Chapitre III —
« Dis donc, t'en fais une tête ! Ça t'a tant épuisé que ça avec Simon ? »
Raphaël tourna lentement sa tête lourde vers son ami, à sa gauche.
« J'ai passé la pire journée de ma vie hier, grommela-t-il en luttant pour garder ses yeux ouverts. J'ai eu énormément de mal à dormir, et j'ai dormi que quatre heures.
— Qu'est-ce qui peut t'affecter autant ? demanda-t-il en replaçant ses lunettes rectangulaires. Je t'ai jamais vu aussi mal. »
Raphaël s'avachit sur la table de l'amphithéâtre où ils s'apprêtaient à avoir cours ; lorsqu'il y posa sa tête, ce fut comme une délivrance.
« J'ai un cousin qui squatte chez moi, et il est invivable. C'est à cause de lui ça. Vivement qu'il parte. »
Émile goba son mensonge. Certes, il ne disait pas toute la vérité, mais il ne mentait pas complètement non plus. Ce n'était pas un cousin, mais un alter-ego. Le reste était parfaitement vrai.
Et de toute façon, lui et R —il détestait avoir à l'appeler ainsi— s'étaient mis d'accord sur un point : ils ne se montreraient jamais en public en même temps. Ils avaient aussi décidé de se présenter comme des cousins ; cela excusait pas complètement leur ressemblance bien trop parfaite, mais au moins cela pouvait les couvrir en cas de problème.
L'ennui était que R comme Raphaël avait voulu avoir le confort habituel, à savoir le lit. Ce fut après une longue discussion essentiellement constituée de mésentente qu'ils décidèrent d'occuper tour à tour la chambre en alternant toutes les nuits. Et bien que l'étudiant y avait eu droit cette nuit-là, les ronflements de l'autre qui lui parvenaient du salon l'avaient poussé à bout, et empêché de fermer l'œil.
« Je savais pas que t'avais un cousin, souffla Émile en souriant. Il s'appelle comment ? »
Raphaël tiqua un instant. Il ne pouvait pas simplement répondre une initiale...
« Ralph, grogna-t-il en fermant les yeux. Nos parents étaient d'accord sur le même prénom ou presque... »
Il s'assoupit brièvement, pendant quelques secondes, avant d'être brusquement réveillé par le professeur qui s'apprêtait à donner un cours magistral sur une méthodologie qu'il n'avait vraiment aucunement envie d'écouter. Il demanda à Émile de prendre tout en notes, et ajouta qu'il recopierait plus tard.
Alors que son ami s'adonnait tranquillement et passionnément à sa tâche d'élève assidu, il put reprendre sa nuit qu'il avait écourtée bien trop rapidement à son goût. Il se réveilla de lui-même deux heures plus tard, à la fin du cours, complètement requinqué. Ce fut avec joie qu'il se dirigea vers le cours suivant, dans une salle différente.
Écouter les professeurs parler encore et encore des histoires de l'antiquité le lassa très rapidement. Il n'était obsédé uniquement par l'empire babylonien, et avait dû accepter le fait que ça n'était pas au programme de sa licence. Malgré cela, il avait persévéré en ce début d'année. Il était fermement convaincu que ce diplôme le mènerait aux réponses qu'il cherchait, et était d'autant plus déterminé à tenir jusqu'au bout, mais il y avait certains jours, comme celui-ci, où l'on était épuisé et vidé de toute envie de prêter attention aux paroles du maître de conférence prononcées depuis le haut de son estrade, au plus bas de l'amphithéâtre. Raphaël ne put s'empêcher de gribouiller sur son cours, bien trop dissipé pour prendre la moindre note. Toute cette histoire lui tournait en tête.
Avait-il réellement été dédoublé ?
Et si c'était bien le cas, pourquoi ?
Même s'il refusait d'y croire, la magie existait, c'était indéniable. Il avait vu le bracelet de Tiamat agir à de nombreuses reprises, faisant léviter des individus ou encore canaliser une énergie pour la relâcher sur une cible définie. Mais ce n'était pas tout ; garder ce bracelet autour de son poignet lui avait permis de réaliser quelques exploits surhumains qu'il n'avait jamais pu reproduire lorsqu'il ne le portait pas. Il se souvenait en particulier de ces fois où il s'était envolé —non, léviter était plutôt le terme adéquat— sans problème sur plusieurs mètres. Jamais il ne s'était senti aussi léger de sa vie, et ce vieil artefact n'y était sûrement pas pour rien.
Alors il était parfaitement concevable que quelque chose se produisît à cause de ce sceptre.
