« …Dans ce cas-là, changez-le de classe ! »

« Nous l'avons fait en début d'année, mais cela n'a rien changé. Ils se croisent dans un couloir et c'est la guerre. »

« Mon Shane n'a jamais été violent, toujours très bien éduqué. Ce…Rick Grimes est une mauvaise influence pour ce collège, c'est évident. »

« Oh oui bien sûr Madame Walsh, l'influence est forcément mauvaise quand elle n'est pas monétaire ! Combien vous donnez à cet établissement pour que votre fils y soit le Roi ? »

« Beaucoup plus que vous en tout cas. »

Shane réprime un rire, puis un soupir lorsque les deux mères se remettent à crier, avant de soutenir et fusiller Rick du regard, malgré son œil au beurre noir. Rick aussi a pris un sale coup, il saigne du nez et son père presse une compresse sur le visage de son fils. Le sien est en train d'amadouer le directeur, mais la mère Grimes tape là où ça fait mal, ne retient pas ses coups qui ne sont que des mots. Shane ne dit rien, mais il observe ce bras de fer entre adultes avec toute la concentration du monde. Ses parents très classe dans leur ensemble Armani et Gucci, alors qu'en jean-basket, les Grimes se tiennent le dos rond contre leur chaise, s'agitent et haussent le ton. Peut-être avec plus de virulence car Rick n'est pas protégé comme Shane, la bourse étant une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.

« Si vos garçons n'apprennent pas à se respecter mutuellement, alors je serais obligé d'en prendre un pour virer l'autre. » Et on sait tous qui est l'autre. « Ils montent les enfants les uns contre les autres, bon sang ! »

« Mon Richie ne ferait pas ça. Pas vrai, Rick ? »

Le jeune Grimes ignore la menace qui suinte dans la voix de son père, ne décroche ses yeux de Shane.

« Bien sûr que si, il- » Grimes Senior posa une main sur la bouche de son fils, l'empêchant de continuer, regardant d'un drôle d'air le directeur de l'école.

Le père adversaire s'empare de l'âme du directeur juste par son regard, avec la même violence qu'un harpon s'éprend d'une baleine. Sa tête penche sur le côté, et le directeur soupire.

« Très bien, je vais essayer une dernière fois. Mais je ne pourrais plus rien pour vos enfants s'ils n'arrêtent pas de se taper continuellement dessus. Rick et Shane, écoutez-moi bien vous deux. Ne gâchez pas votre potentiel pour de telles trivialités. Qui sait jusqu'où votre rivalité pourra vous emmener, hein ? »

Aucun des deux ne répondit, préférant se provoquer du regard.

Shane ne s'était jamais battu avant Rick. Il était trop bien monté dans le mécanisme, trop bien huilé pour s'abaisser à des choses pareilles. Mais Rick, il était tout le temps en colère. Il n'avait pas d'amis, que des alliés temporaires et des ennemis, alors que lui, il avait un monde à ses pieds. Rick refusait de s'agenouiller, n'était-il pas normal que le pied de Shane veuille l'écraser ?

Son père pousse un soupir et pose une main apaisante sur l'épaule de la mère Walsh, qui fronce les sourcils face à son expression résolue.

« Je pense que notre fils a besoin de se défouler dans un quelconque sport. Rick en pratique-t-il un ? »

Les parents Grimes le jugent et le jaugent, mais ne disent pas un mot. Au final, Rick lève des yeux défiants vers Walsh Senior, et sa voix rauque et incertaine d'adolescent qui mue affrontant l'homme d'affaires.

« Boxe. »

« Et où ? »

« Dans un club du quartier. »

« Evidemment. » Grimaça la mère Walsh. « Vous voyez bien d'où vient le problème… » Mais son mari l'interrompit une seconde fois, se tournant vers son fils.

« Est-ce que ça te plairait de faire de la boxe, mon garçon ? »

Rick comme Shane s'écrie, tempête. Le directeur, lui, s'enfonce dans son luxueux fauteuil en ouvrant grand les bras, comme si la solution était évidente et toute trouvée.

