Hello !

Voilà, la suite ! Rappel : c'est la suite directe, donc prenez en compte les deux chapitres ! ^^ N'oubliez pas ;) La suite et fin (je ne sais même pas si je la partagerai ou pas en deux, je verrai si ça fait trop lourd ou pas) n'a pas encore de date fixe, n'espérez pas l'avoir avant la fin des vacances (sauf si un miracle s'opère) mais plutôt début septembre : je ne voudrais pas bâcler mon dernier chapitre et il y a beaucoup d'éléments, un dénouement qui risque de prendre du temps. N'hésitez pas à me dire ce que vous pensez du chapitre flash-back alors (lui et le précédent), j'espère que vous saurez l'apprécier :) Et que vous ne m'en voudrez pas pour la longueur, j'aurai pu tout réduire mais dans ce cas, ça aurait été un travail pas propre (sans émotion, une histoire ne vaut pas la peine d'être lu, je pense).

Bonne lecture bisous ^^


Il tourna le cristal dans sa main et devina le cri de rage de la Veilleuse plus qu'il ne l'entendait. Le décor avait subitement changé, les laissant seuls dans un nouveau lieu.


Vivement, il sortit de ses poches, le tournevis sonique que les Gallifreyiens n'avaient pu retrouver et désactiva le téléporteur ; ainsi, aucune possibilité d'inverser le processus et donc, de les retrouver. Enfin, tout est relatif bien sûr, mais, disons que les choses prendront plus de temps.

L'humaine aux connaissances des Seigneurs passa un doigt entre la fine chaîne et son poignet, frustrée de ne pas avoir eu l'idée d'elle-même.

– Comment saviez-vous que… ?

– Le bracelet-téléporteur ?

– Oui.

– Amana prenait d'immenses risques, il me semble logique qu'elle ait prévu une échappatoire, juste au cas où. Mais… N'aviez-vous pas accès à ses pensées ?

– Si. Partiellement, si. Mais il y a trop de connaissances dans ma tête, j'ai du mal à y voir clair ; les choses ne me viennent pas spontanément, se justifia-t-elle.

Un goût amer remonta de sa gorge, son estomac se tordit. Toute barbouillée par la téléportation d'urgence, elle contempla la pièce dans laquelle ils avaient été conduits.

Blanche. La salle était entièrement blanche, ronde, sans jeux d'ombres et de lumières contre les parois. Elle s'ouvrait sur dix couloirs, dix bras menant dans dix directions différentes.

Rose se sentait mal à l'aise ; libre et à la fois, prise au piège. Libre par cette clarté sans limite, comme si les murs n'existaient pas. Prise au piège car étouffée par cette lumière omniprésente, l'obligeant à avancer les yeux bandés. Puis dans sa nuque, la sensation de cent regards braqués sur elle la dérangeait grandement. Elle voulait quitter ce grand espace, avoir un horizon, des couleurs. Ne pas être aveuglé par une projection sans fin, telle une enfant perdue dans un brouillard infini.

– Qu'allons-nous faire, Docteur ? Non, parce que je ne pense pas que leur dire « ce que vous faites, c'est mal ! » les arrêteront, grimaça la voyageuse.

Un sourire déchira le visage de son associé ; les ironies-à-la-Rose lui avaient bien manqué. Mais il reprit rapidement son sérieux.

– Combien de temps s'est-il écoulé, pour vous, depuis la dernière fois ?

– Une semaine. Pourquoi ?

Il ferma les yeux, ses lèvres bougèrent précipitamment. Il lui manquait une variable mais d'après ses prédictions, d'après ses calculs, si Rose partait une heure, réapparaissant dans l'autre monde… un an plus tard, elle disparaitrait -pour lui- deux petits jours. C'était amplement suffisant.

– Nous allons détruire le Méchant Loup, répondit-il.

Sa compagne eut un mouvement de recul, ses sourcils se froncèrent.

– Quoi ? Vous vous moquez de moi.

– Absolument pas.

– … Comment ? Je veux bien croire que nous ayons deux brillants cerveaux mais… Je n'arrive pas à vous suivre.

Si c'était possible, Amana aurait sauté sur l'occasion ; depuis le temps qu'elle étudie, recherche, analyse toutes les possibilités pour préserver Gallifrey et le Temps, rien n'aurait pu lui échapper. Rien n'aurait DÛ lui échapper.

– Il y a peut-être une solution.

Mais bien sûr.

Par le passé, il n'avait pu détruire la création de sa partenaire ; manque de moyens, manque de temps, il ne s'y attendait pas, surtout. Mais la science Gallifreyienne sous la main, les choses promettaient d'être différentes. Il y avait le Miroir des Âges. Presque certain de savoir où il se trouvait -presque… c'était un détail qui ne l'effrayait pas-, il lui fallait juste un peu de temps. Et deux jours suffisaient, pour retrouver cette prison parfaite.

Normalement.

– Me faites-vous confiance ?

– Bien sûr que oui, s'indigna-t-elle.

– C'est tout ce dont j'ai besoin. Alors…

Son tournevis dirigé vers les quelques directions, il ne semblait pas vouloir en dire plus ; pirouettant, le dos tourné, il ne vit pas que son silence refroidissait Rose. Pourquoi la laissait-il dans ce suspense ?

– Jack n'est plus là ? demanda-t-elle, comme pour chasser sa frustration.

– Parti prendre soin du TARDIS. Ahah, je te tiens ! Venez.

Il glissa sa main dans celle de la jeune femme et l'emmena dans l'un des passages : elle s'abandonna à cette vague folle, renfrognée d'être écartée de la sorte. Mais revoir le Docteur si énergique réveilla en elle de vieux souvenirs ; nostalgique, elle courait derrière lui, dans ce dédale de couloirs.

– Rose et le Docteur, combattant de dangereux adversaires, sur une planète autre que la Terre. Comme avant. Bon, malheureusement, cette Rose est différente, tout comme ce Docteur, mais on ne change pas une équipe qui gagne, n'est-ce pas ?

– Tout à fait, approuva-t-il, dans ses pensées.

Dans un imaginaire où les Seigneurs du Temps n'existait pas, voyager d'un monde à un autre n'était pas chose aisée : quasiment impossible, pour résumer les choses. Mais la réalité étant autre, la grande planète rouge proposait des moyens simples et rapides : la porte pérasmienne par exemple. Cette méthode était la moins dangereuse, la plus moderne, la plus épris. Et donc, sous haute sécurité. Ils n'avaient le luxe de s'offrir un tel privilège et devaient se contenter d'appareils plus primitifs, moins surveillés : les Anneaux de Démiros. Un trésor Gallifrey, tant par sa splendeur que par sa valeur historique : ces deux chevalières -avec le boîtier de commande bien sûr- étaient le premier objet rendant la circulation entre univers parallèles possible.

Ils allaient voler les Seigneurs du Temps. Pas le choix. Les deux forcenés n'obtiendraient jamais un arrangement ; pas pour tuer le Méchant Loup, en tout cas.

