Bonjour tout le monde !
Bon, je m'excuse, je suis un peu en retard MAIS je suis tout de même là ! :D C'est la fin ; bon, non, il reste l'épilogue, mais c'est la fin, la vraie. ça fait bizarre ! :') trève de blabla,à vos lectures ! J'espère ne pas vous décevoir et que vous saurez apprécier ce dénouement.
Bonne lecture ^^ j'espère ne pas vous décevoir x)
Bad Wolf Bay 666 : je t'ai déjà répondu mais je pense qu'il est important de te le répéter : si dans le dernier chapitre, le Moment est "vilain" c'est parce que ce n'est pas le Moment ! Comme d'ailleurs, le Moment n'est pas le Bad Wolf, qui se sert alors de son image ; c'est un peu pareil ! Il prend son apparence mais il n'est pas le Moment. Et encore une fois, merci, merci pour tes compliments et tout et tout :') bisous bisous ^^ (putain je parle comme une vieille xD)
Stariella : Bon, ben voilà, je t'ai prévenu : la suite à 23h ! (il est minuit mais fait style qu'il y a un décalage horaire xD)
Un an. Un an à tourner en rond, dans un monde sans elle.
Un an. Un an à errer dans ce cauchemar éternel.
« Le pauvre, il a perdu sa femme dans un accident de voiture » entendait-il. Non. C'est faux. Ce n'était pas un accident de voiture. Et ce n'était pas que sa femme. C'était plus, bien plus. Bien pire. Elle était son espoir, sa promesse. Parce que c'est quoi l'amour, si ce n'est une promesse ? Il ne lui restait rien. Des souvenirs, des échos, mais rien de concret dans les mains.
Un an. Un an sans air, sans chaleur dans son hiver.
Un an. Un an, quelques semaines, quelques jours, quelques heures. Un an six pieds sous terre.
Tous ces tourments. Une douleur à couper le souffle ; perdez l'être qui vous anime, vous ne vous relèverez pas. Jamais. « Tu t'y feras », diront les autres. Ces autres qui ne comprendront pas pourquoi tu restes au plus bas, malgré le temps qui passe ; des idiots. Perdez l'être qui alimentait vos rêves, tout changera. Et cette souffrance unique vous rendra fou. Fou à vous trancher les veines, à faire saigner vos yeux. Avancez sans rien dans les poches, sans rien dans le cœur ; sans cœur. Vous serez le dépressif que tout le monde évite, que tout le monde regarde, que tout le monde critique.
John Smith était malade. Et sa souffrance s'appelait Rose Tyler. Il ne vivait pas. Il ne mourrait pas. Il restait à sa place, dans un brouillard noir, dans un marécage noir. Noir. Le mal n'a pas de fond, seulement des cœurs brisés stagnant dans ses eaux ténébreuses. Et parmi ces bouts de chairs, sa passion fallacieuse.
Bien sûr. Bien sûr qu'elle était là. Il la voyait, l'entendait, lui parlait toujours. Il la rêvait jour et nuit, la dessinait sur les décombres de sa vie. Bien sûr. Mais ce n'était qu'un mirage. Qu'un mensonge. Les souvenirs vagues d'un regard, d'un parfum : dans le fond, cette vision floue ne valait rien.
Avant elle, il aimait vivre, courir, tester ses limites jusqu'à l'overdose. Aujourd'hui… Faut croire qu'il l'aimait plus qu'autre chose. Sa tendre Rose…
– Désolée…, elle dit.
Elle s'est expliquée. Il croit. Il ne croit plus rien en fait. Les mots formaient un méli-mélo dans sa tête, s'enchevêtraient, donnaient des phrases dénuées de sens.
« Désolée » ? Non. On ne peut être désolé, pas pour un truc pareil. Pour qui se prenait-elle exactement ? Elle débarquait dans sa vie, lui crachait à la figure qu'elle était sa femme disparue et terminait par un simple « désolée ».
Son sang ne fit qu'un tour.
– Stop.
Sa voix était glaciale. Il voulait juste qu'elle se taise, qu'elle arrête de parler. Qu'elle arrête de le regarder avec autant d'espoir dans les yeux. Il était sur le point d'exploser ; s'il s'écoutait, il la tuerait pour avoir osé blasphémer, savourant l'arôme de la Faucheuse sur sa peau d'usurpatrice. S'il s'écoutait, il l'embrasserait jusqu'à la mort, s'enivrant des ressemblances qu'elle partageait avec sa défunte épouse.
Mais il ne fit rien. Sa position n'était pas confortable, il ne bougeait pas. Ses poumons clamaient de l'oxygène, il ne respirait pas. Ses yeux étaient douloureux, pleuraient presque, il ne cligna pas des paupières. Des milliers de pensées se bousculaient, il les ignora. Que dire, que faire dans ce genre de situation ? Le temps s'était arrêté.
Un an. Dix-sept mois. Soixante-quatorze semaines. Quatre-cent quatre-vingt-quatorze jours. Onze mille huit-cent cinquante-cinq heures. Tant de temps que le film Rose Tyler repasse en boucle dans sa tête. Tant de temps que son cœur humain se contente de miettes. Tout ça pour quoi, pour ça ? La vie lui tendait un piège. Elle ne pouvait lui arracher sa Rose avec une telle aisance, lui faire souffrir un martyr pendant une éternité et la lui rendre ainsi.
Il contempla les monts gallifreyiens, laissa le silence poignarder son cœur. Il devait réagir mais ne sut comment. Alors les minutes s'écoulèrent tandis qu'il fixait un point dans le vide. Le Docteur regardait Hana, Hana regardait John, John ne voyait rien que cette dernière année sans Rose.
– Regarde-moi. S'il te plait Docteur, regarde-moi.
La brune regrettait son aveu : parce qu'au final, rien ne changeait. Si ce n'est l'intensité de sa douleur et l'ombre de la mort toujours plus proche d'elle. Mais rester stoïque face à lui, à sa souffrance, elle n'en était pas apte ; pas plus longtemps. Elle voulait le faire sourire, quitte à le poignarder par la suite : n'avait-il pas le droit à une pause ? Un peu de repos dans son calvaire ?
Elle posa une main sur sa joue, l'amour battant les tambours dans sa poitrine. L'amour et quelque chose entre la crainte et la tristesse.
– Je sais que c'est dur, pour toi. Enfin… Pas exactement, c'est vrai. Mais combien de fois avions-nous vécu cette situation ? Les rôles étaient inversés, mais combien de fois sommes-nous passés par là ? Tu te rappelles, sur le Satellite 5 ? Je pensais que tu allais mourir. Mais tu t'es régénéré, ton neuvième toi a disparu pour faire place au dixième. J'ai eu mal. Et malgré le choc, je ne t'ai pas abandonné. Tu étais quand même mon Docteur. Puis après, hein ? Tu es devenu…
– J'ai dit : stop.
Rose est morte.
– Laisse-moi finir, trancha-t-elle. Tu es devenu humain : mi Docteur, mi Donna. Là encore, je ne t'ai pas repoussé. J'ai mis du temps à t'accepter, je le reconnais, mais je l'ai fait. Rien ne changeait, au final : le nombre de visages que t'empruntais, le nombre de cœur qui battait dans ta poitrine. Je n'ai jamais cessé de t'aimer, Docteur. Et tu le sais pertinemment. Alors regarde-moi dans les yeux et oses me dire que je ne suis pas Rose.
John était faible. Il voulait se protéger de cette sorcière qui l'enveloppait dans un songe maléfique, se défaire de ses charmes : mais l'espoir rongeait sa raison. Et si ? Et si. Toujours ce « si », ces conjonctures maudites qui modifieraient la face du monde. Et si cette femme, cette inconnue, était la sienne ?
Il ne se dégageait pas de sa douce étreinte, comme hypnotisé. Peut-être l'était-il, au final, mais cette chaleur était si bonne qu'il l'accueillit volontiers.
– Pourquoi n'avoir rien dit ? Pourquoi partir comme une voleuse, pourquoi ne pas m'avoir prévenu ? s'enquit-il, hésitant.
« Parce que je ne le pouvais pas. Je devais te protéger. »
« Parce que je ne voulais pas te faire de mal. »
Les deux explications que n'importe qui donnerait, un individu qui ignorerait tout d'eux, de l'amour qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Rose n'était pas partie pour ces raisons-là. C'était plus subtil, bien plus complexe. Et lorsque John avait compris son choix, ce choix qu'il avait mépris du plus profond de son être, il était tombé une énième fois amoureux d'elle. Il y avait toujours un motif, pour l'aimer un peu plus ; souffrir un peu plus, y penser un peu plus. Hana pouvait mentir, lui faire entendre ce que son cœur en proie voulait. Mais seul Rose et lui connaissait la bonne réponse ; l'impossible réponse. Que croyait-elle ? Le berner aussi facilement ? Il était trop vieux, trop las pour ce jeu-là.