« Et bah voilà ! » S'exclama-t-il, soulagé d'avoir enfin la chance de mettre un terme à l'entâchement de la réputation de son collège. « Ils vont régler leurs problèmes sur le ring comme des hommes ! »

« Pas le même ring ! Mon fiston ne fréquentera pas un club de bas-étage ! Et ne fera certainement pas de…boxe, nom d'une pipe ! »

« Alors on paiera pour les deux un meilleur club. » Arqua le père de Shane alors que sa femme levait les yeux au ciel. « En échange de ça, vous promettez de ne plus vous battre ni pendant, ni avant et ni après les cours, jusqu'à être sur un…tatami, c'est d'accord ? »

Si Shane avait reniflé avec mépris en insistant sur le fait qu'il accomplissait cette bassesse par respect pour son père, il n'avait pu s'empêcher de sentir son cœur tressaillir face à cette nouvelle aventure.

Parce que le petit rouage qu'était Shane était las de ses tours maintes fois effectués, et que sa vie n'avait véritablement pris goût qu'avec les poings de Rick confrontant les siens.

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Maggie débarrassait la cour intérieure avec Glenn quand Beth vint se réfugier dans ses bras, et les deux sœurs s'étreignirent de longues secondes avant que la cadette ne s'essaye à la tâche. Glenn retira le bandeau qui masquait sa bouche, l'expression compatissante face à la difficulté qu'avait la Greene à prendre les jambes de la petite fille au sol.

« Tu n'es pas obligée de le faire. »

« Mais je le dois, pas vrai ? » Clama Beth d'une voix plus forte qu'il ne l'aurait supposé. « C'est ce qu'on doit faire pour survivre. »

Glenn échangea un regard avec Maggie pour réclamer son accord, et elle hocha la tête en se remettant au travail. Beth dépassa ses haut-le-cœur, les aidant à jeter les derniers corps, et bientôt, ils contemplèrent le petit tas jeté derrière le grillage, les yeux secs.

« C'est Shane qui les a tués ? »

« Ouais. »

« Tous ? »

« …Ouais. » Répéta Glenn en triturant sa casquette.

« Tu crois qu'il a tué Rick aussi ? » Demanda soudainement Maggie, le bras autour des épaules de sa petite sœur.

Le Rhee prit le temps de réfléchir posément à la question, se mordillant les lèvres. Il avait assisté à la rivalité qui avait autant rongé Rick que Shane durant plusieurs semaines, si ce n'était des mois. L'impression qu'il en avait eue était que cela était presque naturel, pour eux. Au final, l'enjeu n'était pas tant pour la suprématie du groupe ou le bébé de Lori. C'était des idées, des croyances, des âmes qui se confrontaient. Comme s'ils ne pouvaient pas y échapper, comme s'ils ne pouvaient s'en empêcher. Comme s'ils s'étaient battus toute leur vie. Tout le monde parlait de Shane à Rick, mais Rick ne parlait jamais de Shane aux autres. C'était trop intime, trop…

« Non. » Trancha-t-il finalement en se détournant de la forêt environnante. « Ces deux-là se sont certainement battus des centaines de fois à la ferme sans rien nous dire. Mais…Je crois qu'ils avaient besoin l'un de l'autre. Comme s'ils se complétaient. Je pense réellement que Carl a bien tiré par accident, alors qu'ils se battaient. »

Maggie expira soudainement, soulagée et très vite imitée par sa sœur.

« A vrai dire, je pense que ça allait plus loin que tout ça. » S'exclama Glenn, se libérant du poids de ses pensées. « Entre eux, c'était passionnel. »

« Quoi, tu veux dire comme…comme un couple ou… ? »

« Mais non ! » Le Coréen roula des yeux et Beth pouffa, alors qu'ils se dirigeaient vers l'intérieur de l'orphelinat. « C'était des frères. Et je crois que Rick aurait pu le tuer et y survivre. Pas Shane. Tu sais, dans un combat de chiens, c'n'est pas forcément celui qui aboie le plus fort qui mord le premier. Ou qui mord tout court d'ailleurs…C'que j'veux dire, c'est que je n'sais pas ce que Shane va devenir, avec un tel poids sur les épaules. »

« Mais tu viens de dire qu'il ne l'avait pas tué. »

« C'est tout comme. » Murmura le Rhee en refermant la porte derrière elles. « Carl l'a fait, et c'est peut-être même pire. Parce que Carl aura été le dommage collatéral de leur rivalité. »

A l'intérieur, Carol et T-Dog s'affairaient au repas, tandis qu'Hershel dressait l'inventaire de ce qu'ils avaient trouvé dans le bâtiment. Ils étaient réunis dans la salle commune, au rez-de-chaussée, alors qu'on avait couché Shane à l'étage. Lori se tenait avec son bol de soupe dans un coin sombre, à l'abri des regards et de la lumière des bougies, et ne réagit pas lorsque le trio passa devant elle. Les Greene s'isolèrent pour prier en paix, Hershel ayant silencieusement béni le repas, et Glenn se glissa à côté de Lori avec prudence.

