The exorcist 6

D'un pas pressé, Yuka marchait dans les vieux faubourgs, là où, pour leur sécurité, les passants évitaient de s'attarder. Des morts avaient plusieurs fois été retrouvé, que ce soient des riches détroussés, ou des drogués ayant succombés à une overdose.

Dès le crépuscule, une faune qui ne laissait que peu de place à la tranquillité d'esprit se mettait à grouiller, envahissant les chemins sinueux et malpropres. Si Yuka avait dû décrire le Labyrinthe, nom donné par ses habitants à ce dédale de ruelles mal famées, elle aurait procéder avec ses cinq sens. Elle aurait tout abord évoqué l'aspect physique du lieu : des rues étroites, à la propreté douteuse, aux murs autrefois blanchis à la chaume et désormais gris de crasse. Le pavé sous la semelle était inégal, les maisons se pressaient, peureuses, les unes contre les autres, leurs façades tourmentées pleurant la misère de leurs propriétaires. Dans certaines rues adjacentes, l'on pouvait parfois apercevoir des silhouettes, assises à même le sol. Immobiles, on eut pu les croire mortes, tel un macabre alignement de cadavres, si l'une d'entre elle, revenue brusquement à la vie, ne s'était pas remise à bouger, tendant avec peine un bras, réclamant leur dose de poison, leur pincée d'extase : la cocaïne.

De par son odorat, elle nous aurait ensuite fait part de la puanteur quasi omniprésente en ces lieux : un mélange de déchets en décomposition et de puanteur humaine.

La plupart du temps, un silence de mort régnait dans le Labyrinthe, parfois troublé par des râles, des cris, d'hommes se battant, de femmes frappées, et les claquements de volets contre les maisons.

Rasant les murs, la jeune fille espérait pouvoir atteindre un lieu bien particulier sans encombre. Elle se faisait toutefois peu d'illusions. Une fille se promenant ici sans escorte était un fait rare, et suicidaire. Il n'était pas rare d'entendre parler d'une adolescente ayant disparu en ces lieux : tous savaient alors qu'elle avait été enlevé par un proxénète, ou était probablement morte. Et tous se résignaient. Tel était la terrible fatalité qui régnait en ces lieux, hors de tout contrôle et de toute autorité légale. La seule et unique loi reconnue en ces terres de perdition était celle de la Mafia.

Voir un tel endroit à proximité de la petite ville de Konoha était déconcertant. En quelques arrêts de bus, il était possible de rejoindre un tout autre monde. Le dépaysement était assuré.
Accélérant l'allure, elle jeta un regard à sa montre : sa tante recevait ce soir, et elle ne devait pas être en retard. Aussi poussa-t-elle un soupir exaspéré quand devant elle, deux silhouettes massives apparurent et se placèrent au centre de la « rue » dans l'intention évidente de lui couper le passage.

Sur ses gardes, elle les examina rapidement, notant leurs muscles développés aux bras et aux torses, leurs airs patibulaires, leurs yeux menaçants. Derechef, elle soupira, et planta ses yeux dans ceux de celui qui paraissait être le leader. Du menu fretin, pensa-t-elle avec mépris.

«Que voulez-vous ? » La voix avait claqué, ferme et arrogante.

« T'es pas du coin… » Constata avec intelligence Butor numéro 1.

« -Quel sens de l'observation développé… » Répliqua Yuka.

« T'as pas l'air de comprendre à qui tu t'adresses… Je suis le lieutenant des Hyènes, l'un des principaux clans du Labyrinthe. Alors tu vas te taire et nous suivre bien gentiment si tu veux pas qu'il t'arrive quelques bricoles… » Conclut-il d'un ton mauvais.

« Merci de l'invitation, mais elle ne me tente guère… débarrasse le chemin, ou c'est à toi, elle appuya lourdement sur le mot, qu'il va arriver quelques bricoles… »

Précisons-le, les hommes de la Mafia n'ont que peu l'habitude de se faire ainsi défier par une insolente gamine de 16 ans. Dans ce –rare- cas, ils emploient, Butor numéro 1 tout du moins, une méthode d'un raffinement sans nom, qui consiste à cogner d'abord, négocier ensuite. Parler n'est pas dans les habitudes de ces braves gens.
Conformément à cette technique qui fut maintes fois fructueuses, un poing gros comme un battoir s'abattit sur notre héroïne sans défense. Rectification : voulut s'abattre. Ayant anticipé le mouvement, Yuka avait pivoté des hanches, sortant de l'axe suivit par le poing, et n'eut qu'à attendre pour, qu'emporter par son élan, l'homme vacille en avant.

