Chapitre IV —
Bien qu'il eût une nuit assez complète, Raphaël se leva le lendemain avec une fatigue intense. Il attribua son sommeil sans repos au canapé qui, il fallait tout de même l'admettre, avait bien vécu, et n'était plus aussi confortable qu'il l'avait été dans ses meilleurs jours. Il ne s'attarda pas plus longtemps sur le meuble en fin de vie, et se dirigea vers la salle de bains, avec l'espoir qu'une douche l'aiderait à se réveiller. Alors qu'il savourait le jet d'eau chaude l'aidant à se détendre avant d'entamer cette journée de cours, il remarqua une tache noirâtre de la longueur d'un pouce, sur son épaule droite. Elle était forcément apparue pendant la nuit puisqu'il n'avait pas le souvenir de l'avoir vue la veille. Il effleura l'ecchymose du bout des doigts, et s'étonna de la douleur intense ressentie par un si léger contact. Comment avait-il pu se faire ça ? Il n'y avait pas beaucoup de possibilités, aussi comprit-il rapidement que R y était pour quelque chose.
Il trouva ce dernier replié sur lui-même dans une confortable position fœtale. Il savourait le temps qu'il passait au creux du matelas moelleux, enroulé dans les draps. Cela exaspéra le rouquin, qui était déjà peu ravi à l'idée de se lever aussi tôt pour aller en cours. Il saisit l'autre au col de son t-shirt et souleva le haut de son corps à distance de l'endroit où il reposait quelques secondes auparavant.
« Qu'est-ce que t'as foutu cette nuit !? » hurla-t-il à pleins poumons, faisant sursauter Fondue qui dormait jusque là aux pieds du jeune homme.
Ce dernier écarquilla les yeux sous la surprise, avant de les plisser pour tenter de voir quelque chose au-delà de sa mauvaise vue, et ainsi comprendre la situation. Lorsqu'il reconnut Raphaël, il leva les yeux au plafond.
« Bonjour à toi aussi, répondit-il sans chercher à dissimuler son ton sarcastique. Quel bon vent t'amène ?
— Te fous pas de moi ! Qu'est-ce que t'as fait !? »
Il fronça les sourcils et le regarda droit dans les yeux avec tout le sérieux qu'il pouvait maintenir, avant d'afficher un large sourire ignorant. Raphaël fulmina ; il n'avait pas de temps à perdre avec lui, et cet abruti se moquait sans se retenir de lui.
« J'ai un putain de bleu sur mon épaule, reprit-il en le secouant. Juste là— »
Afin d'illustrer ses propos, il avait appuyé sur l'épaule de son alter-ego, exactement à l'endroit où son ecchymose était apparue, mais avait tout aussi rapidement ôté sa main et lâché l'individu, en le voyant retenir un léger cri de douleur. R n'attendit pas plus longtemps et souleva sa manche, révélant la même blessure sur sa peau.
Il y eut un silence.
« Tu te fous de moi, non ? » articula-t-il difficilement, en reculant de quelques pas dans la chambre sombre, dont la seule lumière provenait de la porte ouverte donnant sur la pièce principale.
L'autre secoua la tête. Il avait pris un air sérieux.
« Je me suis pris le coin d'un mur en rentrant cette nuit. Je doute qu'il en soit de même pour toi.
— Alors comment t'expliques ça !? » cria Raphaël en montrant à son tour son épaule.
R tendit le bras vers le bureau, et saisit la paire de lunettes de rechange qu'il avait obtenue avec celle que portait l'autre. C'était déjà mieux, le monde était beaucoup moins flou. Il regarda à nouveau en direction de son interlocuteur, et fit résonner un sifflement d'étonnement en constatant que c'était sans le moindre doute la même tache brune.
« Ça voudrait dire qu'on est pas complètement séparés, souffla-t-il en s'asseyant en tailleur à la tête du lit. Autant l'entaille je peux comprendre, c'était avant que ça se fasse, autant là, je n'ai aucune explication...
— Il faut qu'on trouve un moyen de réparer ça, je veux pas avoir à payer pour tes conneries ! »
Il haussa les épaules, complètement indifférent face au discours de Raphaël.
« Si l'un de nous se fait tuer, l'autre meurt aussi putain !
— Eh bah arrange-toi pour pas te faire tuer alors » sourit-il à pleines dents en se levant.
Il avança en direction de son alter-ego, qui bouillonnait de rage, et lui tapota l'épaule comme on tapotait gentiment la tête d'un chien pour le féliciter, avant de sortir de la pièce.
