lui arriver de pire ? À part être coincé ici, entre l'être qui était à l'origine de son histoire et les Seigneurs du Temps qui voulaient arracher le Méchant Loup de ses entrailles ?

La londonienne courait. Elle était entraînée, préparée, son professeur était le meilleur. Fuir était une drogue qu'elle fumait quotidiennement. Mais ses jambes ne soutenaient pas son corps, coton trop sensible. Elle allait lâcher, partir, tomber. Tomber bien plus bas qu'elle ne l'était déjà.

Un rire amer caressait ses lèvres tandis que ses yeux retenaient de douloureuses larmes. La peur, la joie, la fatigue, la tristesse, le doute, tout se mélangeait dans son cœur qui n'en supportait jamais autant. « Comique de situation » aurait dit son prof d'anglais, au collège, si cette aventure était l'extrait d'un roman de Charlotte Brönte ou d'Oscar Wilde. Mais elle n'était pas au collège, ne vivait rien d'irréel et surtout, surtout, la situation n'avait rien de comique.

– Nous allons au TARDIS ? Demanda-t-elle, brisant le silence entrecoupé de leurs respirations saccadées.

Penser à la bonne vieille cabine téléphonique fit remonter des images nostalgiques, dans les yeux de l'aventurière. Jusqu'à Darlig Ulv Stranden, ils en avaient vu des choses. Même après, même avec son Docteur, ils en avaient vécu, des aventures.

– Je suis malheureusement venu sans.

Ce n'était pas une bonne nouvelle pour eux.

– Vous savez où vous allez, au moins ?

Parce que courir, c'était beau, mais elle ne se voyait pas faire le tour du monde pour échapper à ses ravisseurs.

– Voyons, nous sommes sur Gallifrey ! Écoutez votre logique, où iriez-vous sur la planète des Seigneurs du Temps, si vous souhaitez vous échapper ?

– Euh... Dans une rue pleine de monde ?

Elle aurait juré voir un sourire s'esquisser sur ses lèvres.

– Dans la salle des TARDIS.

– Dans la salle des TARDIS, répéta-t-elle.

Bien sûr, c'était évident. Un endroit plein de cabines bleus qui voyagent dans le temps et l'espace ? Plutôt... Loufoque.

– Je n'en serai pas si sûr, à votre place, coupa la voix glaciale du Général.

Ils manquèrent de se prendre leurs poursuivants qui sortaient de derrière un mur. Zut.

– Vous croyez réellement qu'on vous aurait laissé passer une deuxième fois ? Rendez-nous Clara Oswald. Et rendez-nous Rose Tyler.

Clara Oswald ?

– J'ai bien peur de ne pas savoir de qui vous me parlez, avoua-t-il, une pointe de lassitude dans ses mots.

– Cessez de nous prendre pour des idiots, Docteur.

– J'ai réellement oublié cette Clara. La vieillesse certainement ! Dommage, elle avait l'air sympa. Et je ne vous rendrai pas Rose, me semble pas qu'elle soit votre propriété.

Des murmures s'élevèrent dans un couloir voisin et une dizaine de militaires apparurent, un homme aux bras. Jack s'était fait prendre, au grand désarroi du voyageur temporel. L'avantage était qu'ils étaient tous réuni, maintenant : la Citadelle pouvait paraître infini, quand il s'agit de chercher quelqu'un.

– Oh, Docteur ! Hey Rose, sympa de voir que tu te maries et de ne pas faire partie des invités ! Qui est l'heureux élu ?

La jeune femme n'était pas surprise de le voir. Elle était en pleine digestion de la situation et s'était établie trois milles scénarios dans sa tête, histoire de ne pas se prendre davantage de coups : manquait plus que Mickey, sa mère, son mari, un Slitheen ou deux, un loup-garou, d'anciennes compagnes, une flotte de Daleks et une invasion de Cibermen pour former l'apothéose parfaite. Aujourd'hui, on était plus à ça près.

– Tu aurais été le bienvenu si j'avais pu t'avertir, ironisa-t-elle. Et ta question, est-elle vraiment nécessaire ?

– Oh, comprit-il.

Deux Docteur, un pour l'univers, un pour elle. C'était une fin convenable, qui plaisait bien à Jack : son amie avait enfin l'amour qu'elle méritait de vivre. C'était une miraculée du dernier Seigneur du Temps, pas si dernier que ça.

– Eh oui.

– Vous avez fini ? Trancha le Général.