« Je crois que Shane est encore moins capable de garder un secret que toi. » Lui chuchota-t-elle d'une voix absente avant qu'il ne commence. « Ils sont tous au courant pour mon bébé. Et avant qu'Andréa ne disparaisse pour retrouver mon fils, elle m'a dit de rester en vie pour cette raison. »

Gêné, Glenn se tortilla sur lui-même, observa T monter la garde près de la porte, un de leurs derniers fusils entre les jambes.

« Et vous passez tous devant moi en pensant être discrets, à vous demander à quel moment je vais exploser, si ce bébé ne va pas mourir ou me tuer, si on arrivera à Fort Benning en vie avec la tension entre Shane et moi… »

Elle ne continua pas sa phrase, soupira. Il ne répondit pas de peur d'aggraver les choses, ne cherchant même pas à capter son regard.

« Tu vois, tu n'oses pas me parler. Tu as peur de moi. »

« Non. » Il n'avait pu s'empêcher de la couper en secouant négativement la tête. « J'ai peur pour toi. »

Elle lui offrit un pâle sourire las, et il pressa sa main avec douceur.

« Andréa m'a promis de ramener mon petit garçon en vie…Mais au fond de moi, je… »

« Il est vivant. Il doit forcément l'être. »

« Il est plus fort que Sophia. C'est mon bébé, et il a grandi tellement vite, Seigneur… » Son regard monta jusqu'au plafond et se perdit une nouvelle fois, une foule de sentiments contradictoires déformant son visage. « C'est égoïste de se dire qu'il a plus de chances de survivre que Sophia ? »

« Non…Carl est un battant. Et Sophia n'a pas eu le temps de… »

Glenn s'interrompit lorsque des casseroles s'entrechoquèrent à sa droite, et Carol essuya furtivement une larme. Il voulut se confondre en excuses, se relevant précipitamment mais la Peletier leva une main autoritaire pour l'arrêter, déjà bien trop blessée.

« Tu… Glenn n'a pas tort, Lori. » Finit-elle par dire, les mots lui brûlant la gorge et les lèvres.

« Rick et Daryl n'ont pas pu retrouver ta fille. » Répondit l'autre sur un ton laconique, vide. « Alors comment Andréa le pourrait-elle, hein ? »

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« Allez, Carl ! Attrape moi ces fichues grenouilles ! Elles arrivent pour toi, fais gaffe ! »

Le rire de Carl se répercuta sur les vagues qui l'éclaboussaient, alors que Shane s'agitait comme un imbécile dans l'eau, lui souriant gentiment. Sa mère les observait de loin, mais Carl ne la voyait pas, trop accaparé par sa capture de grenouilles.

Il s'arrêta de rire lorsque l'eau devint du sang, que Shane lui envoyait en pleine figure, sans perdre son sourire. Il en reçut dans les yeux et dans la bouche, alors que l'autre s'acharnait à vouloir lui faire attraper les grenouilles, transformant un simple jeu en obsession morbide. Carl fit tomber son filet de pêche, se leva mais glissa, et la main froide de Shane s'empara de sa cheville, rouge de sang. Quand il se retourna, il vit le visage mort de son père, ainsi que son trou en pleine tête. Il hurla, appela sa mère, mais personne ne vint l'aider.

« Viens avec moi, petite grenouille. » Lui chuchota son père dans un râle d'agonie. « Je t'ai attrapé, et tu l'as bien mérité. »

« Non ! NON ! » Hurlait-il, mais rien à faire, Grimes Senior le traînait dans les profondeurs de l'océan de sang.

« Hé, gamin ! Réveille-toi bordel, arrête d'hurler ! »

La main de Carl bloqua celle de Daryl, la repoussa, et il se retrouva face à un Glock et un gamin plus qu'effrayé.

Il leva ses deux mains en signe d'apaisement, et la respiration hachée du Grimes se calma au fur et à mesure qu'il revenait à la réalité.

« Putain c'est la deuxième fois que tu lèves cette arme contre mois en moins de 48h, j'te jure que tu vas t'la prendre c'putain d'claque. La sieste est finie. » Clama Daryl lorsqu'il rangea son arme, essuyant les gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

Au fond de la pièce, Michonne et Andréa le regardaient avec indiscrétion et inquiétude, mais il se leva et sortit du salon, ne supportant plus leur regard qui semblait vouloir pénétrer son âme. Il alla se servir un grand verre d'eau, tentant d'apaiser ses tremblements, et Daryl s'appuya sur le seuil de la porte de la cuisine, bras croisés.

