Il était une fois, un peuple appelé Gallifreyien. Ils existaient depuis fort longtemps, fort loin d'ici. Le monde dans lequel il vivait était un monde de lumière, comme incandescent vu des étoiles ; comme enflammé. Pourtant, le cœur de ses habitants n'étaient pas aussi lumineux que ses paysages : ils traversaient un âge sombre, une époque obscure, alimentée par des batailles sanglantes, des peurs intemporelles et des tourments sans merci. Mais à force de persévérance, d'inventions, de sciences et de progrès, ces simples êtres devinrent des Seigneurs par une force qui dépassait l'entendement. L'univers tout entier, de son commencement à sa fin, devint poussière, qu'un jeu de dames dans leurs mains surpuissantes. Il n'y avait qu'une règle. Une règle mise en place après une violente guerre civile : la loi de non-interférence. Les Seigneurs du Temps ne pouvaient interagir avec l'entière Création, ils devaient se contenter d'observer et de rentrer chez eux à la fin de la journée.
Néanmoins, pour les plus extrémistes, cette loi n'était pas suffisante. Se réunissant dans une assemblée secrète, le parti Gorus, ils tentèrent de détruire les travaux d'Oméga et de Rassilon, de détruire Gallifrey, de détruire toutes traces des Seigneurs du Temps avant qu'une catastrophe irréversible ne se produise. Ces nouveaux Gallifreyiens étaient à leurs yeux, des êtres égoïstes, vils, corruptibles, avides de pouvoir, une menace pour l'espace-temps à exterminer le plus rapidement possible. Mais si leur implacabilité, leur intolérance menait à des massacres innommables, aucunes de leurs actions ne purent aboutir à quelque chose de concret. Ils furent interdits, chassés et peu à peu, ils furent effacés de l'histoire et mystifiés. « Si tu n'obéis pas aux lois, les Gorus viendront et laisseront dans leurs sillages, les traces de ton sang » disait-on. La réalité devint une simple arme d'intimidation et les opposants furent considéré comme des fanatiques, non comme les partisans d'une telle association.
Ainsi, ils vécurent dans l'ombre, profitant de leur caractère officieux pour mettre en place leur ultime plan : ils n'avaient besoin que du chaperon rouge, du grand méchant loup et du cha... Du Docteur. Des Docteurs, si possible.
oOo
« Nous savons qui a tué votre amie. Et nous voulons vous aider. »
Silence. Silence glaçant coupé par le passage régulier des voitures et les bavardages plus ou moins bruyants des clients. Les minutes se noyaient dans ce lourd mutisme, tandis que John Smith ne quittait son interlocutrice des yeux. Si la Gallifreyienne avait été un ange pleureur, de nombreuses années se seraient écoulées avant qu'elle ne puisse bouger.
Tout en prenant son temps, il mit les deux sucres dans son thé, remua puis le but sans jamais cligner des paupières.
– Nous n'avons pas la journée, soupira-t-elle, lassée. Dites au moins quelque chose ?
Il posa sa tasse sur la coupelle et croisa les bras sans changer la direction de son regard. Il ne disait rien, imperturbable à l'agacement qui déchirait les traits de la brune.
– Écoutez Docteur, le parti Gorus m'envoie pour...
– Faux.
Elle fronça les sourcils.
– Pardon ?
– J'ai dit : faux.
– Le parti Gorus m'envoie pour...
– Faux, répéta-t-il.
Il suivrait n'importe qui, se jetterait dans n'importe quel piège si à terme, il pouvait retrouver l'assassin de sa femme et par la même occasion, lui faire regretter sa naissance. Après tout, mourir ne l'effrayait pas. Détruire cette planète, l'univers n'avait plus d'importance. Il se fichait des conséquences.
Mais cette étrangère ne méritait même pas la plus petite considération de sa part. Le piège était tellement évident, le mensonge, si lumineux, qu'il en était presque aveuglant : comment oser l'appâter avec ça ? Pourtant, elle semblait sûre d'elle ; et son langage corporel la soutenait dans sa mascarade.
L'ancien Seigneur changea la position de ses bras, faisant preuve d'une patience qui l'étonnait fortement.
– Gallifrey se trouve à la fin du temps. Elle n'a pas été détruite grâce à vos treize régénérations. Vous l'avez sauvée même si vous ne vous en rappelez plus. Croyez-moi Docteur. Le parti Gorus m'envoie parce que le Haut Conseil compte utiliser le Méchant Loup à des fins... Terribles.
