Le Tournois de la main du roi a pris fin, les festivités se sont achevées, et Joeffrey a discrètement faussé compagnie à sa famille. Il s'est dirigé vers le coin de jardin sur lequel s'ouvrent les appartement des Starks et qui est séparé du reste par un mur.

Il hésite un instant mais la présence de celle qu'il aime de l'autre côté étouffe les doutes qu'il aurait pu avoir. Pourquoi hésiter alors que son coeur est juste ici ? Il escalade donc le mur et saute dans le jardin.

Arrivent alors Jaime et Tyrion.

« - Joeffrey! Mon neveu ! crie Jaime.

- Il a fait sagement et il s'est échappé pour trouver son lit.

- Il a couru de ce côté, et a sauté par-dessus le mur de ce verger. Appelle-le, Tyrion.

- Oui, et je vais même le coujurer. Joeffrey! Caprice! Insensé! passion! Amant! Apparait nous sous la forme d'un soupir; dis-nous seulement un vers et je serai satisfait. Crie nous seulement un hélas! Fais seulement rimer tendresse et maitresse. Il ne m'entend point, il ne bouge point, il ne remue point; il faut que ce nigaud-là soit mort…

- Viens, il se sera enfoncé sous ces arbres pour l'amour de la nuit; ils sont fait l'un pour l'autre : son amour est aveugle; les ténèbres seules lui conviennent.

- Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher le but. Joeffrey, je te souhaite une bonne nuit; moi je vais gagner mon alcôve. Eh bien! Partons nous ?

- Allons, car il serait fort inutile de le chercher ici, puisqu'il ne veut pas qu'on le trouve. »

Joeffrey entre dans le jardin des Starks.

« - Il se rit des cicatrices celui qui n'a jamais reçu une blessure. »

Sansa apparait à une fenêtre.

« - Mais doucement! Quelle est cette lumière ? C'est l'Orient; Sansa est le soleil. Lève-toi soleil de beauté; tue la lune jalouse, déjà malade et pâle de douleur de ce que toi, sa servante, est bien plus belle qu'elle. Ne sois pas sa servante puisqu'elle est jalouse. Oh ! Si elle pouvait savoir ce qu'elle est pour moi! »

« - Hélas ! » soupir Sansa.

« - Elle parle. Oh! Parle encore, ange radieux! »

« - O Joffrey! Joeffrey! Pourquoi es-tu Joeffrey ? Renie les tiens et rejette ton nom; ou si tu ne le veux pas, jure seulement de m'aimer, et je cesse d'être une Stark. »

« - Dois-je l'écouter plus longtemps, ou répondrai-je à ceci? »

« - Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi. Tu es toujours toi-même, non un Lannister. Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose, sous un autre nom sentirait aussi bon. Ainsi Joeffrey, ne se nommât-il plus Joeffrey, garderait en perdant ce nom ses perfections chéries. Joeffrey, dépouille toi de ton nom; et pour ce nom qui ne fait pas partie de toi-même, prends-moi tout entière.

- Je te prend au mot. Appelle moi ton amant, et je cesse à jamais d'être Joeffrey.

- Qui es-tu, toi qui, couvert par la nuit, viens ainsi t'emparer de mes secrets?

- Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre qui je suis. Mon nom, ô ma chérie, m'est odieux, puisqu'il est pour toi celui d'un ennemi. S'il était écrit, je le mettrais en pièces.

- Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles prononcées par cette voix, et cependant j'en reconnais les sons. N'es-tu pas Joeffrey, un Lannister ?

- Ni l'un ni l'autre, ma charmante louve, si l'un ou l'autre te sont odieux.

- Comment es-tu arrivé jusqu'ici, dis-le moi, et qu'y viens-tu faire ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à escalader. Songe à qui tu es; ces lieux sont pour toi la mort si quelqu'un de mes parents vient à t'y rencontrer.

- Des ailes légères de l'amour j'ai volé sur le haut de ces murailles; car des barrières de pierre ne peuvent exclure l'amour; et tout ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne sont donc point pour moi un obstacle.

- S'ils te voient ils te tueront !

- Le manteau de la nuit me dérobe à leurs regards. A moins que ne m'aimes, laisse-les me surprendre: il me vaut mieux perdre la vie la leur haine que mourir lentement sans ton amour.

- Qui t'as appris à trouver ce lieu ?

- L'amour ! Qui m'a d'abord excité à le chercher: il m'a prêté son intelligence, et je lui ai prêté mes yeux.

- Tu le sais, la nuit étend son masque sur mon visage, sinon ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues de la rougeur qui convient à une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir conserver encore les apparences; je voudrais pouvoir nier ce que j'ai dit. Mais adieu tous ces compliments. M'aimes tu ? Je sais que tu vas me répondre « oui », et j'en recevrai ta parole. Cependant, si tu le jures, tu peux devenir perfide. Cher Joeffrey, si tu m'aimes, dis-le moi sincèrement; ou bien, si tu me trouves trop prompte à me rendre, je prendrai un visage sévère, je me montrerai irritée, et je te dirai « non »; et alors, tu me feras la cours: mais autrement je n'en voudrais rien faire pour le monde entier. En vérité beau Lannister, je t'aime trop, et tu peux trouver ma conduite légère. Mais crois-moi, lion, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus que moi l'art de déguiser. J'aurais été plus réservée je l'avoue, si tu n'avais entendu, avant que je pusse m'en apercevoir, les expressions passionnées de mon amour sincère. Pardonne-moi donc, et n'impute point à la légèreté de mon amour cette faiblesse que t'a découverte l'obscurité de la nuit.

- Madame, par les Sept, je jure ….

- Ah! Ne jure point ou alors si tu le veux, jure par ta personne gracieuse, toi, le dieu de mon culte idolâtre, et je te croirai.

- Si le cher amour de mon coeur …

- C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie soit en toi, je ne ressens point de joie cette nuit de notre engagement: il est trop précipité, trop inconsidéré, trop soudain. Mon doux ami, bonne nuit. Qu'un repos, un calme aussi doux que celui qui remplit mon sein arrive à ton coeur.

- Oh! me laisseras-tu si peu satisfait?

- Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit ?

- L'échange de tes fidèles serments d'amour contre les tiens. »

Du bruit se fait entendre, venant des appartements de Sansa, c'est la nourrice qui appel sa maitresse.

« - Demeure un moment encore doux lion, je vais revenir. »

Elle rentre.

« - O bienheureuse nuit ! Je crains, comme c'est la nuit que tout ceci ne soit qu'un songe, trop doucement flatteur pour être réel. » murmure Joeffrey.

Sansa reparaît à la fenêtre.

« - Trois mots, cher Joeffrey, et puis bonne nuit pour de bon. Si les vues de ton amour sont honorables, si le mariage est ton but, fais-moi savoir demain matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen de t'envoyer, en quel lieu, en quel temps tu veux accomplir la cérémonie, et j'irai mettre à tes pieds toute la fortune de ma vie, et je te suivrai comme mon seigneur jusqu'au bout de l'univers.

- Madame ! crie la nourrice de l'intérieur.

- Je viens, tout à l'heure. - Mais si tes intentions ne sont pas bonnes, je te conjure…

- Madame !

- Dans l'instant, je viens. - De cesser tes poursuites, et de me laisser à ma douleur. Demain j'enverrai.

- Que mon âme prospère …

- Mille fois bonne nuit. »

Sansa retourne à l'intérieur et Joeffrey se retire à pas lents vers le mur.

« - Que le sommeil descende sur tes yeux, et la paix dans ton coeur! » souffle-t-il dans le noir.