I'm back avec un nouveau chapitre, un peu plus long (les autres seront de la même veine, comme ça vous vous faites une idée !). Merci pour les reviews et les follows, ça me touche beaucoup, et j'espère que la suite de mes élucubrations johnlockesques vous plairont tout autant !

Bonne lecture~!


It's never safe for us,

Not even in the evening 'cause I've been drinking,

Not in the morning when your shit works.


Une semaine passa.

Mycroft avait, bien entendu, réussi à laver son frère de tout soupçon. L'affaire n'avait jamais vraiment atteint la sphère publique. Les journaux parlaient de la mort de Magnussen, bien sûr, mais le coupable restait sans nom et sans visage. Il avait suffi à Mycroft de faire valoir différentes faveurs que des responsables plus ou moins haut placés lui devaient, et la situation s'était étouffée presque d'elle-même.

Une seule condition subsistait pour que sa faute soit totalement oubliée : éradiquer la menace causée par Moriarty. Sans cela, un autre avion pour la Serbie l'attendrait, et plus aucune des connexions de Mycroft ne pourrait le sauver.

En une semaine, la situation n'avait pas avancé. Moriarty ne s'était plus manifesté, ce qui était normal, puisqu'il était mort. Totalement, parfaitement mort. Molly le lui avait assuré, lorsque, des siècles plus tôt, elle s'était occupée de liquider le cadavre écroulé sur le toit de St Bart.

Dans la poussière et le silence de 221B Baker Street, Sherlock perdait patience. Les photographies, les coupures de presse, les notes manuscrites connectées par un réseau inextricable de fil rouge s'étendaient comme une toile d'araignée sur le mur opposé à la cheminée, et débordaient un peu déjà sur les murs voisins, sur le sol, sur le plafond.

S'il attendait encore un mois, toutes les surfaces du salon seraient recouvertes d'indices contradictoires, de débuts de pistes, de déductions avortées. Une bulle de papier et de fil, un cocon, Sherlock s'entourait minutieusement de petits fragments de rien qui le coupaient du monde.

Assis en tailleur au milieu de son maelström d'informations contradictoires, Sherlock attendait une révélation. Les rouages de son cerveau semblaient grippés, griffés, ralentis. Immobiles. Il n'arrivait plus à penser. Il jeta un œil à sa montre. Il n'avait plus dormi depuis…

Puis il s'aperçut qu'il n'avait pas dormi une minute depuis l'avion. Il songea à se lever pour rejoindre son lit, mais sa tête tournait. Une sueur froide enserrait son crâne et son torse.

La porte d'entrée s'ouvrit, en bas. Une amie de Mrs. Hudson, sans doute. Il n'arrivait plus à faire attention, trop préoccupé par la réalisation que ses jambes ne bougeaient plus. Combien de temps était-il resté dans cette position ?

- Hey.

John.

John John John comme une litanie, un remerciement, une bénédiction.

- Tu n'as pas avancé depuis avant-hier, à ce que je vois… souffla-t-il avec diligence, sans moquerie.

John ne se moquait pas, et c'était ce qui le rendait parfait. Sherlock pouvait échouer, s'humilier, tout perdre, ne plus être rien, ne plus être personne, et John ne changerait pas.

John remarqua enfin que quelque chose n'allait pas. Il eut ce petit mouvement merveilleux, un regard jeté par-dessus son épaule, puis vers Sherlock, les sourcils froncés, le corps incliné vers lui, inquiétude.

- Tu… Rassure-moi, tu as bougé depuis avant-hier…

Il posa une main sur son épaule osseuse et remarqua les cernes, la pâleur, les lèvres craquelées, la moiteur maladive. Il ne fit aucun commentaire, l'attrapa d'une poigne ferme sous les aisselles et le fit se lever.

Le vertige s'accentua, mais il était debout, affalé contre son ami.

- Je vais te mettre au lit, tu vas me faire le plaisir de boire et dormir. C'était quand, la dernière fois que tu as mangé ?

