Chapitre II —

C'était un rêve étrange, surréaliste. Raphaël était incapable de décrire exactement ce qu'il percevait, tout était si clair et si abstrait à la fois.

Il se sentait flotter, ou du moins, il comprenait qu'il ne touchait pas terre, encore moins de sol concret. Il ne sentait pas non plus son corps, il n'était qu'un simple regard sur le paysage, perdu entre deux nuages.

Tout avait un teint orange, de la même teinte qu'un soleil couchant. Il ne voyait pas de fin à l'horizon qui s'étendait de chaque côté. Il semblait perdu dans le ciel, quelque part.

Un cri strident perça le silence. Il vit une forme passer à travers les nuages, longue et serpentine. Une autre, plus courte arriva, et se jeta sur elle. Elles se nouèrent dans une lutte acharnée, d'où émanèrent des hurlements de douleur et des bruits atroces de chairs déchirées ; dans un assaut final, la plus petite des deux choses vint transpercer de part en part l'autre.

Il s'éveilla doucement, se sortant lentement de sa torpeur. Il ne retint pas le bâillement qui lui décrocha la mâchoire alors qu'il s'étirait. Il avait une désagréable sensation d'avoir eu un sommeil très peu reposant, et ce rêve dont il ne lui restait que quelques pans brumeux lui avait paru étrange. Il parvenait difficilement à se souvenir de ses rêves, cette fois-ci ne faisait pas exception.

Il plissa les yeux, tenta de discerner quelque chose malgré sa mauvaise vue dans la chambre éclairée par quelques rayons de soleil. Il se trouvait dans sa chambre. Pourtant, n'en était-il pas sorti avant de se coucher ? Tout cela était trop flou dans sa mémoire, ce devait être sans importance.

Il tâta les draps dans lesquels il s'était enroulé. Bizarrement, Fondue n'était pas à ses côtés, alors que cette vieille feignasse ne perdait pas la moindre occasion pour venir s'installer sur le matelas. Il avait dû dormir ailleurs, pour une fois.

En sortant de son lit, il s'empressa d'enfiler les premiers vêtements qui lui tombèrent sous la main —à savoir son costume de Fantôme R, dont il ne revêtit que la chemise et le pantalon— et, ne trouvant pas ses lunettes —décidément cette journée commençait vraiment mal— il se mit ses verres de contact, soigneusement rangés à leur place sur le bureau, en s'aidant du petit miroir fixé au mur face à lui. Il jeta un rapide coup d'œil au sceptre, toujours au même endroit que là où il l'avait laissé la veille, aux côtés du bracelet. Il le prit dans ses mains, et nota un détail qu'il n'avait jusqu'alors pas remarqué. Dans la gueule du serpent, gravée sur son palais, se distinguait l'étrange marque qu'il poursuivait depuis deux ans. Une pyramide renversée, un soleil brillant au-dessus d'elle, et un arc de cercle étrange l'entourant en-dessous. Voilà qu'elle refaisait surface. Même si c'était la marque que la duchesse Élisabeth avait choisie pour la représenter, sûrement en hommage aux origines du père de Marie, c'était avant tout un signe d'appartenance, qui remontait jusqu'à l'antiquité. Durant ces dernières années, il avait volé un bon nombre de contrefaçons d'œuvres d'art pour en rendre les originaux, entreposés dans la cave secrète de son père, tout en repérant celles sur lesquelles apparaissait le fameux symbole. À son plus grand étonnement, il n'y avait pas que des bijoux de l'ancienne Babylonie, mais aussi des tableaux et sculptures d'Europe et d'Asie, et de plusieurs époques. Il n'avait jamais su trouver la réponse à ce mystère auquel était lié son père, malgré ses recherches.

Quelqu'un sonna à la porte d'entrée. Il reposa soigneusement l'objet, et se leva, prêt à aller ouvrir. Mais avant de tourner la poignée de la porte de sa chambre, il entendit des voix —deux voix— à l'entrée de son appartement.

« J'espère que je ne te dérange pas, dit la première —celle de Marie— d'un air très certainement embarrassé.

— Non, ne t'en fais pas. »

La voix qui lui était parvenue à travers le bois de la porte semblait terriblement familière et étrangère à la fois. Et de toute façon, qui cela pouvait-il bien être ? Il était là, et vivait seul avec Fondue, et Marie discutait avec quelqu'un qu'elle connaissait visiblement, et à qui elle s'attendait forcément en venant sonner.

Ce devait forcément être une blague. Il ne comprenait vraiment pas ce qui se passait.