Les minutes passaient, l'adrénaline montaient, les poumons s'essoufflaient, les rythmes cardiaques s'accéléraient. Le Docteur filait à toute allure, suivant la direction qu'indiquait son sonique. Rose, plus lente, tentait de garder le rythme, dissimulant sa douleur.

Mais cette course acharnée ne la reposait absolument pas. Pire même, elle sentait son état s'aggraver à chaque clignement de paupières -de plus en plus lourdes-. Elle insista, lutta. Et perdit.

En proie à un violent vertige, elle s'appuya contre le mur puis s'écroula. Du sang coulait de son nez, un son horrible déchirait ses tympans. Et son mal de tête devenait un supplice insupportable. Elle gémit.

Le Seigneur du Temps sentit sa compagne se défiler. Stoppé dans ses réflexions, il s'accroupit près d'elle et posa une main sur son front ; elle était brûlante. L'inquiétude rida ses traits.

– Attendons que ça se calme, conseilla-t-il.

Il sortit une gourde de son manteau qu'elle vida d'une traite.

Ses yeux dégageaient une ardeur sans précédent, la téméraire ne voulait être un poids. Pas pour lui.

– Non ! Ça va, mentit-elle. Ça va.

Elle savait que le Gallifreyien n'était pas dupe, mais l'impitoyable horloge n'arrêterait pas sa course pour elle ; et les Seigneurs avaient toujours la possibilité de sacrifier l'un des leurs pour utiliser le Méchant Loup, en dernier recours. Elle prit le mouchoir que lui tendait son ami et le pressa contre ses narines ensanglantées. Puis se leva malgré ses recommandations.

Il faisait chaud, très chaud. Sa boîte crânienne devenait un four, son cerveau, le pain. Et le feu s'insinuait dans chaque cellule de son corps, consumant tout sur son passage ; elle était une forêt qui s'embrasait irrémédiablement. Soutenue par le Gallifreyien, elle enleva la cape qui couvrait ses épaules et desserra son corset rouge ; quelle idée de s'habiller d'une telle façon ?!

– Allons-y, poursuivit-elle. Inutile de perdre plus de temps.

Elle avança, la vue lui revint peu à peu. Son visage était toujours blanc, ses pas, fragiles, mais elle menait la danse, tirant derrière elle, un Docteur méfiant.

– Que cherchez-vous ?

Au pas de courses, il continuait de l'assister ; elle ne refusa pas son aide, à bout de force.

– Deux anneaux de transfert.

– Pourquoi ?

Il croisa son regard interrogateur. Son estomac se noua ; il l'envoyait en mission suicide, il le savait pertinemment. Et pour ça, il se haïssait de tout son être.

– Plus tard.

Tu retrouveras ton mari. Mais tu devras lui mentir, ne pas lui dire que tu es toi. Il n'acceptera jamais de te sacrifier, malgré le prix que ce choix coûtera. C'était à lui de prendre les décisions fâcheuses, pas à cet humain subjectif. Puis la Londonienne allait mourir dans les jours prochains ; il ne tuait que quelques heures sur sa lente agonie. Cette pensée ne le convint que moyennement ; il était le bourreau de Rose, un point c'est tout. Il n'y avait aucune circonstance atténuante. Et il n'avait le choix que de s'y soumettre.

Voilà pourquoi il mettait un mur entre elle et lui. Il pourrait la prendre dans ses bras, lui dire que tout ira bien ; mais ce serait un mensonge. Elle allait mourir. Partir. Lui échapper. Et puisque son charme avait le pouvoir de bouleverser ses deux cœurs, il devait mettre de la distance entre eux. Une fois, il s'était fait ensorcelé. Pas deux. Surtout pas en connaissant la finalité.

Surtout pas.

Ils parvinrent enfin à la salle qui gardait les chevalières, en une moitié d'heure qui semblait être une éternité ; la Citadelle et son immensité… Le Docteur ne cesserait d'en être impressionné. Une grande porte en bois massif leur barrait la route, couverte de dorures délicates. Certaines légendes Gallifreyiennes se dessinait sur ces reliefs éclatants ; batailles à dos de dragons -pas ceux de l'imaginaire humain, les vrais-, champs de cloches éternelles, fêtes du Centenaire, etc. C'était un magnifique travail d'orfèvre.

– Il n'y a aucun garde ? s'étonna Rose.

Elle poussa la porte, qui s'ouvrit silencieusement. Aucune surveillance, aucune alarme ; c'était trop simple. S'était-il trompé d'endroit ?

– Il y en a obligatoirement un, il n'est juste pas… Visible pour le moment.

Les sourcils de son amie s'arquèrent.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Qu'il n'est pas physique, à proprement parler ; ce n'est pas forcément quelqu'un mais peut-être quelque chose. Ce serait bien le style des Gallifreyiens.

Quelque… Quelque chose ; cette idée ne conforta pas notre voyageuse. Que voulait-il dire par « quelque chose » ? Un monstre immense, avec neuf têtes et neuf imposantes mâchoires ? Ou une armée de pièges barbares à la Indiana Jones ?

– J'espère que ces anneaux vous seront réellement utile, essaya-t-elle.

Il l'ignora tout bonnement et pénétra la pièce à pas de loup.

Pourquoi ne voulait-il pas lui dire son plan ? En avait-il un, au moins, ou était-ce une feinte, voire l'esquisse d'un dessein plus grand, comme il en avait l'habitude ? Les épaules de la jeune femme tombèrent, déçue. A croire qu'il ne lui faisait pas confiance !

La lourde porte refermée, une lumière jaune jaillit de flambeaux situés sur les murs, projetant une belle lueur sur le chemin qui s'ouvrait à eux ; un peu à la Indiana Jones ! Décidément.

C'était une grande salle, qui leur fit face. Une très grande salle. Que dis-je. Une salle immense. Tant par la profondeur -dissimulée par l'imposante cascade centrale- que par la hauteur sous plafond. La chute d'eau inondait le sol et disparaissait sous la passerelle, un peu fine aux yeux de Rose -elle faisait à peine plus d'un mètre de largueur-. Sa respiration se coupa devant le vide abyssal qui reposait sous le ponceau. Mieux valait rester droit sur ses pieds et avoir un équilibre parfait.

Le maître du TARDIS agrippa son bras, les yeux rivés sur l'avalanche rugissante.

– Rose, pourquoi une cascade ? Quel serait le but de mettre une cascade pour garder un trésor ?

L'interpellée, le cerveau en fusion, énuméra toutes les conjonctures qui lui venaient ; elle ne voulait qu'aider.

– Pour protéger le gardien ? Une créature horrible… Un kraken, par exemple ! Ou l'Hydre de Lerne ! Autrement… Peut-être… pourrait-elle être le gardien ?! Est-elle empoisonnée, remplie de piranhas, de créatures invisibles à l'œil nu et qui nous dévoreront ? Puis qui vous dit que ce ne sont pas des centaines de milliers de lames tellement petites et tellement compactes qu'elles ressemblent, une fois réunies, à ce que nous avons face à nous ? Sinon, l'architecte avait des goûts étranges.