Sherlock ne répondit pas, à bout de force et à bout de souvenirs. Son crâne flottant était posé dans le creux de l'épaule de John et c'était tout ce qui comptait, son front douloureux contre sa gorge tiède, son odeur, l'odeur familière, réconfortante. Il ne tenait debout que grâce à ses mains étonnamment puissantes fixées à ses flancs.

Il ne résista pas quand John commença à marcher vers sa chambre, il le laissa le poser sur le lit, lui enlever sa robe de chambre, le glisser sous les couvertures. Il le regarda sortir et revenir avec un grand verre d'eau, se redressa pour le boire. Il n'en demanda pas un second, même s'il mourait de soif, et il le but avec gratitude quand John le lui apporta.

Le temps s'était étiré. Appuyé sur un coude, Sherlock regardait John qui le regardait boire, assis au bord du lit. L'instant ne semblait pas finir, pas en finir d'être merveilleux. Il n'y avait plus de colère dans les yeux de John, il n'y en avait plus eu depuis le moment où ils avaient cru se dire adieu. Ils étaient ce genre d'homme, après tout. Le genre d'homme qui ne renonce à rien, tant qu'il ne se retrouve pas à la limite de tout perdre.

Sherlock avait déjà tant renoncé, et il avait déjà tant perdu. Il n'arrivait pas à renoncer à John. Et ce devait être réciproque, il devait être ce à quoi John ne renoncerait jamais, ce qu'il n'accepterait jamais de perdre, puisqu'il était là, qu'il veillait sur lui, et qu'il n'était plus en colère.

Oh, il l'aimait tellement.

Ce n'était pas difficile à remarquer, c'était là depuis le début, depuis la seconde où il l'avait vu. C'était tellement évident que c'en était terrifiant, il n'avait pas su comment gérer cette monstruosité, ce sentiment. Et il avait fait la première erreur, la première d'une liste qui n'en finissait plus d'être désolante.

« Je me considère marié à mon travail »

John prit le verre entre ses doigts pâles. C'était le troisième qu'il vidait. Ce serait suffisant pour l'instant. Il le posa sur la table de nuit et Sherlock voulut tout lui dire.

- Merci, croassa-t-il, la gorge aussi sèche que du parchemin.

Ce serait suffisant pour l'instant.

- Dors, maintenant, murmura John en l'aidant à s'allonger confortablement.

Il toucha légèrement le visage de Sherlock, avec le dos de la main. Ses phalanges frôlaient sa joue. Il savait qu'il voulait seulement vérifier sa température.

- Merci, répéta-t-il.

- C'est normal.

Il souriait, et en effet, ça semblait normal, tout à coup. Puis il se leva et éteignit la lampe de chevet.

- Je serai là quand tu te réveilleras. Qu'est-ce que tu veux manger ?

- Le truc… avec les pâtes… marmonna Sherlock, cherchant les détails.

Il ne prêtait jamais attention à ce qu'il mangeait. Il prêtait seulement attention au cuisinier.

- Le truc avec les pâtes, répéta John doucement.

Il ne se moquait pas. Il ne se moquait jamais.

Dans le noir, les yeux de Sherlock étaient humides, et ce ne pouvait être le vent, mais ce devait être le vent, quand même. Il s'endormit.

Lorsqu'il se réveilla, sa bouche était pâteuse mais son esprit était clair, s'il excluait les lambeaux de rêves qui restaient accrochés à son cerveau, des images qui n'avaient plus de sens. Une mariée, un pistolet, des yeux noirs comme deux gouffres, une ligne de sang sur les lèvres.

Est-ce que c'est assez gothique pour toi, Sherlock ?

Il se leva prudemment. Ses jambes le portaient à nouveau. Il faisait clair. Un verre d'eau sur sa table de nuit. Il devait aller aux toilettes. Dans le miroir de la salle de bain, son reflet lui renvoyait l'image d'un homme pâle et hirsute. Il se doucha. Le vertige à nouveau, les mains plaquées contre les carreaux du mur pour ne pas glisser. Il se rasa soigneusement.