« Au fait, sympa d'avoir inondé le tapis ! » lui lança-t-il depuis la pièce de vie, ce qui lui fit constater que, à être sorti précipitamment de la douche en remettant son pyjama prestement pour remonter les bretelles de l'autre, il avait complètement oublié d'essuyer ses cheveux, qui avaient goûté sur l'épais tapis depuis déjà plusieurs minutes.
Cette journée allait être longue et épuisante, il en avait le désagréable sentiment.
Et il fallait dire qu'Émile n'avait rien fait pour la rendre un tant fût peu meilleure, puisqu'il accueillit son cher ami avec une tape sur l'épaule droite qui le fit pousser un cri de douleur.
« Drôle de manière de saluer, rit-il, avant de perdre son sourire en constatant l'expression irritée de Raphaël. Un problème ?
— Tu viens de me frapper sur le bleu le plus douloureux que j'aie pu me faire mais c'est pas grave » grommela-t-il en retour.
Le jeune homme le regarda avec de grands yeux ronds, l'air stupéfait et, comme il fallait s'y attendre, il s'enquit de la manière dont laquelle il s'était pris pour finir avec une marque pareille. Il ne le crut qu'à moitié lorsque le rouquin lui répondit que c'était de la faute de son cousin, et demanda bien plus de détails, ce que Raphaël refusa, répondant qu'il n'y avait rien à raconter à ce sujet.
« Au fait, je t'ai fait des photocopies de mes notes d'hier. T'as du boulot à rattraper, si j'étais toi je m'y prendrais au plus vite pour pas être perdu. »
Émile lui tendit un paquet de feuilles imprimées, il sembla y en avoir une bonne vingtaine, recouvertes recto et verso de l'écriture en pattes de mouche de son ami bien trop soigneux. Et il allait devoir déchiffrer tout ça, juste parce que son stupide alter-ego lui avait pourri une nuit de sommeil. S'en débarrasser au plus vite était devenu sa priorité ; il ne voulait pas être ralenti par un contretemps aussi lourd.
Ce fut vers la fin du cours sur le monde médiéval français qu'un détail frappa Raphaël entre deux dates importantes nommées par le professeur. Selon l'Enuma Elish, ainsi que la doctrine de Nabuchodonosor Ier, Tiamat était l'ennemie des hommes, mais surtout, celle de Marduk. S'il existait quelque chose comme une forme de punition divine, il serait plus que probable que ce dédoublement qu'il vivait en fût un exemple. Peut-être que quelque chose comme des résidus magiques ou des traces laissées par la magie employée par le bracelet l'avait marqué, et le sceptre l'avait reconnu lorsqu'il s'en était emparé. On disait que les Babyloniens étaient très avancés sur leur temps, notamment en astronomie et dans les sciences ; peut-être avaient-ils su maîtriser ou tout simplement déceler cette forme étrange de magie que le jeune homme avait pu expérimenter quelques mois plus tôt.
Il lui fallait quelqu'un pour confirmer ses suppositions, mais il allait s'avérer difficile de trouver un professeur connaissant dans les moindres détails cette portion obscure de l'histoire humaine. S'il y avait bien une civilisation primordiale dans l'histoire de l'Homme, c'était bien la civilisation mésopotamienne, mais comble du sort, c'était de celle-ci dont on disposait du moins d'informations. Évidemment il avait fallu que ce fût à une marque née à Babylone que son père s'intéressât autant, quelle chance ! Cela aurait été tellement moins amusant si c'était un roi de France tel que Louis XIV qui avait été le cœur de l'intrigue ! Raphaël fulmina. Le besoin de régler ce problème se faisait plus urgent à chaque fois qu'il y repensait. Il était convaincu du plus profond de son âme que rester ainsi n'allait lui apporter que des ennuis. Il n'attendit pas longtemps après que le professeur eût annoncé la fin du cours, et sortit de l'amphithéâtre avec la ferme intention de retrouver le professeur Alain. Il était onze heures, il n'avait plus aucun cours de la journée, et il savait où trouver le très célèbre professeur dormeur. Ce dernier somnolait, assis sur un banc à l'ombre de la chapelle, dans la cour d'honneur. Le jeune homme l'avait déjà repéré depuis son entrée dans l'université, c'était là son spot favori. Le temps qu'il s'approchât de l'enseignant, il s'était déjà réveillé.
« Bonjour monsieur, sourit le rouquin en accompagnant ses paroles d'un signe discret de la main. Je voulais vous demander conseil. »
L'homme barbu se frotta le crâne, et semblait difficilement se souvenir d'où il se trouvait, ignorant complètement Raphaël au passage. Il lui fallut quelques secondes avant de reconnaître la structure autour de lui, et écarquilla les yeux en voyant la mine quelque peu impatiente de l'étudiant face à lui.