Le Docteur la regardait comme si elle avait trois paires d'yeux.

– Vous ne parliez pas autant, avant, remarqua-t-il.

– Et vous, un peu plus, rétorqua-t-elle. Puis vous m'avez demandé, je vous réponds. Si vous n'êtes pas content, c'est votre problème.

Ils se toisèrent du regard, rendant l'ambiance encore plus tendue. Cette défiance, cette méfiance tordit le cœur de Rose ; cet alien idiot faisait comme s'ils ne se connaissaient pas. Ils avaient vu de belles choses, d'autres moins belles, ils avaient été de très bons amis, plus même. Ils avaient été séparés et pour elle, il avait brûlé un soleil. La revoir après tant d'années devrait le faire sourire, comme avec Sarah-Jane ! Mais il était impassible. Merde, était-elle si peu pour lui ? Que s'était-il passé ? Comme s'il refusait de voir qui elle était. Peut-être était-ce ça : pour lui, elle n'était plus Rose, juste un fragment, un écho. C'était un peu le cas, de toute manière.

– Je suis désolé. Excusez-moi, marmonna-t-il.

Elle ne prit en compte ses excuses et s'approcha de la chute d'eau. Son grondement résonnait à travers les murs de pierres, menaçant ; la pression n'était-elle pas un obstacle de taille ? Ils pouvaient être éjecté comme de vulgaires cailloux et s'écraser tout en bas.

– D'où vient l'eau ? Un système de pompe ?

Elle essuya les gouttes qui éclaboussaient son visage et leva les yeux. Il faisait trop sombre pour qu'elle puisse distinguer la source mais ce mystère relevait quand même un bon nombre d'interrogations.

– Attendez-moi, ordonna le Docteur.

Il n'enverrait pas Rose en éclaireur, certainement pas : pas qu'il doutait d'elle mais il ne savait ce qui les attendait. Alors, sans chercher midi à quatorze heures -et pourtant, il a réalisé cet exploit un bon nombre de fois…-, il traversa et se retrouva de l'autre côté.

– Tout va bien ! s'écria-t-il afin qu'elle puisse l'entendre. Vous pouvez y aller !

Elle apparut aussitôt, ruisselante, les yeux lançant des éclairs. Sans retenue, elle se jeta sur lui et lui frappa violemment l'épaule.

- Aïe ?! protesta-t-il. Qu'est-ce qu'il vous prend !

– Prévenez la prochaine fois, siffla-t-elle. Vous auriez pu tomber ! Ou pire !

– Je l'ai fait ! se justifia-t-il.

Elle lui tourna le dos et s'avança le long de la passerelle. Elle était dure avec lui. Pourquoi ? Ah oui. Elle allait être enterrée dans quelques jours. Son Docteur lui manquait ; ses Docteurs lui manquaient, celui qu'elle avait près d'elle jouait le sans-cœur -alors qu'il en avait deux-. Et l'Original se défilait, ne lui parlait pas de son plan, ne la regardait qu'à peine. C'était blessant.

– De quoi as-tu peur, Docteur ?

Rose sursauta, en chœur avec le Gallifreyien. Ce dernier la regardait, certain que cette voix venait d'elle.

– Dis-moi Docteur, de quoi as-tu peur ?

Mais ses lèvres étaient aussi immobiles que les siennes. Ils s'observaient, surpris et se rapprochèrent l'un de l'autre.

– Si tu devais faire un choix parmi toutes tes craintes, laquelle choisirais-tu ?

– Qu'est-ce ? chuchota Rose.

Elle recula encore vers lui et posa une main sur son bras.

– De quoi as-tu vraiment peur, Docteur ?

Sa compagne l'observait, les traits plissés.

– Je n'en sais rien, répondit-il à la jeune femme sur le même ton.

– D'être seul ?

L'interrogatoire continuait imperturbablement, disant tout haut ce que l'humaine pensait tout bas.

Il fit un tour sur lui-même. Mais ses phrases n'avaient aucune source. Il n'y avait qu'eux deux.

– De ne plus pouvoir espérer ? Après tout, qu'est-ce qu'un homme sans ses espoirs ?

Inconsciemment, il entoura sa partenaire, faisant barrage de ses bras entre elle et il ne savait trop quoi.

La peur. Un gardien impardonnable ; suffisait de projeter les plus grandes craintes des plus inébranlables pour les voir déguerpir comme un lapin face au renard. Il frissonna : de quoi avait-il le plus peur ? Lui-même ne sut répondre à cette question.

– De devoir faire face aux reproches de tous tes anciens compagnons ? As-tu peur du passé, Docteur ? Du futur, peut-être ?

– Où êtes-vous ?

– Du Maître ? Des Daleks ? Des hommes ? Des regrets ?

– Qui êtes-vous ?!

Il regardait partout, à droite, à gauche ; personne.

– Qui suis-je ?

Une silhouette se dessina au loin. Puis se dissipa.

– Qui suis-je ? répéta-t-elle.

Elle se matérialisa si près de lui qu'elle put le toucher.

– Ta plus grande peur, chuchota-t-elle dans le creux de son oreille. La plus profonde parmi tes treize visages.

Elle embrassa sa joue.

– Bouh !

La jeune femme éclata de rire et s'éloigna d'eux, en dansant, chantant, tournoyant sur elle-même. Etait-elle folle ? Là n'était pas la question. Son visage était familier, le Docteur le connaissait sur le bout des doigts ; pour l'avoir touché quelque temps mais surtout, pour l'avoir dessiné maintes et maintes fois. Il pâlit.

Ses cheveux clairs formaient une auréole autour d'elle, virevoltant dans son élan. Et son rire si singulier, le ton de sa voix, étaient reconnaissable entre mille.

– Rose n'est pas ma plus grande peur.

Cette dernière passait de la blonde au vieil homme, les sourcils fronçaient : que signifiait cette mascarade ?

L'apparition cessa son manège, acculée par cette constatation : sa bouche se tordait, contrariée.

– Je ne suis pas Rose Tyler ! s'indigna-t-elle.

Il la dévisagea, fortuit : même tête. Même couleur de cheveux. Même taille. C'était Rose Tyler, âgée de dix-neuf ans ; l'humaine jaune et rose, telle qu'il l'avait connu. Il ne pouvait qu'en être certain ; tout de même !

Tout de même.

– Le Méchant Loup ? tenta-t-il.

– Mmmmmh… Presque. Essaie encore !

Soudain, elle cria, se tapant le crâne du poing :

– Mais suis-je bête ! s'exclama-t-elle.

Sans prévenir, elle l'attira dans ses bras et l'embrassa fougueusement, laissant stupéfait les deux êtres de chairs ; le Gallifreyien, pris de cours, ne put se débattre.

– Alors ? fit-elle après l'avoir lâché. Ça te revient ?