Pourtant, les mots qui fleurirent les lèvres de la défiée frappa la glace qui régnait en lui.
– Tu es devenu heureux. Je n'aurais pas cru une telle chose possible aux vus des cauchemars que tu faisais, les premières années ; les mêmes que tu faisais dans le TARDIS. Tu étais froid, parfois. Tu te défilais. Et le mariage a tout changé. Notre amour t'a transformé, a gommé tes peurs. C'était beau. Voir le bonheur briller dans tes yeux… C'était magique. Puis quand je t'ai parlé du bébé, il y a eu autre chose. Ton visage tout entier s'est détendu et cette sérénité… C'était magnifique ! Mon Docteur humain avait enfin délaissé sa culpabilité de Seigneur pour une vie tout à fait normale. Normale et si belle. … Si t'avais su la vérité, rien de tout ça n'aurait eu lieu. Tes cauchemars seraient revenus te hanter, la trêve aurait pris fin. Je ne pouvais pas te faire une chose pareille, t'infliger cette souffrance que tu as eu tant de mal à fuir. J'ignorais que j'allais mourir. Lorsque je l'ai compris, bien trop tard, j'ai voulu t'avertir. Mais tu dormais si paisiblement et… ce sourire sur ton visage, exempté de toute colère, de toute tristesse… Tu allais souffrir et mourir près de toi, loin de toi, n'aurait rien changé. Si je suis partie, c'est parce que je ne pouvais me contraindre à voir s'éteindre la lumière. C'était au-dessus de mes forces. Voir s'effondrer le rêve dans tes yeux, voir tes démons te détruire en quelques seconde m'aurait achevé plus vite que le Méchant Loup ne l'aurait fait. … Un adieu sur un répondeur, agir comme une lâche… je n'ai pu me résoudre à faire les choses autrement. Et je m'en excuse… Je regrette sincèrement.
Il était fatigué. Epuisé. Son âme n'avait la force de se battre, de résister à cette étincelle alléchante. Il y avait ce manque, ce manque continu qui l'accrochait à n'importe quel sourire. Condamné, il ne pouvait résister ; il se fichait bien des conséquences, du quelconque piège derrière le mensonge : s'il n'y a rien en jeu, il n'y a rien à perdre.
Pour la première fois depuis ces dernières minutes, il osa croiser son regard. C'était impossible. Elle était très forte. Pour la connaître si bien, pour le connaître autant… Elle ne pouvait pas… Ou bien si, elle pouvait être. Pourquoi pas ?
– Rose ?
Et ce parfum, cette odeur. Un effluve légèrement sucré, si semblable à celui de sa compagne… Comment tenir bon, être un homme censé face à la tentation si grande ?
Elle sourit, son cœur rata un battement. Tous ses gestes s'accordaient à elle, c'était à rendre fou.
– Mon tendre amour, murmura-t-elle.
Un feu réchauffait son âme, un feu qu'il ne pensait plus ressentir. Tremblant, il posa un doigt sur son front, le fit glisser sur sa joue jusqu'à sa bouche. Il y avait de l'amour dans ses yeux clairs, une certaine désinvolture. Sa main se perdit sur ses traits, son souffle se coupa.
Mais son chagrin ne se dissipa pas pour autant. Elle prit sa main et l'embrassa tendrement ; mais il n'oubliait pas. Un an de souffrance, prisonnier de tourments intenses, ne peut s'effacer en un claquement de doigts. Il avait pleuré son absence bien trop de fois, dormi sur sa tombe bien trop souvent pour qu'un espoir, aussi grand soit-il, puisse chasser le cauchemar.
Son cœur battait la chamade. Timidement, il noua ses doigts aux siens, avide de son toucher. Le monde ne tournait plus, il n'y avait qu'elle et ces milliers de questions.
– Très bien ! Maintenant que les présentations sont officiellement faites -Rose, Docteur, Docteur, Rose-, les bisous-bisous et vos trucs personnels attendront. Je ne voudrais pas vous alarmer mais à cause d'un idiot que je ne citerai pas, notre situation s'est très légèrement empirée !
Ils sursautèrent en chœur.
– Non, je vais être franc : elle est devenue catastrophique. J'ai besoin de nos trois cerveaux pour trouver la solution miracle et tout remettre en ordre.
Le Seigneur du Temps, qui, depuis un certain temps, tournait impatiemment autour d'eux, interrompit le rêve. Enfermés dans une bulle, ils l'avaient presque oublié.
– Allez, au travail ! Des idées ? Non, personne ?
La brune se retourna vers lui et se releva. Sa tête la brûlait toujours, son corps la lâchait dans une agonie quasi insupportable. Mais elle devait tenir, quelques minutes tout au plus. Ensembles, ils devaient remettre les choses à leur place ; il comptait sur elle.
– Si je puis me permettre ?
Une voix féminine s'immisça dans la caverne ; une voix qu'ils ne connaissaient que trop bien, à force de l'entendre. La Londonienne et le fou se figèrent sur place.
– Pourquoi ne pas vous rendre ? Que comptez-vous faire, dans cette grotte, lever une armée de cailloux ?
Le Gallifreyien fut plus rapide que Rose et se plaça face à la Gorusienne.
– Denrah ! Que nous vaut votre… présence ?
La sorcière était entourée de soldats armés jusqu'aux dents. Grands, forts, menaçants, les Docteurs et l'humaine ne pouvaient rien contre eux.
– Nous vous avons suivi, tout simplement. Quelle magnifique idée vous aviez eu ! Un cuisant échec, à ce que je vois. Quel… Dommage.
Elle prit un air faussement désolé.
– Dis-moi que tu as un plan, murmura Rose à l'oreille du plus âgé.
– Malheureusement… J'ai bien peur de devoir accepter la proposition qu'elle nous énonce.
Elle grimaça, son mari saisit sa main.
– Eh bien, petite sœur, tu ne nous présentes pas ?
La Veilleuse s'approcha de John et passa une main dans ses cheveux. Ce dernier se raidit, à ce contact dont elle n'avait été conviée.
– Mi Seigneur du Temps, mi humain. Quelle joie de vous rencontrer, Hybride.
– Laissez-le tranquille, cingla Rose.
L'éclat de rire de la Gorusienne pétrifia les trois voyageurs.
–Tout était prévu, incrimina-t-elle. Et vous Docteur, vous le saviez. Depuis qu'il a détruit le Creuset des Daleks, vous l'aviez compris. Mais vous aviez toujours fait semblant. Vous racontez des histoires et tout le monde écoute vos mensonges, la bouche grande ouverte. Ce n'était pas par amour, Docteur. Dites-lui. Si vous l'avez laissé sur cette plage, avec un demi clone de vous, ce n'était pas par amour. Ni même par compassion.
– Taisez-vous.
Comment le sait-elle ?
– Ce n'était pas de la pitié, il n'était pas un cadeau non plus. Vous l'aimiez. Et vous auriez succombé à vos sentiments. De tout votre être, peu importe les différences. Vous l'auriez aimée, dans les étoiles, dans le temps, votre innocente humaine. Vous aviez eu le choix, le sait-elle ? Mais vous aviez vu ce qui résulterait de cette union. Et vous vous êtes enfui. L'Hybride ou le Destructeur : le choix était évident. L'un était incertain, l'autre promettait désolation. La prophétie était un mythe, moins effrayant que l'être de colère qui naîtrait des hanches de votre amie.
– J'ignore de quoi vous parlez, nia-t-il.
Une aura sombre planait autour de lui, tandis que les deux autres le fixaient étrangement. A la fin, que voulait-elle dire ?
– La pauvre. Elle va mourir et vous n'avez rien fait pour lui éviter cette finalité. Et vous lui mentez encore ? Très bien, je respecte votre choix : je serai aussi silencieuse qu'une tombe -sans jeu-de-mot. Emmenez-les, ordonna-t-elle.
– Je ne sais qui vous êtes, interrompit John, mais…
Il ne put finir qu'il s'effondra au sol. Rose cria et se pencha sur lui.
– Que lui aviez-vous fait ?!
La peur déchirait ses traits.
– Ah oui, j'ai oublié de vous prévenir : nous avions diffusé un gaz dans l'air, pendant que nous parlions. Il endort les organismes humains.
La tête lui tournait, l'environnement devenait flou. Et ce vertige n'était dû au Méchant Loup, ni au transfert de conscience. C'était autre chose.
– Bonne nuit, chère Rose !
Le Docteur se précipita vers elle avant qu'elle ne tombe à son tour.
