« Je te dis qu'il ne peut pas encore bouger. »
« Et moi je te dis qu'ils sont trop nombreux au sous-sol et qu'ils vont finir par enfoncer la porte. »
« Et… »
« Bordel, si vous voulez vous engueuler c'est votre problème, mais sortez d'ma chambre pour ça. »
« Shane ! Tu es réveillé ! »
« Sans déconner. » Marmonna ce dernier en grinçant des dents, passant une main sur son visage à la fois exténué par les deux sœurs Greene, mais reposé de sa convalescence.
Il toucha un nombre incalculable de bandages et soupira, alors que les deux s'approchaient en le pressant de questions.
« Tout doux, on se calme, jeunes filles. » Marmonna-t-il et elles se turent, Beth l'aidant à se redresser sur le dos. Elle lui tendit une aspirine et une bouteille d'eau, et il la remercia d'un hochement de tête. « Il se passe quoi, en bas ? »
« Les morts font de plus en plus de bruits, comme s'ils savaient qu'on était là. Il faudrait soit les tuer, soit… »
« On n'partira pas avant un moment si on n'a beaucoup de bouffe. » Trancha-t-il, alors que Maggie gonflait ses joues d'exaspération. « Si ça se trouve, y'en a encore plus qu'on ne le pense dans la cave, et on n'peut pas laisser passer ça. On va descendre ensemble, et ensuite on avisera sur la marche à suivre pour les tuer. »
« Mais on ne sait même pas combien ils sont… »
« Emmène-moi là-bas et je te dirai ce qu'on fera. » Répéta-t-il avec lassitude, blessant l'orgueil de l'aînée Greene.
Il sortit du lit avec l'aide de Beth, mais se débrouilla très bien pour la suite tout seul. Hershel se précipita pour le remettre au lit, mais le policier l'envoya paître en descendant prudemment les escaliers, gémissant sourdement en se tenant les côtes.
« Voyons, Shane, ça ne fait que trois jours, tu es encore trop faible… »
« Faible n'est pas un mot qui fait partie d'mon dictionnaire, Doc' ! »
« Eh bien tu l'apprendras très vite quand tu t'effondreras sur le sol. » Railla le vieil homme, ignorant l'insulte grommelée par Shane, le suivant dans les escaliers.
Il posa une main sur la lourde porte qui menait au sous-sol et à la cantine, alors que Shane poussa un soupir éreinté, le confrontant sauvagement du regard. Hershel ne perdit pas son air avenant mais ferme pour autant, et Shane finit par détourner la tête en cillant, n'aimant pas la manière dont il le regardait. Comme s'il comptait, qu'il était important, comme si…
« Écoute le vieux, j'n'ai pas besoin d'être protégé. » Cracha-t-il pendant que les autres se rassemblaient dans leur dos. « Alors pousse-toi. »
« Je dois te dire une dernière fois… »
« Faut que je vous pousse moi-même ? »
Ayant perdu d'avance, le vétérinaire se retira face à la détermination et la pointe de colère qui scintillaient dans les yeux du policier. Celui-ci ouvrit la porte en dressant un menton fier et narquois vers sa personne, avant de s'enfoncer dans un nouvel escalier, suivi par tous les autres.
Les tables de la cantine avaient été poussées vers le fond de l'unique grande-salle, et l'absence de garde-manger permit à Shane de comprendre que celui-ci était dans la cave, avec ceux enfermés à l'intérieur. Ça leur laissait de l'espace pour une confrontation, et en prenant quelques tables, ils pourraient même se retrancher en cas de surnombre de Rôdeurs.
« Don't dead open inside ? » Lut Shane sans comprendre, et Beth se mordit les lèvres, se gaussant de lui. « Aaah ! Don't open, dead inside, O.K., compris. Putains d'médocs à la con. »
Les portes battantes claquèrent avec fracas et le petit groupe sursauta, à l'exception de Shane qui s'approcha plus encore. Les râles presque hystériques lui donnaient une idée approximative du nombre, mais sans visuel il ne pouvait pas prédire avec exactitude ce dernier. Tout ce qu'il savait, c'était que les portes allaient finir par céder.