Pour la énième fois, il maudit les Babyloniens pour ne pas avoir laissé plus de traces de leur existence. Tout ce que l'on disposait de nos jours n'était que des ramassis de légendes, et rien de concret. Bien sûr, il y avait des ruines de certaines villes, des sculptures et d'autres preuves que les Babyloniens n'étaient pas purement fictifs. Mais malgré tout cela les pouvoirs du sceptre comme ceux du bracelet étaient restés tus. Les seules pistes potentielles dont il disposait n'étaient que des légendes —et qui croyait aux légendes ?
« Ce sera tout pour aujourd'hui. »
La voix du professeur fut rapidement couverte par le brouhaha des élèves qui se levaient. Émile s'étira, fier d'avoir pu noter tout ce qui avait été dit. Son regard se promena sur la table, jusqu'à remarquer la page de Raphaël, uniquement recouverte de dessins et autres annotations sans le moindre rapport avec le cours. L'étudiant remarqua même que son ami n'avait toujours pas réalisé que le cours était fini, bien trop absorbé par ses pensées.
« Raph', appela-t-il, tu reviens sur Terre ? »
Le rouquin sursauta, et écarquilla les yeux, avant de réaliser où il se trouvait et ce qui se passait. Il esquissa un faible sourire gêné, avant de s'excuser.
« Je pense que je vais rentrer et sécher le cours de cet aprèm, souffla-t-il en rangeant son calepin et ses stylos. Je ne me sens pas très bien. »
Émile acquiesça d'un air compréhensif. Il était évident que Raphaël n'était pas en forme ce jour-ci.
« Je te noterai présent sur les fiches d'appel, et te donnerai mes notes. Tu veux que je passe te les apporter ce soir après les cours ? »
Il ne s'attendait pas à ce que son ami fît la grimace et ne le suppliât qu'il ne vînt pas chez lui. Cela ne lui ressemblait pas. Après tout, à quoi s'était-il attendu ? Malgré leur complicité, jamais Raphaël ne l'avait laissé venir chez lui, prétextant des problèmes familiaux ou encore des travaux rendant les lieux invivables. Il fallait croire qu'il ne voulait réellement pas recevoir des gens. Il devait avoir ses raisons, mais cela restait tout de même suspicieux.
« Merci quand même, ajouta-t-il en glissant la lanière de son sac sur son épaule. Je te revaudrai ça ! »
Le bruit de la clé tournant dans la serrure alerta Fondue, qui vint accueillir son maître rentré plus tôt que la normale par des couinements excités. Raphaël lui caressa gentiment la tête, avant de fermer la porte à double tour. Il balança son sac de cours dans l'entrée, et finalement enleva ses écouteurs, interrompant en plein milieu du refrain une chanson des alt-J. Il ne lui fallut pas chercher trop loin pour trouver R étendu sur le lit, à tourner et retourner le sceptre sous tous les angles.
« Tiens, t'es rentré ? La flemme de passer quatre heures à écouter Dufour blablater j'imagine. »
Sa remarque n'atteignit même pas Raphaël, qui vint s'avachir au bout du lit, épuisé.
« Non, c'est juste qu'à cause de tes ronflements je n'ai pas pu fermer l'œil. Même avec la porte fermée je t'entendais comme si t'étais à côté.
— Ah bah fallait bien que ça arrive. Je ronfle quand je suis épuisé, tu devrais le savoir. »
Il retint un ricanement. Apparemment il prenait ça sur le ton de la rigolade, comme si tout ce qui leur arrivait n'était qu'un jeu.
« Ça fait bizarre, soupira-t-il. J'ai l'impression de parler à un reflet.
— Ouais sauf que je suis détaché de toi tout de même. Mais c'est partagé. »
Il posa le sceptre sur le lit, et se redressa avant de s'asseoir en tailleur. Raphaël nota qu'il avait à nouveau enfilé la tenue de Fantôme R.
« Fondue a l'air de le prendre plutôt bien, reprit R en observant le chien qui s'était assis au sol et les regardait.
— On dirait surtout qu'il ne comprend pas. »
L'animal tira la langue et pencha la tête sur le côté. L'air ahuri qui se dégageait de cette pose lui donnait l'air encore plus stupide qu'il n'y paraissait.
« Ce soir j'irai au Louvre, annonça finalement R en regardant Raphaël droit dans les yeux. Je vais explorer l'exposition mésopotamienne à la recherche d'informations sur le sceptre.
— C'est risqué, n'y va pas, coupa-t-il sèchement.