Elle perdait très vite patience : cette pensée fit secrètement sourire la londonienne. Sourire qui fondit lorsque de lourdes menottes tombèrent sur ses poignets.

– Qu'allons-nous faire ? Demanda-t-elle au Docteur tandis qu'ils reprenaient la direction contraire, escortés de force vers l'abattoir.

– Je n'en sais rien.

– Allez. Vous avez toujours une brillante idée pour nous dépêtrer des situations difficiles ! Faites un effort ?

– Je n'en sais rien, Rose.

Les Gallifreyiens les amenaient dans une petite salle et leur ordonnèrent d'attendre ici, pour s'effacer dans une pièce annexe. Jack se précipita alors contre la londonienne et la compressa plus qu'il ne la câlinait, contre lui.

Après des retrouvailles plutôt chaleureuses de sa part, en contraste avec celle du Docteur qui restait vide, dans son coin, Rose posa la question qui brûlait ses lèvres depuis quelques instants :

– Ne sont-ils pas censés être avec vous ?

– J'ai comme qui dirait... fait un "coup d'état", la dernière fois qu'on s'est vu, grimaça-t-il. Je crois qu'ils m'en veulent un peu.

Elle leva les yeux au ciel : dans quelle situation s'était-il encore embarqué ?

– Qui est Clara Oswald ? Demanda Jack.

Leur ami mit du temps à répondre. Rose se demanda s'il allait vraiment le faire lorsqu'elle vit son visage baigner dans une intense réflexion : était-ce un secret ? Mais il parla après de nombreuses secondes plongées dans un silence noir.

– Une femme formidable, je crois. En fait, je l'ignore. Je ne me rappelle que de certaines de nos histoires, de nos aventures, de son caractère mais je ne sais plus qui elle est, sa voix, son visage… Rien. Amnésie volontaire, ça, j'en suis certain. J'ai voulu la protéger.

– De quoi ?

– De moi, Jack. Par un blocage neuronal, je l'ai effacé de ma tête et laissée vivre sa belle vie d'humaine.

Il soupira tristement et se tourna vers la jeune femme, montrant d'un signe de tête, la robe qu'elle portait.

– Et vous Rose ? Je vois qu'il n'y a pas que des ratés, dans la vie des personnes qui ont côtoyé la mienne. Félicitation !

– Vous m'avez abandonné, rappela-t-elle.

Le Seigneur du Temps s'assombrit.

– Mais je vous pardonne.

Elle ne pouvait pas le laisser douter plus longtemps. Sans ce cadeau merveilleux qu'était SON Docteur, elle aurait sûrement passé sa vie à combler son absence, comme Sarah Jane, comme bien d'autres. Parce qu'elle aurait été, un jour ou l'autre, mise sur la touche. C'était évident.

– Merci beaucoup. Je m'étais juré de vous le dire si jamais je vous revoyais. Alors merci pour tout.

Elle voulait le prendre dans ses bras mais lui serra juste la main.

– Je veux que vous me promettiez quelque chose, Rose.

Il ne la lâcha pas, scrutant de ses yeux d'acier la jeune femme.

– Ne lui parlez surtout pas de ce qu'il s'est passé. C'est un prétentieux revanchard, il essaiera de vous venger. Je ne le pense pas idiot mais je me souviens de qui j'étais et... Non, évitez-vous cette peine. Compris ? Ne lui dites pas un mot.

Elle le promit, à contrecœur : comment garder cet enlèvement secret ? Quand il comprendra qu'elle cache quelque chose, il la harcèlera de questions jusqu'à savoir la vérité. Jusqu'à engendrer la dispute du siècle. Mais c'était un risque à prendre. Son fiancé était incontrôlable lorsqu'on tentait de lui faire du mal et pourrait être une véritable tempête, en sachant le fin mot de l'histoire. La très mauvaise comédienne allait donc devoir faire des efforts sur son jeu d'acteur.

Une porte grinça derrière eux, la faisant sursauter : le Général fit son retour, suivie de la Veilleuse.

– Par le paragraphe 53 de l'article 2374 de la Proclamation des Ombres, déclara le Docteur, avant même que les deux femmes ne puissent ouvrir la bouche, je vous ordonne de ramener Rose Tyler dans son monde et de ne plus jamais tenter de l'y enlever. Si je suis un criminel à vos yeux, vous ne pouvez aller à l'encontre des lois universelles.

Ou comment résumer cette phrase par un « je vous êtes tous eu, bande d'abrutis orgueilleux ! ».