« T'es sûr que tu veux t'en occuper maintenant ? » Lança T-Dog, serrant la batte de base-ball entre ses mains. « J'veux dire, si t'es shooté aux médocs… »
« Défoncé à l'aspirine, T ? Vraiment ? » Railla Shane, un sourire narquois aux lèvres.
« T'as pas l'esprit très clair ni très vif en ce moment… »
« …Et on t'a aussi donné de la codéine trouvée dans leur pharmacie. » Compléta Maggie, alors qu'il levait les yeux au ciel et les insultait en remuant silencieusement les lèvres, sans qu'ils ne puissent le voir.
« S'il vous plaît, on sait tous que Shane n'a jamais eu les idées claires. » Balança par réflexe Lori, et tout le monde se tourna vers elle dans un silence pesant.
Son regard froid et implacable croisa celui plus impassible de Shane, et il l'ignora rapidement pour se focaliser sur les râles et les portes.
Il gratta le Colt Python attaché à sa ceinture, réfléchissant alors qu'on débattait avec virulence dans son dos. Il avisa l'espace qu'ils occupaient et qu'ils leur restaient, regarda les armes de chacun. Croisa une nouvelle fois le regard de Lori, qui tenait d'une main ferme son flingue. Il tiqua face au danger qui la guettait mais n'en tint guère compte, sachant très bien qu'un jour ou l'autre elle sera forcée d'y participer. Une chose que Rick n'avait jamais comprise…
« O.K., Beth et Maggie, vous restez en retrait avec Glenn. T-Dog et Lori, vous restez derrière moi et Hershel, vous couvrirez nos arrières. Vous serez les seuls à utiliser des armes à feu, pour tirer en cas de surnombre, donc visez juste on n'a plus beaucoup de balles. »
« Et qui va ouvrir les portes ? Vous allez avoir besoin de nous. » Argumenta Maggie alors que sa sœur s'armait de courage.
« De moi aussi ! » Lança Carol, et Shane fronça les sourcils de jalousie face au talent inné qu'avait la mère de famille pour disparaître aux yeux du monde entier.
Les portes s'ouvraient de l'intérieur, ce qui signifiait qu'on pouvait les rabattre sur le côté et ainsi être protégé en cas de danger. On déplaça les tables derrière eux pour en faire une muraille, puis on se positionna avec angoisse.
« O.K. alors Carol et Beth d'un côté, Maggie et Glenn de l'autre. T, tu me passes ta hache une seconde ? ...Merci. Vous êtes prêts ? On va y aller doucement, ne vous laissez pas repousser par les morts, d'accord ? Et au moindre problème, on se réfugie en direction des tables. »
Shane s'avança jusqu'aux portes battantes, alors que les quatre autres serraient les poignées métalliques avec terreur. Il leur adressa un dernier regard lourd, tentant de leur transmettre un peu de courage mais seul Glenn hocha la tête avec confiance.
Il donna un premier coup de hache sur la chaîne et le cadenas qui condamnaient la cave, faisant sursauter son groupe. Il continua ainsi quatre fois, le vieux cadenas usagé finissant par faiblir, et celui-ci lâcha soudainement. Il se colla contre la porte avec les autres pour calmer la pression qu'exerçaient les Rôdeurs, avant de redonner la hache à T et sortir son long poignard.
« Allez-y en douceur ! » Hurla-t-il par-dessus les râles, et ceux qui tenaient la porte obéirent. « Un par un, pas plus ! »
Une première tête émergea, et elle s'effondra lorsque la lame charcuta son cerveau, vite suivie d'une autre, ainsi que des bras, le faisant reculer, et d'un torse.