— Je te signale que j'ai fait ça pendant plus de deux ans, j'ai l'habitude. »
Son ton froid et sa remarque amère lui rappelèrent qu'il avait lui aussi vécu les mêmes choses. Malgré tout, Raphaël ne pouvait pas lui faire confiance, quelque chose l'en empêchait.
« Je viens avec toi alors.
— Non, tu resteras là. On avait dit quoi ? »
Il baissa la tête, à la manière d'un enfant grondé par ses parents.
« Ne pas se montrer ensemble » répéta-t-il dans un grognement.
L'autre lui tapota gentiment la tête avec moquerie.
« C'est bien, dit-il sur un ton niais, comme s'il parlait à un bébé ou un chien, t'as bien retenu ta leçon.
— Arrête ça, » coupa Raphaël en se levant.
Il tourna le dos à l'abruti qui était assis sur son lit, et s'assit sur son bureau, prétextant devoir avancer sur l'exposé qui l'avait mené dans cette situation. R l'observa longuement en silence. Pourquoi était-il aussi borné ? Certes c'était important de faire des études pour pouvoir mieux vivre à l'avenir, mais il gâchait sa jeunesse à s'enfermer avec des vieux bouquins poussiéreux datant au moins de la jeunesse de Mathusalem. C'était préférable pour lui de se permettre une sortie de temps en temps, d'autant plus qu'il était pris entre les études et le travail —deux fois moins de temps à consacrer à la recherche de son père.
Décidément, c'était difficile de comprendre les pensées de quelqu'un comme lui. Ils avaient beau être la même personne, quelque chose faisait qu'il se sentait différent de "Raphaël".
Il se leva dans un soupir, et se dirigea vers l'étagère murale menant à la cave secrète. Il tira le livre —penser à y ajouter un titre pour qu'il ait l'air moins louche, songea-t-il— et attendit que la porte s'ouvrît. Il nota que Raphaël avait sursauté en entendant le bruit, il ne devait sûrement pas s'attendre à ce qu'il fît un tour au sous-sol. En revanche, il ne lui fit pas la moindre remarque.
R descendit paisiblement les marches, et attendit en souriant que les lumières s'allumassent. Il avança lentement entre les différentes œuvres posées à même le sol et se stoppa devant un meuble sur lequel se reposait un buste de Néron, fragment d'une statue plus grande retrouvée en morceaux, qu'il regarda pendant quelques instants. Il pouvait aisément aller chercher la copie cette nuit-là, et ramener l'original plus tard, une fois l'enquête à son sujet terminée.
Il prit la sculpture, et la soupesa. Si son père avait réellement fait une copie à la perfection, alors il se serait aussi soucié du poids. Le connaître à l'avance pouvait lui éviter quelques surprises.
Sa décision fut rapidement prise ; il éteignit les lumières et retourna dans la chambre. L'autre n'avait pas bougé, restait concentré sur son stupide exposé. Il lui annonça rapidement qu'il allait faire un tour en ville, et le laissa seul à son bureau.
L'air était lourd, les nuages grisonnants annonçaient un mauvais temps pour la soirée. L'automne arrivait, et cela se sentait ; les dernières traces de l'été étaient le soleil toujours brillant et la chaleur qu'il amenait. Et puis, il fallait avouer qu'avec son costume et son chapeau, il n'avait pas réellement la tenue adéquate pour riposter contre les températures hautes. Il se contenta d'avancer paisiblement à travers les rues, jusqu'à parvenir à sa destination, le commissariat.
Le plan était simple. S'infiltrer dans les locaux, emprunter le téléphone de service d'un officier, et envoyer un SMS à Vergier pour l'avertir de son vol du soir, avant de le rendre comme si de rien n'était et de s'en aller. Il avait toujours procédé ainsi, et cela avait toujours marché. L'agent était soupçonné d'être Fantôme R —puisqu'il signait de son nom les messages, bien évidemment— et placé sous surveillance. Puisque le vol avait tout de même lieu, une rapide enquête se faisait sur ses antécédents, afin de découvrir s'il avait un rapport quelconque avec les œuvres. Et étant donné que l'individu était clairement innocent, il revenait vivre sa vie normale peu de temps après comme si de rien n'était. Cela n'affectait en rien la carrière, ni même le casier judiciaire de la pauvre victime, et contribuait à grossir encore plus à chaque fois le mystère autour de Fantôme R, pour son plus grand plaisir.