Il n'osait bouger, immobilisé par la surprise du choc. Des souvenirs enfouis dans un coin de son cerveau émergèrent ; un passé loin, proche -tout dépendait de l'angle de vision qu'il empruntait- surgit du brouillard opaque qui les retenait oubliés. Il recula après un autre regard vers elle. Que faisait-elle là ?

– La conscience du Moment, bafouilla-t-il.

– Bravo Docteur ! Félicitation ! l'applaudit-elle

Les souvenirs du Docteur guerrier lui revint de plein fouet, le faisant vaciller pendant quelques secondes. Voilà ce qui l'effrayait, hantant ses nuits, ses jours : pas le Moment en lui-même mais les conséquences qui suivaient son enclenchement : une solitude certaine, des milliards de morts sur les épaules, un fardeau de cauchemars.

– Qu'est-ce ? demanda Rose.

– L'appareil qui devait détruire Gallifrey, le Moment, avait une conscience. Je l'ai volé, souhaitant à terme mettre fin à la guerre. Elle a choisi l'apparence du Méchant Loup -qui marqua ma vie plus que le reste apparemment- et m'a montré mon futur, pensant me convaincre de ne pas l'utiliser.

– Vous ne l'avez pas fait puisque votre planète est toujours là ?

– Ma Dixième et Onzième régénération, ainsi que Clara -je crois- m'ont fait comprendre qu'il y avait d'autres moyens : avec mes treize visages, nous avons pu figer la Guerre du Temps et l'emprisonner dans une boucle temporelle. C'était avant que je ne vous rencontre ; une amnésie m'a tout fait oublier, je ne pouvais me souvenir au risque de créer un paradoxe. Que faites-vous là ? demanda-t-il.

– Vous n'appuierez pas sur le bouton qui condamnera Gallifrey, n'est-ce pas ? susurra-t-elle.

Le Moment apparut derrière elle. L'impassible Seigneur du Temps devint livide. Pourquoi était-il placé là ? Avec les Anneaux ?

– Nous devons partir, chuchota-t-il à sa compagne, totalement effrayé. Je… Je ne veux pas la détruire… Je ne peux pas.

Quelque chose l'hypnotisait. Au fond de lui, une voix hurlait au canular, essayait d'ouvrir ses yeux aveuglés par le mensonge. Mais il n'entendait ni ne voyait ce qui se jouait, manipulé par une peur bien trop forte ; plus jamais Gallifrey ne devait tomber. Il ne supporterait pas sa perte. Faible, d'autres questions lui vinrent : « allait-on lui obliger à l'activer pour avoir les Anneaux ? » entre autres. Il se figea, déchiré dans son dilemme.

– Et vous, miss Tyler ?

– Smith, grommela la jeune femme. Quoi ?

La Conscience n'eut besoin de lire en l'humaine : sa plus grande crainte s'écrivait sur son front en capitale d'imprimerie. Elle bouda intérieurement ; les choses trop simples étaient si fades ! À moins que… Un sourire carnassier défigura son visage.

Ainsi, peut-être qu'ils sauraient la divertir ?

Un corps s'écroula près d'elle.

La blonde s'effaça dans l'obscurité, laissant son acte se jouer. Les trois comédiens se tenait au centre de la scène, à leur place : l'un perdu, l'une méfiante, l'autre au sol. Les dix coups retentirent dans son silence, le rideau rouge s'éleva. Et la pièce commença.

Le nouvel arrivant bougea doucement, toussa puis se redressa. Son long manteau était déchiré çà et là, son costume rayé n'était guère dans en meilleur état ; une armée semblait lui être passé dessus, piétinant son corps jusqu'à son âme. En un mot, il était pitoyable. Un gémissement sortit d'entre ses lèvres entrouvertes, il posa une main sur son flanc : une fleur de sang apparut, outrepassant la barrière de ses doigts.

Rose suffoqua, son cœur s'accéléra, s'arrêta, recommença son manège. Une force qu'elle ne comprenait pas la gardait debout ; sans elle, son pauvre corps serait tombé à terre.

– Docteur ? appela-t-elle.

Rêvait-elle ? Elle s'approcha du brun, hésitante. Ses jambes étaient molles, chaque pas semblait l'éloigner de son objectif plus elle s'en approchait. Et le temps, suspendu au-dessus de sa tête, durait une éternité.

À l'entente de son nom, ce dernier leva la tête et croisa le regard de la jeune femme. Sa voix s'étrangla, ses yeux s'agrandirent.

– Ro… Rose ?

Le Douzième visage fronça des sourcils et essaya de retenir son amie ; peine perdue. C'était comme s'il n'existait plus.

L'air devenait rare pour les deux plus jeunes gens, les cerveaux explosaient sous la pression ; leurs regards se liaient, épuisés par la distance, animés par une dévotion pure.

Le monde tournait toujours. Mais tout était insignifiant, pour eux ; il pourrait y avoir une guerre, des Daleks, n'importe quoi qu'on ne saurât leur voler ce moment. Après un court instant, un coup d'œil inquiet vers ses blessures, la brune brisa enfin le vide entre eux.

Ils furent dans les bras l'un de l'autre en un clignement de paupières.

Un parfum. Une peau collée à une autre. Deux respirations entremêlées, impatientes de se trouver. Les doigts se nouèrent, les sourires se figèrent, les yeux se couvrirent de brume. Les ravages de l'amour sont parfois d'une intensité monstre.

– Oh, ma Rose… Que fais-tu là ? Et…

Les lèvres de la jeune femme sur les siennes laissèrent sa phrase en suspens.

C'était violent. C'était tendre. C'était magnifique. Les émotions se ressemblaient et coupaient les souffles, arrêtaient les heures et grimpaient crescendo, si haut qu'un TARDIS ne saurait les retrouver. Les pensées se déconnectaient, les amours se soudaient, le baiser se prolongeait, inébranlable. Qu'ils soient seuls ou dans une foule n'aurait fait aucune différence. Ils étaient deux, l'humaine et le moins humain, à se nourrir de l'autre comme si c'était la première fois. La dernière fois.

Un feu d'artifice. Une explosion. Une supernova ; le terme le plus exact. La fièvre qui s'éveillait en eux était digne d'une supernova : aussi belle, aussi éclatante, aussi dévastatrice. Les esprits étaient prisonniers de l'autre, s'empoisonnant mutuellement. Si l'enfer était ainsi, Rose s'y brûlerait sans problème. Sa vie reprenait des couleurs que la réalité lui avait pris. Elle planait, volait, se droguait du goût de l'homme qu'elle aimait. Et priait pour que cet instant ne s'arrête jamais.

Pourtant, ils durent se séparer ; ils n'avaient plus d'air, plus de force et leur faim ne semblait pouvoir se tarir par un simple baiser.