Cette fois-ci, il y avait plus d'adultes, et la tâche fut beaucoup plus rude. Heureusement pour Shane, la carrure de T-Dog fut d'une grande aide, et les deux repoussèrent la première vague sans que la seconde ligne n'ait à tirer pour sauver leurs fesses. Mais la pression était trop forte pour les quatre autres, Carol et Beth flanchèrent une misérable seconde, et tout son plan s'écroula comme un château de cartes. Maggie et Glenn furent repoussés et purent se réfugier derrière leur porte, mais ce ne fut pas le cas des deux autres. Shane se retrouva soudainement submergé par les morts, et il dut reculer si loin qu'il percuta Lori par inattention, sortant son propre flingue alors que la Grimes tirait déjà. Mais rien à faire, il entendit Carol et Beth hurler sans pouvoir les discerner, et Hershel se détacha du petit groupe pour sauver sa fille. Le couteau de Shane rentra violemment dans la mâchoire du mort qui était à deux doigts de mordre le Greene, le sauvant d'une mort certaine. Le Rôdeur dévia sa trajectoire pour venir l'enserrer dans ses bras, et le Walsh dut reculer et abandonner Hershel pour le tenir à distance. Son couteau s'enfonça dans la gorge du Rôdeur qu'il maintenait loin de son visage à bout de bras, acculé contre un mur.
Du sang lui éclaboussa soudainement les yeux et les lèvres, le faisant tousser et cracher par réflexe, avant de tourner un regard hagard vers Lori alors que la pression du mort se faisait inexistante. Il hocha vaguement la tête pour la remercier, avant de s'emparer du Colt Python pour revenir dans la partie, l'adrénaline lui provoquant des tremblements excités. Il en oublia son couteau toujours enfoncé dans ce qu'il restait du corps, il en oublia Lori qui l'avait encore sauvé.
Il ne visa même pas les morts, se contentant de leur éclater le crâne avec l'arme de son meilleur ami, lâchant parfois un quelconque rire étrange, le sourire aux lèvres. Là, entouré de morts, il se sentait bien, à sa place. Comme s'il devenait la Mort lui-même, ultime vainqueur d'un jeu trop absurde et glauque, au point d'en oublier tous les autres. Il se vit plus qu'il ne le sentit tirer T derrière lui, pour parvenir à remonter jusqu'au vétérinaire, à deux pas de la porte. Il n'y en avait plus beaucoup, et l'hystérie temporaire du policier semblait avoir motivé le reste des troupes. Shane ne prit pas le temps d'y réfléchir, n'ayant qu'un objectif en tête : tuer et sauver. Tuer pour sauver.
Rouge, il voyait rouge tout partout, et cela ne le forçait qu'à écraser et abattre toujours plus, gamin ou adulte. Les cris s'étaient tus depuis de trop longues secondes déjà, et Shane acheva le dernier Rôdeur qui leur barrait le passage, se baissant vers une Carol qui empoignait fermement une Beth éplorée dans ses bras, traumatisée. Shane voyait rouge, mais il ne rata pas le rouge de la cheville de Beth, salement mordue, ni ses cris à nouveau hurlés face à la découverte de sa blessure. Il se tourna vers T-Dog et avisa sa hache, hurlant à son tour qu'il avait besoin d'alcool. On lui apporta un petit flacon ainsi qu'un chiffon, et il nettoya fébrilement la hache en ignorant les pleurs de Maggie.
« Qu'est-ce que tu vas faire ? » Répéta Carol avec choc alors qu'il la repoussait. « Non, Shane, attends ! » S'époumona-t-elle alors que Glenn l'éloignait.
Shane ne réfléchit pas, leva le bras, et trancha au-dessus de la cheville de Beth avant qu'Hershel ne l'en empêche. Au premier coup, il dut serrer les dents bien fort pour refouler son envie de vomir face au pied qui pendait. Beth s'évanouit au bout de dix secondes, et il asséna une deuxième fois la hache, qui détacha le reste. Hershel pressa immédiatement des linges trouvés là contre la blessure, avant que Lori ne revienne avec la trousse de secours et des bandages propres. Le vétérinaire imbiba la jambe de sa fille d'alcool et vida le flacon, alors que Maggie priait en pleurant.