– Faux.
– Je vous jure de ne dire que la vérité.
– Soit. Gallifrey n'est pas tombée. Mais qui vous envoie ?
– Le parti...
– Faux. Il n'existe pas. Qui représentez-vous ?
Un sourire redressa les lèvres de la brune.
– Je vous croyais moins sceptique.
– Qui êtes-vous ?
Elle inspira bruyamment et se gratta la joue, incertaine. L'ancien Docteur restait de marbre, notant chacun de ses doutes, chacune de ses failles. Elle baissa les yeux.
– Il m'avait prévenue. Il m'avait dit que vous ne me croirez pas. Pourtant, je suis dans votre camp. Faites-moi confiance.
– Qui est-il ? Qui êtes-vous ?
Elle sortit deux pièces de sa poche qu'elle posa près de la tasse et sans en être invitée, passa un bras autour des épaules fatiguées de John. Entraîné à l'extérieur, ce dernier ne tentait pas de se défaire.
Ils marchèrent ainsi cinq minutes, dix minutes mais guère plus ; jusqu'au centre-ville en fait. La brune cherchait à se fondre dans la masse, certaine que le bruit des passants pressés couvrira ses paroles.
– Je m'appelle Hana. Je suis une amie du Docteur. Il nous attend sur Gallifrey. Nous ne pouvons condamner les meurtriers de votre femme qu'avec votre aide. Alors faites-moi confiance, répéta-t-elle.
Plus elle avançait dans la conversation, plus le dialogue sonnait faux. Il voyait une tâche sombre au tableau. Et si son instinct le guidait vers cette inconnue, il ne pouvait jouer les aveugles et mettre un bâillon sur sa bouche. Venger Rose ne lui posait aucun problème. Mais utiliser sa disparition pour des desseins complètement différents, c'était jouer avec le feu et se brûler au troisième degré. Il s'empara violemment du poignet de la Gallifreyienne et força son regard dans le sien.
– Au final, je me fiche de qui vous êtes et d'où vous venez, qui vous envoie. Vous pourrez même être une illusion que je m'en moque. Je veux juste retrouver les fous qui m'ont pris Rose. Vous avez l'air d'en savoir beaucoup. Plus que moi en tout cas. Mais je vous préviens et j'espère être clair. Ne me mentez pas. Ne me manipulez pas avec ça. Parce que j'ignore jusqu'où je pourrais me contenir. Partez maintenant si votre intention n'est pas de m'aider. Partez en courant, volez, fuyez vite. Car les horreurs que je retournerai contre vous vous feront trembler jusqu'à la fin de votre vie, à tel point que même vos cauchemars ne pourraient les recréer fidèlement. Ne me mettez pas en colère Hana. C'est un conseil. Ne me mettez pas en colère.
Pendant quelques secondes, les yeux cernés du Gallifreyien eurent quelque chose d'animal. Il resserrait si fort sa poigne sur le bras de la Gallifreyienne qu'elle en ressentit des fourmillements. Aussitôt, elle regretta ses paroles. Elle ne devait trop en dire. Il fallait qu'il la suive, qui lui fasse confiance. Se renfrognant, elle colla un sparadrap invisible contre sa bouche. La seule consigne qu'elle avait était de ramener ce Docteur sur Gallifrey en ne lui révélant que les grandes lignes du plan ; mais elle parlait trop ! Comment se comporter ? Être naturelle, le fuir, être humaine, le rassurer, être elle-même, elle n'en savait rien. Et l'autre Docteur ne lui avait donné aucune autre indication que ses intentions tordues.
– Nous sommes d'accord ?
– Oui, fit-elle d'une toute petite voix.
Des yeux londoniens étaient rivés sur eux, sourcils froncés. John tenta de reprendre son sang-froid et lâcha la jeune femme.
– Excusez-moi, marmonna-t-il.
Il passa une main dans ses cheveux désordonnés et avala une grande bouffée d'air. Mon pitoyable Docteur. Que dira l'Autre en te voyant ?Il chassa cette pensée. Il avait échoué à lui faire vivre la plus belle et pourtant, la plus simple des histoires. Il avait tellement honte.
