Coup de théâtre

France se réveilla de bonne heure le matin suivant. D'accord il faisait gris, mais il avait décidé d'être de bonne humeur aujourd'hui.

Ce qui le surprit cependant, fût de ne pas trouver son colocataire anglais nulle part, lui qui se réveillait toujours aux aurores.

Le blond jeta un bref coup d'œil aux escaliers qui menaient à l'étage où se trouvait sa chambre, avant de simplement hausser les épaules et s'intéresser de plus près aux fleurs du jardin qu'il pouvait apercevoir à travers l'une des grandes fenêtres du salon.

Avec un sourire il se dirigea vers le jardin, sans se soucier pour une fois de sortir dans son pyjama de soie blanche. Chose qu'il ne faisait jamais d'habitude, depuis plusieurs années.

Il contemplait les roses, humait leur parfum et admirait comme la rosée du matin semblait parer les magnifiques fleurs comme des bijoux de cristal...

"Hum-hum...!"

Le français sursauta légèrement en entendant cette toux, mais lorsqu'il se retourna il vit Angleterre, les bras croisés et appuyé sur le mur dans l'embrasure de la porte.

Vêtu d'un horrible pyjama à flanelle sous une robe de chambre verte foncée et sans parler des chaussons écossais à pompon qu'il portait à ses pieds, France ne pût se retenir de sourire grand devant ce spectacle aussi amusant qu'adorable.

Le voyant faire, Angleterre fronça les sourcils, pensant que son rival se moquait encore de lui pour Dieu sait quelle raison encore.

"Si tu as fini de séduire les roses du regard, vient donc petit-déjeuner. Tsk!" Et il rentra à l'intérieur sans un autre regard pour le beau blond aux yeux bleus qu'il n'avait pourtant pas cessé de regarder durant dix bonnes minutes.

Non pas qu'il l'admettrait un jour.

Le sourire de Francis s'effaça. Pourquoi fallait il toujours qu'Arthur soit toujours aussi aigri et sur la défensive ? Il retint un nouveau soupir. Il soupirait trop ces derniers temps... à cause de son mutisme, du tempérament d'Angleterre, et de son incapacité à répliquer surtout.

C'était si frustrant: ne pas pouvoir répondre. En temps normal, lui et le britannique seraient déjà entrain de s'échanger coups et injures dans la boue.

C'était la procédure habituelle entre eux deux. Mais maintenant qu'il avait le loisir d'y réfléchir, tandis qu'il retrouvait l'anglais irritable à la table du petit déjeuner, il se rendait compte de choses qu'il n'avait jamais vraiment prêté attention: par exemple, le caractère d'Arthur.

Bon, c'est vrai qu'il l'avait toujours trouvé insupportable, mais après 3 jours passés au quotidien ensemble à ne rien faire d'autre que le regarder et essayer de se faire comprendre, il le réalisait pleinement.

"... What's wrong ? Tu veux ma photo ?" Demanda l'anglais sèchement en remarquant le regard insistant de son collègue.

France se contenta de lever les yeux au ciel avant de replonger son regard vers son bol. "Qu'est ce que je disais..."

Vivre ainsi avec ce rabat-joie allait le tuer, c'était certain. Il ne survivrait jamais deux mois en sa compagnie dans ses conditions. Et le pire dans tout ça c'est qu'il ne pouvait voir personne d'autre, garder le secret.

Sans y penser, il soupira à nouveau.

"Hey, frog..."

Francis redressa la tête machinalement, le regard ennuyé mais résigné.

"Ce n'est pas bon pour la santé de soupirer autant... C-C'est pas que je m'inquiète ou quoi que ce soit, tu penses ! Je te dis juste ça parce que Japon me l'a dit, c'est tout..." Balbutia Arthur avec une légère rougeur aux joues et sans le regarder dans les yeux, préférant faire mine de remuer le sucre dans sa tasse de thé avec sa cuillère.

Les yeux saphir de France s'agrandirent légèrement à ces paroles. Il sentit alors son coeur battre plus fort et une teinte de rose peindre ses pommettes pâles tandis qu'il regardait Arthur comme s'il le voyait pour la première fois.

Et l'on pouvait dire que c'était presque le cas: France le voyait soudain sous un jour nouveau. C'était comme, être dans une pièce sombre mais si familière qu'il pourrait marcher dedans les yeux fermés sans jamais se cogner, car il aurait apprit à deviner dans le noir chaque meuble et chaque objet. Et voilà que soudain, la pièce s'éclaire et révèle les couleurs et la beauté que l'obscurité familière avait cachée.