– Rose, restez avec moi.
– Docteur…
– Rose !
Les images devenaient noires, les sons se firent sourds. Les paupières lourdes, elle ne put résister à ce sommeil qui l'assaillait férocement. Et lentement, l'inconscience l'enveloppa dans un sombre brouillard.
oOo
– Eteins ton tournevis, c'est horrible. Ou pointe-le ailleurs que sur moi. Par pitié.
La brune ouvrit les yeux, ses tympans crièrent victoire lorsque le timbre du sonique cessa. Peu à peu, la vision lui revint ; la douleur aussi.
La jeune femme se redressa si brusquement que le Gallifreyien ne put anticiper son geste ; les deux fronts s'entrechoquèrent, arrachant un cri similaire aux deux prisonniers.
– Aïe ?!
Rose massa son crâne, l'homme aux deux cœurs l'imita.
Dans une cellule. Ils étaient dans une cellule, semblable à celle qui retenait le Docteur, précédemment. Les murs étaient froids, l'espace était vide -si l'on ne comptait le lit et la chaise-. L'adrénaline grimpa aux vus de l'impasse dans laquelle ils se trouvaient. Puis chuta rapidement : l'atmosphère s'emplit d'une tension palpable tandis que les yeux du presque immortel lançaient des éclairs.
– Pourquoi lui avoir dit qui vous êtes ?
Ses mots étaient lourds de reproches.
– De quoi parlait Denrah ? répliqua-t-elle.
Il n'en démordit pas.
– Rose, vous allez mourir ! Nous avions convenu que…
– Je n'y arrivais plus. C'est tout. Où est-il, d'ailleurs ?
Il n'y avait qu'eux deux, dans cette chambre exiguë. Sa gorge s'assécha, cette absence l'inquiéta.
– Ils l'ont gardé avec eux.
– Pourquoi ?
Il haussa les épaules et s'attaqua à la porte. La combinaison était trop complexe pour son tournevis, c'était inutile. Mais il s'acharna sur le verrou tout de même, ignorant son ex-partenaire.
– Pourquoi ?!
– Pourquoi quoi ?
Il évitait ses interrogations mais ne la dupa pas.
– Vous en savez plus que vous ne le dites.
Son vouvoiement le foudroya sur place.
Bien sûr qu'il en savait plus, il ne voyait le futur mais en percevait des bribes hypothétiques : la prophétie tournait autour de Rose -de ce Lui qui n'était plus lui, surtout- et promettait au couple un avenir bref. A ce moment-là, à Darlig Ulv Stranden, elle était incertaine, toujours modifiable. Sûrement qu'il l'aurait gardé près de lui, si l'enfermer dans ce maudit monde parallèle la condamnait. Il l'avait crue en sécurité, loin de lui. A tort.
– Pourquoi ne pas m'avoir informé de votre grossesse ?
– Pourquoi l'aurais-je fait ? Il n'y a plus de bébé. Que savez-vous ?
Il n'y a plus de bébé : le Gallifreyien se focalisa sur la porte, pour ne montrer l'impact qu'avaient ces mots. Ils devaient quitter cet endroit, intervenir avant que le pire ne se produise : rien d'autre ne comptait, pour le moment.
– Il est le protagoniste d'une prophétie. D'une prophétie oubliée, qui existe depuis la nuit des temps : l'Hybride se tiendra sur les ruines de Gallifrey, démêlera la toile du temps et détruira des milliards de cœurs pour guérir le sien.
– Démêler la toile du temps ?
– J'ignore ce que cette phrase signifie.
Le cerveau de la presque humaine tournait à mille à l'heure. Sa blessure interne brouillait ses pensées mais elle se concentrait sur ce qu'il se disait ; il devait y avoir un moyen, un moyen tellement logique que même le Docteur n'avait pu y songer.
– Alors pourquoi l'avoir ramené ici ? Il est une menace pour votre peuple, non ?
Je me suis trompé : aveuglé par la menace du Méchant Loup, j'en ai oublié la prophétie. Finalement, j'ai contribué à sa réalisation.
– Les choses ne se sont pas passées comme prévue, grinça-t-il.
– Et… Quel est ce son, comme… Une cloche, que l'on entend depuis tout à l'heure ?
Elle résonnait de la Citadelle jusqu'aux confins les plus reculés de Gallifrey ; quiconque ne pouvait l'ignorer. Ni sous-estimer l'avertissement dont elle était synonyme.
– Elle vient de la Matrice, elle… Sonne un présage funeste.
– Mon Docteur ?
– Votre Docteur. Vous devez l'arrêter, avant qu'il ne soit trop tard. Mais… Je n'arrive pas à… Ouvrir cette satanée porte ?!
Elle résistait à ses coups, ne bronchait pas. Il s'énerva et la frappa.
Si le métacrise se laissait emporter par la rage et les mensonges des Gorusiens, l'avenir promettait l'enfer sur Gallifrey. Plus personne ne pourrait le calmer.
Il s'assit sur le lit et prit la main de la jeune femme. Tout allait trop loin, même pour lui. Il ne savait que faire. Le Docteur, l'être le plus intelligent de l'univers, était à bout de solution. La situation semblait perdue.
– As-tu été heureuse ? Dans ta vie ?
Elle sourit.
– Oui. Plus que tout.
– Raconte-moi.
Il savait tout ; enfin, se doutait de tout. Mais ses mots lui rapporteraient l'espoir qu'il n'avait plus. Une histoire pour croire en quelque chose de meilleur, le soutenir dans cette heure interminable. Une bouée pour l'empêcher de boire la tasse, un poids pour le noyer ; lui montrer à côté de quoi il était passé.
– Dans une autre vie, je t'inviterai à boire un thé et nous parlerons des jours, si tu le souhaites. En attendant… Nous ne pouvons discuter comme si le monde ne s'effondrait pas.
Ses phrases lui faisaient un mal de chien : les penser, les construire, les prononcer… La sueur perlait sur son front, le décor n'avait plus aucun sens. Malgré tout, elle se leva et se dirigea vers la porte.
Le temps leur glissait des mains, emportant les derniers grains de sable dans sa chute. Il ne lui restait plus les deux-trois jours que le transfert de conscience lui avait accordé : avoir été l'hôte du vortex temporel une fois de plus, avait été une fois de trop. Des résidus n'étaient partis, s'ajoutant à ceux qui déjà, la tuaient : quelques minutes, quelques heures tout au plus, voilà combien de tours l'horloge lui accordait, pour écrire la fin de son chapitre.
– Peut-être que…
Pourquoi lutter ? La force qu'elle essayait de retenir pourrait les aider. Dans le passé, les voyageurs temporels s'en étaient sortis grâce à elle. Il n'y en avait assez pour qu'elle puisse voir le passé, le futur dans son intégralité, ni pour qu'elle redevienne le Grand Méchant Loup, mais bien suffisamment pour contrôler l'espace autour d'elle.
Elle fermait les yeux. Une lumière dorée s'échappa de ses doigts, prit possession de son corps tout entier. Le Docteur fronça les sourcils, lui ordonna de s'arrêter ; il parlait à un mur.
L'essence des choses se modelait dans sa tête, les atomes formaient des milliards de milliards d'étincelles scintillantes, vibrant sous l'énergie qu'ils produisaient ensemble. La musique de la physique pure était si simple, si compréhensible lorsqu'elle la percevait de cet œil-là. Et la porte n'était qu'un obstacle de vide, rien que sa puissance ne saurait briser.
– Rose, tu l'as fait, arrête-toi maintenant ?!
Pourquoi abandonner un tel pouvoir ? Tout devenait si beau, si minuscule.
– Laisse-le partir.
Elle se tourna vers lui, les larmes aux yeux. Et si elle lui obéissait, c'était à contrecœur : une chaleur l'enflamma quelques secondes avant de disparaître. Elle s'appuya contre le mur, laissant fuir un gémissement de douleur.
Son compagnon se précipita sur elle avant qu'elle ne s'effondre au sol.
– Docteur… Retrouve-le, avant… Avant…
Sa tête tomba sur le côté, couvrant son visage de cheveux châtain clair. Son cœur battait beaucoup trop vite, sa respiration n'était qu'un soupir rauque. Et ses yeux clos envisageaient le pire.
Sans plus attendre, le Seigneur du Temps glissa un bras sous ses aisselles, un autre sous ses genoux et la porta à lui.
Il y avait des soldats, à l'extérieur, il rencontra du monde. D'abord, ils le menacèrent d'armes ridicules, essayèrent de le stopper. Mais son regard noir les dissuadait aussitôt. Couards, ils le laissèrent passer, pétrifiés à l'idée de subir une sentence pire que la mort.