– Je ne pensais plus jamais te revoir, murmura-t-elle, les yeux pétillants d'un amour pur. Je suis… Tellement désolée…

Elle se cala contre lui, oubliant tout le reste : Gallifrey, les anneaux, le Moment, le Seigneur du Temps, tout ne devint qu'un lointain souvenir, un rêve obscur. Cette étreinte inespérée maintenait sa tête hors de l'eau -ou la noyait dans un mirage assassin-, il n'y avait que ça d'important. Désespérément, elle s'accrocha à lui, vivant sur son petit nuage.

– Voyons Docteur, vous ne lui aviez pas dit ce que vous comptez faire ? gronda la conscience. Petit cachotier !

– Rose, éloignez-vous de lui.

Il n'y avait pas de logiques, des détails évidents qui ne vinrent aux yeux de la londonienne, aveuglés par ses sentiments sans limite : comme le Docteur précédemment, les émotions la manipulaient avec une aisance déconcertante. Et elle n'entendait pas un certain Gallifreyien qui tentait de la rappeler à l'ordre, n'entendait pas la Conscience raillait sa bêtise. Parce qu'il était là, tout près d'elle. Il était là, avec elle.

– Nous devons partir d'ici, chuchota le brun, une main délicate sur sa joue. C'est…

Il cria de douleur et embrassa les pavés. Emmenant dans sa chute l'allégresse de Rose.

La Londonienne, dont le souffle avait été coupé par l'emballement, vit sa vie défiler sous ses yeux. Abrutie par ces retrouvailles inattendues, elle en avait oublié qu'il était gravement blessé.

Posant genoux à terre, elle lui enleva son manteau, déboutonna son costume et sa veste ; une morsure déchirait le côté de son ventre, soulevant le cœur de la jeune femme.

– Que s'est-il passé ? Que puis-je faire pour toi ? Dis-moi ?! s'écria-t-elle.

Il toussa, du sang perla la commissure de ses lèvres ; sa conscience lui glissait entre les doigts, il ne pouvait lutter plus longtemps. Cette vision effraya la jeune femme, qui ne put retenir ses larmes.

Du pouce, elle effaça ces gouttes vermeilles et plongea son regard dans le sien.

– Je t'aime, je suis désolée, j'aurais dû…

J'aurais dû tout te dire. Mais les mots ne sortirent de sa bouche, coupés par une vague de tristesse. Cette sensation l'étouffa, elle blottit son Docteur contre sa poitrine, tremblante. Les larmes de joie devinrent douloureuses sur ses joues, une pluie d'acide qui ravageait sa chair sans aucune once de pitié.

– Dis-moi ce que je dois faire pour t'aider…

Il était trop tard, elle le savait ; personne n'a la force de survivre à une telle blessure. Mais se l'avouer étant impossible, elle s'accrocha incorrigiblement à l'espoir.

Puisant au fond de lui, le Docteur se dégagea gentiment de son étreinte et se redressa à sa hauteur. Il chassa les larmes et lui sourit tristement puis redevint mortellement sérieux.

– Tu ne peux me sauver, c'est trop tard… Mais… Pars d'ici, Rose. Ne te retourne pas, pars d'ici, chuchota-t-il rapidement. C'est un imposteur. L'homme avec toi. C'est un imposteur. Il a tué, il a… Il faut que tu partes d'ici, je t'en supplie. Pour moi, c'est trop tard… j'ai dû sacrifier le TARDIS pour te prévenir, je n'étais même pas sûr d'arriver à temps. Il a… Tu peux encore te sauver.

Le TARDIS ? Rose posa une main sur sa poitrine et perçut les deux cœurs. Nom de… Ce n'était pas son Docteur mais LE Docteur. Elle sentit la bile se répandre dans sa bouche, la nausée lui vint.

– Non. Non, tu ne vas pas mourir. Je te l'interdis.

Prise d'une vigueur sans précédent, elle essuya rageusement ses larmes et embrassa de nouveau le Gallifreyien. Rapidement cette fois, l'obligeant à sceller une promesse qu'il ne pourrait tenir.

– Tu n'as qu'à te régénérer. Arrête ton cinéma.

Elle était froide. Elle avait peur. Un truc pareil ne pouvait se produire. Pas dans ses bras. Pas avec elle.

– Rose, éloignez-vous de lui, répéta l'homme derrière elle.

Sourde à ce qui se disait, elle foudroya le brun qui commençait à somnoler.

– Ce n'est pas drôle. Relève-toi. Allez ?!

Elle le gifla violemment, suppliant la moindre réaction.

– Aïe, rigola-t-il, avant d'être sauvagement rappelé par la douleur.

Il déglutit, les nerfs à vifs.

– Ce n'est pas drôle, dépêche-toi. Tu ne peux pas me faire ça. Tu m'écoutes quand je te parle ?!

– Ma Rose.

Les étoiles brillaient dans ses yeux, mais une ombre malsaine les dévorait une par une. Le sang continuait de couler, le mal ravageait son être ; il n'avait même plus une minute, elle devait l'écouter.

– Tu m'as tell… Tu me manques tellement. Pitié, vas-t-en d'ici. Ne lui accorde pas ta confiance, il n'est pas moi. J'aurais voulu… Plus, avec toi. Je suis vraiment désolé. De ne pas avoir profité de chaque instant, de…

Un gémissement sortit d'entre ses lèvres.

– Pars d'ici, fuis-les, ils te tueront. Retrouve ton Docteur à toi, sois heureuse… Et… Rose, je…

Il expira une ultime fois. Ses yeux se voilèrent, sa tête tomba quelque peu, contre la jeune femme. Il cessa de bouger.

Cette dernière, immobile, n'osait plus rien dire, plus rien faire. Elle attendait, comptant les secondes, les fractions de secondes, mais le silence se prolongeait, accablant. Les mains tremblantes, elle l'appela ; sa voix se brisait à chaque fois qu'elle prononçait son nom.

– Qu'attends-tu… Qu'attends-tu pour te régénérer ?!

Bien sûr, il ne réagit pas. De ses doigts crispés, elle essayait de percevoir un souffle de vie, une respiration, ces quatre battements familiers. Mais il était mort. Alors, à bout de force, enlisé dans un supplice infernal, elle le secoua vulgairement.

– RÉGÉNÈRES-TOI ?!

Ses pleurs étaient des cris, ses cris, la seule accroche qu'elle avait pour se sentir en vie. Tout s'éteignait dans son corps, elle suffoquait, se cramponnait à une braise puis tombait toujours plus bas.

– Non…

Et vint son silence.

Le douzième Docteur s'approcha doucement d'elle et passa un bras autour de ses épaules. Vide. Elle était vide.

– Rose, venez, conseilla-t-il.

Rien.

– Rose, s'il vous plaît.

Il insista, pressa sa main.

Soudain, elle se tourna brusquement vers lui, le poussa au sol et plaqua ses doigts autour de sa gorge.

– Qui êtes-vous ? QUI ÊTES-VOUS ?!

De son corps, comme son mari le lui avait appris, elle immobilisa ses bras et ses jambes. Son esprit se cachait derrière un orage déchaîné, une colère sans nom. Ses yeux le transperçaient, enragée. Elle n'avait plus rien de l'adolescente de dix-neuf ans, qui travaillait dans une simple boutique de Londres ; d'accord, le fait d'avoir changé de corps n'aidait pas à la reconnaître mais ses émotions mettaient un masque horrifique sur son visage alors si doux.