« J'm'en occupe. » Chuchota Lori en le voyant se perdre dans ses pensées, ou dans une folie incertaine. « Shane, tu m'entends ? »
Il eut un vague signe affirmatif de la main, focalisé sur Beth, et Lori se résigna à le pousser pour prendre sa place. La manche de la hache glissa de sa main, et le bruit qu'elle fit en tombant lui vrilla les tympans. La Grimes ne comprit pas lorsque l'homme essuya les larmes de l'adolescente, recouvrant ses joues de sang à la place. Puis il se releva, chancela, ignora toujours autant Maggie retenue par Carol, récupéra le Colt Python avant de s'enfoncer dans la cave d'un regard ferme et froid.
.
.
Rick éteignit le joint qu'il venait de finir, poussant un petit cri avant de rejoindre le ring. Il frappa ses poings avec impatience, alors que Shane tournait autour de lui en effectuant des petits sauts.
« T'es prêt, mon pote ? »
« Je ne suis pas ton pote, sale banlieusard. Mais je vais t'éclater la gueule. » Cingla Shane en se jetant sur son ami.
Trois ans qu'ils pratiquaient la boxe ensemble. A New-York, leur ville d'origine, il était facile de trouver un bon club, et les deux étaient certainement les meilleurs de celui-ci.
Mais voilà, Shane passait en terminale à dix-sept ans avec la mention excellent, tandis que Rick, seize ans et des poussières, s'était fait viré. Motif ? "Trop de rage à contenir." Sans déconner. L'adolescent crachait sur n'importe qui le regardait de haut selon lui.
Oui, Shane était le meilleur tout court. Rick s'étala sur le ring et Shane explosa de joie en levant ses poings, l'air d'un prince, ses fossettes n'en finissant plus d'illuminer son visage. Mais l'autre se releva et l'attaqua avec hargne, les deux riant et s'adonnant à cœur joie à leur combat.
Rick se défonçait depuis un an déjà, mais Shane ne touchait pas à la drogue –pas encore. Pour lui, c'était l'interdiction de trop, la déchéance ultime. Mais il s'en foutait que Rick se perde dans sa drôle de romance avec Marie-Jeanne, parce que ça ne l'empêchait pas de cogner, et c'était tout ce que Shane demandait.
Il voulut le renverser mais il lui fila entre les bras, lui assénant un coup dans le dos pour le déstabiliser. Shane, bien roide sur ses pieds, encaissa avec facilité.
Cependant, bien qu'ils fussent inséparables depuis plus de trente mois, la fatalité de la vie avait ramené Shane à la réalité. Rick s'exilait à Atlanta avec ses parents pour de meilleurs salaires, les Grimes ayant refusé la proposition d'embauche du père de Shane dans son entreprise. Shane ne comprenait pas pourquoi. Rick et lui, c'était…c'était quelque chose qu'on ne brisait pas. Ils n'étaient que des gosses, mais à force de conneries et escapades soudaines, ils en avaient l'air d'avoir trente ans et se connaître depuis vingt. Ils voulaient sortir de New-York, découvrir l'étendue du monde. Durant les vacances scolaires, les parents de Shane leur payaient les voyages qu'ils souhaitaient faire, malgré l'impolitesse et le mépris que leur vouait Rick. Lui s'en fichait, tant qu'il était avec lui.