– L'Hybride, où est-il ?
Sa voix était déformée, sous la démangeaison de la frénésie. Tremblants, ils indiquèrent le chemin d'une salle de conseil et s'enfuirent, comme des enfants face au grand méchant loup.
Il ne frappait à la porte, en oubliait les formalités, sa sagesse légendaire. Il posa la jeune fille sur la table, verrouilla l'entrée à l'aide de son tournevis, assomma le premier qui tenta l'impossible contre lui et pointa le pistolet vers Denrah.
Cette dernière enleva l'aiguille plantée dans le bras de sa Dixième incarnation et se tourna vers lui, étonnée.
– Quelle agréable… Surprise. Je ne m'attendais pas à vous revoir aussi vite.
Le téméraire fronça des sourcils tandis que John Smith se relevait.
– Que lui avez-vous administré ?
– Oh, vous le verrez bien assez tôt.
L'Hybride examinait chaque personne présente devant lui ; à droite, à gauche, puis, droit devant lui, sa pupille encrée dans celle du Docteur.
Son regard avait quelque chose de sauvage, d'animal, de presque carnassier ; un regard à faire froid dans le dos. Un râle sombre s'échappait de sa gorge, mélange de rage et de haine. Bien qu'il ne le fût pas tout à fait, il n'avait plus rien d'un Seigneur, plus rien d'un humain. Il semblait prêt à bondir l'occasion venue, telle une bête des bas-fonds.
Un combat silencieux s'engageait entre les deux hommes. Et la cloche du cloître retentit de plus belle.
« Vous le verrez bien assez tôt. »
Le maître du TARDIS déglutit, observant le brouillard prendre possession du brun. Il n'attendit pas un quelconque effet : à grande enjambé, ignorant les furies qui dansaient autour de lui, il parvint à ses côtés. Et chuchota dans le creux de son oreille.
– Penses à Rose. Pense à elle. Il n'y a rien de plus important qu'elle. Oublie-moi, oublie-les, concentre-toi sur son visage, sur vos souvenirs, sur votre amour.
Il n'admettait pas avoir failli sur le dernier mot et continua :
– Ne les laisse pas te manipuler, pas d'une façon aussi lamentable. Tu es le Docteur et tu l'aimes, bats-toi pour elle. Tu as réussi ce que moi, j'ai eu la lâcheté de repousser, tu l'as conquise, tu lui as donné tout ce dont elle méritait. Ne détruis pas tout ça.
Il ne savait ce qu'il y avait dans la seringue : un annihilateur de sentiments, un produit pour modifier sa perception, une drogue… Peu importe ; ce n'était certainement pas un antidouleur.
Et il ne devait permettre à l'être meurtri de devenir démon. Sans quoi…
Le métacrise ne prévint pas et coinça sa main sous son cou plissé. L'air devint rare.
– Tu m'as menti, foudroya-t-il. Elle m'a menti, la fille avec toi. Je ne sais d'où tu la sors mais j'ai presque failli y croire.
Il était à la limite de lui cracher à la figure, lui qui avait tué sa Rose pour cette misérable planète. Un Docteur ? Une chose pareille, un Docteur ? Sa treizième régénération ne lui réussissait absolument pas ; où se trouvait ses principes, ses valeurs d'antan ?
– Un chien du Haut Conseil… Tu me fais pitié. Pourquoi ne l'as-tu pas protégée ?! Pourquoi l'as-tu condamné ?
John sombrait dans la mégalomanie, laissant l'obscurité l'étouffer de ses bras manipulateurs. Il ne chassait pas le venin qui défigurait la réalité, se moquait du Docteur, se moquait d'Hana, se moquait de tout : sa femme lui avait été arraché, son enfant aussi, quelqu'un devait être puni. L'univers devait être puni.
Il desserra quelque peu ses doigts, pour lui permettre de répondre.
– Notre rencontre avec Rose, en 2005, le Méchant Loup, notre séparation, ta création, ton mariage avec elle, sa mort, ta tristesse, ta vengeance… La prophétie conte cette histoire depuis la nuit des temps et tu le sais ; au fond, tu l'as toujours su. Tu connais la fin. Mais tu peux toujours stopper cette mascarade, empêcher un tel dénouement. Gallifrey n'est pas encore condamnée.
Un rire satanique s'éleva du plus jeune, figeant les cœurs des spectateurs. D'abord en murmure nerveux, il partit dans des tons incontrôlables. Pour faire place à un silence de mort.
– Il ne me reste plus rien… Et tu me demandes, de ton air condescendant, d'épargner Gallifrey ? Elle m'a tout pris et je dois la prendre en pitié ? C'est une blague, j'espère ?
Il l'étrangla de toutes ses forces, saoulé par une colère sans nom. L'ouragan rendait sa vulnérabilité plus terrifiante encore : il était ivre de sa folie, de son désespoir, de cette absence récurrente. Et les lendemains si semblables, ces espoirs déchirants, ces larmes pathétiques… Il n'en pouvait plus d'être un minable, de vivre d'une ombre, de son fantôme.
– Ils se servent de toi ?! Hana est aussi Rose que tu es moi et ils l'ont condamné. C'était ton rôle, le tien et seulement le tien, d'être là pour elle, de couvrir ses arrières. J'avais confiance en toi et qu'as-tu fais, à part agir égoïstement ? Tu crois que je n'aurais pas préféré la garder dans le TARDIS ? Si j'avais su que tu n'étais qu'un dégonflé, ni Docteur, ni Donna, jamais rien de tout ça n'aurait eu lieu.
Un éclair traversa le plus humain.
– Tu te trompes d'adversaire. Si tu veux te retourner contre les vrais coupables, va vers Denrah et le parti Gorus, vers le Haut Conseil. Epargne les autres, n'agis pas d'une manière aussi délibéré. Regarde-moi ! Puis regarde-la : crois-tu qu'elle mente ? Crois-tu qu'elle meure pour tes beaux yeux ? Ce n'est pas…
Un hurlement l'interrompit.
Puis un second.
Ils se tournèrent vers sa source, comme un seul homme.
– Rose ?!
Son corps, agité de convulsion, tomba au sol. Le Gallifreyien s'échappa de son double dont la vigilance s'était de moitié divisée sous la surprise et accourut vers elle.
– Tout va bien, je suis là, murmura-t-il.
Il embrassa son front poisseux, l'anxiété à son paroxysme. Pourquoi devait-elle souffrir autant, elle qui méritait tellement plus… mieux ? Comme pour appuyer sur sa culpabilité, son amie cria une énième fois.
Il fermait les yeux, au son de cet appel déchirant : une torture. Une véritable torture. Puis les rouvrit. Et fronça les sourcils : quelque chose n'allait pas. Il balaya les traits tendus de ce visage angélique, averti. S'ils se défiguraient sous les affres de la douleur et que cet vision nouait son estomac, un autre constat le mit encore plus mal à l'aise. Un soleil ravalait les ténèbres de ses cheveux noir corbeau. Et…
Il se gifla intérieurement : la tristesse lui jouait des tours. Ce n'était pas possible autrement.
D'une tendresse dont il n'avait l'habitude, il essuya la sueur qui collait sa peau. Et ses doutes muèrent alors en certitude ; elle changeait. Hana changeait inéluctable. D'abord ses cheveux. Puis, ses yeux. Son nez, ses joues, son visage tout entier ; sous ses mains déconcertées, de nouvelles courbes se dessinaient.
Sa gorge devint un désert aride quand, sous ses yeux interdits, une lumière éclatante embrasa la jeune femme.
Et lorsqu'elle disparut…
Rose.
Rose, qui se tordait sous une fièvre virulente. L'éclat de sa voix, si familière, résonnait dans la pièce, résonnait au plus profond de lui. Voir Hana souffrir, le blessait fortement ; voir Rose souffrir, l'assassinait froidement.
Puis, le silence ; le repos ?
Elle ouvrit les yeux, son iris noisette croisa le bleu d'un Seigneur du Temps pantois. Puis, son reflet, non loin de là ; tout de suite, elle comprit.
– Hey, articula-t-elle.
Il la regardait, sans comprendre. Et ses cœurs s'affolèrent dans une cadence qui le dépassait largement. C'était plus fort que lui, la voir si blonde, l'avoir dans ses bras comme si un millénaire ne les avait séparés… Il détailla cette nouvelle apparition, un couteau transperça ses os : elle vieillissait bien, merveilleusement bien. En fait, elle ne changeait pas d'un iota. Et ce constat le troublait plus qu'il ne l'aurait voulu.
– Hey, trembla-t-il, un sourire se perdant sur ses traits.
L'ultime faveur du Méchant Loup ; faut croire que la cruauté de la bête n'était qu'un mythe, rien de plus.