– Qu'avez-vous fait ? Que lui avez-vous fait ?!

Pourtant, elle ne lui donna pas l'occasion de répondre et resserra sa poigne. Il voulait se servir d'elle, il utilisait l'identité du Docteur pour se servir d'elle. Et à cause de lui, l'Original était mort ; elle ne pourrait laisser passer une telle chose.

– Rose, s'il-vous-plaît…

– Silence !

– Réfléchissez, bon sang… !

– TAISEZ-VOUS ?!

Elle n'avait la force de le tuer. Ses hormones se mouvaient en elle comme des électrons libres, l'empêchant de commettre le crime ultime ; puis à quoi bon ? Le Gallifreyien vit son instant de faiblesse et prit l'avantage.

Basculant sur le côté, il plaqua ses mains au sol et bloqua ses mouvements. Elle se débattait mais c'était évident qu'il avait le dessus.

– Écoutez-moi, je ne vous lâcherai qu'après. Comment vous a-t-il reconnu ? Expliquez-moi, comment vous a-t-il reconnu ? C'est insensé. S'il était vraiment le Docteur, jamais il n'aurait pu deviner que vous êtes Rose, je vous rappelle que vous avez changé d'apparence. Je suis le Docteur, le seul et l'unique de cet univers. Regardez-moi ! Regardez-moi.

Elle se sentait misérable. Confuse. Las. Amèrement, elle blêmit.

– Il… Il n'est pas mort ? souffla-t-elle, la voix rauque.

– JE ne suis pas mort.

Dans la pupille du Seigneur du Temps régnait le chaos, la désolation, le temps. Et toutes les merveilles, les atrocités qu'il avait vues brillait en lui comme un ciel d'été brillait d'étoiles. Rose caressa sa joue de son index et ferma les yeux, empêchant les apparences de troubler sa perception. Alors, sous ce nouveau visage, elle le vit. Son Docteur, quelque part dans ses traits, vivait toujours. Son cœur s'emballa, embrasé par un feu nouveau.

– Tu es là. Je le sens. Docteur…

Elle lui sourit, l'euphorie gagna tout son être. Une énième larme coula et se perdit dans ses cheveux.

– Vous n'êtes pas sympa, bougonna la Conscience derrière eux, qu'ils avaient presque oublié -Rose du moins-. Vous auriez pu vous entretuer, satisfaire mon plaisir, mais non !

A la fin de ses mots, le cadavre disparut.

Le Docteur se releva et aida Rose. Cette dernière se rapprocha de sa jumelle, les sourcils fronçaient.

– Votre machine-là, elle sert à détruire Gallifrey ?

Cette question déstabilisa la blonde.

– Ce n'est pas ma « machine » mais oui, pourquoi cette question ?

– Ça parait logique, non ? Si j'appuie sur le gros bouton rouge, Gallifrey explosera !

– C'est le but, en effet.

– Donc, si j'appuie, vous disparaîtrez !

– Docteur, expliquez-lui, souffla-t-elle, ennuyée.

– Si vous enclenchez le Moment, tout le monde disparaîtra.

Des fossettes creusèrent le visage de l'humaine. Si le brun n'était pas son Docteur, le Moment n'était pas le Moment. Ne jouaient-ils pas avec leurs peurs pour les contraindre à faire demi-tour ?

– Tu es brillant mais parfois, de rares fois, tu es encore plus naïf qu'un enfant, se permit Rose.

D'un geste décidé, elle enclencha l'arme.

– Non ! tonna le Gallifreyien.

Aussitôt, la blonde disparut ; l'appareil aussi.

Un grondement sourd secoua la passerelle, résonnant contre les parois de la salle ; les Anneaux apparurent alors, dans un socle en verre.

– Dans toute ma vie, ce qui m'a certainement le plus effrayé, c'est de te perdre. Toi, c'est de détruire Gallifrey et d'être seul. Si le Docteur qui nous est apparu était un leurre, la logique en vient au fait que le Moment en était aussi un. Maintenant, je vais attendre que tu décides à me dire ce que tu comptes faire. Je te connais bien et ne me mens pas en me disant que ton plan n'est pas sans risque ; sinon, tu m'en aurais parlé. Que veux-tu que je fasse ? À quoi servent ces maudits Anneaux ?

– Pour détruire le Méchant Loup, j'ai besoin d'un passage solide entre lui et sa dernière prison. Un passage composé d'une structure principale et d'une, de deux idéalement -la douleur sera ainsi moins violente pour chacun d'entre nous-, route, direction, mur, le terme importe peu. Vous formerez le point de départ, cette fondation principale -étant la créatrice, il ne sera attiré que par vous- et nous… Nous drainerons cette énergie de vous et la guiderons dans la denzite, une pierre qui la consumera.

– Nous ?

– Trois êtres dans l'univers ont été mordu par le Méchant Loup : vous, moi… et votre Docteur puisqu'il est issu de moi. Vous irez le chercher avec les Anneaux ; ils sont nécessaires pour circuler entre nos deux mondes. Mais… Vous allez mourir, Rose. Quoi qu'il advienne, s'en est fini de vous. Et subir la puissance du Méchant Loup de plein fouet vous tuera… Vous êtes trop faible pour y survivre. J'ai essayé de trouver d'autres solutions, il n'y en a pas : vous êtes sa mère, les autres ne sont que des pions du temps, pour lui. Il ne reviendra qu'en vous.

Deux-trois jours d'agonies totales ou un aller simple, plus rapide ; l'avion ou le train pour la même destination. Son cœur s'accéléra, elle avala de travers.

– Vous irez chercher votre compagnon. Mais il ne sait pas qui vous êtes, sous ce visage. Et vous mourrez. Mieux vaudrait que vous gardiez le silence sur votre véritable identité. Vous comprenez pourquoi j'espère ?

Bien sûr qu'elle comprenait. Son compagnon allait la retrouver pour finalement, la voir mourir devant lui. C'était cruel. Malsain. À l'idée de le revoir, une joie immense la secoua ; elle avait le droit de l'avoir une dernière fois près d'elle. Ce sentiment fit place à une tristesse sans fond : elle l'avait abandonné. Et elle allait de nouveau l'abandonner, emportant son mensonge avec elle ; sera-t-elle assez forte pour le préserver de la vérité ?

– Si je ne meurs pas par le Méchant Loup, j'aurais souffert à cause du transfert de conscience. Pour un résultat qui ne diffère pas. Tu me sauves et sauves ta planète en prime. Et… Je ne veux pas lui faire de mal, je pense l'avoir bien assez torturé. Je ne dirai rien, Docteur.

Elle s'assit en tailleur sur la pierre mouillé, épuisée ; c'était ça ou perdre l'équilibre et tomber. Enfin, tomber physiquement, passer par-dessus bord quoi : à l'intérieur d'elle, la jeune Tyler -Smith pardon- ne pouvait pas être au plus bas.