– Dernières nouvelles, dernières nouvelles ! cria un colporteur.
Hana lui prit un journal dans un sourire éclatant, oubliant en une fraction de secondes leur altercation.
– Bientôt Noël ! s'exclama-t-elle en voyant la date. Le...
Le Docteur n'entendit pas la suite, son attention mordue par les pas hâtés d'une blonde qui l'avait frôlé. Il tourna les yeux vers elle, meurtri au plus profond de lui. Ce n'était pas Rose. Elle était morte. Mais cette femme lui ressemblait. Sa chevelure lumineuse, son allure, sa prestance. Cette inconnue qui l'avait frôlé n'était pas Rose. Mais était-ce de sa faute s'il la voyait partout ? Comme un écho qui ne voulait s'éteindre, indépendant du temps.
La rue tourna devant ses yeux fatigués. Ce que la vie lui avait pris ne cessait de lui revenir, comme une longue liste de regrets. Tout était si près et si inaccessible. Si loin, au final. Il ferma les paupières, faisant le vide autour de lui. Cette douleur lui donnait encore la nausée. Et il avait du mal à s'en défaire.
– Ouais. Bientôt Noël, répéta-t-il sans enthousiasme.
Le deuxième sans elle. Effaçant les souvenirs, il jeta son attention sur le bout de papier que tenait Hana. L'information de la une le captiva, comme un papillon serait attiré par la lumière. Sans prévenir, il lui arracha le journal de ses mains et parcourut l'article des yeux, incertain de lire ce qui était réellement écrit.
« Attentat de Conry Crossroads : la piste terroriste n'est toujours pas écartée.
Ce matin, aux alentours de 10h, une explosion retentissait au cœur de Conry Crossroads [...], ne causant aucune victime. Les scientifiques recherchent toujours des indices mais aucunes indications ne nous sont apportées pour le moment. [...] Peter Tyler, dirigeant de Torchwood, nous a affirmé plus tôt dans l'après-midi que « la menace semble écartée » mais par mesure de sécurité, le quartier restera fermé pendant plusieurs jours. [...] Néanmoins, le terme « Méchant Loup » ne cesse d'interpeller. Qu'ont voulu dire les coupables ? [...] »
Méchant Loup ? Il ne pouvait y croire. Voir le reflet de Rose partout où il allait, tant qu'il savait distinguer le faux du vrai, n'était pas dérangeant. Mais le Méchant Loup ne pouvait être le sujet de son imagination, c'était une entité, un terme beaucoup trop réel pour être une fantasmagorie.
– Conry Crossroads ? Ce n'est pas très loin d'ici, réfléchissait-il. Venez avec moi.
Il la prit par la main, sourd à ses protestations et se mit à courir dans les rues londoniennes.
– Pete ? Fit-il à travers son téléphone.
– Ce n'est pas le moment, Docteur, nous...
– Je sais. Je suis sur la route, nous arrivons dans une dizaine de minutes. Je pense pouvoir vous aider.
– Ne vous en faites pas, tout est pris en charge. Profitez de vos congés.
– Je vais mieux, grommela-t-il.
– C'est un ordre.
– À tout de suite !
Il raccrocha avant que son patron n'ait pu dire quoi que ce soit et accéléra la cadence. Courir. Ça lui avait manqué.
Ils arrivèrent rapidement à Conry Crossroads où des barrières de sécurité fermaient l'accès au croisement. Beaucoup de citadins essayaient d'avoir des réponses, les journalistes tentaient d'interviewer quiconque était au-delà du barrage. Mais les forces de l'ordre tenaient bon à cet assaut de questions.
Soulevant la ligne jaune, il passa de l'autre côté, s'avançant rapidement vers l'équipe de Torchwood. C'était sans compter sur le policier qui se précipitait sur lui, l'empêchant d'atteindre la scène du crime.
– Écoutez-moi, s'expliqua-t-il brièvement, je travaille pour Torchwood, j'ai...
– Oui c'est ça, coupa sèchement l'agent. Il n'y a rien à voir, veuillez circuler.
– Laissez-le passer, interrompit la voix cassante de Pete. Qu'est-ce que je vous ai dit ? Gronda-t-il quand ce dernier ce fut éloigné. Et qui est-ce ?
Il pointa le menton vers Hana.
– Peu importe, je dois voir ces mots. Que s'est-il passé, exactement ?
