Coucouuu ! Serait-ce déjà la date de mon chapitre préféré ? (oui)
Encore merci à tout le monde, j'ai vu que des petits nouveaux avaient rejoint l'aventure en route : bienvenue à vous :D
Merci à Clelia Kerlais pour ta review ! Je réponds "publiquement" plutôt qu'en privé pour clarifier un peu la situation de John, que tu as soulevée : effectivement, ça peut être surprenant de voir qu'il ne pense pas une seule seconde à son bébé dans toute cette histoire. Je ne l'ai pas oublié (j'y reviendrai dans la suite de l'histoire), c'est simplement que ma fic est focalisée sur Sherlock, ce qui fait que les pensées de John restent opaques tant qu'il ne les exprime pas. Et il n'exprime pas de pensées quant à son enfant... pour l'instant !^^
Bonne lecture~
He can't lose with me in tow,
I refuse to let him go.
Il faudrait sans doute plusieurs jours à Mycroft pour resserrer ses métaphoriques filets autour des complices de Mary, songea Sherlock en se détournant des quelques feuilles nouvellement punaisées au mur. Il ne pouvait rien faire qu'attendre, désormais. Il pressentait que toute l'enquête se passerait ainsi, en accordéon : quelques heures de réflexions et de déductions pour quelques jours de travail de terrain mené par les hommes de son frère.
Et lui, il ne lui restait alors qu'à apprécier la saveur douce-amère du premier jour du retour de John. Il débarrassa les reliefs de leur repas qui trônaient encore sur la table puis s'installa dans son fauteuil dont il tapota nerveusement les accoudoirs. Il était nerveux, mais pas de la même façon que d'habitude, pas comme quand il s'ennuyait, alors qu'il aurait dû s'ennuyer, il aurait dû être frustré à mourir de ne pouvoir rien faire.
A vrai dire, il se rendait compte qu'il menait cette enquête en pilote automatique : il voulait coincer Mary, il voulait démanteler son réseau, il le voulait plus qu'il n'avait jamais rien voulu, mais ce n'était pas le même rush d'adrénaline que lorsqu'il résolvait n'importe quel autre mystère ; c'était trop personnel, c'était trop sérieux, c'était quelque chose qu'il fallait faire mais dont il ne retirait aucun plaisir.
- Ça te dérange si je joue du violon ? lança-t-il brusquement, déchirant le silence de la fin d'après-midi.
John sursauta légèrement. Il sourit, posa son livre sur le côté, l'encouragea d'un geste du menton. Non, ça ne me dérange pas. Oui, joue, s'il te plaît. Sherlock quitta son fauteuil. Il s'accroupit devant la cheminée et fouilla dans l'âtre, déplaçant le petit bois qui feignait d'être prêt pour un feu. Il n'avait plus allumé de feu depuis longtemps et avait caché là son violon, en revenant du mariage, dans un geste qui lui avait semblé logique sous l'effet de la cocaïne.
(La dernière fois qu'il avait touché à l'étui sombre, c'était pour s'assurer qu'il n'avait pas été souillé par la suprême insulte de Magnussen. Ce n'était pas le cas, et il avait rajouté du bois sec par-dessus, sans l'ouvrir, sans même penser à l'ouvrir.)
John ne dit rien et Sherlock se redressa pour commencer à jouer, les yeux entrouverts, perdus dans le flou de la ville par la fenêtre. Il n'aurait pas pu faire face à son ami, il ne savait pas pourquoi, et ses doigts s'égaraient sur le cou gracile de son instrument, brodant une mélodie à laquelle il ne pensait pas. Il composait sans partition, sans plan, avec ses bribes de souvenirs du conservatoire, quand il était incroyablement jeune et s'ennuyait suffisamment à l'université pour avoir envie de se lancer dans un double cursus, en chimie et en musique. Il avait pensé à la danse, le ballet, il adorait le ballet, il adorait Tchaïkovski, et puis sa famille lui avait dit, que pensera-t-on, un jeune homme séduisant comme toi qui fait du ballet, que pensera-t-on, et il avait préféré ne pas y penser. Et puis, il n'aurait jamais pu jouer la reine des cygnes, de toute façon. Il aurait aimé.