Il avait longuement réfléchi à la manière dont il ferait acheminer ses messages à Vergier. Après avoir hésité entre les mails et la voie postale, bien trop risqués, il avait opté pour la technique qu'il utilisait à présent. Il fallait dire que, ne disposant pas d'un ordinateur, il lui aurait fallu avoir accès à un cybercafé ou à une médiathèque —même la bibliothèque universitaire aurait pu faire l'affaire— mais le risque de voir l'adresse IP de l'ordinateur tracée et son identité découverte —il était assez facilement repérable dans une foule avec ses cheveux d'une couleur improbable, au cas où on le dénoncerait— à cause de ça était bien trop grand. Quant à la voie postale, ce n'était pas qu'il ne faisait pas confiance à la Poste, non, mais le temps que sa lettre fût acheminée et lue par l'inspecteur, si toutefois il lisait son courrier, il aurait déjà commis son vol et n'aurait pas eu droit à toute l'ampleur médiatique qui l'accompagnait à chaque fois.
Aujourd'hui ne fit pas exception à la règle, il parvint sans la moindre difficulté à s'infiltrer dans le commissariat, à croire qu'on lui laissait délibérément la porte grande ouverte et sans surveillance. Se sentant d'humeur joueuse, il décida de prendre pour cible un proche ami de Vergier : son subalterne Loïc. Ce dernier se trouvait par chance dans son bureau, et était bien trop occupé à rédiger un rapport sur une affaire récente pour prêter attention à son téléphone de service. R n'eût qu'à se faufiler par la fenêtre grande ouverte et tendre le bras pour saisir le petit outil pour lequel il était venu. Il connaissait le numéro de Vergier par cœur, et s'amusa à lui rédiger un message de prévention pour son vol prévu dans la soirée. C'était un texto sobre, pas très extravagant, il préférait garder une part de sérieux, et ne pas montrer qu'il s'amusait beaucoup de cette situation. Après avoir appuyé sur envoyer, il effaça toute trace de l'envoi du message, avant d'essuyer ses empreintes digitales et de remettre le téléphone à côté de son possesseur sur le bureau. Il s'éclipsa rapidement des lieux, en sautant du haut du balcon et en se réceptionnant parfaitement en bas. Il devinait la pagaille causée au sein du bâtiment, et était presque déçu de ne pas pouvoir y assister. Vergier allait être fou de rage, cela serait prometteur.
Malgré son message et l'effervescence qu'il avait causée, Fantôme R n'avait pas réellement le sentiment que la sécurité avait été renforcée. Son fidèle Fondue à ses côtés, il s'infiltra dans l'aile Denon du Louvre grâce au passage secret qu'il avait découvert dans la rue adjacente. Il connaissait bien les lieux et savait qu'il n'avait pas beaucoup de chemin à parcourir entre l'entrée et le lieu d'exposition du buste de Néron. Il ne s'autorisa cependant pas à trop flâner dans les couloirs, et maintint une allure rapide. De plus, les rondes des caméras de sécurité étaient truffées d'angles morts, ce ne fut pas un problème pour se faufiler entre elles.
Le département des antiquités italiques et étrusques était silencieux —tout comme le reste du musée— mais cependant bien plus surveillé ; il repéra plusieurs agents de sécurité dès son entrée. Ce n'était pas un problème, du moins pas pour l'instant. Il n'avait qu'à se glisser dans l'ombre et leur passer dans le dos. La réelle difficulté serait de sortir de là avec la sculpture qui, il fallait tout de même l'admettre, n'était pas si légère que ça.
Fondue lui jeta un air inquiet lorsqu'il comprit la ronde que faisaient les gardes ; ils tournaient si bien que jamais la statue visée par le jeune homme n'était sans surveillance. Cela lui posait un réel problème, et il devait coûte que coûte y remédier.
« Fondue, souffla-t-il à son chien assez fort pour qu'il l'entendît, je veux que tu ailles faire du raffut quelques pièces plus loin. Ils croiront que c'est moi et te poursuivront. Faufile-toi pour leur échapper. OK ? »
Son fidèle compagnon sembla acquiescer, et tira la langue, retrouvant cet air dénué d'intelligence qui lui était propre. Il attendit un peu plus longtemps dans le renfoncement du mur où tous deux s'étaient dissimulés, et s'élança dans la pièce sombre. Le bruit de barrières que l'on faisait tomber et celui de pancartes contre lesquelles on se cognait attira immédiatement les huit gardiens —tout de même, une bonne douzaine ! Vergier n'avait pas lésiné là-dessus— qui laissèrent ainsi l'immense salle vide. Le bruit de leurs pas et leurs cris se firent de plus en plus faibles et inaudibles. Il fallait juste espérer que Fondue tînt le coup.