« Et si tu rejoignais mon lycée ? » Balança Rick entre deux uppercuts, le déséquilibrant. Il reçut un coup de genou de la part de son partenaire, le faisant reculer. « J'suis sûr qu'un p'tit richard inscrit dans le trou du cul de l'Education Nationale ne leur ferait que plus plaisir ! »
« Pour que je chope la peste et le choléra de tous ces lépreux ? » Répliqua Shane après une roulade. « Toi t'es certainement vacciné contre, mais moi non ! »
« Suffirait qu'tu te vaccines, voilà tout ! »
D'un bond, Rick lui échappa comme un petit singe, et il s'alluma un nouveau joint pré-roulé. Il le lui tendit mais Shane le refusa, alors que le Grimes l'insultait.
« Allez, ça va pas te tuer. Tu vas kiffer tu verras. »
« Non, je vais plutôt rentrer. On a un examen demain, j'veux réviser au moins une heure avant de pioncer. »
« Peuh ! Tu déchires en biologie, t'as pas besoin de réviser ! » Rick n'était pas mauvais non plus, mais pourrait être encore meilleur s'il travaillait plus. « Allez, reste encore un peu, tu dormiras chez moi ce soir. »
« Non, je ne peux pas rester, Rick. Quand est-ce que tu t'arrêtes, putain ?! »
Il ne savait pas s'arrêter sur le ring, il ne savait pas s'arrêter face à un adulte, il ne voulait pas arrêter la marijuana. Shane en avait marre. Leurs conneries les menaient toujours plus loin, et viendra un jour où ce sera trop pour Shane.
« Tu pourrais venir avec moi. »
« Tu me l'as déjà proposé abruti. »
« Mais j'suis tout à fait sérieux. Tu nous voyais faire autrement, hein ? »
Non. Mais il n'arrivait pas à y croire non plus. Il y avait un temps pour tout, et il n'allait quand même pas suivre Rick toute sa vie.
Mais Shane avait peur que la vie reprenne son goût de cendres sans lui, comme il avait peur que tout dérape avec Rick. Le regard de l'autre est implacable, volontaire, goguenard. Shane n'aimait pas qu'on se foute de sa gueule, il détestait les défis perpétuels que lui lançait le garçon, qu'il se sentait obligé de relever. Rick avait déjà gagné.
« T'es taré Grimes. Complétement ch'tarbé. »
« Nan, défoncé. » Cingla l'autre, un horrible sourire scotché sur ses lèvres abîmées par les poings de son ami.
Sa main se dirigea comme un automate vers le joint, scellant à tout jamais leur destin.
« Shane ? »
« Hmm ? »
L'homme sortit de ses pensées et se tourna vers Lori, recouverte du sang de Beth. Il recula d'un pas, un peu surpris, et l'observa se tortiller de nervosité. Il s'était réfugié sur le toit après s'être assuré que pas un mort ne rôdait encore, et face à toutes les denrées intactes qu'il y avait eu dans le garde-manger, il n'avait pas regretté une seconde son action. Personne n'avait pu le lui reprocher, une fois leur estomac plein et une Beth soignée.
« Beth va survivre. » L'informa Lori en écho à ses pensées. « Elle a perdu beaucoup de sang, mais elle va s'en remettre. »
Il ne répondit pas, et la femme soupira, ayant du mal à croire ce qu'elle disait. Depuis quand les enfants s'en sortaient-ils, dans ce monde merdique ?
« Je peux t'embêter une minute ? »
« Hein. » Ce n'était même pas une question mais elle prit ça pour un oui, et s'avança lentement, jusqu'à s'accouder à côté de lui à la rambarde du toit.
Ils observèrent le coucher du soleil qui donnait au paysage environnait des nuances ocres, roses et dorées, ce qui lui avait fait perdre le fil de ses pensées. Il se sentait étranger ainsi installé à son côté, comme s'il n'aurait jamais dû être là. Elle eut soudainement un petit rire, attirant à nouveau son attention et sa gêne.
« Quoi ? »
« Je pensais à notre virée dans les Appalaches avec Liz'. »
Il fronça les sourcils, chercha dans sa mémoire à quelle époque ils avaient pu être amis. C'était trop loin, d'un monde trop étranger lui aussi, mais Shane trouva ce souvenir, souriant spontanément.
