Le lendemain dans un couloir du Donjon Rouge. Jaime et Tyrion marchent côte-à-côte.
« - Par les Septs ! Où est donc Joeffrey ? N'est-il pas rentré chez lui cette nuit ? s'exaspère le nain.
- Il n'est pas rentré chez son père; j'ai parlé à son domestique, répond son frère.
- C'est toujours cette cruelle qui le tourmente tant que pour sûr il deviendra fou…
- Robb, l'héritier Stark, a envoyé une lettre à notre père, l'informe Jaime, changeant de sujet.
- C'est un cartel, sur ma vie !
- Joeffrey y répondra.
- Tout homme qui sait écrire peut répondre à une lettre.
- Mais il répondra à l'auteur de la lettre défi pour défi.
- Hélas ! le pauvre Joeffrey ! il est déjà mort; assassiné par les yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille traversée d'un chant d'amour, est-ce là un homme en état de faire face à Robb ?
- Quel homme est-ce donc que ce Robb?
- Autre chose qu'un louveteau, je vous en réponds; le plus fier champion des Sept Royaumes, un duelliste de la première main. Par le Guerrier ! Une excellente lame, un homme fort de belle taille ! »
Sur ces mots, arrive Joeffrey.
« - Voici, notre jeune lion ! s'écrit Jaime.
- Seigneur Joeffrey, bonjour. Vous nous avez joliment donné le change hier au soir, salut Tyrion.
- Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je donné le change ?
- Une escapade mon cher.
- Pardon, cher oncle, j'étais fort occupé; et, dans ma position, il est permis de faillir à quelques révérences. »
Les trois Lannister sont alors rejoint par la nourrice des Stark accompagné d'un serviteur.
« - Voilà une bonne figure, s'égaie Joeffrey. »
La nourrice réclame son éventail au jeune serviteur, et lui fait signe de s'éloigner.
« - Je t'en pris jeune homme, donne le-lui, pour cacher son visage : son éventail est le plus beau des deux, se moque Tyrion.
- Ôtez-vous de mon chemin! Quel homme êtes-vous donc ? Un homme, ma bonne dame, qui n'existe que pour se faire du tord à lui-même, répond Joeffrey avant son oncle.
- Bien dit, par les anciens dieux! Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il me dire où je pourrais trouver le jeune Joeffrey ?
- Je puis vous le dire; mais je vous préviens que le jeune Joeffrey sera plus vieux quand vous l'aurez trouvé qu'il ne l'était quand vous vous êtes mise à le chercher. Je suis le jeune du nom.
- Si vous êtes Joeffrey, seigneur, je voudrais vous entretenir un instant en particulier.
- Elle veut l'inviter à quelque souper, lance Jaime.
- Une entremetteuse ! Une entremetteuse ! crie Tyrion.
- Je vais vous suivre, accepte Joeffrey en entraînant la nourrice loin de ses oncles.
- Adieu, vieille madame, adieu madame ! Renchérit Turion. »
Jaime et Tyrion s'en vont, riant grassement, laissant seuls Joeffrey avec la nourrice.
«- Adieu de tout mon coeur. Réplique la nourrice avec froideur. Qu'est-ce donc que ce marchand d'insolences ? C'est un homme, nourrice, qui en dit plus en une minute qu'il n'en fait en un mois, répond Joffrey.
- Peu importe. Comme je vous l'ai dit, ma jeune maitresse m'a envoyée vous chercher : ce qu'elle m'a chargée de vous dire je le garderai pour moi. Mais laissez-moi vous dire d'abord que si vous aviez l'intention de jouer double avec elle, ce serait un bien vilain procédé, une chose que l'on ne fait pas vis-à-vis d'une jeune demoiselle, et une conduite fort méprisable.
- Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse. Dis-lui de trouver quelque raison d'aller au septuaire cet après-midi; elle viendra à la cellule du Septon Raynard qui la confessera et la mariera.
- Cet après-midi, seigneur ? Bien elle s'y trouvera.
- Et toi bonne nourrice, va attendre derrière le mur du septuaire ; avant une heure mon domestique t'y rejoindra et te portera des cordes tressées en échelle, qui, dans le mystérieux silence de la nuit, m'élèveront au dernier degré du plus glorieux bonheur. Adieu, sois fidèle, et je reconnaîtrai tes soins. Adieu ! Recommande-moi à ta maîtresse.