« Excuse-moi, bredouilla-t-il en ôtant ses lunettes pour en essuyer les verres, je me suis assoupi tout à l'heure. Que voulais-tu ?
— Je cherche des informations pour mon exposé concernant des dieux mésopotamiens, comme Marduk ou bien Tiamat. J'ai déjà emprunté ces livres-là à la BU, et je voulais savoir si vous en connaissiez d'autres. »
Il se mordit la lèvre peu de temps après avoir achevé sa phrase. Était-ce malpoli d'appeler la bibliothèque universitaire par les initiales ? Il avait pris cette habitude, mais c'était le jargon des étudiants, les professeurs pouvaient ne pas apprécier qu'on l'appelât ainsi...
« Ah, c'est vague comme sujet, soupira Alain, tout en se frottant les yeux sous la réflexion. Des livres sur Tiamat et Marduk ça ne manque pas, que veux-tu savoir sur eux ?
— Et l'Enuma Elish ? »
Le rouquin hésita un instant. Fallait-il qu'il dévoilât complètement la raison de son intérêt grandissant pour le royaume babylonien ? Non, il ne pouvait tout de même pas crier par-dessus les toits qu'il s'était dédoublé et cherchait un moyen de corriger ça, encore moins que c'était très probablement le résultat d'une malédiction divine.
« Ou bien des histoires de punitions divines, vous savez, des trucs mythiques comme une séparation d'âmes ou je ne sais quoi.
— Dis donc mon garçon, tu fais des recherches vraiment poussées pour un étudiant en première année » sourit le professeur en lui lançant un regard inquisiteur.
Ah. En effet. Peut-être en avait-il trop dit.
« Néanmoins, je pourrais aller demander à une amie si elle a des ouvrages traitant de ces sujets. J'ignore quand est-ce qu'elle me répondra, je te tiendrai au courant si je te croise dans les couloirs. »
Raphaël acquiesça. Il ne faisait nul doute que cette amie n'était autre que la duchesse Élisabeth, avec qui il entretenait une amitié dont Raphaël avait pu user trois mois auparavant, lorsque le professeur fut son unique piste pour la retrouver.
« Maintenant, si tu veux bien m'excuser, je dois y aller. Bon courage dans tes recherches. »
Il le remercia et le salua. Il n'avait plus qu'à aller rendre visite à la duchesse dans ce cas-là, en espérant qu'elle acceptât de le recevoir.
Mais ce n'était pas aussi simple que ce qu'il aurait pu croire.
Il aurait dû y penser bien sûr. Le rôle d'une duchesse n'était pas d'attendre sagement dans son manoir que la journée passât, et c'était encore moins le cas d'Élisabeth. Ce qu'un des serviteurs chargés de balayer la cour d'entrée lui apprit fut qu'elle avait ce jour-là une réunion importante, sans lui donner plus de détails. Il n'était pas non plus très compliqué de comprendre que c'était une réunion avec d'autres personnes bien placées, tels que des maires ou peut-être même le président. Après tout, il était indéniable que l'influence de cette femme n'eût aucun égal. D'après ce que Marie lui avait appris, elle avait enchaîné les réunions et les rencontres, avait même été contactée à de nombreuses reprises par la police ou même au palais de justice, suite aux événements de l'été qui s'achevait. Les dégâts et les pertes humaines avait coûté cher, n'importe qui pouvait l'avoir deviné, et il supposait qu'elle était demandée régulièrement pour ces raisons-ci.
Malgré tout, cela ne l'arrangeait pas. Il détestait agir en égoïste, mais le choix ne s'était pas réellement offert à lui ; il lui fallait la voir et l'interroger quant à sa bibliothèque pleine de ressources.
« Je vous demande de bien vouloir quitter les lieux, lui dit l'employé de l'autre côté du portail. La duchesse n'est pas en mesure de recevoir.
— Je le sais bien, pas la peine de me le répéter » grommela-t-il en retour.
Ses neurones travaillaient à plein régime. Comment pouvait-il s'infiltrer dans le manoir alors que ce type le surveillait ? Et il fallait réfléchir dès lors, puisqu'une fois à l'intérieur il y aurait beaucoup plus de personnel. Ce n'était pas compliqué, il suffisait de réfléchir à la manière dont il s'était pris pour entrer la première et unique fois...