S'appuyant légèrement sur le bras toujours tendu, elle le tira en avant, et lui mit un formidable coup de genou dans l'estomac, lui tirant un cri de douleur étouffé. Implacable, elle acheva son offensive en lui assenant un puissant coup du tranchant de la main à la nuque, l'envoyant ainsi au pays des rêves.

Si son comparse n'en avait tout d'abord pas cru ses yeux, devant l'habileté et la force de la gamine, il s'était vite repris, et avait sorti de sa veste son pistolet. Il pointa l'arme sur elle, prêt à parer toute attaque. Mais rien, dans ce qui s'était passé auparavant, ne l'avait préparé à cela.

Quant elle se tourna vers lui, dans le silence le plus complet, il était plein d'assurance. Que pouvait-elle faire face à une arme à feu ? C'est alors qu'il croisa ses yeux. Il crut d'abord qu'il était devenu fou. Il se souvenait très bien avoir remarqué ces prunelles d'un violet si particulier. Et pourtant… elle le toisait avec des yeux d'un bleu incandescent. Pris d'imperceptibles tremblements, il voulut reculer, ne put que s'effondrer au sol, ses jambes ne le portant plus. Avec angoisse, il se rendit compte qu'il était incapable de se défaire de l'emprise qu'elle avait désormais sur lui. Perdu dans ces prunelles glacées, il senti une vague nausée secouer son corps, qui témoignait des plus inquiétants signes de détresse. Tout son instinct lui hurlait de fuir, lui criait que c'était la fin, qu'il ne ressortirait pas vivant de cet affrontement.

La fille fit un pas en avant, sans rompre le contact visuel. Une sueur froide trempait l'homme, qui ne pouvait, complètement impuissant, que regarder approcher cet Ange de la Mort. Avec ses longs cheveux blancs et ces yeux d'un bleu qui étincelait, elle illustrait à merveille l'image de la Faucheuse.

Rampant à moitié, il recula, jusqu'à ce que son dos heurte le mur. Tremblant, il l'observa franchir les derniers mètres qui les séparaient.

Une part de lui, encore lucide, ne comprenait pas pourquoi il était en proie à une telle panique. Ce n'était qu'une enfant. Certes, ses yeux changeaient de couleur, mais ce n'était pas la fin du monde. Non ? Mais son intuition lui soufflait qu'il s'agissait d'un être d'une extrême dangerosité. Il n'y avait qu'à voir ces yeux. Cruels et jubilants. Des yeux d'où toute humanité avait déserté. Des yeux qui n'aspiraient qu'à la mort, à la destruction et à la souffrance.

Lentement, la fille se pencha vers lui, se mit à sa hauteur. Avec peine, il déglutit. Il était alors semblable à la mouche, prise au piège dans une toile.

D'un geste élégant, elle posa sa main, d'une froideur confondante, sur le visage du maffieux. Au sourire faussement doux qui s'afficha sur ses traits, il sut qu'il allait mourir. Il plissa les yeux. Il avait du mal à se concentrer, à former une pensée cohérente. Seuls demeuraient ces yeux, qui ne le lâchaient pas de leur emprise glacée.

Une sorte de brouillard blanc se répandait dans l'esprit du brigand, qui était toujours perdu dans les prunelles de glace. Brusquement, des images de mort, de guerres, de meurtres, traversèrent son esprit, sans qu'il en sache la provenance.

Une peur sans nom monta de ses entrailles, et il voulut hurler. Il constata alors avec consternation que ses cordes vocales, comme l'ensemble de son corps, ne lui répondaient plus. La terreur s'amplifia, accentuée par l'attention que lui portait cette femme.

Elle ouvrit la bouche, prononça plusieurs phrases qu'il ne comprit pas.

Le monde alentour devenait de plus en plus flou, il devait énormément se concentrer pour le percevoir. Que lui avait elle dit déjà ?