« C'était l'été 99, tu te rappelles ? Avant que je ne tombe enceinte de Carl. Toi, moi, Rick et Lisa, on avait décidé d'aller camper quelques jours. Tu te souviens de Lisa ? »
« Ouais, bien sûr. Elle…Elle avait ce tic, quand elle sortait de chez elle, de toquer deux fois après avoir fermé la porte. Je n'arrêtais pas de me foutre de sa gueule à cause de ça. »
« Oui, cette Lisa. Toi et Rick, vous êtes partis la première nuit sans rien nous dire. Et pendant trois jours, on vous a attendu, on a même appelé les secours, effectué des battues. Lisa était persuadée que vous étiez morts, tombés d'une falaise ou…Je ne me souviens plus. Et puis, à l'aube du troisième jour, vous êtes revenus bras dessus bras dessous, un grand sourire aux lèvres et bien amochés. Vous avez passé une semaine à l'hôpital. »
« Rick…Rick s'était cassé la jambe en voulant me dépasser, alors qu'on grimpait une falaise. » Ricana Shane, et Lori le suivit dans son rire. « Lisa m'a jeté juste après. Mais toi, t'es restée avec Rick. »
Lori hocha la tête en reniflant bruyamment, ravalant ses larmes.
« Quand vous êtes revenus, on était hystériques. On pleurait et on criait. »
« Vous nous avez frappé, aussi. »
« Là n'est pas la question. Ce qui m'avait le plus énervé, c'était Rick. Il n'avait pas compris la raison de ma colère. Il n'arrêtait pas de répéter mais j'étais juste avec Shane, pourquoi s'inquiéter, j'étais juste avec Shane, comme si cela valait toutes les explications du monde. Comme si vous étiez capables de refaire le monde. Comme si ensemble, vous étiez invincibles. Et j'ai pensé qu'avec toi, il serait toujours en sécurité… »
« Lori, je… »
« …J'ai eu raison. Enfin, pas vraiment. Vous étiez une plaie l'un pour l'autre, mais…je ne sais pas comment vous auriez pu vivre sans vous connaître. Mais Rick n'est plus là. Alors il faut que tu sois fort Shane, que tu lui survives, pour que notre groupe survive. Je n'pourrais pas en perdre un de plus, tu comprends ? Beth aura besoin de nous, aura besoin de toi. Ils auront tous besoin de toi. »
« Vous passez en premier, tu le sais ça. » Chuchota-t-il avec douceur, alors qu'elle inspirait avec soulagement.
Elle se figea lorsqu'elle sentit la main de l'homme sur son ventre et son souffle beaucoup plus proche de son visage.
« Toi et le bébé êtes le plus important. » Continua Shane sur sa lancée. « Il ne vous arrivera rien, je te le promets. »
« Ce n'est pas ton bébé, Shane. » Sa voix avait l'effet d'un fouet claquant sèchement, et Shane était un mur insensible qui ne cilla guère.
« Combien de fois t'as couché avec Rick ? Une, deux fois ? Et avec moi, t'as compté ? C'est mathématique. Non, tais-toi. » Dit-il en posant son autre main sur sa bouche. « J'vous protègerai au même titre que les autres, ne t'en fais pas. Mais arrête de nier l'évidence. »
Lori se recula avec choc, mais ne pipa mot. La main de Shane revint sur son ventre, et des frissons parcoururent la mère de famille.