– Ça va ?

Elle inspira longuement. Elle avait perdu son Docteur, son bébé, ses parents, son frère. Elle avait perdu cette vie qu'elle avait eu tant de mal à accepter et qui, par la suite, lui avait tout donné. Elle avait perdu son visage, son image, empiétait l'existence de quelqu'un d'autre. L'univers menaçait de s'écrouler s'ils ne se dépêchaient pas. Elle allait devoir se sacrifier -même si sacrifier était un grand mot, étant déjà condamnée-, sans quoi, tout sombrerait. Ouais. Elle ne pouvait pas être au plus mal.

– Ne t'en fais pas.

Et cette migraine, cette fièvre persistante qui la hantait à chaque pas, à chaque mot, à chaque pensée. L'envie de se cogner la tête contre le sol était tellement grande !

– Docteur ?

– Oui ?

Il n'avait bougé. Il n'osait bouger, malgré le temps impardonnable.

– Est-ce pour ça que t'es distant avec moi ? Parce que je vais mourir ?

Un choc électrique ébranla le vieux Seigneur du Temps, qui baissa des yeux. Démasqué, il ne pouvait démentir. Et se tut.

Son silence confirma les doutes de la fleur. Un poids apparut au cœur de sa poitrine et dégringola dans son ventre, détruisant les obstacles qui parsemaient sa route ; la douleur était si lancinante qu'elle lui coupa le souffle. Elle ne lui avait pas demandé si lui allait bien ; après tout, il était seul. Après tout, ses sentiments pour elle l'avait ravagé, durant son dixième règne ; ensuite, il avait dû s'y faire et avancer sans retomber dans la nostalgie. Et aujourd'hui, il guidait vers l'abattoir cette femme qu'il aimait tant jadis. Qui aurait en lui une telle force, un tel courage ? Une telle folie ?

Elle rassembla le peu d'énergie qui lui restait, s'avança à sa hauteur et posa une main sur sa joue ; l'homme aux deux cœurs ne tentait pas de se défaire et l'observait tristement.

– Viens, murmura-t-elle.

Elle passa ses bras autour de sa taille et l'enserra tendrement.

– Je ne sais pas ce que t'as fait, après moi. Je ne sais pas qui tu as connu, qui tu as perdu, j'ignore tout de tes victoires, de tes défaites. Pour moi, tu m'as abandonnée en Norvège. Pour toi, je t'ai abandonné. Finalement, on s'est mutuellement perdu et peut-être que c'était mieux ainsi. Si l'on se retrouve aujourd'hui, six ans après pour moi, certainement plus pour toi, c'est pour une bonne raison. J'ai commis une erreur, il y a des années, erreur que je ne regrette pas car elle t'a sauvé la vie, a sauvé la Terre et bien plus. Ce n'est nullement de ta faute mais de la mienne et j'en payerai le prix ; l'univers doit se réparer de lui-même et je me dois de subir ma punition. Alors tu vas m'emmener là où tu dois m'emmener et nous sauverons une dernière fois des milliards de vies. Ensemble. Et lorsque tu rentreras dans ton TARDIS, tu te trouveras quelqu'un sans te sentir, ni responsable, ni coupable. Ta rencontre a fait de ma pauvre carcasse, une personne riche, unique. Je meurs, chose qui allait m'arriver quoi que t'en dises, et c'est avec le sourire ; bien sûr que j'ai peur, j'aurais aimé aller plus loin, fonder ma propre famille, vivre d'autres choses, plus et tellement plus. Mais je peux être fière de ce que j'ai eu, parce que du haut de mes trente ans, les émotions ressenties étaient dignes des meilleurs livres, les couleurs, les aventures, mon histoire, étaient dignes du meilleur des rêves ; et encore. Tu es quelqu'un de bien, Docteur, l'univers a de la chance de t'avoir. Tu ne dois pas douter de toi ni de tes actions. Tu es le meilleur.

Rose Smith était aussi époustouflante que Rose Tyler ; peut-être plus, même. Ses cœurs résonnaient comme deux marteaux sur une plaque de fer, en rythme avec celui de la jeune humaine. Quoi qu'elle en dise, il aura mal et rien ne pourra dissuader la douleur de le tirailler. Mais ses mots soufflaient un vent chaud contre son âme de glace.

– Nous devons y aller, lança-t-il, après quelques instants de silence. Mais… merci. Sincèrement. Vous êtes toujours aussi bouleversante, votre Docteur a de la chance de vous avoir.

Je l'ai détruit. Ou je ne vais pas tarder à le faire si jamais ce n'est pas encore fait. Alors tout est relatif, mon cher ami.

Il défit ses bras calés autour de son cou, s'approcha de la cage, l'ouvrit à l'aide de son sonique et s'empara des bijoux qu'il donna à sa compagne. Il garda le boitier en main et planta son regard dans celui de la brune.

– Maintenant, écoutez-moi Rose, chaque…

– Hana, rectifia-t-elle.

Le Gallifreyien haussa les sourcils.

– Pardon ?

– Vous ne vous en souvenez pas ? L'empereur japonais… Jadsu !

– Jinmu, oui, sourit-il à cette évocation.

L'un de leur premier voyage ; dans le Japon ancestral.

– Rose était un prénom trop « pompeux » à son goût, continua-t-elle. Hana* était plus adéquate pour une fille comme moi. Comme si j'avais choisi de m'appeler comme ça ! s'écria-t-elle.

– Oui, je m'en souviens.

– Alors appelez-moi Hana, maintenant. Si vous me nommez Rose devant… Devant Lui, il pourrait avoir des doutes.

Son regard s'assombrit.

– D'accord. Hana. Rappelez-vous : ne révélez rien. Même pas le plan. Trouvez un prétexte pour qu'il vous suive mais ne lui dites rien : il pourrait refuser et si jamais cela se produisait, les conséquences seront dramatiques. Je ne peux y aller moi, il me reconnaîtrait, donc je compte sur vous.

– Pourquoi refuserait-il ?

– Pourquoi aider l'univers quand celui-ci vous a tout pris ?

– Dans ce cas… Je lui dirai que je viens du parti Gorus, ça éveillera sa curiosité -Gallifrey étant normalement « morte »- et…

– Non. Il ne vous croira pas, la stoppa-t-il, en se retenant de rire.

– C'est ça ou tout avouer.

– Vous verrez ! J'ai confiance en vous, je suis persuadé que vous y arriverez.

Il pointa son tournevis sur le boitier.

– Un an se sera passé, à peu près, depuis votre mort. Il ira bien, il ira mal, je ne peux le prévoir. Mais son état ne doit pas faire barrière, vous devez me le ramener. Soyez violente s'il le faut, secouez-le, vous trouverez quelque chose. Les coordonnées aller vous projetteront dans un rayon de 50m autour de lui. Pour le retour, les commandes retraceront les données de mon tournevis, vous reviendrez vers moi quoi qu'il arrive.