Alors il ouvrit soudainement la porte, prenant par surprise les deux personnes. Marie sursauta, et le dévisagea avec de grands yeux ronds. Elle eut même un mouvement de recul. La stupeur qui se lisait sur son visage était incompréhensible ; c'était comme si elle ne s'attendait pas à le voir sortir de la chambre.

Puis il vit que la personne qui se tenait face à elle n'était autre que Raphaël.

En le voyant arriver, il avait froncé les sourcils, et s'était mis sur la défensive —quoi de plus normal ? Et comme un reflet dans un miroir, c'en était de même pour lui alors qu'il sortait de sa chambre.

« Qui es-tu ? » se demandèrent-ils l'un à l'autre simultanément, sur le même ton, exactement le même.

Le regard de Marie navigua entre chacun d'eux, complètement perdue, et cherchant la supercherie. Connaissant Raphaël, il était possible qu'il eut voulu lui faire une blague, mais ses réactions semblaient si réelles, elle était certaine qu'il ne faisait pas semblant.

Alors qui était cet individu lui ressemblant comme deux gouttes d'eau qui se tenait dans l'encadrement de la porte ?

« Marie, éloigne-toi de lui ! ordonna-t-il.

— Marie, recule ! » gronda Raphaël en se plaçant devant elle.

Paniquée, elle s'exécuta, et recula jusqu'à atteindre le mur opposé du couloir du bâtiment.

« Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle fébrilement, en tentant de contrôler ses tremblements.

— Fais-moi confiance, je suis Raphaël » répondit celui qui lui avait ouvert la porte, en lui glissant un sourire qui se voulait rassurant.

Elle ne voyait plus l'autre individu de là où elle se trouvait, seule sa voix lui parvenait.

« Je n'ai jamais dit que tu ne l'étais pas, fit l'autre avec désinvolture.

— Et toi t'es qui !?

— Bonne question. »

Il prit un air sérieux.

« Je m'appelle Raphaël, je vis ici, et je suis en première année de licence d'histoire de l'art et d'archéologie à la Sorbonne.

— Pas possible » grogna Raphaël en remettant ses lunettes à leur place.

Qui était ce gars venu prendre son identité ? Comment était-il rentré sans qu'il ne l'eût remarqué, et pourquoi faisait-il ça ?!

« Pas possible parce que c'est moi, ça !

— Il y aurait deux Raphaël ? »

Marie fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, pas plus que les deux rouquins qui se disputaient l'identité de Raphaël. Mais à bien les observer et les écouter, aucun d'eux ne paraissait mentir. Ils étaient tout aussi surpris que perdus, l'un comme l'autre. C'était la première fois qu'ils se voyaient, qu'ils découvraient l'existence de leur alter-ego, c'était normal qu'ils fussent surpris, et tout aussi anormal qu'une telle chose se produisît.

Elle entra à nouveau dans l'appartement et demanda au Raphaël à lunettes de fermer la porte à clé derrière elle. Elle surmonta sa première peur de l'inconnu et de l'incompréhension, et leur demanda de prendre chacun une chaise et de s'asseoir côte à côte, face à elle. De là, elle put les comparer. Hormis les vêtements et le fait que l'un des deux possédait des lunettes, ils étaient strictement identiques. Elle demanda par ailleurs comment le second pouvait voir sans lunettes ; il lui répondit qu'il avait juste mis des verres de contact.

« Puisque quelqu'un avait pris les lunettes » ajouta-t-il d'un ton lourd de reproches à l'attention de celui qui se tenait à sa gauche.

Elle tenta de calmer la tension entre les deux adolescents. Celui qui portait lesdites lunettes croisa les bras et jeta un regard noir à l'autre, qui paraissait déjà plus détendu.

« Je vais te poser des questions auxquelles seul moi peut répondre, fit-il en le regardant au-dessus des verres qui avaient glissé sur son nez. Où est la cave ?

— Derrière la bibliothèque de la chambre. »

Il avait répondu rapidement, sans hésiter. Il savait exactement de quelle cave il parlait, et gardait un air un peu supérieur, qui déplaisait fortement à Raphaël.

« Quel livre ?

— Le seul qui n'a pas de titre. Faudrait peut-être penser à le déguiser un peu mieux, un levier dans un livre c'est bien, mais un livre sans titre ni auteur c'est direct cramé hein. »

Marie jeta un regard inquiet vers celui qu'elle pensait être le vrai Raphaël. Sa mine se décomposait alors que le présumé imposteur répondait correctement, et même bien trop correctement, à ses questions.

« Papa ?

— Ancien artiste peintre, s'occupait à faire des contrefaçons d'œuvres. Disparu il y a trois ans.