« J'vais aller chasser, aujourd'hui. Tu veux venir ? »

Carl ne prit pas la peine de répondre, s'emparant de sa veste et de son chapeau en se dirigeant vers la porte d'entrée. Il tremblait toujours, et il pouvait entendre le rire cynique et déformé de son père au fond de sa tête.

.


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Daryl poussa du pied le jeune Grimes, qui s'affala dans l'herbe. Il se retourna d'un air amer, et le chasseur grimaça en guise d'excuse.

« Nan mais j'voulais qu'tu sentes cette empreinte, et t'étais pas assez proche pour… »

Le garçon essuya son visage plein de terre et ignora son aîné, qui ravala pour la millième fois son impatience. Il en avait marre du mutisme du garçon, alors que le silence, il en avait fait un de ses principes. Daryl connaissait les bienfaits du silence, mais à ce moment précis, il avait l'impression que plus celui-ci durait, plus Carl s'enfonçait et lui échappait.

« T'as fait vœu du silence comme une putain de bonne sœur ou quoi ? » L'agressa-t-il soudainement, en oubliant sa chasse.

Ils avaient presque tout mangé car la tempête avait duré deux jours, et maintenant que le soleil pointait à nouveau le bout de son nez, Daryl était persuadé que les animaux en feraient de même.

« Ce sont les moines qui font vœu du silence. » Répondit l'autre sans le regarder, prenant la tête du convoi.

« C'pareil. » Grogna le chasseur en le dépassant, tandis qu'il fronçait les sourcils. « La dernière fois qu't'es parti à la chasse, ça c'est plutôt mal passé, non ? J'prends les d'vants. » Crut-il bon d'ajouter, et Carl haussa les épaules en ignorant la pique.

« Je ne fais pas vœu du silence, j'ai juste rien à dire. »

« Mais tu hurles comme une fillette dans tes cauchemars. »

Daryl reçut soudainement une pierre en pleine tête, et il lui jeta un regard noir, n'ayant pas senti de réelle douleur. Il s'approcha lentement et Carl redressa fièrement le menton, prêt à tout encaisser, comme d'habitude.

« Tu cherches la merde, gamin ? Parce que y'en a une tonne par terre et qu'j'serai ravi d't'y foutre d'dans. »

« T'auras pas l'cran. »

Interloqué, le Dixon considéra le Grimes avec scepticisme, mais il semblait lui tendre la joue dans l'attente (l'espoir ?) d'un coup. Il fut surpris par sa détermination, par la vieillesse qui était en train de figer son visage.

Daryl ne savait pas quoi faire, ni comment agir, tout simplement parce qu'il était dans une situation diamétralement opposée. Il avait rêvé des nuits entières de la mort de son père : il s'imaginait parfois porter le coup final et devenir le héros de Merle.

Rick avait toujours été permissif avec son gosse, et Lori n'avait pas le cran pour assurer la sévérité pour deux. Permissif et fou de son fils, c'était une facette paternelle que Daryl n'avait pas connu. A la ferme, en voyant Rick si lâche face à Carl et Shane, il avait pensé que ce serait Carl qui en pâtirait. Ou plutôt, que Shane et Rick finiraient par faire tuer Carl ou Lori. Ils n'avaient peut-être pas réussi pour la mère de famille, mais il était clair que ça n'avait pas été le cas pour le fils.

« T'as pas à payer pour ce que t'as fait à ton père, Carl. » Ni à payer les frasques de son père et son oncle de cœur.

Celui-ci siffla de mépris et reprit la tête de la marche, alors que Daryl insultait silencieusement le ciel par de grands gestes énervés. Il avait besoin de se lâcher, sinon il allait vraiment finir par cogner le môme. Il détestait les mômes, mais là, il haïssait Carl.

Un Rôdeur se présenta soudainement à sa droite et il lâcha son arbalète avec un ricanement satisfait, préparant ses poings. Il sursauta quand Carl tira en plein dans l'œil du mort, et se tourna vers lui d'un air excédé, profondément frustré.

« Putain d'connard d'mes deux, c'est quoi ton putain d'problème merde ?! » S'écria-t-il violemment, prêt à ameuter toute la forêt.

« Tu ne dois plus prendre de risques ! » Répondit bravement le garçon comme s'il s'agissait-là d'une évidence absolue.