– Docteur, elle ne peut pas venir.
– Elle reste avec moi, trancha-t-il durement.
L'homme d'affaire n'insista pas d'avantage et les invita à le suivre. John sauta dans le cratère, salua rapidement tous ses collègues du regard et s'avança vers ce qui l'importait véritablement. L'inscription brûlante semblait gravée dans la roche, comme si la pierre n'était que de la chair. Il posa sa main, piqué par les émotions et ferma les yeux.
« Docteur, aide-moi » s'éleva la voix du Méchant Loup.
Son visage apparut, brillant d'une lumière éclatante et d'une peur sans nom. Rose tendit ses doigts vers lui qu'il essaya d'attraper, atteint de mille espoirs. Mais les ténèbres la happèrent, dans un hurlement terrifiant.
– Nous ne savons que penser. Conry Crossroad a explosé et le seul indice que nous ayons est ce « Méchant Loup ». Comme si ces mots étaient la cause de l'explosion. Il n'y a aucune bombe, aucun impact externe, ni même de combustible, un élément déclencheur. C'est incroyable. Le plus étrange est qu'il n'y ait aucune victime. C'est un carrefour hautement fréquenté, surtout à cette heure de la matinée. Et comme par hasard, les feux de signalisation ont tous été désynchronisé juste avant l'intonation. Comme si l'intention du coupable n'était pas de tuer mais de... J'en sais trop rien. Puis qu'est-ce que ça veut dire ? Méchant Loup. C'est une accusation ?
– On voulait attirer mon attention. Je connais ses mots.
Il tourna son regard vers la Gallifreyienne.
– La menace n'existe plus, ajouta-t-il sans détourner de l'œil. Vous pouvez bloquer le périmètre et rassurer la population. Vous trouverez bien une excuse, vous êtes doué pour ça.
– Qu'est-ce ?
– Ça n'a pas d'importance. Ne vous en faites pas. Je m'occupe de tout.
– Mais « Méchant Loup », comment... Enfin, ça peut vouloir dire plein de choses, pourquoi cela vous concernerait-il particulièrement ?
– Lorsqu'on voyageait avec Rose, nous avions l'habitude de voir ces mots. C'est...
« Le Méchant Loup est un lien entre Rose et moi, un message qui nous unit dans l'espace et le temps. » Non. Il ne pouvait pas dire la vérité. Parce que lui-même n'avait pas les réponses aux questions qu'il pourrait poser : si la jeune femme était morte depuis plus d'un an, si ses mains avaient bien découpé sa chair et redonnaient de la couleur à son cadavre, il ne pouvait pas se retrouver face à ça maintenant.
– Je dois y aller. Je vous expliquerai tout dans mon rapport, que vous recevrez dans la soirée. À plus tard !
Il se hâtait de partir quand son beau-père le rattrapa, posant sur son épaule une main rassurante.
– Docteur, je sais que la mort de Rose vous a affligé, autant qu'à nous. Vous n'êtes plus le même homme depuis... Depuis qu'elle n'est plus là. Mais vous devez vous ressaisir. C'est difficile mais elle ne reviendra pas. Vous détruire la vie ne la ramènera pas.
Il se figea, ses yeux toujours fixés sur Hana. Il avait des choses à régler avec elle. Quelque chose lui disait que son arrivée avait provoqué tout ça.
– Ne vous en faites pas pour moi. Ça va mieux.
– En êtes-vous sûr ?
– Oui. Au revoir.
Assurément, il empoigna le bras de la Gallifreyienne, restée muette jusque-là et quitta Conry Crossroads. Inspirant, expirant le plus doucement possible, il essayait de contenir l'animosité qui pulsait dans son corps. Mais à la première ruelle sombre, il s'y engouffra et plaqua la brune contre un mur, la main autour de sa gorge. La rage prenait vie en lui, manipulant agilement ses bras, ses mots.
– Je ne sais que croire et je ne vous fais pas confiance. Mais votre présence ici et ces termes qui apparaissent simultanément font trop de coïncidences. Ma femme est morte et je ne laisserai pas ce crime impuni. Alors cessez de jouer aux devinettes parce que je me moque du nombre de régénérations qu'il vous reste ; je vous tuerai de mes propres mains jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien de vous.
– Je vous ai tout dit, articula-t-elle difficilement. Lâchez-moi, vous me faites mal...