- Que les Anciens Dieux vous bénissent ! »
Joeffrey s'éloigne et la nourrice rappel son domestique avant de retourner vers sa maitresse.
Sansa est seule dans sa chambre, faisant les cents pas, rongée par l'inquiétude.
« - Neuf heures sonnaient quand j'ai envoyé la nourrice : elle m'avait promis qu'elle serait de retour au bout d'une demi-heure; peut-être n'aura-t-elle pu le trouver. Non, ce n'est pas cela. Oh ! Elle est boiteuse ! La messagère de l'Amour devrait être la pensée, dix fois plus rapide que les rayons du soleil lorsqu'ils chassent les ombres des sombres collines. Déjà le soleil arrive au point le plus haut de sa course journalière, et depuis neuf heures jusqu'à midi, trois heures ce sont écoulées, et cependant elle ne revient pas. Ces vielles gens, il semble qu'ils soient morts; on ne saurait les remuer; ils sont d'une lenteur ! Lourds et pâles comme le plomb ! »
Entrent alors la nourrice et le serviteur.
« - Par les Anciens ! La voilà qui revient ! O ma douce nourrice ! Quelle nouvelle ? L'as tu vu ? L'as tu trouvé ? »
Le serviteur quitte la pièce.
« Eh bien, bonne, chère nourrice ? Par les Anciens pourquoi cet air triste ? Si tu as des mauvaises nouvelles, annonce-les moi gaiement; si elles sont bonnes, c'est faire honte à la musique des douces nouvelles que de me les dire sur air si discordant.
- Je suis fatiguée, laissez-moi me reposer un moment. Comme mes os me font mal ! Se plaint la vielle femme.
- Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes nouvelles… Je t'en pris, allons, parle; bonne nourrice, parle. Insiste Sansa.
- Que vous êtes pressée ! Ne pouvez vous pas attendre un instant ? Ne voyez vous pas que je suis hors d'haleine ?
- Comment peux-tu être hors d'haleine puisque tu en as assez pour me dire que tu es hors d'haleine ? Tes nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises ? Répond à cela par oui ou non, et après j'attendrai patiemment les détails.
- Eh bien ! Vous avez fait le choix d'une sotte; vous n'entendez rien à choisir un homme. Joeffrey! Quoiqu'il soit le plus noble des princes des Sept Royaumes, il n'est pas la fleur de la politesse!… Non ! Mais j'en réponds, il a la douceur d'un agneau.
- Mais je sais déjà tout cela. Que dit-il de notre mariage ? Qu'en dit-il ?
- Ah par les Anciens ! Que ma tête me fait mal ! Et mon dos, de l'autre côté ! Oh ! Le dos ! le dos ! Vous devriez vous maudire d'avoir eu le coeur de m'envoyer comme cela me tuer à courir de tous côtés.
- En vérité, je suis bien fâchée de te voir souffrir. Chère, chère nourrice, réponds; que dit mon amant ? s'impatiente Sansa.
- Votre amant parle comme un honnête gentilhomme, poli, obligeant, gracieux et, j'en réponds, plein de vertu. Où est votre mère ?
- Où est ma mère ? Eh bien ! elle est là-dedans. Où veux-tu qu'elle soit ? Que tu me répond singulièrement !
- Oh ! Est-ce que le feu y est ? Ma foi ! Comme vous voudrez; si c'est là l'emplâtre que vous mettez sur mes os malades, vous pourrez dorénavant faire vos commissions vous-même.
- Est-ce donc la peine de se fâcher ainsi ? Allons ! Que dit Joeffrey ?
- Avez-vous eu la permission d'aller à la confesse aujourd'hui ?
- Oui.
- Eh bien ! Dépêchez-vous de vous rendre à la cellule du Septon Raynard; il y a là un mari qui va vous rendre femme. A présent, voilà le sang léger qui vous monte aux joues : elles deviennent écarlates à la moindre nouvelle. Dépêchez-vous d'y aller; moi, il faut que j'aille d'un autre côté chercher une échelle au moyen de laquelle votre amant grimpera aussitôt qu'il fera nuit, pour vous dénicher un oiseau. J'ai toute la peine et je travaille pour votre plaisir; mais bientôt, ce soir, vous aurez votre part du fardeau. Allez, je vais déjeuner; dépêchez-vous de vous rendre au Septuaire !
- De voler au plus beau sort. Excellente nourrice, adieu. Exalte Sansa. »
Toutes deux quittent la chambre.