« Je prenais pas de risque, j'allais juste cogner un peu ! »

« Mais tu ne dois pas mourir ! Et pour ça, on ne doit prendre aucun risque ! »

« J'n'ai pas b'soin d'ta foutue protection putain, j'suis majeur et j'peux m'démerder seul ! »

« Non, tu ne peux pas ! On t'laisse partir seul et tu reviens blessé avec Andréa que te tire dans la tête ! »

Quoi ? QUOI ? Il osait mettre ça sur le tapis ? Il se foutait de la gueule de qui là ?

« J'suis revenu par mes propres moyens j'te signale ! Et j'n'ai pas à m'justifier d'vant un piou d'ton âge bordel de merde ! C'est moi qui t'dis quoi faire et qui t'protège, pas l'contraire ! »

« Mais je dois le faire ! » Hurla soudainement le garçon, brisant presque les tympans du chasseur.

Ils restèrent une longue minute en chien de faïence, avant que Carl ne passe une manche rêche sur ses yeux secs, frustré de ne pas avoir assez d'humanité en lui pour pleurer.

« T'arrêtes pas Carl, continue d'parler. »

« J'ai dit ce que j'avais à dire. »

« Tu viens tout juste de commencer. Et j'te signale que tu viens de gâcher une balle, abruti. » Lâcha-t-il en dernier, gêné d'être devenu son psy attitré.

Carl ouvrit grand les yeux et prit un tel air coupable que Daryl regretta ses propos, alors que le garçon semblait en perdre la raison.

« Merde, oui… Quel idiot… » Il lâcha son flingue et porta des mains tremblantes à son visage.

« Hé, c'est pas grave, gamin. » Commença Daryl en voulant toucher son épaule mais Carl se dégagea machinalement, les yeux dans le vague. « On va rentrer O.K. ? »

« Non on doit manger et… »

« Pas la peine on a fait fuir toutes les bêtes et rameuté tous les vivants. Ou morts. 'Fin morts-vivants. »

Carl ne se dérida pas une seconde, et Daryl mordit furieusement son poing alors que le garçon prenait le chemin du retour. Il n'y arriverait jamais. Il ne savait pas réconforter les gens, chez lui il fallait lever la tête, souffrir et résister. Ne pas s'arrêter ni regarder en arrière.

Ce qu'il n'avait su faire pour Sophia. Ce dont il était incapable avec Carl. Il avait blâmé Rick et les autres pour leur défaitisme à la ferme, en clamant qu'il était le seul à braver le monde pour une gamine qu'il ne connaissait pas deux mois auparavant. Le seul à espérer faire la différence quand Dieu en personne les avait abandonnés. Avec le recul, il s'en voulait de sa faiblesse. Il n'était pas l'optimiste du groupe, et pourtant il n'avait réussi à faire son deuil, là où même Carol avait enterré sa fille dans son cœur.

Et maintenant, il ne devait pas ramener la brebis égarée qu'était Sophia au foyer, mais retrouver ce dernier avec une brebis damnée.

Le dos de Carl se courba à plusieurs reprises durant leur marche rapide, mais pas un instant il ne le laissa passer devant. Daryl avait la dérangeante impression d'être cantonné au rôle d'enfant à ses côtés et que rien ne pourra y changer. Pourtant Carl ne supportait ses mots d'adulte et ses insultes qu'il gardait précieusement juste derrière ses lèvres serrées.

Carl ne comprit pas lorsque le chasseur lui gifla l'arrière du crâne en grommelant qu'il avait besoin de rencontrer des gens de son âge, et ne chercha pas à comprendre.

Il veillait à ce qu'ils rentrent en parfaite sécurité.

.


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Daryl s'assit avec bruit sur chaise, poussant un juron, alors qu'Andréa glissait une assiette jusqu'à lui sur le bois ciré de la table. Il lui grogna à la figure quelque remerciement, alors qu'elle tapotait sur son épaule avec compassion.

« T'inquiète Dixon, un jour je t'apprendrai à parler et être un homme civilisé. »

« Parce que c'putain d'monde est foutrement civilisé, j'avais oublié. » Répondit-il en découpant la viande de sa prise de la veille avec sauvagerie.

« Alors ça va être ça tous les jours ? » Demanda soudainement Carl face à sa propre assiette, alors que l'avocate aidait Michonne à s'installer. « On restera ici combien de temps ? »

« Je n'en sais rien, Carl. » Soupira-t-elle en s'installant à son tour. « Le temps qu'il faudra, O.K. ? »

« T'peux aller m'chercher l'sel dans la cuisine ? » Baragouina Daryl, la bouche pleine.