Après quelques secondes d'hésitation, mais voyant qu'elle avait réellement du mal à respirer, il desserra sa poigne. Il n'avait pas envie de briser sa dernière accroche.
– Vous vous trompez d'ennemis, murmura-t-elle.
Elle porta une main à son cou, reprenant péniblement son souffle.
– Dites-moi tout. Soyez claire. Je n'ai aucune patience à vous accorder. Ne me faites pas perdre mon temps.
Hana regarda cet homme meurtri, peinée de voir tant de douleur dans ses yeux. Mais elle ne pouvait lui dire la vérité. Le Docteur le lui avait défendu puis elle savait ce qui était en jeu ; elle ne pouvait risquer l'existence de l'univers tout entier.
– Comme je vous ai dit, Gallifrey se trouve à la fin du temps. Comment, pourquoi, je vous passe les détails, nous aurons tout le temps d'en discuter plus tard. Le Haut Conseil souhaite la remettre à son emplacement d'origine. Pour ça, ils ont enlevé votre femme dans l'idée d'extraire d'elle le Méchant Loup et d'influencer le continuum espace-temps. Je faisais partie du parti Gorus et était infiltrée au Haut Conseil, j'ai donc dû appeler le Docteur à l'aide. Mais s'il est venu, s'il l'a ramenée chez elle, ils avaient placé sur elle un reptile de Reccirius. Nous n'avons rien pu faire. L'échéance n'a été que retardé, le Méchant Loup l'a finalement tué. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne soit utilisé.
– Le Docteur a vu Rose ? Mais quand ?
– ...
– QUAND ?!
– Je n'ai jamais dit qu'il l'avait vu.
– Oh non, pas de ça avec moi. Vous l'avez sous-entendu, c'est la même chose. Quand ?
Le regard de la brune fuyait le sien.
– Tout a commencé deux semaines avant sa mort mais... C'était le jour de votre mariage.
C'était comme un couteau qui poignardait son cœur. Qu'avait-il fait de mal ? À ses yeux, tout allait bien. Leur couple, leur relation, c'était un cadeau. Une chose qu'avec ses deux cœurs, il n'avait jamais pu lui offrir. Pourquoi ne pas lui avoir dit quelque chose d'aussi grave ? Son cœur battait si fort qu'il était sur le point d'exploser. D'imploser. De s'effondrer. En se remémorant toutes ses peines, toutes ses déceptions passées, il remarqua amèrement que cette trahison était de loin la plus douloureuse. Il avait été fou de se penser à l'abri d'une énième souffrance, en devenant humain.
Mais qu'était-il pour elle, finalement ? Une image de son passé, un souffle de l'homme qu'elle avait réellement aimé. Il n'était pas grand-chose, un accident en fait. Un second choix. Son existence forcée avait obligé le Seigneur du Temps à prendre une décision : il s'était condamné lui, l'avait condamnée elle parce qu'il était là.
Son âme se déchirait dans son corps. Jamais il n'avait ressenti autant de détresse, même à Canary Wharf. Tout s'écroulait autour de lui. Il aurait préféré ne rien savoir, au final. Souffrir par l'absence plutôt que par la vérité.
– Elle vous aimait vraiment. Ne doutez surtout pas de ça. Elle n'a rien voulu de tout ça, ce n'est pas de sa faute. Elle aurait préféré vivre avec vous que revoir le Docteur.
Hana ne savait où se mettre, coupable plus qu'on ne pourrait le croire.
– Qu'est-ce que vous en savez ? Rigola-t-il, amer. Amenez-moi là-bas. C'est tout, ne parlez plus, laissez-moi tranquille. Conduisez-moi aux coupables, faites ce qui est prévu et taisez-vous. Juste... Taisez-vous.