« Je sais qu'on ne pourra jamais être une famille. » Clama Shane en se passant la main sur la tête, comme s'il voulait s'enfoncer plus encore. « Qu'on ne sera jamais heureux. Mais à toi et à mon bébé, j'vous promets la sécurité. »
Une bouffée de haine et de rage envahit la jeune veuve, qui ne voyait pire offense à la mémoire de son mari. Elle voulut hurler, l'insulter, l'humilier, voire le tuer. Aucun son n'eut le courage de traverser sa bouche, qui avait soudainement un goût de cendres froides, alors que le chaos affiché sur la tête de Shane la contemplait avec toute la souffrance du monde. Prise au piège et acculée, elle hocha la tête et les épaules du policier semblèrent se libérer du poids du monde entier. Il serra brièvement son épaule et disparut, un tic nerveux agitant sa mâchoire et sa main passant et repassant sur son crâne de plus en plus velu. Shane avait trouvé la foi de la pire et la plus logique manière possible ce pauvre bébé sans père. Elle posa la main sur son ventre qui commençait tout juste à s'arrondir, alors que les larmes coulaient enfin sur son visage défait. Elle eut un haut-le-cœur et porta la main à sa bouche, mais son ventre vide n'avait que de l'air à expulser.
Lori n'allait pas faire de Shane le père de son enfant, elle en crèverait de remords mais elle avait besoin d'un Shane sain dans sa tête avec l'espoir d'un jour meilleur, d'un Shane qui avait quelque chose à perdre, pour la sécurité de tous les autres. Si Shane finissait un jour par comprendre qu'elle ne l'aimait pas d'amour, il refusera jusqu'à sa mort de se dédouaner de son hypothétique paternité. Et Lori allait apparemment passer le restant de ses jours aux côtés de Shane, à voir le fils ou la fille de Rick appeler le Walsh papa, si un jour ils en arrivaient là.
Et voilà qu'elle devait choisir entre la préservation du groupe et la légitimité de Rick sur cet enfant. Légitimité qu'elle venait silencieusement de nier pour apaiser Shane.
Son estomac trouva quelques résidus de nourriture à extraire de son corps, peut-être bien de sombres remords, et elle vomit bruyamment.
.
.
Daryl vint trouver Andréa de lui-même sur le parking, où elle fumait une cigarette, cachée entre deux voitures et un arbre qui s'était effondré avec la tempête. Elle s'était réfugiée sous le tronc, là où on ne pouvait l'atteindre, pas même le Rôdeur dans la voiture qui tapait contre une des vitres. Il se pencha et se glissa dans sa cachette, grognant lorsqu'il comprit qu'il était un peu trop gros pour une telle opération. Il réussit néanmoins à ramper jusqu'à elle sous son regard amusé, et il se cala contre la voiture face à elle en poussant un soupir théâtral.
« Bordel qu'est-ce qu'il n'faut pas faire pour te parler. »
« Personne ne t'as demandé de venir. »
« Hé, j'fais un effort, alors fais-en un aussi O.K. ? T'as qu'à l'faire pour ton putain d'Carl. » Grinça-t-il en levant une main pour ponctuer son mépris.
Il lui vola sa cigarette d'un geste habile et tira dessus à plusieurs reprises avant d'inspirer toutes ses taffes en une seule prise.
« Depuis quand tu fumes t'façon ? » Dit-il en relâchant le tout et lui redonnant la tige de tabac.
« Je fumais, avant. Amy m'a fait arrêter. Mais… »
Elle laissa sa phrase en suspens, et il hocha la tête sans rien dire. Elle dut attendre qu'ils aient entamé plus de la moitié de la cigarette pour qu'il ouvre à nouveau la bouche, et elle se perdit dans l'étincelle déterminée dans ses yeux vert.
« Faut qu'on décide de ce qu'on fait. On n'va pas rester éternellement ici. »
« Et pourquoi pas ? »
« Les autres doivent être en vie. Certains, en tous cas. » Lâcha Daryl avec hésitation. Il n'était habituellement pas celui qui donnait de l'espoir aux autres.
« Alors c'est ça, on fait des pronostics ? 3 sur Glenn, 1 sur Beth ? Et si y'en a un blessé, amputé ou mordu, on compte en demi-point ? »
Gêné, il se tortilla sur lui-même et haussa les épaules, lui arrachant un rire sardonique.