Il observa son reflet avant de se rhabiller. Il ne cédait pas souvent à cet appel narcissique du miroir, et d'ailleurs le regard qu'il portait sur son corps était loin de la vanité. Il ne s'était jamais identifié à son corps. Il était toujours surpris de voir son visage, de se dire « c'est moi ». S'il avait été du genre à se laisser aller à la subjectivité, il aurait dit qu'il n'aimait pas ses traits. Mais il préférait admettre simplement, objectivement, qu'il ne se reconnaissait pas dans sa chair. Les os pointaient comme des angles, des lames prêtes à trancher sa peau aux épaules, aux coudes, aux côtes, aux hanches. Les cicatrices traçaient des kabbales navrantes sur sa peau. Sur son dos, surtout, souvenir de sa captivité en Serbie. Sur son torse, un simple trou sous le cœur, testament discret d'une catastrophe qu'il n'avait pas pu éviter. Les traces dans son coude disparaissaient, se confondaient dans les cicatrices de l'intraveineuse qu'on lui avait placée à l'hôpital. Une drogue pour une autre, et John ne verrait rien.

Il s'habilla.

Il se glissa silencieusement dans la cuisine, comme s'il n'était pas chez lui. Dans le salon, John téléphonait, crispé au bord de son fauteuil.

- Je rentrerai ce soir. … Oui, j'ai pris congé. … Il a besoin de moi.

Sherlock plissa les yeux. C'était sans doute le bon moment pour faire savoir à John qu'il pouvait l'entendre. Il n'aimait pas le voir se disputer avec Mary. Avant qu'il ait pu faire quoi que ce soit, John avait élevé le ton.

- Ce n'est pas toi qui va me dire comment prendre soin de mon meilleur ami que tu as essayé de tuer. Je t'ai dit que je rentrerai ce soir, je serai à la maison ce soir, point. … Je me fous de ce que tu en penses.

Sa voix était contenue. Comme s'il essayait de crier sans s'arrêter de chuchoter. Il croyait qu'il dormait encore. L'expression de sa colère contre Mary était moins importante que la qualité de son sommeil. C'était…

- Non. Tu n'as pas le droit de dire que je ne fais pas d'effort pour notre mariage. … Je vais raccrocher. Je m'en fous. … A ce soir.

Il raccrocha, éteignit son téléphone et le posa sur la table d'appoint avant de se lever et remarquer la présence de Sherlock.

- Oh. Tu étais…

- Réveillé.

- Tu as bien dormi ?

- Oui.

- Tu… as tout entendu, je suppose.

- … oui.

John soupira. Se frotta le visage, épuisé.

- Je vais faire du thé. Assieds-toi, ta tension est encore trop basse.

Il se demanda comment John pouvait voir ses vertiges. Il s'assit à la table de la cuisine, le ventre dévoré de faim. Il regarda son ami s'affairer, ouvrir les placards, mettre l'eau à chauffer, le pain à griller. Deux tasses de thé et deux tranches de toast apparurent par miracle.

Sherlock grignota le coin d'un toast, sans un mot. John commença à cuisiner le truc avec les pâtes. Il avait fait les courses pendant qu'il dormait. Combien de temps avait-il dormi ?

- Quinze heures. J'ai cru que tu ne te réveillerais jamais.

- Tout vient à point à qui sait attendre.

- Je ne savais pas que tu aimais les proverbes.

- Moi non plus.

Ils rirent doucement, légèrement, comme avant. Sherlock but une gorgée de thé.

- Ça… ça ne va pas avec Mary ?

Il espérait que la question n'était pas idiote. Il n'y connaissait désespérément rien.

- Non, ça ne va pas. Enfin, je suppose que c'est comme ça dans tous les mariages.

- En général la mariée ne tire pas sur le témoin, mais c'est… mmmh, pas une bonne plaisanterie, remarqua-t-il trois secondes trop tard. Désolé.

Une mariée. Un pistolet. Moriarty.