— Maman ?

— Ballerine jusqu'à son mariage avec papa, elle a tout quitté pour s'occuper de moi. C'est grâce à elle que je maîtrise aussi bien le rythme. »

Il haussa les épaules. Il n'avait aucune difficulté à donner les réponses, il s'amusait presque. Il ne protestait pas alors que c'était l'autre qui lui posait les questions.

« Le nom de la première fille que j'ai embrassée ?

— Une Justine, en grande section maternelle, je sais plus son nom de famille. »

Un sourire s'afficha sur son visage, et faisait ressortir ses yeux noisettes amusés.

« Sinon c'était Léa Para, une fille à bouclettes brunes d'origine italienne, en troisième. Faudrait peut-être penser à lui envoyer un message, prendre de ses nouvelles depuis le temps. »

Marie vit son ami bouillonner de rage. Il avait tout de correct, dans les moindres détails, exactement les mêmes mots que ceux qui lui seraient venus si cela avait été à lui de répondre. Et s'il répondait à la suivante—

« Manon Grégoire, en seconde, à une soirée chez elle, dans sa chambre » ajouta-t-il avec un grand sourire, fier d'avoir répondu à une question qui n'avait même pas été posée.

Raphaël retint un grognement. Il avait su deviner ce qu'il s'apprêtait à demander. Ce type était fort, très fort.

« Demande-lui quelque chose de très récent, qui date d'hier soir ? » proposa la jeune fille blonde en espérant pouvoir aider, et en tentant de ne pas chercher à quelle question l'imposteur avait bien pu répondre —bien qu'elle avait malgré tout une idée en tête, et préférait ne pas y penser.

Son ami se mordit légèrement la lèvre alors qu'il réfléchissait. L'autre s'adossa tranquillement contre le dossier de la chaise, et croisa les jambes, persuadé d'avoir gagné —mais gagné quoi ? Cela aurait juste permis de prouver qu'il était tout autant possible pour lui d'être Raphaël, rendant la situation encore plus... impossible d'être ?

« Le rêve de cette nuit ? » demanda finalement l'autre, certain de son piège.

Il parut hésiter, il sembla perdre pendant un instant la confiance en lui qu'il avait.

« Je... Je ne m'en souviens pas, avoua-t-il, penaud. Juste d'un dragon, ou d'un serpent, qui en transperçait un autre... »

Raphaël se détendit, et se leva fièrement, malgré que le fait que l'autre eût fait le même rêve que lui le dérangeait.

« Avant que je ne me réveille, j'ai vu la fin du rêve, grommela-t-il en regardant l'imposteur de haut. La chose m'a attaqué, et coupé en deux, comme l'autre monstre. »

Marie se leva elle aussi, et observa les deux Raphaël. Il ne faisait aucun doute qu'ils étaient tous les deux celui qu'ils prétendaient être. Mais comment était-ce possible que Raphaël pût se cloner ? Ce n'était pas possible en une nuit —ce n'était pas possible tout court !

« Un serpent qui en coupe un autre en deux... ? » murmura celui qui était resté assis sur la chaise d'un air pensif.

Sa remarque eut l'effet d'un déclic chez l'un comme l'autre. Ils se regardèrent avec la même stupeur, leurs yeux noisette grands ouverts.

« Le sceptre ! » s'exclamèrent-ils simultanément, d'une même voix.

Ils se ruèrent vers la chambre, dans une course à laquelle le premier arrivé gagnait le droit de prendre l'objet. Ce fut l'autre Raphaël qui eut le privilège de le saisir. Il tourna le pommeau, détachant le fourreau et libérant la lame, qu'il pointa droit devant le rouquin, qui se retint de justesse de se jeter sur lui.

« Maintenant, c'est mon tour, grogna-t-il en lui jetant un regard noir. Tu vas écouter ce que j'ai à dire sur la question. »

Il s'avança, forçant l'autre à reculer, et le contourna, afin de se placer devant la porte, bloquant le passage.

« Raphaël, arrête ! » gémit Marie derrière lui.

Lui était-ce adressé, ou bien parlait-elle à l'autre ? Il l'ignorait, et il s'en moquait.

« Qu'est-ce qu'il te faut de plus pour prouver que je suis pas un imposteur !? cria-t-il à l'autre, qui le fixait avec un mélange de rage et de terreur. On a les mêmes souvenirs, la même apparence— j'ai la même blessure que toi ! »

Il montra son majeur gauche, et la petite entaille rougeâtre au bout de la dernière phalange.

« Pose le sceptre, et on discute » proposa calmement Raphaël, en s'approchant doucement.