– Je t'ai manqué ? demanda-t-elle, non sans lui faire un clin d'œil.
Un peu, au début. Puis avec Amy, il s'était fait une raison. Il avait repris la route, laissant la nuit vertigineuse pour une obscurité plus rassurante et n'avait pensé à elle que dans ses cauchemars les plus perfides. En fait, il n'avait respecté sa promesse, faisant d'elle une étrangère pour ses successeurs.
Pourtant, à la voir ainsi, dans la peau de celle qu'il avait tant chérie, un vide qu'il ne remarquait plus grâce au temps se creusait dans sa poitrine. Et se dire qu'elle mourrait... il tût la douleur qu'il pointait dans sa voix.
– Plus que je ne l'aurais cru, répondit-il sombrement.
La jeune blonde posa une main sur son front et grimaça. Où était-elle, elle l'ignorait. Son dernier souvenir était… Une prison, avec le Docteur. Ils devaient arrêter son double. Puis, tout était flou. Puis, tout était noir.
Puis son regard tomba sur John Smith.
Et son âme se brisa.
Le Douzième visage comprit aussitôt : il était en trop, maintenant. Il avait été fou de vouloir un cœur que le diable avait embrassé. Et si l'illusion l'avait longtemps bercé, jamais elle n'avait été sienne. Il recula, laissant sa place. Et se plaça face aux Gorusiens qui profitaient de l'occasion pour reprendre en main la situation.
– Pas un geste, menaçait-il. Vous savez que je n'hésiterai pas à vous tuer. Laissez-les leurs adieux, puisque vous leur avez pris leurs vies.
Ils se regardaient, l'un, complètement perdu, l'autre, amoureusement. Puis, le vide se brisa entre eux : l'homme la prit dans ses bras, n'osant croire au miracle qui se déroulait devant lui.
– Docteur, je suis dé…
– Chut, la coupa ce dernier, en posant un doigt sur ses lèvres.
Son unique cœur battait la chamade, il n'osait y croire. Sa compagne était de retour. Près de lui, devant lui, avec lui. Contre lui.
– Tu n'écoutes jamais rien, articula-t-elle, dans de tragiques syllabes. Je veux… que tu cesses tout cela. Les milliards d'innocents que tu t'apprêtes à condamner… Ils n'y sont pour rien. Les vrais responsables se servent de ton chagrin pour…
Elle respira.
– J'ai aimé un Docteur, un héros qui sauve la vie d'autrui à chacune de ses aventures. Pas un meurtrier qui assassine des enfants pour venger la mort de l'humaine qu'il aime.
Elle était loin du compte. Loin de se douter ce qu'il pouvait traverser. Etait-ce de sa faute ? Pour elle, il ferait n'importe quoi, quitte à éteindre toutes les étoiles de tous les univers.
Une larme perça sa carapace faites de papier mâché. Il était si faible, si… Humain.
– Tu ne comprends pas, Rose. Qu'est-ce que je vais faire ? Après toi ? Ma vie… Elle est stérile. Tout ce que je fais, tout ce que j'entreprends… Ton image me revient en permanence et ne me lâche jamais. J'ai besoin de toi. Je n'y arrive pas… J'ai besoin de ton amour, de ton sourire, de ta peau, de ton parfum, de…
Il l'embrassa, fébrile. La tendresse de ses lèvres sur les siennes, la puissance de l'amour s'entrechoquant à la violence de sa peine, toutes ces sensations perdues, retrouvées, furent un véritable électrochoc. Mais la chaleur qui consumait son cœur devenait glace.
Il avait peur. Et il la perdait.
La vie, qui s'échappait de sa bouche entrouverte, tuait le peu de temps qu'ils leur restaient. Il voulait la retenir, il devait la retenir. Mais rien ne lui vint en tête : pourquoi le génie se terrait dans sa bouteille lorsque sa présence était plus que sollicité ? A quoi ça servait, d'être intelligent, si un crétin ne faisait mieux que lui dans ce genre de situation ? Sa femme s'éteignait à chaque seconde et lui, pauvre idiot, il priait pour l'obtention un miracle. Comme si l'histoire était réversible.
– Tu en as tant fait pour moi, fit-elle.
Une dernière fois, elle caressa sa joue. Une dernière fois, il suppliait une force quelconque de lui venir en aide.
– Et moi… Tellement peu. Cette… Douleur. Dans tes yeux. J'aimerais la remplacer par tout mon amour, que tout redevienne… comme avant. Pardonne-moi. Faut croire…
– Tu te souviens de Montréal ? l'interrompit-il.
Ses sourcils s'arquèrent. Puis elle toussa.
– Quand t'as dit que tu ne pourras jamais te lasser de me… ?
– Non, rigola-t-il.
Elle toussa une deuxième fois.
Du sang coulait sur sa lèvre inférieur, qu'il essuya. Il reprit son sérieux
– Non. Après.
– Tu m'as grondée.
– Pourquoi ?
– Je ne comprenais pas pourquoi tu m'aimais. Je ne comprenais pas comment une humaine aussi banale que moi a pu faire flancher un grand Seigneur du Temps.
– Qu'est-ce que je t'ai dit ?
– Que j'étais spéciale. Mais…
– Tout à fait. Mes sentiments sont légitimes car tu es extraordinaire, exceptionnelle, irremplaçable, parce que tu m'as aimé, parce que tu m'as sauvé la vie, en te moquant bien des conséquences. Tu es la mère du Méchant Loup. Tu n'es plus la simple Rose du Powell Estate, mais une créature unique. Si tu le voulais, si tu te concentrais, tu pourrais vivre. Il… Peut t'aider.
Rose fronça les sourcils.
Que disait-il ? Mais les mots étaient plus forts que lui ; l'idée, beaucoup trop tentante. Pauvre crétin.
– Détruit la conscience d'Amana.
Un froid givra le cœur de la jeune femme. Quoi ?
– Et tout rentrera dans l'ordre.
Son Docteur. Ou cette Gallifreyienne.
Tuer l'un pour sauver l'autre.
Son souffle se coupa dramatiquement, elle se mordit sans prêter attention à la vive douleur de sa joue.
– Je ne sers à rien sans toi. Je n'arrive pas à combattre cette trop grande amertume, elle est pire que tout le reste. Toi et moi… Toi sans moi, ma vie ne rime plus à rien. Tu m'as guéri de ma culpabilité, tu m'as fait goûter à un bonheur tellement fort que… Rentre à la maison… Je n'ai que tes sentiments. Je n'ai que toi. Rose. Rose…
Qui serait-elle pour choisir sa vie à l'instar d'une autre ?
Son cœur n'était plus sien, elle louait ce corps et condamnait sa propriétaire. En plus de ça, elle devait la tuer ?
Abandonner son mari était impossible. Ils s'étaient promis un conte de fée, ils devaient le vivre. Mais voir par d'autres yeux, parler d'une autre voix, toucher par d'autres mains, sentir ces images, cette culpabilité la suivre à chaque pas… Elle ne pouvait le faire.
Un gouffre creusait sa poitrine. Il prit ses mains et les plaqua contre sa bouche, frôlant, dévorant cette peau qu'il aimait tant. Ses yeux lançaient des supplications qui blessèrent la Londonienne du plus profond de son être.
– Pardonne-moi, je ne peux pas… Tu ne comprends pas…
– Je t'aiderai, je serai là. Tous les deux, notre maison, nos enfants, nos rêves. Notre bonheur. Je te soignerai de ta culpabilité, tout rentrera dans l'ordre. Je sais ce que je te demande mais… Ne me dis pas que ce sacrifice n'en vaut pas la peine.
– Ce n'est pas une question de prix ! Ma vie n'est pas plus importante que la sienne.
– Vous allez mourir quoi qu'il arrive ! Je t'aime Rose. Je t'aime si fort... Et je te supplierai, les genoux en sang, s'il le faut. Rien ne me fera plus mal que d'être sans toi.
Elle noya ses yeux dans son regard désespéré. Tout s'y effondrait. Le jour, la nuit, la vie, le chaos. Son océan se déchaînait, les vagues se mourraient contre les falaises.
Il pleurait, n'avait plus rien du Docteur. Il était un homme, un homme qui criait toute sa détresse. Un homme qui sombrait, manipulé par une douleur pure. Et ce naufrage fit vaciller tout ce qu'elle était.
Tuer Amana. Elles allaient mourir, de toute façon. Alors qui la blâmerait, si l'une d'entre elle survivait et que ce n'était pas l'autre ? Dans un coin de sa tête, une voix protesta, une conscience se débattait.
– Je… Je ne peux pas… S'il te plaît…
Pourquoi pas ?
Non.
Ça ne changera rien ?
