Bonsoir tout le monde ! :D Merci à Shirayuki-san et Louisa74 pour les commentaires sur le dernier chapitre, ils m'ont fait très plaisir même si pour le coup j'ai pas trop eu le temps d'y répondre de façon individuelle. Semaine compliquée. On passe les détails, on garde ça pour le psy (ha. ha. ha.)

Là je sors du cinéma (bon, y a quelques heures quand même) où j'ai vu Miss Peregrine que je recommande à tout le monde, comme ça en passant ;)

Et pour ne pas faire durer le suspense inutilement (moi? Nooooon), je vous souhaite déjà une bonne lecture~

AH OUI, un ptit trigger warning de rien du tout : y a un petit moment homophobe, rien qui devrait vous faire saigner les yeux, mais je préfère prévenir. Et il y a une référence à un stress post-traumatique (flash-back très bref). Voilà pour le disclaimer :D


And no I'm not ashamed,

But the guilt will kill you,

If she don't first.


Selon John, c'était normal que Sherlock dorme autant. Une blessure par balle, deux malaises cardiaques, une overdose et un mode de vie erratique ont cette fâcheuse tendance à fatiguer même les corps les plus résistants.

Sherlock avait protesté. C'était peut-être normal de dormir des nuits de cinq heures, mais ce n'était certainement pas normal de tomber endormi en pleine journée. John lui avait rétorqué que ce qui était normal, c'était de dormir huit heures par nuit (huit heures !), et qu'il ferait bien d' « écouter son corps, pour une fois ». Ils s'étaient vaguement disputés (« J'écoute mon corps si je veux. Et ça ne veut rien dire, écouter son corps. Je n'écoute déjà pas les gens, je ne vais pas me mettre à écouter mes organes. Etc. ») puis John était parti travailler en rigolant doucement.

Sherlock consacra sa matinée à diverses expériences qui devaient le détendre et le distraire de l'affaire toujours stagnante.

Mycroft téléphona juste après midi pour confirmer à son frère que l'enquête n'avançait pas de son côté non plus. Où qu'il porte son regard (et ses caméras), il ne voyait rien qui trahît la présence d'un avatar de Moriarty. S'il n'avait pas conservé un enregistrement de la mystérieuse vidéo sur son ordinateur, il aurait cru avoir rêvé toute cette histoire.

Après avoir raccroché, Sherlock s'allongea dans le divan, perplexe. Il passa de longues heures à lutter contre l'impulsion, le terrible désir de se lever, prendre son portefeuille et sortir retrouver son dealer. Il ferma les yeux et chercha à entendre la voix de John, de cet autre John, qui était tellement en colère contre lui lorsqu'il cédait aux sirènes de la cocaïne. Il avait besoin de la colère de John pour rester concentré, pour ne pas rechuter. Il aurait pu s'avouer qu'il n'avait besoin que de John, pas forcément de John en colère, mais au final c'était surtout la terreur pure qu'il ressentait à l'idée de le décevoir qui le maintenait dans le droit chemin.

Son corps se détendit à mesure que la voix de John, dans son esprit, se faisait plus douce.

Concentre-toi. Quelle est la connexion que tu ne veux pas faire ?

Sherlock ne sait pas. John penche la tête, patient, encourageant.

Réfléchis. Fais une liste. Qu'est-ce que tu ne veux pas affronter ?

La mort. La solitude. L'ennui. La vieillesse. La folie. Le sexe. La maladie. La dépendance. Les émotions. La–

Non. Calme-toi, réfléchis posément. Qu'est-ce qui compte ?

Toi. Toi. Toi.

John sourit et pose une main sur sa joue. Sa paume est chaude.

Oui. Maintenant fais abstraction de moi. Quelle connexion se fait naturellement, si tu ne penses pas à moi ?

Une mariée. Un pistolet. Moriarty.

John pose sa paume sur le torse de Sherlock et sa chaleur brûle à travers sa chemise, jusqu'au trou sous son cœur.

Quelle connexion se fait naturellement ?

Sherlock se réveilla en sursaut. Il bondit sur ses pieds comme si le divan l'avait brûlé. Une main plaquée sur le front, les lèvres pincées, il tentait en vain de respirer calmement. Il haletait, pris de panique. Fébrile, il faisait les cent pas dans le salon, évitant de regarder le mur couvert d'indices qui ne convergeaient pas vers le point qu'il venait de découvrir. Qui était impossible, strictement impossible, mais qui était pourtant le seul possible.