Il y avait eu d'autres secrets pour échapper à l'ennui et pour voltiger dans un infini bien plus profond que la musique, c'était à cette époque, plus ou moins, qu'il avait commencé à vouloir tout détruire, à défaut de pouvoir construire quoi que ce soit. Que pensera-t-on, un jeune homme séduisant comme toi qui. L'important était que les gens ne pensent rien de lui, apparemment, et l'un dans l'autre, c'était peut-être moins choquant pour sa grand-mère qu'il soit cocaïnomane plutôt que. Oh pauvre grand-mère, il l'aimait, malgré. Et puis, c'était moins douloureux, c'était moins douloureux de se détruire lui-même que de laisser quelqu'un d'autre le faire à sa place. L'un dans l'autre, en somme, tout compte fait, si on y réfléchissait bien, vraiment, c'était la décision la plus raisonnable, de ne pas. Ne jamais.
Quelque chose était coincé dans sa gorge, les souvenirs des années où il avait préféré ne pas jouer ses cartes, où il les avait brûlées parce que c'était plus facile de faire comme ça, de faire comme si, plutôt que d'admettre la vérité, de la faire admettre au monde, de leur faire avaler une excentricité de plus : oui je suis trop intelligent, oui mon visage est étrange, oui je suis socialement inapte, oui je suis gay. On le détestait assez pour tout le reste, alors.
Il sentait sa musique devenir erratique. Il s'arrêta sans prendre la peine d'inventer une fin qui soit une fin, il coupa net le fil et posa son instrument. Il ne voyait pas John et ne voulait pas le voir, il voulait sortir, marcher, mais il ne le pouvait pas.
Il se tourna vers son ami, et dans ses yeux. Comment faisait-il pour toujours le regarder ainsi.
- Tu veux regarder la télé ? On pourrait regarder un James Bond. Il y a aussi Star Trek, ce soir, le reboot d'il y a quelques années, avec l'acteur qui te ressemble.
Ils ne diraient rien, ils ne discuteraient pas de la buée dans les yeux de Sherlock, et c'était très bien. Ils s'installeraient dans le divan pour un James Bond ou peut-être deux, une soirée comme avant. Vers vingt heures ils auraient faim, et ils commanderaient thaï, ou chinois. Il y aurait un documentaire sur l'apiculture et John ferait semblant d'être vraiment très intéressé par le sujet pour épargner à Sherlock la peine de lui demander de ne pas changer de chaîne. Puis le documentaire se finirait, et Sherlock fermerait les yeux quelques instants, pour les reposer et
Une mariée. Un pistolet. Il n'en peut plus de ce rêve qui tourne en boucle. Le voile s'évapore, soulevé par une main d'homme dans une manche en dentelle, et le visage de Moriarty, comme à chaque fois.
Si je ne peux pas le garder, je ne vais pas te laisser mes restes.
La voix n'est pas celle de Moriarty mais sa main se lève, et un canon brille au bout. Lui aussi étend son bras et ses doigts serrés sur le métal d'une arme antique. Ils se frôlent mutuellement les tempes de leurs pistolets luisants, un baiser morbide partagé dans un frisson. Les doigts se crispent sur les gâchettes
Cette femme.
et tirent.
Il ouvrit les yeux violemment, luttant pour maintenir sa respiration sous contrôle. Où était-il, que s'était-il passé, il détestait se réveiller sans savoir où il était, ça le ramenait en Serbie et il ne fallait pas penser à la Serbie.
Pas.
Penser.
À la.
Serbie.
Une seconde. Puis ses yeux virent l'écran brillant de la télévision, sans vraiment voir ce qu'il s'y passait, remarquant seulement qu'elle était renversée sur le côté. Sa joue était pressée contre un matériau rêche, il s'en rendait compte à présent, une seconde après s'être réveillé, il était couché, il était tombé couché en tombant endormi et ce n'était pas grave, il n'y avait pas de raison de paniquer.
Deux secondes. Un poids léger sur son crâne, sans doute rien, un coussin, il se redressa en rassemblant ses esprits. Le poids glissa de son crâne à sa nuque et c'était une main, celle de John, et dans les pénombres du salon à peine éclairé par la télévision, Sherlock réalisa qu'il avait dormi affalé sur lui, le visage appuyé contre son jean, et il ne s'en était probablement pas rendu compte vu qu'il dormait également.
Trois secondes.
(Sherlock avait pris l'habitude, dans l'obscurité des années où il était mort, de compter les secondes à partir du moment où il ouvrait les yeux, pour mesurer le temps qu'il prenait à revenir à lui. C'était infiniment rassurant de savoir que, quoi qu'il arrive, il n'était jamais vulnérable plus de trois secondes)
Il se leva et machinalement, prépara le thé. Pas besoin de lumière quand il connaissait l'emplacement de tout. Il avait réorganisé la cuisine après le mariage, pourquoi, parce que si ce n'était plus chez John, il ne fallait plus que John puisse y retrouver quoi que ce soit, comme un étranger qui entrerait pour la première fois chez un autre étranger, quelque chose comme ça. Et puis, comme le reste, comme le fauteuil, comme la chambre, Sherlock n'avait pas pu supporter de faire semblant que ça ne lui faisait rien, et il avait tout rangé à nouveau comme avant. Du bruit dans le salon, John parlait en dormant. C'était son habitude. Sherlock fit mine de ne pas écouter (pour qui ? Personne ne le voyait feindre l'indifférence) mais écoutait attentivement. Et les mots qu'il disait.