– Nous avions l'intention de la laisser partir. Mais vous, vous ne bougerez pas d'ici.

« C'est bon, on se rend, on s'est fait prendre, tant pis. Mais crois pas t'échapper comme ça, toi »

– Jack Harkness rentrera aussi chez lui.

« Ben quoi, je profite de mes avantages ? »

– C'était convenu.

« Tu commences à nous gonfler. »

Rose s'inquiétait du sort de son ami : comment le Docteur allait-il faire pour s'en sortir, dans un monde qui ne voulait que sa peau ? Elle devait rester près de lui, l'épauler jusqu'au dernier instant : son mariage pouvait bien attendre, maintenant : n'était-il pas figé dans le temps ?

– Je reste avec vous, trancha-t-elle.

Il la foudroya du regard. Qu'avait-elle dit ? Il lui était nécessaire de s'assurer qu'il allait s'en sortir. Elle ne pourrait vivre sans le savoir.

– Je reste avec vous ! répéta-t-elle.

– C'est hors de question, fulmina-t-il. Emmenez-la maintenant.

– Non ! Docteur !

Il la regardait furieusement, tandis que le Général posa une main sur son épaule. Mais son visage se décrispa et ses traits s'adoucirent.

– Ne vous en faites pas pour moi, ils ne m'auront pas. Soyez heureuse Rose, j'y tiens. Et rappelez-vous, ne lui dites rien du tout.

– Docteur, s'il te plaît. Je ne veux pas partir, pas tout de suite.

– Bien sûr que si. Vous l'aimez, il vous aime, vous êtes en train de vous marier. Ne le faites pas attendre plus longtemps.

– Je ne pourrais pas vivre en ne sachant pas ce qu'il t'ait arrivé !

– Vous l'avez bien fait, jusque-là.

– Ce n'est pas pareil.

– J'ai été heureux de vous revoir, Rose.

Il hocha de la tête à l'adresse de Denrah qui traîna la jeune blonde avec elle. Bouche bée, en colère et surtout, choquée, la londonienne se laissa faire. Pourquoi se débattre ? Pour le rendre en colère ? Elle venait de le revoir pour la dernière fois de sa vie.

– Ne le tuez pas, supplia-t-elle, lorsqu'elles furent arrivées dans la pièce d'origine.

– Ç'aurait été un plaisir que nous ne pouvons malheureusement pas nous offrir.

Cette pensée la réconforta quelque peu. Au moins, le sort du Seigneur du Temps était sauf.

– Que va-t-il m'arriver ?

– Vous allez rentrer chez vous. Nous avons échoué, nous devons réparer nos erreurs.

Le Général paraissait calme. Beaucoup trop calme : en réalité, elle bouillait de l'intérieur. Le Docteur avait, encore une fois, tout gâché. Ils étaient pourtant si proche du but ! La Gallifreyienne actionna le mécanisme de retour et une fissure apparut, fracturant la pièce en deux espaces distincts.

Rose resta sur ses gardes : pourquoi tout lui semblait trop simple ? Trop beau ? Suffisait de sortir un article de la Proclamation des Ombres pour tout remettre en ordre ? La Veilleuse posa une main sur son bras, d'un geste amical. Mais la jeune femme qui se méfiait, se dégagea rapidement.

– Prenez soin de vous deux, murmura-t-elle, ignorant son refus. Et vivez les choses jusqu'au bout, le temps s'écoule bien vite lorsque le bonheur est avec nous. Profitez de chaque instant comme si c'était le dernier.

Si Jack ou le Docteur aurait dit ça, un grand sourire de Rose aurait été une réponse convenable. Mais venant de celle qui voulait la tuer, c'était comme voir Elizabeth II danser sur du Rammstein. Ça sonnait faux ; très faux. En fait, fallait même être sourd, pour ne pas percevoir la menace. Paranoïa, ma vieille.Ça s'appelle de la paranoïa.

Avant de voir les choses se compliquer, la jeune londonienne enfila ses chaussures et s'arrangea du mieux qu'elle put : rien ne devait être su alors, elle devait masquer cette dernière heure. Puis, elle s'avança près la fissure, espérant qu'elle soit ramenée à bon port, à l'instant même où le temps s'était arrêté : par sarcasme, ils seraient capables de l'envoyer à l'autre bout de l'univers.

Sa dernière pensée fut pour le Docteur au deux cœurs. Elle l'avait revu, sans même l'espérer ?! C'était une chance inouïe. Elle sourit.

Et sans réfléchir d'avantage, plongea dans la faille.