Il hésita à appeler Mycroft, puis renonça. C'était trop tôt, ce n'était qu'une intuition, il avait sans doute tort. Il songea que c'était précisément parce qu'il espérait avoir tort qu'il devait logiquement avoir raison. C'était la pièce manquante, celle qui comblait le trou qui rendait l'image si incohérente. C'était ce qu'il n'avait pas voulu découvrir, et il l'avait découvert.

Il ne contacta pas Mycroft et se donna quelques jours pour s'assurer de la valeur de son hypothèse – la seule possible, la seule possible.

Il devait se calmer. Il se servit un verre de whisky en tremblant légèrement. Il devait se calmer. Il avait rendez-vous avec John et Mary dans (il vérifia sa montre) une heure. Ce n'était pas le moment de céder à la panique.

Il vida son verre en deux gorgées et commença doucement à se préparer, espérant engourdir son cerveau sous la douche.

C'était simple, c'était très simple. Il avait une piste, une intuition à confirmer. Il devait faire abstraction de John et remonter cette piste comme n'importe quelle autre, objectivement, sans penser aux dommages collatéraux. Comme d'habitude.

S'il procédait habilement, il parviendrait peut-être même à régler l'affaire seul et passer un marché avec Mary. John n'avait pas besoin d'être mis au courant. Il n'y avait aucune raison de briser leur mariage.

(Sherlock savait à quel point ce raisonnement sonnait faux, mais il préférait ne pas y penser.)

Il ne sortit de la douche qu'une fois calmé. Il se rasa, tenta de mettre un semblant d'ordre dans ses cheveux un peu trop longs, puis passa dans sa chambre et enfila les vêtements qu'il avait préparés en se levant. Il capta son reflet dans la glace, du coin de l'œil, et pour une fois dans sa vie, il apprécia ce qu'il voyait. Il ne prit même pas la peine d'essayer de se convaincre que ce n'était pas pour John qu'il se faisait beau.

Il fallait qu'il pense sérieusement à arrêter d'être amoureux de John, songea-t-il en nouant son écharpe autour de son cou. C'était un soulagement de pouvoir enfin s'admettre ses sentiments sans en ressentir de honte, mais ils étaient toujours aussi inutiles et à sens unique que quand il essayait désespérément de les refouler.

Il boutonna son manteau jusqu'en haut et quitta l'appartement. Il avait un quart d'heure pour arriver chez Angelo, ce serait juste assez. Au rez-de-chaussée, il croisa Mrs Hudson qui revenait du supermarché et lui souhaitait une bonne soirée.

Dans le taxi, il acheva de se calmer.

Il arriva le premier. Angelo l'accueillit avec sa chaleur habituelle, l'entourant d'attentions.

- Tu attends quelqu'un ? John ? Ça fait longtemps que vous n'êtes plus venus pour un dîner aux chandelles. Tout va bien ?

Quelque chose dans le visage de Sherlock avait dû trahir ses pensées, puisque Angelo semblait tellement désolé. Il s'installa à la table habituelle sans rien trouver à répondre. La porte s'ouvrit dans un second tintement et Sherlock comprit à la mine dépitée du patron que John était entré au bras de Mary.

Tant pis pour les chandelles, songea-t-il en pressant la pulpe de son index contre les dents de sa fourchette. Tant pis.

- Coucou, Sherlock !

Il sourit par réflexe, répondit par réflexe, comme dégagé de son corps. Il n'aimait pas les inflexions mielleuses de la voix de Mary, plus depuis… depuis. Il contrôla le léger tremblement de sa main, et rien n'y parut. Ils s'installèrent. Mary commença à parler d'un sujet inintéressant, sans doute sa grossesse, ses pieds qui enflaient, son dos qui la faisait souffrir, son impatience d'accoucher. Sherlock n'aurait pas réussi à l'écouter même s'il l'avait voulu.

Il regardait dans sa direction, ne serait-ce que pour respecter les règles de bienséance, acquiesçait, souriait. Mais du coin de l'œil, il appréciait l'éclat doré des cheveux de John. La beauté paradoxale de ses traits tirés. Sa façon de relever la commissure de ses lèvres, sur la droite, sans vraiment sourire encore. Sherlock savait que Mary n'était pas dupe. Elle était plus observatrice que John. Mais, dans le fond, il n'y avait que l'opinion de John qui compte.

Angelo prit leurs commandes et la discussion continua sans que Sherlock suive réellement. Il aurait préféré être ailleurs. Il passait sa vie à préférer être ailleurs. Tant que ce n'était pas en Serbie, songea-t-il en repensant aux cicatrices de son dos. Il se perdit une seconde dans un souvenir de douleur rouge et métallique et quand il revint à lui, John et Mary riaient. Il avait manqué quelque chose et il était trop tard pour faire semblant maintenant, trop tard pour rire.