Sherlock s'appuya des deux mains au plan de travail, essayant de ne plus écouter ces mots comme une caresse et comme une torture. Puis le silence retomba. Il s'était réveillé. Il retourna au salon, armé de deux tasses et d'un visage parfaitement maîtrisé.
- Mmmh il est quelle heure ? marmonna John en s'étirant.
- Minuit. Tu devrais aller dormir, tu es en convalescence.
- Pourquoi tu as fait du thé, alors ?
Sherlock alluma une lampe qui fit comme une auréole derrière la tête de John. Il voulut s'asseoir dans son fauteuil, mais y trouva son violon. En quelques gestes précautionneux, il le rangea dans son étui qu'il posa sur la table, bien en évidence, bien là, maintenant qu'il y avait peut-être à nouveau de quoi faire de la musique.
- Viens, dit John en montrant la place à côté de lui.
Sherlock avait pris sa tasse qu'il tenait serrée entre ses longs doigts blancs. Il restait planté au milieu du salon, de l'autre côté de la table basse, à regarder le vieux smiley étalé sur le mur, tracé le jour où il avait découvert qu'il aimait John, fusillé le jour où il avait compris que John ne l'aimerait jamais. Avait cru comprendre.
Il ne pouvait pas enjamber la table et s'asseoir près de lui, il ne pouvait pas avoir cette candeur-là, cette spontanéité-là, même après ces mots murmurés dans le sommeil, même après ses doigts tièdes tressés dans ses cheveux, parce qu'il était trop vieux, maintenant, trop vieux pour supporter d'être réduit en miettes une fois encore, et il avait cru, il avait cru qu'il avait changé et qu'il pouvait vivre tout ça, qu'il pouvait ne plus avoir peur, mais c'est facile de croire qu'on n'a plus peur tant qu'on n'est pas à deux doigts de ce qui nous terrorise.
- Viens, répéta John. Sinon, je vais devoir me lever. Et je suis en convalescence.
Ses genoux cédèrent à sa voix, ployèrent, et il obéit, docile et effrayé. Il posa la tasse sur la table, en passant, et s'assit dans le divan, tout contre l'accoudoir, le plus loin possible du précipice des yeux de John.
- Si on veut que je reste ici, commença-t-il comme si Sherlock ne fuyait pas son regard. Il faut qu'on parle de certaines choses–
- J'ai pas envie de parler de certaines choses, le coupa-t-il. Si on n'en parle pas, c'est comme si rien n'était arrivé.
C'était leur tactique depuis le départ, c'était l'excuse à tous leurs silences, à toute leur incapacité de dire. Mais les choses arrivaient quand même, et là était leur drame.
- Je… je ne veux pas que rien n'arrive, avoua John à mi-voix. On n'est pas obligés d'en parler, si tu ne veux pas, mais. Je ne veux pas que rien n'arrive, je n'en peux plus que rien n'arrive. Et je sais que ce n'est pas juste moi.
De nouveau, sa main sur son genou. Des souvenirs de la nuit avant le mariage, face à face avec le whisky et ce jeu ridicule, et ils n'avaient jamais été aussi près. Jamais aussi près de.
(C'était terrible de ne jamais parvenir à achever une pensée. Comme un rail de sécurité autour de son cerveau, contre lequel il se cogne les tibias dès qu'il avance vers l'obscurité de tout ce dont il s'est interdit l'accès.)
- Sherlock. Je serai toujours là, d'accord ? Je ne sais pas de quoi tu as peur, mais… je reste là. Je ne partirai plus, et je ne te laisserai plus partir, et on va se sortir de cette situation de merde. Tu vas nous sortir de là parce que ton cerveau est brillant et que ton cœur est encore plus brillant, et je serai là. Pour toi.
Le silence les enveloppait comme la lumière orange derrière John, comme la chaleur de sa main sur son genou. Sherlock aurait voulu être capable de lui dire qu'il le remerciait, qu'il était infiniment reconnaissant de l'entendre prononcer ces mots, mais dire tout ça, ce n'était pas le genre de dragon qu'il était prêt à affronter.