Mais rien n'y faisait, il ne parvenait juste pas à y penser, quelque chose le bloquait et l'empêchait de commettre ce crime —car rentrer par effraction dans une propriété privée était un délit passible d'une peine d'emprisonnement et d'une amende qu'il ne pouvait se permettre de payer— bien qu'il n'en fût pas à son coup d'essai. Entre les musées, le commissariat et ce même bâtiment, il avait pu se forger une certaine expérience, et jamais sa morale ne l'avait autant rebuté à la simple prévision de passer à l'acte.
Il frissonna. Quelque chose se tramait dans l'ombre de lui-même depuis que R était apparu, et cela lui déplaisait très fortement. Sans oublier qu'il n'avait personne avec qui en parler, ce qui l'agaçait d'autant plus.
L'homme, qui n'avait pas bougé de son poste et qui l'observait avec insistance finit alors par céder, et partit en direction du manoir, très certainement pour prévenir des gardes ou même la police. Quelle joie, il allait finir au poste juste parce qu'il avait eu besoin de vieux livres.
Il reparut peu de temps après, accompagné par une personne que Raphaël connaissait bien. Entre ces cheveux taillés soigneusement et cette moustache tout aussi grisée, il était difficile de ne pas reconnaître Alfred, le majordome de la duchesse, qui était aussi son garde du corps. Le jeune homme fut ravi de le voir —enfin quelqu'un qu'il connaissait bien !— mais il fut frappé par un détail. Jamais Alfred n'était séparé d'Élisabeth, il l'épaulait et la protégeait en permanence. Cela voulait-il dire qu'elle était en danger ? Pourtant il paraissait parfaitement serein.
« Bonjour, Raphaël, salua-t-il poliment en s'approchant du portail. Pourrais-je connaître la raison de votre visite ?
— Où est Élisabeth ? s'enquit le rouquin immédiatement d'un ton pressant. Est-ce qu'elle va bien ? »
Le majordome tira quelque peu sur les manches de son costume bleu turquin, et acquiesça.
« Madame est actuellement en pleine discussion concernant le sort de son cousin, Jean-François. Que lui vouliez-vous ?
— Je souhaiterais consulter sa bibliothèque, surtout les livres concernant le royaume babylonien, les mythes et légendes, les artefacts, ce genre de choses.
— Vous êtes-vous à nouveau retrouvé dans une situation peu commune ? »
Malgré tout, il gardait un ton calme et posé, tout l'inverse de l'étudiant qui se faisait pressant. Alfred l'avait reconnu, il le connaissait, il savait qu'il n'allait pas déranger alors pourquoi ne le laissait-il pas entrer ?
« Pas vraiment, mentit-il en fuyant le regard foncé de l'homme. C'est pour mes recherches, j'ai vraiment besoin de consulter ces livres. »
Le majordome soupira, et resta muet quelques instants. Il parut réfléchir, mais reprit bien assez tôt la discussion.
« J'ignore quand Madame en aura fini. Mais je pense qu'elle pourra vous recevoir une fois sa réunion terminée. Repassez plus tard dans la journée, peut-être en début d'après-midi. Je la préviendrai de votre venue. »
Puis il tourna les talons et rentra au manoir, laissant Raphaël seul derrière la grille du portail immense, avec pour seule compagnie cet homme qui balayait avec entrain les graviers de la cour d'entrée du manoir. Il n'avait pas le temps d'attendre, mais il n'avait pas non plus le choix. Début d'après-midi ? Ça lui laissait deux heures au moins. Peut-être valait-il mieux rentrer et voir si R n'avait pas mis le feu à l'appartement, après tout il n'avait pas mieux à faire.
Son alter-ego l'accueillit dans un silence de plomb, ou plutôt, ne l'accueillit pas. Il resta assis sur le canapé, droit et muet, Fondue couché à ses côtés. Cela ne pouvait vouloir dire qu'une seule chose, et ce n'était pas pour le plus grand bonheur de Raphaël.
« Qu'est-ce que tu as fait ? demanda-t-il calmement en se frottant les paupières, contenant du mieux qu'il pouvait la colère qui montait lentement en lui.
— Rien, j'ai rien fait. »
L'étudiant lâcha un soupir bruyant, et se posta devant lui d'un air sévère, sourcils froncés et mains sur les hanches.
« Qu'est-ce que tu as fait ? réitéra-t-il en séparant chaque syllabe.
— Fondue a détruit un des manuels de la BU. Je le lisais, il m'a foncé dessus pour jouer, je l'ai lâché, il est tombé sur ma tasse de café qui s'est renversée dessus. »
Oh.
D'accord.
Donc ce type —qui était tout de même la même personne que lui à l'origine— n'était même pas foutu de faire un tant fût peu attention aux affaires des autres.
Garde ton calme, reste zen, respire.
« Tu as tenté de le récupérer un peu quand même j'espère.