– D'accord : mentir, faire la méchante, l'assommer s'il le faut et le ramener -en lui passant la bague au doigt, je présume-. Très bien ! ironisa-t-elle.

Il glissa l'appareil dans sa poche et la serra dans ses bras.

– À plus tard, Rose. Vous avez une heure. Bonne chance.

Elle lui fit un clin d'œil avant de disparaître.

oOo

Le paysage changea, l'air aussi. Une mauvaise odeur flottait, omniprésente, le lieu était sombre ; si ses yeux ne se plissèrent pas puisque la lumière n'était pas vive, son nez ne résista pas à la tentation.

À un mètre près, son atterrissage se serait terminé dans les poubelles. Grimaçante, elle se mit sur ses jambes et regarda tout autour d'elle. La ruelle était sombre, délaissée, des tags serpentaient les murs. A gauche, un cul-de-sac l'obligeait à prendre la direction opposée : en deux pas, la jeune femme se retrouva sous un soleil glacé.

Il faisait froid, l'hiver étendait ses ailes sur la capitale britannique. Elle remit sa cape sur ses épaules et claqua des dents. Puis ce vent pénétrant n'arrangeait rien. La Londonienne ne connaissait pas ce quartier alors proche du centre-ville -de grands bureaux déchiraient les cieux à pas moins d'un kilomètre- et il ne semblait pas très fréquenté : des appartements typiques en face, un ébéniste d'un côté, un petit bar-restaurant de l'autre -propriétaire des poubelles-. A part un promeneur de chien, il n'y avait personne. Cette rue vide faciliterait certainement sa recherche, vu que le terrain couvert n'était pas très grand : elle avait le choix entre le particulier, les appartements et le pub. Guidée par son instinct, la brune poussa la porte du bistrot : son compagnon ne fréquentait pas ce genre de lieu mais elle ne perdait rien à y jeter un coup d'œil.

Il y avait quelques clients qui parlaient -plus ou moins fort-, certains mangeaient, d'autres -la plupart- était devant une bière, un café. L'intérieur était petit mais une certaine chaleur se dégageait des vieux meubles en bois. Des affiches publicitaires datant des années soixante étaient pendues aux murs, laissant le charme de l'ancien s'étendre dans la pièce.

– Bonjour, vous désirez ?

Elle se tourna vers l'homme qui s'adressait à elle, le patron certainement, hésitante.

– Euh… en fait, je cherche quelqu'un. Un homme brun, à peu près de cette taille-là -elle mima une envergure d'un mètre quatre-vingt avec la main-, très mince.

– Le fou ? Vous le connaissez ? dit-il surpris. Il est là-bas.

Sans poser le torchon qu'il avait dans les mains, il pointa la tête vers une table, dans le fond de la pièce.

Rose le reconnut aussitôt ; son âme perdit pieds.

– Le fou ?

– Il parle tout seul. Pauvre gars, il a perdu sa femme l'année dernière. Allez-y mais je tiens à vous prévenir qu'il n'est pas bavard. On a tous essayé de lui faire sortir quelques phrases, de lui remonter le moral ; une tombe.

La jeune femme s'avança vers lui après l'avoir remercié. Ses mains étaient moites, son cœur battait la chamade. Son estomac se tordait de peur, d'inquiétude.

Il avait changé. Ce n'était pas flagrant, dans la rue, il n'attirerait les regards de personnes. Il semblait ordinaire, le grand et beau Seigneur du Temps terrassant des armées invincibles ; bien trop humain. Misérable. Ce constat lui donna la nausée : tout était de sa faute. Une barbe de trois jours se dessinait sur ses joues et son menton, ces dernières étaient creusées. Des cernes pochaient ses yeux, ses cheveux n'avaient plus leur entrain habituel. Une aura sombre planait au-dessus de lui, une aura triste ; un nuage persistant qui ne semblait vouloir partir, s'acharnant sur ce pauvre Docteur.

Elle restait derrière lui, il ne la vit pas. Il était ailleurs, dans un monde imaginaire que le désespoir lui avait créé. Et parlait à une Rose qui n'existait pas.

Le fou qui avait perdu sa femme : voilà ce qu'il était devenu. Une larme perla des yeux de la fleur.

– Ouais, j'ai vu une raie de plus de quatre mètres, l'autre jour ! À Turkuazoo, dans un grand aquarium stambouliote. Mais ce n'était donc pas aussi fascinant que sur Eyrin. Eyrin, tu t'en souviens ? La dernière planète où nous sommes allés, avec le TARDIS. Là-bas, tu m'avais promis de rester avec moi pour toujours. C'était lorsque tout allait bien pour nous trois. En tout cas, c'était sympa ! Il y avait des méduses phosphorescentes, aussi.

La gorge sèche, elle essuya ses yeux, se frappa mentalement. Et doucement, pour ne pas l'effrayer, se rapprocha de lui.

– Vous parlez seul, Docteur, susurra-t-elle dans son oreille.

Il sursauta.

Sans en être invitée, elle s'installa face à lui et lui vola le chocolat qui reposait près de sa tasse. Puis elle lui sourit, effaçant de son visage tout trace de regrets, de douleur, essayant de paraître le plus amicale possible.

– Eyrin. Quelle magnifique planète, murmura-t-elle. J'y suis allée, une fois, observer le spectacle migratoire des créatures marines autour de la barrière du lion. C'était magnifique.

T'as vu, je n'ai pas oublié. Je n'ai rien oublié de nous.

– Je sais. Une fois, j'y suis allé avec Rose.

Rose. Jamais son prénom n'avait sonné aussi nostalgique, aussi triste dans sa bouche. Et ses lèvres : depuis combien de temps n'avaient-elles pas souri ? Ses yeux ne brillaient plus, il n'y avait aucune lumière sur son visage. Son mari était un fantôme rodant dans le monde des mortels.

La nausée s'accentua ; mais si sa peine si contagieuse creusait un gouffre dans son âme, elle ne laissa rien paraître.

– Qui êtes-vous ? s'enquit-il.

C'est moi, tu ne me reconnais pas ? Je pensais ton amour suffisamment fort pour me sentir à des milliards d'années lumières de toi…

– Appelez-moi comme vous le voudrez. Je représente juste le parti Gorus.

– Pardon ?

Elle ne mentait pas réellement, si ? Au pire, elle n'était plus à ça près.

Sous la table, elle croisa les doigts pour avoir éveillé sa curiosité ; il devait faire le lien entre eux et Gallifrey, c'était nécessaire. Elle n'avait pas de seconde chance.

– Comment êtes-vous arrivée jusqu'ici ?

Très longue histoire, mon amour. Mais je suis là.

– Nous savons qui a tué votre amie. Et nous voulons vous aider.

Dans quoi s'engageait-elle, exactement ? Elle l'ignorait. Mais maintenant qu'elle avait lancé son histoire, plus rien ne permettait un retour en arrière.


*Hana signifie « Fleur » en japonais.