Il ne sembla pas partager cet avis, et approcha la lame du visage de l'autre.

« Je parle, tu m'écoutes, grommela-t-il en retour.

— Raphaël, s'il te plaît... »

La voix de Marie se fit implorante, alors qu'elle se rapprochait de lui. Il lui supplia mentalement de ne pas s'approcher, de peur de lui donner un coup par mégarde. Mais elle se jeta tout de même sur lui, dans son dos, lui faisant lâcher le sceptre.

« Marie, reste en-dehors de tout ça, souffla-t-il alors qu'il tentait de lui faire lâcher prise.

— Je veux que tu te calmes ! »

Pendant qu'il se débattait, il ne prêta plus attention à l'autre, ni au sceptre. Raphaël s'approcha doucement, et donna un coup de pied dans l'objet, le faisant glisser sous le lit. Le tintement du métal alerta les deux autres, qui se figèrent.

« J'ai éloigné le danger, fit-il en haussant les épaules. Maintenant, je t'écoute. »

Il s'assit sur son lit, et croisa les bras.

« Qu'est-ce que tu voulais dire ? »

L'autre le regarda, tout penaud.

« Je ne sais plus, bredouilla-t-il.

— Je pense que j'ai une idée sur ce qui s'est passé. »

Ils se tournèrent tous deux vers Marie, qui avait soudainement pris un air grave. Jamais ils ne l'avaient vue aussi sérieuse ; ses yeux bleus les transperçaient alors qu'elle s'assit sur la chaise du bureau.

« Mère dispose d'une grande quantité d'ouvrages sur diverses civilisations. Cela s'étend des premiers hommes jusqu'à nous, et sa collection couvre presque la totalité de la Terre. »

Ils l'observèrent avec de grands yeux ronds alors qu'elle ramassa le fourreau du sceptre, tout en contenant son discours. Ils buvaient chaque mot qu'elle prononçait.

« Je me suis beaucoup renseignée sur la mythologie mésopotamienne, à cause de la marque sur mon violon et des jardins suspendus de Babylone. Et je me souviens d'une légende sur la création du monde... »

Elle leur raconta le récit dont elle se souvenait étrangement mieux que ce qu'elle aurait pu croire. Les Mésopotamiens croyaient qu'à l'origine, deux entités gouvernaient le monde. Apsû, la personnification des abîmes d'eau douce gisant sous terre, et Tiamat, la mère de toute chose existant, ainsi que personnification des eaux salées des océans où régnait le chaos. Ils furent les créateurs des autres dieux que vénéraient les Mésopotamiens, mais à cause de cette descendance bruyante et irritante, Tiamat prit la décision de la détruire. Une divinité, Ea, le découvrit, et tenta d'empêcher cela en tuant Apsû. Tiamat ne supporta pas cet assassinat et créa une armée de monstres avec l'aide de son fils.

« Il n'y a aucun lien avec toute cette merde, grogna Raphaël. À part peut-être Tiamat—

— J'y viens, justement » soupira Marie en fronçant les sourcils, irritée par cette interruption.

Il y eut un rire moqueur de la part de l'autre Raphaël qui était resté debout au milieu de la pièce, qui s'étouffa lorsqu'elle reprit son récit.

Pour une raison dont malheureusement Marie ne pouvait se souvenir, Tiamat fut prise dans un combat à mort avec Marduk, le fils d'Ea, qui s'acheva lorsqu'il parvint à déchirer son corps en deux grâce à son sceptre. De la moitié supérieure, il créa les cieux, et de la moitié inférieure, il créa la terre. Les larmes de Tiamat formèrent ainsi les deux fleuves du monde mésopotamien, le Tigre et l'Euphrate. Et pour achever la reconstruction du monde, il tua de même Kingu, le fils de Tiamat, et forgea les premiers hommes avec son sang.

Lorsque la jeune fille blonde acheva la récitation de la légende, ils la fixèrent d'un air pantois. C'était étonnant qu'elle eût aussi bien mémorisé ce morceau important de la mythologie mésopotamienne. Et cela aidait beaucoup.

« Je pense que le sceptre n'a fait que répéter l'histoire. Il a déchiré Raphaël en deux » finit-elle par dire en serrant ses mains l'une contre l'autre.

Ils se regardèrent mutuellement d'un air des plus consternés. Il y eut un silence. Puis ils éclatèrent de rire.

« C'est impossible, lança l'un d'eux. Je ne peux pas être séparé en deux—

— Et il ne peut pas être ma moitié ! » termina le second, en tentant de contenir son fou rire.