Il observa la rue, par la fenêtre, pour dissimuler ses maladresses sociales. Au passage, son regard accrocha celui de John comme un ongle cassé accroche le tissu d'un vêtement. Il le fixait comme s'il s'attendait à le voir tomber inconscient. Quand avait-il mangé pour la dernière fois ?

Un serveur apporta leurs assiettes. Ils commencèrent à manger sans trop parler, apparemment affamés. Sherlock essayait de ne pas voir les petits détails de complicité entre John et Mary. Ils allaient bien à nouveau. Ils étaient heureux. Ils… picoraient dans l'assiette l'un de l'autre. C'était cliché mais John était un homme qui aimait les clichés. Tout se passait exactement comme si Mary n'avait pas manqué de le tuer, et c'était ce que Sherlock avait voulu (pas vraiment voulu, il n'avait voulu rien de tout ça, mais il avait tout fait pour que ça arrive), mais il ne le supportait pas. Il était jaloux, sans savoir de quoi précisément.

« L'abstinence ne garantit pas l'immortalité »

Il était peut-être temps pour lui d'admettre qu'il était mortel ? Mais jamais il ne parviendrait à supporter que quelqu'un… picore dans son assiette. Il chassa cette image de son esprit. Une pensée à creuser plus tard, un autre jour, jamais.

Mary commençait à s'impatienter de le voir si dramatiquement silencieux. Elle tenta de le faire participer à la conversation. Qu'est-ce que tu fais ces jours-ci, tu veux venir à la maison bientôt, tu viendras me voir après l'accouchement, etc. Sherlock répondait, poliment, souriant. Feignant d'être détendu. Mary souriait aussi, et c'était douloureux de soutenir cette mascarade.

Heureusement, John se leva pour aller aux toilettes et ils purent laisser tomber leurs grimaces dès qu'il eut le dos tourné. Ils ne se regardèrent pas en chiens de faïence – c'était surfait. Ils mangèrent en silence quelques instants.

Sherlock s'aperçut que son rythme cardiaque était erratique. Il sentait les pulsations de ses veines dans son cou, sous les oreilles. Mary posa lentement sa fourchette contre le bord de son assiette, avec un tintement sec. Sherlock serra et desserra les mâchoires, imaginant pouvoir se calmer. Il releva les yeux, attendant que Mary parle la première. Ne rien laisser voir.

- Je ne vais pas me répéter, donc écoute-moi bien. Je vois comment tu regardes John.

- Comment ? souffla-t-il, incapable de s'en empêcher.

Mary sourit de ce sourire froid et condescendant et, l'espace d'une seconde, Sherlock pensa sincèrement qu'elle allait sortir une arme de son sac à main.

- Comme si tu crevais d'envie de te mettre à genoux pour le sucer. Ça crève les yeux. Dès la seconde où je t'ai vu, j'ai su que tu ne rêves que de ça. Je n'ai jamais rien dit parce que tu semblais… inoffensif. Mais quelque chose a changé, récemment, et je pense que ça vaut la peine de préciser que John m'appartient. Si vous faites quoi que ce soit dans mon dos, tu le regretteras. Et tu sais que je ne recule devant rien.

- J'adore les menaces et les allusions vaguement insultantes, mais je dois sans doute te rappeler que ça ne dépend pas que de moi. Il faut être deux pour ce genre de… d'activités.

La formulation ne convenait pas, il manquait d'aplomb, mais s'il fallait être totalement honnête, il n'avait aucun aplomb, il tombait en chute libre dans l'angoisse de l'exact type de scénario qu'il avait voulu éviter en restant dans le placard. Il savait exactement ce qu'elle pensait, il pouvait entendre les insultes qu'on lui avait lancées comme des pierres quand il était gosse et tellement plus vulnérable. Il voulait se lever et partir, il n'avait plus honte mais il avait toujours peur et c'était terrible terrible terrible d'avoir peur, surtout de ça, de quelques mots.

Mary souriait encore davantage. Elle n'avait pas cessé de sourire pendant qu'elle prononçait ces menaces.

- Je n'ai pas dit que John ne le regretterait pas aussi.

- Je suis soulagé de voir que tu as une conception démocratique de la menace, mais je le répète : ce que je veux n'a aucun impact sur la fidélité de John.

Ce qu'il voulait n'avait même pas d'impact sur sa propre vie sexuelle. Les inquiétudes de Mary en étaient presque ridicules.