Francis redécouvrait un aspect de la personnalité d'Arthur d'une manière si abrupte qu'il se mit à questionner tout ce qu'il croyait savoir sur le jeune homme aux yeux émeraude.

Comment n'avait-il pas remarqué, avant... ce trait particulier d'Angleterre ? Soudain, des milliers d'images et de souvenirs retraçant leur vie se mirent à défiler dans son esprit, et chacun d'entre eux prit un nouvel impact, comme des photos en noir et blanc qu'on aurait passé au numérique.

Leurs disputes, leurs piques, leurs moqueries, leurs injures, leurs bagarres, leurs accords, leurs rires, leurs bons moments... chacune des répliques d'Arthur prenait un nouveau sens maintenant que Francis avait enfin le code pour lire entre les lignes, découvrant de nouveaux secrets comme la perle qu'il venait d'entendre de sa bouche à l'instant.

Le français comprit alors que depuis toujours, il avait toujours vu son rival sans vraiment le voir, l'avait tenu pour acquis rien que parce qu'il croyait le connaître de fond en comble. Mais c'était faux.

Et maintenant, il se sentait si ému ! Il voudrait se lever, serrer le jeune homme dans ses bras et lui dire tant de choses... mais c'était impossible, songeait il avec regret. Il ne comprendrait pas.

Aussi, tristement il se mit à hocher la tête, sachant pertinemment que Arthur attendait sa réaction en l'observant du coin de l'œil. Ce dernier acquiesça "Good". Et se leva aussitôt de table pour débarrasser puis remonter dans ses quartiers.

Francis finit de mâchouiller son morceau de pain en silence, mais ne trouva pas l'appétit pour continuer. Il n'arrêtait pas de se demander comment diable pourrait il faire pour communiquer avec son colocataire grincheux. Par quels moyens ?

Maintenant que France avait saisit quelque chose de très important et précieux, il n'avait pas l'intention de le laisser glisser entre ses doigts. Il fallait qu'il trouve quelque chose. Mais quoi ? Mais quoi ?


De son côté, Angleterre ressentait aussi cette nouvelle tension entre eux. L'air était aussi lourd que le silence était pesant.

Il s'affala de tout son long sur son lit, les yeux fixés sur le plafond gris, à ruminer sa frustration.

Au début de cette cohabitation, l'anglais s'était réjoui de ce silence et en avait profité à mort. Après tout, titiller Francis sans que celui ci ne puisse répliquer était follement amusant... mais cela avait aussi révélé de mauvais côtés.

Comme l'incident de la gaufre... et l'hôtesse de l'air... puis le petit-déjeuner de ce matin...

Non, non. Il ne devait pas y repenser.

Rah, voilà un bien le pire côté de cette situation: Arthur se mettait à remarquer des choses qu'il ne voyait pas avant, et ça le rendait fou. La grenouille lui apparaissait différemment maintenant, et ce changement dans la balance le perturbait beaucoup.

Je ne veux pas de changement... bloody hell !

Parce que Arthur avait peur. De ce qui est en train de se passer. Un Big Bang à venir, il le sentait.

Il fallait que les choses redeviennent comme avant: que lui et France continuent de se traîner dans la boue, que le français redevienne son défouloir, son rival, sur le même pied d'égalité.

Il en avait besoin ! Si France n'était plus dans sa vie... alors... qu'est ce qui lui restait ?

Il serait alors... vraiment seul.

Quelle idée terrifiante.

Arthur frappa du poing son matelas, puis se leva d'un bond en se dirigeant vers son armoire. Il se changea, et retira d'un cintre sa cape de sorcier.

Il avait du travail.


Francis ne voyait presque plus son colocataire qui passait maintenant tout son temps enfermé dans sa chambre. lls n'arrivaient à se croiser que par hasard quand l'anglais avait besoin de descendre pour aller aux toilettes. Mais Arthur refusait de lui parler, malgré les regards implorants du français.

France tenta même de le contraindre à rester avec lui par la force en lui bloquant le passage vers sa chambre, mais sans succès. Angleterre avait beau être pâle et avoir des cernes si violacées qu'il ressemblait à un panda, il était déterminé à faire Dieu sait ce qu'il avait à faire.

En attendant, Francis n'eut d'autre choix que de préparer des plateaux-repas qu'il laissait à sa porte, car l'idiot ne descendait jamais à la cuisine pour manger.