Fantôme R sortit de sa cachette, et s'approcha de l'œuvre qu'il convoitait, un des fragments d'une statue équestre de Néron, à savoir la tête. C'était une sculpture de bronze, datant du premier siècle avant Jésus-Christ d'après l'écriteau qui l'accompagnait, que l'on s'imaginait représentant Néron sans réellement en être certain. En revanche, ce à quoi Fantôme R ne s'attendait pas était la présence d'un bras aux côtés de la tête —cela expliquait pourquoi il y avait un "s" à "fragments"— et cela lui posait problème. Il ignorait si son père avait aussi fait un bras en bronze en même temps que la tête. Dans le doute, il fallait le prendre aussi. Mais il avait estimé à une vingtaine de kilogrammes la masse de l'original, il craignait ne pas pouvoir ramener la tête et le bras, déjà qu'il n'était pas sûr de pouvoir ramener la tête seule.
Les deux morceaux étaient exposés à ciel ouvert, à la portée de n'importe qui. Tout ce qu'il fallait faire était tendre la main et les saisir.
Le geste suivit aisément la pensée, et en un battement de cils, Fantôme R se retrouva avec les deux morceaux dans les bras. Son père avait beau avoir copié à la perfection l'apparence des œuvres, elles ne faisaient absolument pas le poids qu'elles étaient censées faire. Et personne ne l'avait remarqué ? Certains ne savaient vraiment pas comment faire leur travail.
Il sortit discrètement du musée par le passage menant à la rue voisine de l'Aile Denon, sans croiser le moindre gardien. Il n'eut qu'à siffler pour avertir Fondue que c'était l'heure de la retraite ; le chien fit quelques détours afin de mieux semer ses poursuivants, avant de le retrouver d'un pas léger et fier.
Fantôme R aurait bien voulu voir Vergier en face de lui, fulminant et hurlant qu'il allait le mettre derrière les barreaux comme il en avait l'habitude, mais il devait admettre que les faux fragments de cette fausse statue l'encombraient considérablement. Il ne se voyait pas fuir face à l'inspecteur avec ça dans les bras. Ça serait pour une prochaine fois dans ce cas-là.
Raphaël surprit son alter-ego rentrer sur les coups de deux heures du matin. Dormant ce soir-là sur le canapé, conformément à l'accord qu'ils avaient passé, il fut réveillé en plein sommeil réparateur par son colocataire forcé qui rentrait, Fondue à ses côtés, et les bras chargés par une sculpture qu'il avait déjà vue dans la cave, et qu'il n'avait jamais voulu rapporter à cause de son poids —il fallait dire qu'il se voyait mal transporter les six ou huit kilos que pesait ce truc jusqu'au Louvre. Voir l'autre les porter avec aisance l'étonna. Comment faisait-il pour marcher tranquillement sans faire d'effort pour les soulever ?
« Papa ne s'est vraiment pas foulé et a fait une pure imitation, lança-t-il à son attention en voyant ses yeux grands ouverts. C'est même pas du bronze, écoute ! »
Il tapota contre le crâne de la statue. Raphaël n'avait pas souvent entendu le bruit que le bronze émettait lorsque l'on tapait dessus, mais il était certain que ça n'était pas le son qui sortait de la tête creuse de Néron.
R lui afficha un large sourire, aussi fier qu'un gosse qui venait de se trouver un nouveau jouet, ce à quoi il ne put s'empêcher de manifester son mécontentement par un grognement digne d'un vieux grincheux. L'autre soupira, exaspéré par cette attitude, et alla dans la chambre. Il ouvrit le passage vers la cave et y descendit ; il posa son butin de la soirée sur un coin de meuble vide, et chercha l'original, dont il trouva la tête un peu plus loin. En revanche, pour le bras, il dut retourner la pièce, avant de le sortir d'un amas de tissus. Elle avait été jetée là, pour une raison inconnue. Il était certain que ce n'était pas lui le responsable, il n'en avait pas le moindre souvenir, et encore moins Raphaël, puisque ce dernier ne savait aucunement quelle œuvre il visait ce soir-là. Non, c'était son père qui l'avait mise là. Mais pourquoi ? Il tenait pourtant énormément aux œuvres qu'il volait et copiait, il ne fallait surtout pas qu'elles fussent abîmées.
Il secoua la tête. Ce devait forcément être une erreur. Il avait sûrement voulu déplacer le bras le temps de ranger la cave et l'avait posé là en attendant, et avait été distrait. Il aurait à ce moment-là tout simplement oublié de le remettre avec la tête, à sa place. Oui, c'était forcément ça.
Un bâillement bruyant résonna dans l'immense salle souterraine. Il n'attendit pas plus longtemps et remonta dans sa chambre, où il s'effondra sur le lit, exténué.