- Tu n'es pas obligé de parler, il n'y a pas le feu. Tu n'es pas obligé de me dire pourquoi tu as peur, tu n'es même pas obligé de ne plus avoir peur. Mais ne fais pas semblant que tu ne sais pas, d'accord ?
Il parlait tellement doucement, tellement délicatement, comme à un animal blessé, comme à un enfant, comme si. Comme s'il n'y avait vraiment rien à craindre.
Et par une propriété physique que Sherlock ne connaissait pas, une exception aux lois de la gravité, il se sentit entrer en orbite autour de John et de son sourire solaire (l'obliquité de l'écliptique). Ou pas vraiment, il ne savait pas, mais c'était quelque chose, et c'était bien. Leurs corps se tendirent l'un vers l'autre, imperceptiblement, et.
Et c'était mieux que tout ce qu'il avait imaginé, c'était cliché mais c'était la vérité, de tous les milliers de baisers qu'il avait imaginé partager avec John, aucun ne soutenait la comparaison. Rien n'aurait jamais pu le préparer à ces lèvres tièdes, sèches, fermes, à peine pressées contre les siennes, à peine frôlées, légères comme un souffle hésitant. L'instant ne dura pas longtemps, mais assez pour laisser Sherlock souhaiter qu'il ne s'achève jamais. Il catalogua immédiatement la sensation, la rangea dans une petite boîte dans un petit recoin de son palais mental, pour plus tard, pour quand il aurait besoin de se souvenir à nouveau du poids tendre de la bouche de John, fermée contre la sienne.
Il se retint d'y penser, de formuler les mots dans le silence de son crâne dévasté par le choc, il s'interdit d'y donner du sens. L'espoir... Il n'aimait pas ça. Ça ne lui réussissait jamais.
Il se recula légèrement, mais sa main resta sur son genou.
- Quand j'ai cru que tu étais mort, commença John à voix basse. Ella m'a demandé de lui dire ce que j'aurais voulu te dire. Je n'aurais pas pu, pas alors. C'était. J'avais l'impression que c'était trop tard, de toute façon, mais en fait. C'était trop tôt, réellement, c'était moi qui n'étais pas prêt à l'admettre.
Sherlock savait ce qui suivrait, il savait quels mots seraient prononcés, et ce n'était vraiment pas nécessaire. Il posa ses doigts sur la main de John pour lui faire comprendre qu'il n'y avait pas besoin de ces mots, que c'était assez pour l'instant. Mais il continua.
- On a perdu beaucoup de temps, mais il y a toujours moyen de le rattraper, non ? Je t'aime, Sherlock.
- Tu dis tout le temps ça le premier soir ? plaisanta-t-il tranquillement, la voix un peu cassée par tout ce silence.
John sourit, rigola doucement en courbant le cou, comme il le faisait toujours.
- Notre premier soir, ça fait plus de cinq ans. Je crois que j'ai largement le droit.
Leurs doigts se caressaient, tranquilles, alors que le temps passait et qu'ils regardaient leurs thés refroidir.
- Je crois qu'on a besoin de dormir, murmura finalement John. On va avoir des journées difficiles, autant prendre des forces.
Il saisit sa canne et se leva en soupirant d'effort. Sherlock ne le suivait pas.
- Viens, l'invita-t-il en lui tendant la main. Viens dormir.
- … avec toi ?
Il se sentait idiot, de poser cette question, avec cette voix. John acquiesça, patient, infiniment patient.
- Tu dormiras mieux dans un lit que sur le divan. Et pour les cauchemars. C'est mieux de dormir avec quelqu'un.
La silhouette de John découpée contre l'obscurité du couloir avait quelque chose d'accueillant. Il se leva et éteignit la lampe, la télévision. Il quitta à pas lents le salon, le mur couvert de papier, le thé froid, et rejoignit son ami, son. John. Ils trouveraient un nom pour ce qu'ils étaient, mais pour l'instant, il glissa ses doigts dans sa paume et le suivit dans la chambre. Dormir. Avec John.
A suivre...
AAAAAAAAAAAH! Ok, ce baiser est un peu anti-spectaculaire. Mais ça ne voulait pas s'écrire autrement. Et puis, il y en aura beaucoup d'autres pour remonter le niveau :p
J'avais vraiment envie qu'ils soient ensemble ensemble pour affronter le reste de ce que je leur réserve. Donc voilà. Et puis je vais pas commencer à m'excuser, non plus ?
Bref ! Laissez-moi plein de reviews, please, j'adore ça ! Vous pouvez même me dire que c'est de la merde, rien n'empêche que je corrige les chapitres restants s'il y a vraiment une grosse situation de crise :D
Luv luv.