Interloquée, la femme leva un sourcil et ouvrit grand sa bouche, alors qu'il fronçait ses sourcils avec incompréhension.

« Y'a quoi ? »

« Tu as des jambes, un semblant de cerveau, et des muscles pour faire bouger le tout. Tu connais le chemin, non ? On n'est plus dans les années 50, abruti, je ne suis pas ta bonne. »

« On en reparlera quand tu sauras chasser. »

« Et toi pêcher. » Rétorqua-t-elle vivement, et elle entendit le couteau de Daryl dévier de sa trajectoire.

« Ils sont comme ça tous les jours ? » Chuchota Michonne à Carl, mais celui-ci haussa les épaules, l'air de s'en ficher royalement.

« Seulement quand l'Harrison fait sa princesse. »

« Seulement quand le Dixon fait son péquenaud abruti. »

Jetant son mouchoir sur son assiette et dégageant vivement sa chaise, le chasseur se dirigea vers la cuisine, attrapa le sel et fit tomber le poivre, et le réceptacle de verre se brisa au sol sous le choc. Il revint avec autant de brusquerie, offrit un sourire ironique et insultant à Andréa en brandissant le sel, alors que la jeune femme perdait sa patience. Mais du fait de ses gestes brusques, le verre du chasseur valsa et s'écrasa à son tour par terre, dans un éclat assourdissant. Carl resta une petite seconde la fourchette en l'air et la bouche ouverte, puis Daryl envoya assiette, couverts et pot de fleurs vide contre le mur, tandis qu'Andréa poussait un cri d'indignation.

« Putain mais qu'est-ce qui va pas chez toi ?! » Hurla-t-elle, explosant à son tour. « C'est ta chasse et ta bouffe que tu viens de foutre en l'air ! »

« Exactement, ma putain d'bouffe ! Alors ferme ta gueule et contente-toi d'manger en silence ! »

« Va te faire foutre, Dixon ! T'es qu'un putain de connard d'égoïste ! »

« Moi ? Moi, égoïste ? Tu m'as shooté dans la gueule et failli m'tuer pour prouver qu'tu savais tirer ! »

Carl grimaça et se cacha derrière son verre d'eau qu'il but avec gêne, sachant très bien que c'était lui qui avait mis cet argument sur la table.

« Mais quel rapport ? » Cingla-t-elle en se levant, n'ayant pas peur de sa nervosité évidente. « Si t'as passé une sale journée t'as qu'à aller te défouler dehors ! »

« Ouais, me défouler, pendant qu'toi t'es bien tranquille à pioncer et faire à manger quand j'ramène un truc à la maison ! »

« Mais tu voulais que je fasse quoi ? Tu t'barres sans rien dire à personne, j'suis assez sympa pour avoir la bonté de t'attendre et de faire en sorte que tu sois bien au chaud à l'intérieur quand tu rentreras, si tu rentres ! »

« Tu m'fais perdre mon temps ! » Hurla Daryl en pointant un doigt menaçant sur elle avant de se mettre à faire les cents pas, cherchant ses mots. « Ouais, tu m'le fais perdre, parce que pendant qu'j'essaye d'trouver d'quoi combler la dalle, toi tu joues à la p'tite infirmière et tu récoltes les paumés du coin ! »

« La paumée te dit d'aller te faire foutre bien profondément, connard. » Grinça Michonne des dents, alors qu'il se tournait violemment vers elle.

« Toi, ferme. TA. GUEULE ! »

Carl ne manqua pas les doigts de Michonne qui se refermèrent sur son couteau, et il en fit de même, les lèvres pincées. Son cœur se mit à battre si fort qu'il en eut le souffle coupé, et toussa faiblement pour se donner une contenance, sans quitter Michonne des yeux.

« Tu veux qu'on parte, c'est ça ? Et pour aller où ? T'as vu les dégâts de la tempête, le temps qui se dégrade ? Rejoindre les autres qui sont partis en bagnole à pied ? T'as pas de temps à perdre, on te ralentit ? Casse-toi ! Mais tu n'emmèneras pas Carl risquer sa vie dehors alors qu'on rentre en plein hiver ! »

« Et de quel droit tu m'empêcheras de prendre le gamin, hmm ? Tu vas faire quoi, hein ? » Et il se colla contre elle dans une attitude menaçante, la faisant reculer. « T'es qu'une p'tite frappe qui baise les amants des autres. »

La tempe de Daryl explosa violemment sous le poing d'Andréa, et il tituba de quelques mètres, plus par surprise que par réelle douleur.