Non !
Ce n'était pas digne d'elle.
Elle se gratta la tête : qu'est-ce que sa dignité lui importait, aujourd'hui, à cet instant précis ? Puis se gifla intérieurement.
Le Docteur ne lui demanderait pas chose pareille. A moins d'être devenu fou.
Mais le fou qui avait perdu sa femme : n'était-ce pas ce qu'il était ?
– Mon Amour… par pitié, répétait-il.
Son sentiment pour elle le dépassait, à présent. Il était trop violent, trop barbare pour n'être qu'un amour, si normal, si transparent. Sa passion l'enflammait, le couvrait d'un linceul d'aversion. Au diable les victimes, les conséquences. Pour eux, elle devait se salir. Mieux valait noircir son âme pour l'avoir plus longtemps que la garder pure et ne plus l'avoir du tout.
– Hendrik… « Cours » m'as-tu dit. Courir pour aimer... Je ferai le tour de monde en courant pour t'aimer toujours plus. J'ai… Je plongerais mon âme en enfer, si tu me le demandais. Je resterais dans l'ombre sur ta demande, je me familiariserai avec la mort, avec les crimes, avec les autres. Je mourrais, pour toi. Je ferai des folies que tu ne peux imaginer. Tuer, s'il le faut. Mais… C'est trop tard. C'est fini et, par pitié, prends-en conscience. Regarde-moi ! Je ne suis plus rien. Une ombre vivant au dépend d'une vraie personne. Lors de notre premier voyage, face à la disparition de la Terre… Tu m'as dit que certaines choses ne peuvent être sauvé, que tout a une fin. Voici la mienne. Laisse-moi partir. Pas que je ne veux plus de toi, certainement pas. Mais je n'ai plus la force de me battre et je ne peux pas… Je…
Elle se tordit, subissant son agonie d'une bravoure sans limite. Une plainte franchit la barrière de ses dents serrées, un liquide vermeil coulait de ses oreilles.
– J'ai mal, pleurait-elle.
Ses mots n'étaient plus que lamentation. Les secondes mourraient sur leurs corps tendus, s'échouaient comme des poussières d'étoiles. Les larmes brillaient, l'amour brûlait.
– Je suis là, murmura-t-il. Tout va bien, je suis là. Chut…
Il la prit contre lui, la câlina tendrement. Ses gestes étaient faux, tout comme ses mots lentement chuchotés. Mais pour elle, mentir n'était pas un problème : il lui devait bien ça, la rassurer du mieux qu'il le pouvait.
– Je ne te laisserai pas.
Elle respirait et chaque expiration sur sa peau soulevait de délicieux frissons. Cette tendresse l'écœurait, cette douceur l'étouffait. Mais il la serrait fort, torturé par une fin qu'il redoutait plus que tout.
– Je ne te laisserai plus, plus jamais… répétait-il.
– Il y a quoi ?
– Où ?
– Après la mort ?
Elle le tenait toujours plus fermement, plantant ses ongles dans la chair de son dos.
Je n'en sais rien. Le néant ?
– Un bel endroit.
– Et tu penses que mon père m'y attend ? Avec notre fille ?
– Notre fille ?
– Je suis sûre que le bébé était une fille… Il parait que quand… Enfin, quand un couple font beaucoup… Voilà, ben… Il y a plus de chance pour que ce soit une fille.
– N'importe quoi ! soupira-t-il, dépassé par les rumeurs sans fondement que chuchotaient les humains.
Il ne put s'empêcher de rire, malgré tout.
– Non mais vraiment…
– Ils t'attendent, oui.
Elle lui sourit, emportant dans son élan, ses battements de cœur.
– Notre premier été, t'en souviens-tu ? demanda-t-il, le regard perdu dans les méandres des souvenirs. Il faisait beau, un peu trop chaud. Nous sommes allés dans le sud, à la plage. Le soleil se couchait sur cet océan si calme et nous étions assis, à déguster cette quiétude unique, sans personne pour nous dire ce qu'il fallait faire. Je te regardais et parfois, ton regard croisait le mien. Ta robe était aussi rouge qu'une rose, elle t'allait tellement bien. Tes cheveux… Tes cheveux volaient dans le vent, ils sentaient si bon la camomille. Tu riais, je m'en rappelle encore. Tu riais de moi, de mes histoires que je racontais seulement pour t'impressionner. Et tes yeux… Cet amour, plus beau que la lumière, plus chaud que le soleil, plus sauvage que le loup. Jamais je n'oublierai la façon dont tu m'as regardé, cette nuit-là. Comme si tout n'était qu'éternité. Nous n'étions même pas ensemble, pourtant… Tu m'as fait croire l'impossible. Tu m'as fait voir l'impossible. J'ai été heureux. J'ai été… C'était mieux que ça. Indescriptible. Tu m'as comblé au-delà de toute espérance.
Alors explique-moi. Explique-moi pourquoi, depuis un an, je crève de cette solitude, de ton absence. De ton silence que je pensais ne plus jamais écouter. Je te cherche tout le temps. Tout le temps. Mais personne ne répond à mes appels. Où étais-tu, Mon Amour ? Où vas-tu ? Pourquoi tes lèvres ont un parfum de fin ?
Il emmêlait ses mots, parlait pour ne rien dire, comblait le silence pour ne pas montrer son désarroi.
– C'était bien, oui. J'ai perdu tellement de temps, à me méfier de toi… J'aurais dû… Saisir la main que tu me tendais… Dès le début… Pardon…
– Ce n'est pas grave, je ne t'en veux pas. Regarde ce qu'en échange, tu m'as offert ? Oh, Rose…
La jeune femme résista à l'ultime attaque du temps, se défendait du mieux qu'elle pouvait. Mais sa tête abandonnait, tout son corps pliait. Seul sa volonté restait de marbre ; mais que vaut-elle quand tout le reste lâche ? Elle se releva et planta son regard dans celui de son Docteur.
– Sauve Gallifrey, ordonna-t-elle. Ils nous ont séparés mais… Ne trempe pas tes mains dans leur sang, sois meilleur qu'eux. Aide le Docteur à tout remettre en ordre. Pour moi. Pour nous. Sois fort. Et jamais… N'oublie jamais… N'oublie jamais combien je t'ai aimé.
Elle l'attira à elle et l'embrassa passionnément. Ses larmes se mêlaient aux siennes, sa peau touchait sa peau et leur amour de cristal s'effritait sous les coups de la Faucheuse.
Pathétique. Minable. Il se sentait si faible, totalement démuni. Dans le fond, bien sûr qu'il l'était. Mais il s'en fichait : l'image qu'il reflétait n'était que futilité, comparé au nombre fou de blessures que cet adieu lui causait.
Et malgré toutes ses prières, la jeune femme capitula contre lui, faillant dans ses bras.
Le poussant tête la première dans un gouffre sans fond.
– Rose ?
Le silence lui répondit. Délicatement, il cala son visage dans la plissure de son coude et décala une mèche de ses cheveux.
– Rose… ?
Ses lèvres étaient soudées, ses yeux restaient clos. Son corps entier était immobile, de son ventre à sa main, de sa gorge à ses pieds. Il jeta un œil vers le Docteur, qui le fixait désolé.
Une hache perfora sa cage thoracique.
– … Rose ?
Chaque inspiration avait un goût acide, chaque expiration, un goût de sang. Sa poitrine se soulevait, à l'affut du moindre geste, sourire, signe de vie.
Mais rien ne vint.
– Rose ?!
La bouche grande ouverte, incapable du plus petit mot autre que son nom, il contemplait sa fille des étoiles. Sa précieuse petite humaine à l'empreinte de géant. Qui s'en allait bien loin de lui.
– ROSE ?!
Sa voix se brisait, tout comme son cœur, son esprit. Son cerveau hurlait de douleur, sous l'assaut sans merci du désespoir. Il hurlait morts, vengeances, emmenant avec lui les ténèbres les plus sombres. Et lui, parmi ces furies déchaînées, demandait, encore et encore, qu'on lui rende sa femme.
– Mon Soleil… Je te promets… tout ce que tu veux. … Je te promets que plus rien ne m'empêchera de t'aimer, qu'aucune barrière, qu'aucun dieu, qu'aucun faux-dieu ne sera assez fort pour nous séparer… Cette-fois, je suis prêt, je connais le prix de ma défaillance, je ne laisserai plus pareille situation se reproduire… Je te protègerai de tout ce qui pourra nous blesser. Mais pour ça… Pour… Reviens-moi. Je t'en supplie, reviens-moi…
Elle était belle, elle était chaude, elle était douce. Elle était là. Pourquoi ne lui répondait-elle pas ? Qu'attendait-elle ? Un déluge de questions l'assaillait.