- C'est tout ce que je voulais entendre. Il faut parfois savoir mettre les choses au clair, conclut Mary en reprenant sa fourchette.

Sherlock hésita, puis décida qu'il n'avait rien à perdre. Il ne comptait pas mentir, il ne comptait pas nier.

- N'en parle pas à John.

Malgré toute sa bonne volonté, il ne parvint pas à s'abaisser à formuler un s'il te plaît.

- Je ne lui dirai pas si tu ne lui dis pas, répondit-elle simplement. De toute façon, c'est tellement plus amusant de te regarder te torturer tout seul.

Il ne baissa pas les yeux et espéra garder un visage impassible. Tout seul.

John réapparut, le jean un peu humide là où il avait frotté ses mains après les avoir lavées, le sourire doux, bienveillant. Sherlock ne le regarda pas trop longtemps, conscient des yeux froids de Mary fixés sur lui.

- Vous parliez de quoi ?

- Du prénom pour le bébé, mentit-elle.

- C'est un sujet de conversation qui intéresse Sherlock ? s'étonna John.

- Non, mais j'ai l'habitude qu'on m'impose des discussions gênantes et désagréables.

John rigola doucement. Leurs regards se frôlèrent à nouveau et c'était comme une pointe dans la poitrine de Sherlock. Il y avait quelque chose dans ses yeux. Comme si. Comme s'il s'excusait.

De quoi ?

Il fut sauvé de ce repas déplaisant par un coup de téléphone de son frère. Il décrocha, comme s'il n'était pas au courant de toutes les règles de bienséance, et alors qu'il écoutait la voix exaspérante de Mycroft, il remarqua une caméra de surveillance, au coin de l'immeuble opposé, qui était braquée sur lui.

- J'arrive, répondit-il d'une voix sèche avant de raccrocher. Désolé, je dois partir. Mycroft a du nouveau au sujet de Moriarty.

Il sortit quelques billets pour payer son plat et une partie du vin. Alors qu'il tendait l'argent à John, il scrutait Mary du coin de l'œil. Elle avait détourné la tête, c'était impossible de détecter sa réaction.

- Au revoir, marmonna-t-il en enfilant son manteau.

Sur le trottoir, il repéra la voiture noire de Mycroft et ouvrit la portière. Il s'installa à côté de son frère, hésitant à le remercier de l'avoir tiré de cette situation catastrophique.

- Tu me surveilles toujours ?

- C'est apparemment nécessaire, puisque la seule fois en deux semaines où tu sors de ton appartement, tu réussis à te faire menacer par une ex-mercenaire.

- Tu l'as deviné par notre langage corporel ou tu as placé un mouchard dans la salière ?

Pour toute réponse, Mycroft tapota le deuxième bouton de son propre veston. Sherlock plissa les yeux et vérifia le bouton correspondant sur son manteau. Un micro.

- J'aurais dû m'en douter. Je n'arrive même pas à m'imaginer avoir un jour une vie privée.

Il aurait pu être mortifié à l'idée que Mycroft ait entendu les allégations de Mary. Mais il savait tout depuis longtemps, depuis toujours, depuis l'affaire de l'étude en rose. Il voyait à travers lui comme à travers une vitre, avec ou sans dispositif de surveillance.

- Tu ne regrettes pas de t'être laissé impliquer… émotionnellement ? Ce doit être difficile, d'être attaché à John et de le voir avec une telle femme.

Sherlock ne supportait pas le ton de sa voix. Voulait-il l'entendre dire qu'il était malheureux, qu'il regrettait tout, qu'il voulait être seul et ne plus rien ressentir ? Il avait changé, il n'était plus ce Sherlock.

- Il est heureux. Je ne vois pas ce qu'i regretter.

- Elle est loin d'être un compagnon idéal.

- Ils s'aiment.

Mycroft eut une moue dégoûtée. Avant qu'il eût pu en dire davantage, Sherlock fit arrêter le chauffeur et ouvrit la portière.

- Je continuerai à pied. Merci pour le… sauvetage d'urgence. Je te tiens au courant pour Moriarty.

Il s'éloigna de la voiture sans prendre la peine de regarder la réaction de son frère. Tout cela lui importait bien peu.


A suivre...

Et voilààà ! On se retrouve lundi pour l'avant-dernier chapitre de cette première partie, qui sera... particulier. Des améliorations dans les rapports entre John et Sherlock, un retour au naturel via une conversation un peu compliquée, et je ne vous en dis pas plus. Enfin, je vous dis déjà que vous n'aimerez pas le sixième chapitre. Allez, bisous, laissez-moi des ptits commentaires, ça fait toujours plaisir :D