« Et toi qu'un connard qui s'idéalise en grand héro sauveur d'enfant. Mais, hé, t'as pas sauvé Sophia, t'as juste réussi à revenir blessé et sans le cheval, p'tite frappe. »

Elle regretta immédiatement ses mots, et le chasseur pâlit de rage. Carl se leva, sentant que l'homme était prêt à battre la femme à mains nues.

« Comme t'as pas pu sauver Amy. C'est con, hein ? Ton unique petite sœur…Merle est p'têt encore en vie, lui. Mais pas Amy. Ça fait quoi, Andréa ? »

La femme contracta la mâchoire et les poings, mais ne lâcha pas une larme, le regardant avec tout le mépris du monde. Lentement, Carl vint se mettre entre eux, les mains levées en signe de paix. Il avait posé son couteau et tournait le dos à Michonne, mais la même terreur lui nouait l'estomac, les mêmes questions lui brouillaient l'esprit. Et si elle attaquait à ce moment précis, et si d'autres gens attaquaient après nous avoir suivi Daryl et moi, et si les Rôdeurs frappaient à la porte, et si…

« Carl ? » La voix glacée et pleine de colère d'Andréa trouva quand même un semblant de douceur à insuffler dans son ton pour le garçon.

« Arrêtez ça. Ne vous battez pas, ne vous faites pas du mal pour moi. Ça n'en vaut pas la peine, O.K. ? » Dit-il en secouant la tête, tant pour chasser ses démons que pour rassurer ses tuteurs de substitution. « Vous n'êtes pas mes parents, vous n'êtes pas responsable de moi. »

Aucun des deux n'eut la force de le contredire. Le chasseur sortit par l'avant et elle par l'arrière. Michonne n'avait pas bougé de sa chaise, le fixant avec une curiosité si intense qu'il se sentit menacé. Le visage fermé, il effleura son holster sans y penser, tandis qu'elle lui offrit un sourire malin et torve.

« J'imagine que ça va être à nous de débarrasser. » Chantonna-t-elle, ignorant le regard noir du garçon.

Celui-ci se tenait à l'autre bout de la table, le dos bien droit et l'air menaçant, sérieux comme jamais.

« Et si tu posais le couteau que tu caches sous la table ? »

« Vous m'avez pris mon katana. Et vu les tensions qu'il y a entre vous, je préfère assurer mes arrières. » Rétorqua-t-elle du tac au tac, alors qu'il plissait ses paupières par méfiance.

« Ils ne te feront rien…tant que tu ne fais rien contre nous. »

« Je n'ai pas dit que c'était eux, la menace. »

« Touché. » Lâcha Carl, avant de voir ses lèvres s'éprendre d'un demi-sourire jaune.

Il s'empara du katana de la femme, qui darda un regard dissuasif sur sa personne.

Il peinait à le tenir d'une main, et grimaça lorsqu'il sentit son poignet faiblir. Il s'aida de sa deuxième main et contempla d'un œil admiratif la lame briller au soleil. Il l'a fit lentement tournoyer dans l'air, écoutant sagement le chuintement discret et métallique que faisait l'arme en tranchant l'air. Il l'imagina soudainement couvert du sang de ses victimes, si épais qu'il coulait sur sa garde et ses mains, et il le posa sur la table d'un air de profond dégoût, à la surprise de l'Afro-Américaine.

« C'est un beau sabre. » Dit-il néanmoins par respect pour une si jolie création, et elle pencha la tête en arrière avec incompréhension.

« Quoi, tu veux le même ? »

« Je n'ai qu'à prendre celui-là. »

« T'es vraiment un sale gosse. »

Le garçon durcit son regard, et son air froid finit par avoir raison de Michonne. Ses traits se firent plus doux, compréhensifs, presque maternels. Il détourna la tête, commença à ramasser les dégâts de Daryl, alors que Michonne se leva en se tenant le ventre, mais se baisser lui demanda trop d'efforts. Il s'éloigna lorsqu'elle voulut toucher son épaule, et son rejet la vexa plus qu'elle ne l'aurait pensé.

Merde, ce n'était qu'un gosse comme un autre, dans un Enfer comme les autres. Ne pas regarder derrière soi et s'arrêter sur un visage en larme étaient une des règles essentielles à sa survie.