« Si Shane a survécu, alors ils iront à Fort Benning. » Souffla-t-elle d'un air las une fois son rire passé. « Sinon, je n'ai aucune idée de ce qu'ils feront. »
« Fort est à au moins 150 bornes. On doit être à 20, 25 kilomètres d'eux. »
« Ils ont pris les voitures. »
« On n'avait pas une tonne d'essence non plus. Y'a forcément un moment où ils se sont arrêtés, comme nous. »
Andréa repartit dans un rire jaune, et il la fusilla des yeux, lui volant une nouvelle fois la cigarette.
« O.K. » Accepta-t-elle alors qu'il haussait un sourcil. « On va partir à l'inconnu et à leur recherche. Rien de mieux à faire, c'est vrai. Mais à une condition : on y va à notre rythme. On va déjà courir après des fantômes, pas la peine de s'épuiser à la tâche ni d'en faire une obsession. On n'en parlera pas à Carl, histoire de ne pas lui donner de faux espoirs. »
« Entendu. On va y arriver. »
« Tu parles. »
« Pour Carl. » Dit-il en tendant son poing fermé. Après un instant d'hésitation, Andréa colla le sien contre celui de Daryl.
« Pour Carl. » Répéta-t-elle avec néanmoins de foi.
Il finit la Morley en silence, alors qu'elle le regardait d'une profonde curiosité.
« Quoi ? »
« Qu'est-ce que t'as ressenti après avoir fini ton sandwich ? »
« Hein ? »
« Quand tu t'es perdu dans la forêt enfant et que t'es revenu tout seul, après avoir vu la Chupacabra. T'es rentré chez toi et t'as mangé un sandwich. Mais qu'est-ce qui t'es passé par la tête quand t'as compris que personne ne viendrait pour toi ? »
« Quand est-ce que j't'ai raconté ça ? »
« La nuit où on cherchait Sophia ensemble. »
Il prit le temps de réfléchir, observant un oiseau noir planer au-dessus d'eux.
« J'le savais déjà au fond de moi. » Finit-il par se confier. « Dès la première nuit. Nan, avant même que j'ne parte. Personne n'l'avait jamais fait, tu vois. J'étais juste…fier. Et fatigué. J'avais la dalle. Mais j'suis rentré. J'suis toujours rentré. A c'moment-là, j'voulais juste savourer ma bouffe pour l'éternité. »
La dernière phrase eut l'air d'avoir un sens plus profond, mais il n'en dit pas plus et elle respecta son silence, serrant ses bras autour de sa poitrine dans l'espoir de se réchauffer, étrangement calme.
« Je tuerai pour un sandwich. Même confiture-beurre de cacahouète. » Finit-elle par chuchoter.
« Comment ça, même ? C'est l'seul truc qui mérite d'être mangé en sandwich ! »
« T'as vraiment des goûts de péquenaud Dixon. »
« Trop habituée au caviar, Harrison ? »
« Eurk, du caviar entre deux tranches de pain ? Comment tu peux en apprécier le goût ? »
« Oh putain. » Grommela-t-il en lui arrachant le paquet des mains. « T'es vraiment une princesse. »
Le rire de la blonde éclata entre les deux voitures, ses yeux aussi amusés que reconnaissants. Le Rôdeur grogna plus fort, comme s'il trouvait ça drôle lui aussi, les rendant nerveux. Il évita son regard en allumant une autre cigarette, se sentant étrangement fier.
Si Andréa pouvait retrouver le sourire et l'éclat de rire après tout ce temps dans un monde aussi merdique, alors Carl pourrait en faire autant un jour. Il se surprit à l'espérer plus que de raison, comme si le rire de l'enfant valait plus que sa propre vie.
Et au fond de lui il savait que cela était effectivement le cas. Plus encore, il savait qu'il était prêt à donner délibérément sa vie pour que cela se produise.