Rose. Tendre Rose. Douce Rose. Est-ce vrai ? Dis-moi que tout n'est qu'un cauchemar. Qu'un matin, je me réveillerai et te verrai. Toujours aussi belle, toujours aussi mienne. Je me languis de ton absence. De tes baisers. De tes rires, de ta présence. C'était bien. C'était beau... J'étais lui. Plus maintenant, parce que tu m'as changé, mais j'étais lui. Avec autant d'amour dans mon unique cœur que dans mes deux. Peut-être plus. Explique-moi ce vide ? Explique-moi ces questions, dans ma tête ? Je sais que tu m'aimais. Tu me l'as prouvé bien assez souvent. Mais... Je suis perdu dans cette vie qui ne me ressemble pas. Dans cette ville bien trop étrange pour moi. Je ne t'ai pas donné plus que lui. Ni les étoiles, ni le temps tout entier. Alors que tu méritais une couronne d'or sur ta tête, je ne t'ai offert qu'une bague et un petit appartement. Mais je pensais que mon amour te suffirait. Dis-moi, Rose, m'aurais-tu plus aimé encore, si j'avais eu un TARDIS et des milliers d'années devant moi ? Était-ce cette incompatibilité qui faisait battre ton cœur ou tout ce qu'on était ensemble ? Si t'avais eu le choix, m'aurais-tu choisi ? Je n'arrive plus à y croire. Pourtant, personne ne sait comme je l'ai espéré. Et personne ne sait comme je l'ai détesté. Ce moi qui n'était pas moi et que jamais tu n'oublieras. Mais j'aimais être son fantôme. Tant que j'étais tien, j'aimais n'être qu'un fantôme. Plus que tout ce que j'ai pu vivre jusqu'à toi. Que me reste-t-il maintenant, sauf ces mêmes questions, ces mêmes doutes pernicieux ?
Hana tourna la tête à droite, puis à gauche et sortit deux bagues de sa poche. S'il y avait deux chats à dix pas, la rue semblait vide ; tant mieux, elle n'avait plus le temps de chercher la cachette idéale. Elle s'en contentera.
Délicatement, elle passa l'anneau au doigt du Docteur, qui se laissait faire. Il avait l'air d'une ombre. Il en était une. La Gallifreyienne regrettait de le manipuler ainsi. Tout pourrait être plus simple. Mais ce n'était pas de son ressort.
– Courage, Docteur.
Elle lança un dernier coup d'œil et actionna son boîtier dont les coordonnés étaient préenregistrées.
Aussitôt, Londres disparut.
La température perdit une vingtaine de degrés et l'obscurité de la ruelle fut balayée par la blancheur éclatante d'une neige éternelle. Ce contraste était douloureux, un peu trop brutal. Et imprévu.
La voyageuse leva les yeux, observant la chaîne montagneuse. Où se trouvait la salle qu'elle avait quitté en début de journée ?
– Docteur ? Appela-t-elle.
Une certaine inquiétude pointait dans sa voix, que John décela. Mais il fit semblant de n'avoir rien entendu et observa le ciel. S'il reconnut les deux lunes au-dessus de sa tête, il remarqua immédiatement l'absence des étoiles. « Gallifrey se trouve à la fin du temps » avait-elle dit.
– Bon retour à la maison, murmura-t-il.
Lui qui pensait ne jamais retourner sur sa planète natale, surtout depuis que l'humanité s'était emparée de lui, se retrouvait contredit par les événements. Comme quoi...
– Ah, Hana, vous êtes là ! J'ai failli vous attendre.
L'ancien Seigneur du Temps se retourna en direction de la voix et fronça les sourcils. Un homme, d'une soixantaine d'année, s'avançait vers lui, la mine grave.
– Tu n'as pas su la protéger, alors que tu n'avais que ça à faire, lui dit-il sèchement. Je ne te félicite pas.
« Toi non plus » voulut-il répondre, cinglant. Même s'il se savait responsable. Mais Hana le devança d'un raclement de gorge et le Docteur aux deux cœurs se rattrapa.
– Enfin, je voulais dire : toutes mes condoléances. Je suis sincèrement désolé pour Rose.
Il prit l'appareil que tenait son amie et sortit un tournevis sonique de sa veste. Le boîtier émit un petit couinement puis des étincelles et enfin, se désactiva.
– Ainsi, personne ne nous localisera.
Le Docteur humain détailla son nouveau lui, surpris. S'il jugeait sa tenue comme particulièrement ringarde, son visage était plutôt étrange ; il était certain de le connaître. Mais d'où ? Il voyait une famille. De la cendre volait autour d'eux, tandis qu'un volcan grondait. Il voyait Donna le supplier de les aider. Caecilius ?
Pourquoi le Docteur avait-il adopté l'apparence de Caecilius ?
– Mais...
– Oui, je sais, j'ai un nouveau tournevis. Il est sympa, non ?