— Ouais. Mais il est bruni sur la moitié des pages, et je dois dire qu'il sent plutôt fort.
— Tu sais que je n'ai pas les moyens de rembourser ce livre ?
— On trouvera une solution, t'inquiète—
— Oui je m'inquiète, coupa sèchement Raphaël. Comme si ce n'était pas assez le bordel autour de moi, il faut que t'en rajoutes ! »
Il puisait dans ses dernières ressources pour ne pas craquer ; il refusait de faire un tel honneur à ce gars. Il prit une profonde inspiration, et expira lentement. Il fallait qu'il conservât son calme et qu'en aucun cas il ne cédât à ses émotions.
« Quoi qu'il en soit... »
Raphaël eut un très mauvais pressentiment.
« J'ai faim. On mange quoi ? »
Le jeune homme se figea et observa la mine fière de R qui, les mains dans les poches, attendait une réponse de cet air faussement innocent. Comment décrire ce qu'il ressentait ? Il avait une folle envie de se jeter sur lui et de le frapper tant il lui portait sur les nerfs, mais en même temps l'accablement l'empêchait de répondre à cette pulsion primaire qui ne lui ressemblait pas. Il ne put alors que le dévisager, ses yeux noisettes écarquillés, la stupeur remplaçant toute autre émotion sur son visage. R leva un sourcil, intrigué, lorsqu'il le remarqua.
« Un problème ?
— Non, non. »
Raphaël se ressaisit en secouant très légèrement la tête.
« Tout va très bien. »
Sa voix sonnait affreusement faux. Bien sûr qu'il y avait un problème ! Et pas qu'un ! Pour commencer, il était là. Il le gênait plus qu'autre chose ! Et il paraissait faire plus de conneries qu'il ne l'aidait à trouver une solution à cette situation impossible !
Mais tout ce qui l'intéressait, c'était de manger. Évidemment.
« Si t'as faim, y a des trucs dans le frigo, grinça-t-il en se dirigeant vers la porte de sa chambre. Sers-toi, fais comme chez toi.
— Je suis chez moi » répondit l'autre dans un sourire forcé qu'il ne chercha pas à dissimuler.
Il n'eut droit qu'à un simple haussement d'épaule exprimant l'indifférence de Raphaël, avant que ce dernier ne s'enfermât dans la chambre, pour n'en ressortir que deux heures après, toujours accompagné de cette moue n'indiquant rien de plus que son envie la plus profonde qu'il ne lui adressât aucunement la parole. Et cela ne dérangea en rien R, qui savourait —si on pouvait dire "savourer"— un paquet de nouilles instantanées trouvé au fond d'un placard, et étonnamment toujours comestible, assis en tailleur sur le canapé à éplucher le journal du jour à la recherche des derniers potins susceptibles de l'intéresser. Il aspira quelques-unes des pâtes chinoises assaisonnées dans le bruit caractéristique et très peu glamour qui accompagnait le geste et, lorsqu'il leva enfin le nez de sa lecture quelques dizaines de minutes plus tard, il aperçut l'étudiant qui sortait de son sanctuaire, sac à l'épaule et prêt à partir. Fondue se leva immédiatement en entendant le bruit unique que faisaient ses chaussures lorsqu'il marchait dans l'appartement avec, et le rejoignit près de la porte alors qu'il tournait les clés dans la serrure, persuadé que c'était là l'heure de la promenade. Son maître dut le repousser du pied, presque désolé de ne pas pouvoir l'emmener avec lui ; Élisabeth tolérerait certes que Raphaël vînt à l'improviste, elle n'accepterait sûrement pas qu'un chien entrât dans son manoir, ou sa bibliothèque.
« T'en fais pas pépère, on ira se promener quand je rentrerai, d'accord ?
— Et tu vas où ? T'as pas cours cet aprèm. »
Le ton froid de son colocataire forcé ne lui inspirait pas de réponse amicale. Cependant, il fit un effort pour calmer le jeu, et lui répondit calmement, sans tenter de jeter plus d'huile sur le feu qu'il n'y en avait déjà.
« Je vais voir Élisabeth, j'ai besoin de quelques-uns de ses livres pour bosser.
— Tu comptes lui dire, pour nous ?
— Je sais pas. Ça dépendra de la situation. »
La porte se ferma sur ces mots. R se pencha à nouveau sur les nombreux articles de journaux. Fondue s'assit dans l'entrée et couina, ses oreilles s'affaissant sous la déception de ne pas être parti avec son maître. Il ne lui fallut cependant que quelques instants pour se remettre sur ses pattes et tourner en rond, certainement grâce à la balle que le voleur venait de lui lancer.