Il fronça les sourcils, chassa l'idée de son esprit. John parlait à nouveau.

- Parfois, j'ai l'impression qu'elle tient plus à notre mariage qu'à… enfin, qu'à moi. Elle est… parfois, j'ai l'impression de m'être… trompé.

Il leva les yeux de ce qu'il était en train de faire – il y avait des légumes dans le truc avec les pâtes ? – pour regarder Sherlock. Il détourna le regard en déglutissant. Le toast ne passait plus.

- Mais tu l'aimes. C'est comme ça, je veux dire, je suppose. Elle n'est pas parfaite mais–

- Elle est loin d'être parfaite, le coupa John en ricanant amèrement.

- –je croyais que tu lui avais pardonné.

Un silence flotta. Sherlock entama la deuxième tranche de pain grillé. Son estomac gargouillait avec ce qui ressemblait à de la gratitude.

- J'essaie. Ce n'est pas facile.

- Ce n'est pas censé être facile. L'amour est une pulsion horrible qui menace tout ce qui est rationnel en ce monde et qui pousse les êtres même les plus raisonnables à commettre des actions atroces au nom d'un dérèglement hormonal. C'est de notoriété publique, je ne vois pas pourquoi tu sembles surpris.

John le fixait d'un air alarmé, les sourcils froncés et la bouche entrouverte.

- Quoi ? se défendit-il en mordant dans le toast, délicieux toast.

C'était vrai, c'était ce qu'il voyait tous les jours, dans toutes les affaires de crimes passionnels, dans toutes les séries télé, dans les yeux durs d'Irene Adler. L'amour salit tout, l'amour détruit, l'amour est une menace. Irene était amoureuse de lui, et elle l'avait drogué, harcelé, s'était introduite chez lui, s'était servie de lui, s'était moquée de lui – c'était ça, l'amour : un dérèglement hormonal qui détruit tout et tout le monde.

Sherlock se tenait à l'écart des sentiments parce qu'il ne voulait pas se compromettre dans cette pulsion de folie et d'horreur, entre autres raisons. Mais John, John devait certainement savoir que c'était ainsi, il n'y avait pas de raison qu'il soit surpris de voir que Mary l'aime exactement comme tout le monde aimait.

- Tu… C'est ta vision d'une relation saine qui est surprenante, articula John, avec difficulté.

- Je ne crois pas au concept de « relation saine ». Il y a différents degrés de destructivité, mais dans l'ensemble…

- D'accord. Deux secondes. Ce que tu dis là, et le discours à mon mariage… J'ai pas l'impression de parler à la même personne.

Sherlock haussa une épaule. Son discours ne parlait pas d'amour, il parlait de John. Ce n'était pas pareil.

- Je pense que tu devrais arrêter d'en vouloir à Mary.

- Elle t'a tiré dessus.

C'était épuisant, cette conversation qu'ils avaient déjà eue des milliers de fois. S'il ne pouvait pas comprendre que ce qui comptait, c'était de sauver son mariage…

S'il avait été honnête envers lui-même, Sherlock aurait dû admettre qu'il accordait une importance démesurée à ce mariage. Mais il avait tant sacrifié pour John, pour qu'il soit avec Mary, pour qu'il soit heureux… C'était impossible que tout finisse ainsi, qu'il ait fait tout ça pour rien.

- Pourquoi tu refuses d'être heureux ? s'exclama Sherlock soudainement, et ce n'était pas un commentaire normal de sa part, il le vit clairement dans les yeux de John.

- Ça ne te va pas de dormir trop longtemps.

- … c'est ce que je pense aussi.

Ils finirent le thé. Ils mangèrent le truc avec les pâtes sans plus échanger un mot, enfermés chacun dans son marasme de pensées.

À suivre...


Et voilà pour aujourd'hui ! :D On se retrouve lundi soir, et d'ici-là laissez-moi vous citer les paroles d'un vieux sage : Reviews are made of love. Et moi, je vous aime, d'abord. Des bisous~