Marie fronça les sourcils. On eût presque dit des jumeaux, ils étaient exactement sur la même longueur d'onde.

« Enfin, reprit Raphaël en remontant sa paire de lunettes sur son nez, admettons que ça soit vrai... »

L'autre pouffa, ce qui le fit sourire.

« Comment on "re-fusionne" ?

— Je ne sais pas... »

Elle se mit à fuir leur regard ; c'était difficile d'éviter les regards des Raphaël. Elle se sentait mal à l'aise, presque étouffée par leur présence. Et dire qu'elle voulait juste qu'ils allassent se promener un peu en ville...

« Je ne connais que la légende, en admettant que ça soit bien ça, bredouilla-t-elle en fixant le sol.

— Donc on va devoir vivre comme ça pendant un temps ? souffla celui qui était resté debout en croisant les bras, prenant alors un air sérieux.

— Faut croire que ouais, lui répondit l'autre en s'allongeant sur le dos sur son lit, en observant le plafond de la chambre.

— Tant que je peux toujours voler les copies et rendre les originaux, ça me va.

— Fais ce que tu veux, tant que tu me déranges pas quand je bosse. »

La jeune fille leva alors soudainement les yeux, et les posa tour à tour sur l'un et l'autre. Quelque chose dans leur attitude l'avait quelque peu... dérangée. Elle ne savait quoi, mais c'était presque comme si leurs personnalités étaient différentes—c'était impossible qu'ils fussent différents, puisqu'ils étaient la même personne, non ? Peut-être l'avait-elle imaginé. Elle espérait s'être trompée.

Elle jeta un coup d'œil à sa montre, et s'excusa de devoir partir ; elle prétexta qu'elle devait rentrer au manoir à une heure précise, et que c'était justement l'heure d'y aller. Ce n'était pas très judicieux de les laisser seuls entre eux, mais devait admettre ne pas se sentir utile en ces lieux. Elle savait qu'elle pouvait certainement trouver des informations complémentaires dans les livres du manoir, mais craignait tout de même de ne pas en avoir la possibilité à cause du planning chargé que la duchesse lui préparait chaque semaine.

Ils la saluèrent alors qu'elle quitta l'appartement, et l'un d'eux ferma la porte à clé sous le regard vigilant de l'autre. En entendant la porte se fermer, Fondue —qui jusque là dormait comme un loir— se leva. Il resta confus en voyant deux exemplaires de son maître, et sentir leur odeur pour découvrir que c'était la même ne l'aida pas plus à comprendre la situation.

L'un d'eux, celui en costume de Fantôme R, vint lui caresser le sommet du crâne, ce qui le ravit. Il les suivit alors qu'ils retournèrent dans la chambre ; il s'installa sur le lit, aux côtés de "Fantôme R" tandis que celui-ci lui grattait le ventre, en prenant la place qu'occupait son alter-ego quelques instants plus tôt. Ce dernier était justement étalé à plat ventre sur le sol, à la recherche de quelque chose sous le lit.

« Et donc, comment on va gérer ça ?

— Déjà faut te trouver un nom. Ça va être compliqué de s'appeler tous les deux Raphaël.

— Pourquoi ce serait à toi de porter le prénom ?

— Parce qu'on sait tous les deux très bien que je suis l'original. »

L'autre retint un grognement de protestation. Il ne se considérait pas comme une vulgaire copie, et de toute manière, ils étaient la même personne.

« Bon, d'accord, céda-t-il finalement face au silence teigneux qu'on lui offrit. Tu seras Raphaël, je serais R.

— R ? répéta son interlocuteur, en manquant de se cogner la tête contre les lattes du sommier sous la surprise.

— Comme Fantôme R, soupira-t-il sous l'agacement d'être incompris par lui-même.

— N'importe quoi. Tu n'es pas Fantôme R, c'est un personnage que j'ai inventé. »

Il parvint enfin à saisir le sceptre qui avait roulé jusque contre le mur. Il ressortit de son exploration les cheveux couverts de poussière, il passa une rapide main à travers ses mèches pour l'en déloger.

« Écoute, fit l'autre en se redressant et en le fixant d'un air sérieux. Tu veux vivre une vie normale, et je veux continuer le boulot que j'ai commencé. Tu es Raphaël, je suis Fantôme R. On part là-dessus. »

Il lui tendit sa main ; il voulait conclure leur accord sur leurs identités en une simple poignée de mains. Raphaël restait réticent à l'accepter, mais il n'avait pas réellement le choix. Ils allaient vite devoir trouver une solution à tout ça, ou il allait rapidement devenir fou, à vivre avec lui-même.