De toute sa tendresse, il baisa sa main et la serra contre son cœur.
– Tu ne peux m'abandonner de cette façon… Pas deux fois, pas trois fois… Rose, par pitié…
De toute son adresse, l'obscurité cibla son être et tira dans le mile. Il succomba.
– Pour l'amour du ciel…
L'air devenait rare dans la salle ; mais un univers entièrement pur ne l'aiderait pas à retrouver son souffle. Ce dont il avait besoin, c'était de son oxygène à elle.
– Rose…
Rien.
Encore rien.
Toujours rien.
Il s'agrippait à elle, comme un enfant à sa mère. Et embrassa son front jaune et rose.
Deux fois. Deux fois qu'il vivait ce naufrage, son cadavre frais dans les bras. Deux fois que l'amour l'enivrait, que l'amour le blessait, que l'amour le tuait. Deux fois qu'il subissait ce traumatisme et ça ne faisait pas moins mal. Pourquoi le monde n'était qu'illusion, lorsqu'il y mêlait Rose ? À rendre paranoïaque : à croire qu'un On existait et qu'il se jouait de lui, de ses émotions. Était-ce une punition, pour tout le mal qu'il avait fait ?
Les larmes brûlaient ses yeux. Elle était morte. Encore. Encore et encore. Et lui, maudit, restait en vie, loin d'elle.
Ses sentiments brûlaient sous la déraison grandissante. Et le mal corrosif construisait un fossé entre son amour et ses rêves.
Six années belles à pleurer.
Puis, le silence.
Puis, un espoir.
Puis, le silence. De nouveau.
Un feu trop connu s'empara de lui et marqua sa chair ; il s'y soumettait sans une once de résistance. Pire même, dès que la colère se noua à son cou, il se jeta dans le vide, repoussant le tabouret de ses pieds. Il n'acceptait plus cette fade existence, cette noirceur détestable. Cette tristesse.
L'Hybride leva le nez, dévisagea Gorusiens, le Docteur, les ténèbres. Son esprit s'enlisait sous de sombres pensées, il les accueillait à bras ouverts. Alors, la cloison qu'il y avait entre l'amour et la haine de brisa.
Il tut son désespoir, cette peine tiraillante. Et avança vers les autres, non sans un dernier baiser à sa femme. Son regard reflétait les enfers tout entier : mais qui saurait calmer pareil volcan quand même un dieu n'y peut plus rien ?
– Tu devrais te poser, suggéra le Docteur. Te calmer.
L'interpellé le foudroya du regard. Me calmer ?
– Rappelle-toi ce qu'elle t'a demandé. Elle ne veut pas de morts. La venger ne servirait à rien.
Elle ne veut pas de morts ; il ne voulait pas qu'elle parte. Lui aussi le lui avait demandé. L'avait-elle écouté ? Non. Alors pourquoi s'y plierait-il ? Ça suffisait. Il en avait marre de son impuissance, de sa gentillesse.
Sans prévenir, il assena un coup de poing à son double Gallifreyien. Ce dernier s'écroula alors à terre.
– Un problème en moins, déclara-t-il en se tenant la jointure des doigts. Maintenant, à vous : que voulez-vous que je fasse ?
Denrah parla au nom de tous : le plan se déroulait à merveille : même les failles les plus incertaines se comblaient parfaitement.
– Je suis désolée pour votre amie. Réellement. Et les responsables doivent payer. Le Haut Conseil bien sûr, mais tous les Gallifreyiens : comprenez-vous que rien n'est à l'abri tant qu'il y aura des hommes assez fous pour jouer dans l'espace et le temps ?
Il cogna son poing sur la table, les faisant sursauter.
– Soyez brève : qu'attendez-vous de moi, exactement ? Je ne suis pas patient, certainement pas aujourd'hui. Je pourrai changer d'avis et tous vous tuer. Alors ?
Il leva les yeux vers elle, scrutant son visage tendu, l'éclat lâche des jours dans son regard clair et vieux.
– Êtes-vous prêt ?
– Plus que jamais.
– Très bien : vous détruirez Gallifrey avec la puissance du Méchant Loup.
Alors Rose avait raison, le Docteur aussi. Ils voulaient vraiment se servir de cette abomination pour exterminer la planète rouge.
– Comment ?
– En dissolvant la matière biophysique et les particules fondamentales de tous les éléments présents sur Gallifrey.
Ou tout simplement, un grand feu d'artifice avec de la poussière d'atomes. Sans détonation, sans effusion de sang.
Il se gratta le front, hésitant.
– Et vous ?
– Pardon ?
– Pourquoi dois-je le faire ? Puisque vous allez mourir, pourquoi ne pas confier cette mission à votre bras droit ? Pourquoi ne le faites-vous pas, vous-même ?
Elle sourit.
– Parce que nous n'obtiendrons rien de lui. Il n'obéira qu'à vous, ou Rose, ou le Docteur ; vous êtes les raisons de sa création, il n'existe que grâce à votre relation. Ma sœur est morte, à cause de notre erreur : je ne perdrai pas quelqu'un d'autre.
Amana : il avait presque oublié le lien de parenté qu'elle avait avec Denrah.
– N'était-ce pas prémédité ?
Rose ne lui avait expliqué que les grandes lignes de l'histoire et de ces grandes lignes, il n'en avait entendu que l'essentiel.
– Saviez-vous qu'elle allait devenir Rose ? répéta-t-il.
Bien sûr. Elle n'était qu'un objet, nous nous servions d'elle pour la punir de sa trahison. Ta pitoyable épouse devait venir te chercher, mourir devant toi ; nous n'avions qu'à stimuler ta haine, te raconter des histoires pour te ranger de notre côté et laisser la vengeance pourrir ton cœur d'humain. C'était si simple, prévisible Docteur.
– Non. Nous l'ignorions, mentit-elle, la voix faussement cassée. Elle s'est portée volontaire pour sauver votre amie et détruire le Méchant Loup avant qu'il ne cause trop de problèmes. Elle me manque… Terriblement.
John n'écoutait plus après son « non », se fichait de ses sentiments : le vortex temporel dans ses mains, un nombre incalculable de possibilités s'ouvrait à lui. Ils se retint de rire. Avaient-ils vraiment confiance en lui ou était-ce un énième mensonge ?
– J'accepte de vous aider.
Pauvre idiote bien naïve.
Un raclement de gorge, ainsi qu'un « je te l'interdis » bien sanglant venant de son cher Docteur, le coupa. Déjà, il se relevait : coriace, sa droite avait pourtant été puissante. Mais des soldats se ruèrent sur lui, l'empêchant de parler.
– J'accepte de vous aider, répéta-t-il, ignorant la demande du Gallifreyien.
De mourir.
– Allons-y. Maintenant.
La Veilleuse ne se fit pas prier.
– Et prenons le Docteur avec nous, ordonna John.
Il ne le connaissait que trop bien et le savait qu'en liberté, des ennuis qu'il provoquera les arrêteront au dernier moment.
Il couvrit Rose de son manteau et lui sourit une dernière fois. Dieu que ça faisait mal.
– Mon Amour… Ne m'en veux pas.
Un tsunami si violent qu'il crut en mourir l'emporta.
– Je t'aime.
Il partit sans plus un regard vers elle.
Les pas résonnèrent sur les sols cirés, l'armée allait au conflit. Trente minutes passèrent, jusqu'à la victoire finale. Trente minutes, qu'est-ce parmi tous ces siècles d'attente ? Fiers, ils étaient tous fier : plus rien ne saura les entraver. Fleur au fusil, ils se dirigèrent vers la Citadelle, le sang en ébullition. Un vaisseau abrégea la distance, même si l'ensemble du trajet se fit à pieds. Ils marchaient, le visage neutre mais les cœurs enragés, Denrah comme laissez-passer.
L'Hybride profitait du silence pour réfléchir. Le Méchant Loup. Une chance qu'ils aient confiance en sa colère ; une chance pour Gallifrey.
Les Seigneurs du Temps étaient une plaie qu'il devait cautériser. Cependant, se résoudre à tous les tuer le dépasser. Pas qu'il ne le pouvait, mais le sourire de Rose le tourmentait sans cesse : la trahir dépassait tout entendement.
Il n'allait pas le faire. Non. Il allait transformer les Seigneurs du Temps en simples Gallifreyiens : qui pourrait l'arrêter, une fois lancé ?
Parce qu'elle avait raison. Beaucoup trop d'innocents vivaient sur cette planète, ils ne méritaient pas une telle punition. Denrah n'avait pas tort non plus : ils étaient tous dangereux, ils étaient tous les parents d'une éventuelle menace. Elle ne devait voir le jour : sa mission était de l'étouffer dans le berceau.
