Octobre 1872 – un endroit pluvieux quelque part en France
Opération Entente cordiale, ou 'j'essaie de montrer que je suis le plus fort à mon voisin'
Les lèvres étirées en un sourire aguicheur, le maillot imbibé par la pluie lui collant à la peau, laissant apercevoir une musculature fine mais robuste, de multiples gouttelettes d'eau s'échappant comme au ralenti de ses cheveux en bataille qu'il ébouriffait en un geste lascif.
Dans n'importe quel autre contexte Francis aurait pris le temps d'apprécier cette image plus que charmeuse, mais pas cette fois-ci.
Pas alors qu'il venait de s'écraser une nouvelle fois sur le sol humide et boueux, provoquant (une fois de plus) l'hilarité de son voisin d'outre-Manche.
Pas alors que ce petit salopiaud avait choisi (comme par hasard) de l'initier à ce sport un jour de pluie, et que par les lois de la physique il en résultait que le terrain n'était qu'une énorme éponge imbibée d'eau, glissante, un vrai coup à se tordre la cheville. Surtout qu'en France, ce n'est pas comme si les jours de beau temps étaient rares. Mais comptez sur Arthur pour faire de votre première fois la plus traumatisante des expériences.
''Besoin d'aide ?'' fit une voix connue et railleuse quelque part au-dessus de lui.
Le Français serra les dents et écarta la main tendue d'un coup sec, sa fierté le poussant à se relever tout seul sous le regard amusé de l'Anglais.
Leurs coéquipiers avaient préféré rester en retrait, assez effrayés par ces deux joueurs qui semblaient vouloir rejouer la guerre de Cent Ans.
''Allons Francis,'' poursuivit Arthur. ''Tu ne vas pas te mettre à bouder, pour une fois que nous nous amusons si bien tous ensemble !''
'Tu parles… tu es le seul à t'amuser sur ce maudit terrain' pensa hargneusement le Français, mais il se retint de le dire à voix haute par crainte de provoquer un incident diplomatique.
''Rien ne renforce plus l'amitié qu'un ennemi commun'' écrira l'écrivain irlandais Frank Frankfort Moore quelques années plus tard. Cette citation n'aurait pourtant été on ne peut plus vraie avec le contexte géopolitique actuel, alors que la puissance allemande étalait son ombre grandissante sur l'Europe, menaçant son équilibre et (Francis frissonna) l'intégrité du territoire français.
Ceci avait néanmoins permis au Royaume-Uni et à la France de consolider leurs liens, bien qu'ils se trouvaient en situation de paix depuis quelques décennies déjà, fait rare mais non moins apprécié.
Leurs gouvernements respectifs les avaient poussés à se rapprocher, ce qui avait amené (entre autre) à l'apprentissage du français comme seconde langue au Royaume-Uni et de l'anglais comme seconde langue en France. Dans cette optique on s'était également mis à s'intéresser à la culture du voisin, ce qui se traduisait notamment par l'arrivée de la gastronomie et des vins français au Royaume-Uni et par l'invasion des sports britanniques tels que le football et… et ça.
Ça, dont les règles consistaient à se jeter dessus comme des fous-furieux sous la pluie et à traverser le terrain en galopant le plus vite possible avec un ballon sous le bras.
On peut affirmer sans se tromper que Francis regrettait presque le bon vieux temps où il écoutait Louis XIV donner des récitals de guitare à Versailles.
Mais non, les enjeux politiques actuels faisaient qu'il se retrouvait là, transi de froid, sous la pluie, couvert de boue, à courir et à se faire courser pour un stupide ballon. Parce que visiblement c'était ça que les Britanniques considéraient comme étant du divertissement.
Mais où allait le monde, je vous le demande ?
Le match avait malheureusement repris suite aux dix minutes de récupération, avec son lot de contacts, de glissades, d'essais marqués, et un score penchant tristement en faveur des Anglais. Et alors que Francis se relevait pour la énième fois, il aperçut du coin de l'œil Arthur détalant comme un lapin, le ballon sous le bras. Dans un élan de lucidité le Français se jeta sur son homologue Britannique et le plaqua au sol, veillant bien à mettre tout son poids dans la manœuvre. Il eut un sombre sourire de satisfaction en entendant le grognement mécontent de son adversaire, et se pencha pour lui murmurer à l'oreille :
''Je crois bien que je vais aimer ce sport finalement.''
Francis obtint un cri outré pour seule réponse, et sur un éclat de rire il s'enfuit à son tour avec le ballon, marquant un nouvel essai pour son camp.
Le match s'acheva une demi-heure plus tard sur la victoire Anglaise, ce qui suffit à remettre Arthur de bonne humeur. Francis ravala sa déception et conserva néanmoins un esprit fair-play, félicitant les joueurs adverses et ses propres coéquipiers. Parce que même si c'était à ses dépends, un Arthur avec un sourire joyeux aux lèvres était une vue dont le Français ne se lasserait jamais.
Alors que les joueurs échangeaient commentaires et banalités et que son compagnon l'enjoignait à se dépêcher car il commençait à prendre froid (pour rester poli), Francis jeta un dernier coup d'œil sur le terrain témoin de leur ultime affrontement.
''Profites-en, Arthur, profites-en,'' murmura-t-il. ''Rira bien qui rira le dernier.''
Et c'est ainsi que naquit le Crunch, nom donné aux confrontations opposant les deux meilleures équipes de l'hémisphère nord et considérées à juste titre comme le moment le plus palpitant et le plus exalté du tournoi des Six-Nations regroupant l'Écosse, le pays de Galles, l'Angleterre, l'Irlande, la France et l'Italie.
Note de fin :
Le terme 'crunch' est apparu pour la première fois en 1906 et est une expression anglaise qui signifie ''moment crucial", un moment attendu comme le messie pour le XV de la Rose, leur heure de gloire. (cf un article de Télé-Loisirs)