Alors pourquoi Carl ? Pourquoi tenait-elle tant à créer un lien entre lui et elle ?

« Tu les aime beaucoup, ces deux-là. Ça fait longtemps que tu es avec eux ? » Demanda-t-elle pour se distraire de ses pensées.

« Ouais. »

« Vous aviez un groupe, avant ? » Elle traça une ligne invisible sur le bois de la table d'un doigt distrait, le regardant de travers mais ne perdait pas une miette de ses réponses.

« Je n'ai pas envie d'en parler. Contente-toi de mettre ça dans l'évier, O.K. ? » Dit-il en lui filant les morceaux d'assiette brisée.

Mais Michonne le suivit en laissant le tas sur la table, et il poussa un soupir excédé.

« Qu'est-ce que tu me veux, à la fin ?! » S'exclama-t-il avec colère, alors qu'elle l'analysait en profondeur à travers ses yeux et son attitude méfiante. « Tu peux pas vivre ta vie en laissant les autres tranquilles ? Merde ! »

« Surveille ton langage. » S'entendit-elle répliquer, alors que les joues du garçon se coloraient de rouge.

« Et pourquoi ça ? Merde ! Putain ! Enfoirés ! Fils de pute ! Là c'est assez surveillé, pour toi ? » Hurla-t-il face à son air impassible.

« Tu fais ton Daryl ? » Voulut-elle plaisanter, mais elle évita de justesse le vase qu'il lui envoya à la figure.

« Ferme-là ! Tu ne sais rien de nous ! T'es pas des nôtres, tu n'peux pas comprendre ! »

« Parce que tu penses être le seul à avoir souffert ? A avoir connu l'enfer ? »

« OUI ! » Hurla-t-il, se libérant enfin. « Tu n'sais pas c'que j'ai fait, c'que j'suis capable de faire ! »

Il la contempla longuement, le souffle coupé, le sabre à la main et le flingue dans l'autre. Il ne se rappelait même pas quand est-ce qu'il l'avait sorti, mais resserra néanmoins sa prise.

« Je ne suis pas aussi gentil qu'eux. Je ne suis pas aussi bien qu'eux. Je n'ai plus rien à perdre. Ne me pousse pas à bout. »

Il n'arrivait même plus à être en colère tant il était fatigué. Il avait l'impression que son cœur et son corps avaient rejeté tous besoin affectif ou social, ne se limitant qu'aux besoins physiques. Manger, dormir, vivre. Vivre était le plus difficile pour lui. Il s'habituerait au goût de cendres qu'avaient pris tous les aliments à la mort de son père, il s'habituera aux cauchemars incessants et sanglants.

Mais jamais, jamais il ne pourra ouvrir les yeux en espérant que ce jour-ci serait un jour meilleur, ou juste différent. Il n'était même plus Carl.

La fêlure dans sa voix indiquait à Michonne qu'il ne lui ferait rien, mais les armes face à elle et la détermination figeant les traits du petit garçon lui disaient tout le contraire. Il avait l'air d'avoir cinquante ans, tant sa souffrance lui minait le moral. Un enfant-adulte complètement détruit qui ne connaissait plus la valeur de la vie, voilà ce qu'elle avait en face d'elle.

Soupirant, elle finit par se rassoir avant de le jauger longuement du regard sans qu'il ne cille.

« Je repars demain. » Finit-elle par clamer, le visage aussi fermé que celui du garçon, coupant le silence tendu. « A l'aube, je ne serais plus là. » Puis, hésitant sur le seuil, elle finit par conclure : « Si tu veux, tu peux venir avec moi. »

« Et qu'est-ce qui t'fais croire ça ? » Siffle-t-il en reculant, comme si la simple proposition était une menace, voire une insulte. « Qu'est-ce qui te dit que j'te suivrai toi ? »

« Le fait que t'aies besoin de fuir ce que tu as fait…Comme moi. »

Il ne répondit pas, et il l'entendit s'agiter dans la salle à manger une fois disparue de son champ de vision.

Il n'y aura plus jamais de jour nouveau ou meilleur, il ne cessait de se le répéter. S'échapper pour aller vivre un mensonge ailleurs n'y changerait rien.

« J'ai pas besoin de fuir. » Chuchota-t-il d'une voix sombre à la pièce vide. Puis, lâchant sabre et Glock, il porta deux mains fiévreuses à son visage, se ratatinant sur lui-même, tremblant. « J'n'ai besoin de fuir personne. »

Personne…ou bien lui.