Repassant le plan dans sa tête maintes et maintes fois, ils arrivèrent enfin à destination.
Le Méchant Loup se trouvait dans un cube opaque, qui se trouvait à son tour dans une salle extrêmement petite ; surface explicable puisqu'elle était coupée en son huitième par une vitre transparente. Seule Denrah lui emboita le pas.
– Je ne resterai pas avec vous, mais je veillerai au bon fonctionnement de la mission par cette glace. Ecoutez chacune de nos consignes à la lettre, c'est nécessaire.
Elle n'en dit davantage et le laissa seul dans la cellule. John s'approche de la cage et frôla sa paroi.
– Vous m'entendez ?
Il lançait un œil par-dessus son épaule et leva le pouce.
– Très bien. Nous ouvrons la prison, que nous refermerons au moindre problème. Laissez-vous faire, ne lui résistez pas. Et bonne chance. N'oubliez pas ce qui est en jeu.
Il soupira et sourit un « fais-moi confiance » à son double Gallifreyien, qui le mitraillait de long en large. Puis, se concentra.
Un : tuer les meurtriers : les Gorusiens, les Conseillers. Les fous aussi, les dangereux.
Deux : endormirent tous les habitants, les envelopper dans un profond sommeil.
Trois : effacer leur connaissance, leur génie, leur histoire, tout ce par quoi ils étaient passés -guerre comme gloire-. Les rendre docile et faire de l'espace-temps, une notion parmi tant d'autre, une science que plus jamais ils ne comprendront
Quatre : détruire tout objet susceptible de raviver la menace qu'ils représentaient, tout appareil leur permettant de voyager dans l'espace et le temps. Et offrir au Docteur un moyen de rentrer chez lui.
Cinq : supprimer livres, travaux, archives, ensevelir tout lieu qui contiendrait des informations, des indices sur leur passé oublié ; la Matrice entre autres.
Six : le schisme intemporel. Il ne pourrait refermer la faille, ils y seront à jamais exposés. Mais contenir son pouvoir, empêcher la mutation de ces nouveaux Gallifreyiens en Seigneurs du Temps, était chose possible.
Sept : sceller la bulle de cet univers de poche ; plus personne ne pourrait y entrer, ni en sortir. Ainsi qu'importe les progrès, ils n'iront dans les étoiles ; de toute manière, il n'y en aura plus.
Il espérait réussir. Il devait réussir. Transformer les corrompus en de créatures pacifiques, un peu comme avant.
L'Hybride se concentra : la cage ouverte, des tentacules de lumière dansaient autour de lui, curieuse. Il était émerveillé par leur chant des plus délicieux.
Mais, la patience à bout, lassé de jouer, de fuir, il les toucha.
Une douleur familière, un feu brûlant s'empara de lui. Une voix criait dans sa tête, des milliers, des milliards, plus, tellement plus de voix hurlaient, chuchotaient, pleuraient, s'enthousiasmaient, naissaient, mourraient. A rendre fou le fou dingue de sa fleur. Et le temps, si beau, si grand, si… infini lui apparut : tout ce qu'il est, fut, tout ce qui ne sera jamais. N'était-ce pas ses mots ? Il s'en souvint encore.
Des images du Satellite 5 lui revinrent ; malgré tout, l'entité ne reconnaissait pas son Seigneur dans ce cœur unique ; essayant de se débattre, elle le tuait lentement.
– Je ne te veux pas de mal, chuchota-t-il bienveillant. Tout va bien se passer, je te le promets.
Elle lut en lui comme dans un livre ouvert. Et vit son empreinte, très légère, qu'il avait de ça des années, laissé sur son âme. Puis, l'amour qu'il ressentait pour sa créatrice acheva de le convaincre. Cédant au malheureux, ils fusionnèrent en un être divin.
Et la cloche cessa de chanter.
Une à une, les phases de son dessein prirent vie. Mais il ne s'en rendit compte, grisé par les vagues suaves du canidé dans son esprit. Au loin, il sentait Rose, la voyait, l'imaginait. Ses espoirs s'habillaient en rêve éveillé, il prit sa main, marchant dans une grande contrée déserte. Autour de lui, des destructions, des morts, des cendres, le vide. Il ne vit rien de tout ça.
Toi et moi, Mon Amour. Il n'y a toujours eu que toi et moi.
Le Docteur le rejoignit, hurlant menaces, jurant contre lui. Il n'entendait rien. Ne vit rien. Ne sentit plus rien. Les contours n'étaient que des dessins d'enfants, à moins que ce ne furent ces dessins-là qui constituait le paysage : rien n'avait de sens. Il se perdit dans un labyrinthe dénué de logiques, à mi-chemin entre le soleil et la terre.
Un violent coup sur la nuque l'assommât ; il ne se souvint que d'un flash, avant de fermer les yeux.
oOo
Les soleils caressaient ses paupières closes. Il n'était plus dans la chambre.
Un mal de crâne.
Le goût du sang.
Des cris, des éboulements.
Des rochers durs dans son dos.
Une odeur nauséabonde.
Pourquoi ne suis-je pas mort ?
John Smith se redressa, ignorant pour l'heure, la douleur qui ravageait son estomac ; et le paysage désolant qui s'étalait à ses pieds lui donna la nausée.
Cendres, ruines, fumées, corps. Jusqu'à l'horizon, dévastation. L'ombre de la mort, de la tristesse planait sur ses destructions : qu'avait-il fait ? Il ne se rappelait de rien.
Au loin, la nuit sans étoiles naissait, projetant cauchemars et monstres terrifiants sur les murs détruits. De la poussière volait, rendant l'atmosphère irrespirable ; un décor de défaite, un champ de bataille.
Une femme pleurait de peur.
Il se leva et marcha quelques mètres le long des ruines instables. Près de lui, le Docteur ne disait rien : « coupable » l'accusait son silence. Lentement, l'Hybride prit conscience de son geste. Lentement, la culpabilité s'enracina. Mais que pourrait-elle y changer ? Le mal était fait. Il se haït plus que jamais, plus bas que bas en tant qu'homme, en tant qu'être vivant.
Un homme les vit et s'approcha d'eux.
– Vous allez bien messieurs ? Quel terrible séisme, le nombre de blessés est incommensurable. Avez-vous besoin d'aide ?
– Non, tout va bien, merci ! fit-il.
Des gens sortaient des gravats, le visage noir, les vêtements en lambeau, traînant un bras cassé, un proche. Et le pire : cette lueur qui mourrait dans leurs yeux, murmurant la même question : « mais qui m'a pris ma vie ? ».
Le tonnerre gronda dans sa tête et la foudre paralysa le monstre qu'il était. C'est une bonne cause ; il n'arrivait pas à se convaincre. Et si la perte de sa femme le tuait, le tableau noir qui vivait sous son nez le condamnait à bien pire.
– Ils ont tout oublié. Il ne reste plus rien des Seigneurs du Temps.
Il se tourna vers sa Douzième régénération : ses traits tendus par le dégoût fouettèrent sa chair à vif.
– Je devais le faire, avant qu'ils ne commettent une autre erreur. Ils ne se seraient pas arrêté. Tu sais bien qu'ils n'ont aucune limite.
– Te rends-tu compte de ton acte ?
– Gallifrey n'existait déjà plus, de toute manière : je n'ai rien changé. Puis regarde ! Aujourd'hui, elle va mal, ce n'est qu'un nouveau-né. Mais elle grandira, brillera, plus personne ne la menacera et elle ne menacera plus personne. La paix : n'était-ce pas ce que tu voulais ?
– Effacer toute une histoire, une culture, un savoir-vivre, une science extraordinaire ; tu n'avais pas le droit.
– Ils sont tous en vie, n'est-ce pas le plus important ?!
– Pas à ce prix-là, non.
De nouveau, il était seul. Le dernier Seigneur du Temps, à contrario du dernier Gallifreyien. Et son TARDIS, le dernier des TARDIS, l'attendait sur Terre.
– Je dois partir avant que la brèche ne se referme.
Il ne restait qu'une minute.
Tapant les coordonnées sur son téléporteur pandimensionnel, il jeta un regard sur les actes de l'Hybride : la prophétie était vraie. Son âme agonisa ; jamais plus il ne retournera sur sa terre natale. Et ses tourments, ses tourments éternels, jamais plus ne le quitteront. La Guerre du Temps se terminait et fit place à une aire plus sombre encore : celle du néant. De l'ignorance. Quoi de pire qu'ignorer ses victoires, ses défaites ?
– Rose Tyler, fit-il. Elle aura tout bouleversé, dans nos vies.
Un dernier regard. Un sourire triste. Une poignée de main.
Et le Docteur partit.