Dans un éclair, il comprit la dernière phrase et ce que demanda ce que cela signifiait. Elle avait dit :

« Sayonara. »

Puis le brouillard blanc qui se répandait dans sa tête envahi tout, et il sombra dans l'inconscience.

Face au corps inerte, Yuka eut un petit ricanement. Lui qui croyait qu'elle allait le tuer... d'une certaine manière, c'est ce qu'elle avait fait. En lui faisant cadeau de la folie, elle avait tué son esprit.

Se relevant, elle regarda sa montre et s'éloigna. Sans un regard en arrière.

Sans plus de difficultés, elle trouva la maison qu'elle recherchait. Sans frapper, elle entra, et se retrouva face à un comptoir poussiéreux, où un vieil homme était occupé à… trier un immense tas de plantes séchées. Renonçant à poser des questions, Yuka s'avança d'une démarche ferme. Seul vestige de ce qui venait de se passer : un léger mal de crâne, qui se dissiperait bien vite.

« Je viens chercher ma commande » lança-t-elle sans intonation particulière.

« Tout est prêt… » Lui répondit le vieux. L'œil vif, agile, il ne paraissait pas handicapé par le poids des ans, ni verser sans la sénilité, comme bien des gens de sa génération. Quoique, cela était normal, pensa Yuka. Les gâteux ne faisaient pas de vieux os dans le Labyrinthe.

Il lui fit signe de le suivre dans la réserve, une petite pièce sombre, pleine de cartons en tout genre. Il lui en indiqua un, presque au fond, et elle dut enjamber plusieurs obstacles avant de l'atteindre. Posément, elle l'ouvrit, puis jeta un regard vers l'entrée de la pièce. Comprenant qu'il était indésirable, le boutiquier retourna derrière son comptoir, et la laissa découvrir seule la marchandise. Elle en tira un long manteau couleur nuit, avec un symbole cousu dans le dos : deux épées qui s'entrecroisaient, sous un croissant de lune allongé à la verticale, ses pointes se dressant vers le haut. Devant ce motif si familier, sa gorge se noua, et une larme vint perler à ses yeux vite chassée. Elle en sortit ensuite un pantacourt, avec des poches sur le côté, où elle pourrait ranger du matériel d'invocation, un haut qui lui permettait une large liberté de mouvement, d'un tissu noir et souple. Il était complété d'un sweat sans manche, qui protégeait le buste.

Se penchant davantage, elle en sortit son arme d'exorciste : un tantô, ou sabre court. Quand elle posa sa main sur le manche, elle sentit un frémissement recouvrir sa peau : il n'aimait pas le contact avec l'arme. Se mordant les lèvres, malgré la persistance de la sensation, elle s'empara de l'arme. Une multitude de souvenirs déferla en elle. Ce tantô avait été forgé pour elle. Elle se rappelait parfaitement le jour où son père l'avait emmené chez un forgeron, spécialisé dans les armes d'exorcistes. Elle avait assisté aux premières étapes de la forge, immensément fière à l'idée de posséder bientôt sa propre arme, celle en qui elle mêlerait son énergie spirituelle, et qui se serait une partie d'elle-même. Elle n'avait jamais pu la récupérer.

Revenant à la réalité, elle ferma les yeux, se concentrant sur l'arme. Tentant, avec douceur, d'entrer en résonnance avec elle. Son énergie spirituelle se glissa à l'intérieur. Elle manqua de se faire brutalement repoussée. Mais elle s'y attendait, aussi s'accrocha-t-elle.

Inconscient du combat intérieur qui se déroulait près de lui, le vieil homme continuait à s'affairer.

Tremblant légèrement, le visage couvert de sueur, Yuka tentait de dompter l'esprit du sabre. Tout arme exorciste est en effet particulière : repoussant les démons, elle était forgée pour un exorciste, qu'elle reconnaissait ensuite comme son maître. Elle permettait ensuite d'éliminer les démons, nimbée d'une éclatante lumière bleue, la flamme purificatrice.

Poussant un léger grognement Yuka parvint finalement à s'imposer, et se détendit imperceptiblement. Elle rouvrit les yeux et fixa l'arme qu'elle tenait à la main : sa loyauté et sa force lui était acquise désormais.