Ce crétin ingrat...!

France se sentait seul. Il ne s'était jamais senti aussi seul que depuis... très longtemps. Il était impuissant, n'avait personne à qui parler, et plus que jamais il avait besoin de compagnie. Même si ça devait être Angleterre, le pire candidat possible. Ca aurait été mieux que rien. Et là, il n'avait vraiment rien.

Il avait essayer de s'occuper pourtant. Il faisait du jardinage, regardait la télé, chattait sur internet, dessinait ou peignait, lisait un bon livre, envoyait de rares textos à l'Élysée... mais rien n'arrivait à remplir son cœur.

Il se demandait alors si le quotidien d'Angleterre avait toujours ressemblé à ça.

Francis eut un frisson. Si c'était le cas, alors pas autant que l'anglais soit ce qu'il est.

Un élan de sympathie le submergea soudain.

Résolu à son tour, France décida que aujourd'hui, après 15 jours de silence, les choses allaient vraiment changer.

Angleterre était debout dans la pièce sombre, très concentré tandis qu'il lisait une énième formule magique qui, ajoutée à ses préparatifs, était sensée résoudre son problème.

Et puis des coups à la porte se mirent à retentir. Arthur fronça les sourcils avec agacement. Francis n'apprendrait il donc jamais ? Il ignora alors les coups, comme d'habitude et tenta de se concentrer davantage.

"... Mazarwin hersa il tonyas, kongar thal lirdh'aou..."

Les coups se firent entendre plus fort. Il semble que France ait décidé de faire dans la persévérance aujourd'hui. Arthur claqua sa langue et se remit à lire, plus fort comme pour couvrir le bruit.

"... lirdh'aou or veilna, moran lok sylfae denn yot'girna bereiln op-"

BANG ! BANG ! BANG ! BANG !

"... OPREGON TOO FARELHO NIM XAEROS UL LINTAR ADESKOMA TREN'SY'DOL ERIR FIM-"

BANG ! BANG ! BANG ! BANG ! BANG ! BANG ! BANG ! BANG ! BANG ! BANG ! BANG ! BANG !

"BLOODY HELL, FRANCE !" Hurla Angleterre, sa patience usée par la fatigue et la frustration.

Il jeta son grimoire au sol et alla ouvrir la porte, prêt à en découdre avec le français, aphone ou pas.

"ÉCOUTE MOI BIEN, FROG. TU VAS CESSER DE M'IMPORTUNER IMMÉDIATEMENT OU BIEN JE-"

Il s'arrêta net en voyant le sourire resplendissant de France. Il y avait tant de joie et de soulagement dans ce sourire, tellement de tendresse dans ses grands yeux bleus que l'anglais perdit soudain toute colère sous le choc.

Mais le grand blond n'attendit pas que le plus jeune se remette et l'attira immédiatement par le bras à travers la maison, l'entraînant à grands pas vers le jardin.

"O-Où est ce que tu m'emmènes, Fro-... !"

Il s'interrompit à nouveau en voyant une superbe table dressée pour le thé. Il y avait des bouquets de fleurs fraîches, une belle nappe blanche en dentelle, un beau parasol qui ressemblait à une ombrelle géante, un très beau service à thé de porcelaine fleuri et son plateau, et des pâtisseries anglaises par dizaines.

Francis contemplait les milles et une émotions qui défilaient sur le visage de son collègue: la surprise, la confusion, l'émerveillement, la joie, la gratitude... le bonheur.

France était heureux: la première partie de son plan avait fonctionné. Arthur souriait jusqu'aux oreilles.

Le beau muet eut alors l'initiative de faire asseoir son invité pour qui il avait fait tant d'efforts, avant de s'asseoir à son tour en face de lui. Et lui servit même une tasse de thé, que Arthur prit avec une légère hésitation, mais bu tout de même une gorgée.

Délicieux.

Arthur regarda Francis d'un air incrédule. La saveur de ce thé... c'était un Earl Grey, authentique, tel qu'on en fait plus de nos jours. A la seule différence qu'il y avait une légère touche épicée dedans. Des épices qui lui rappelait les Indes, à l'époque...

Francis sourit avec espièglerie, devinant ses pensées. Il avait fouillé dans ses souvenirs et s'était remémoré une vieille discussion avec Arthur peu après l'indépendance d'Amérique où l'anglais s'était fait un thé comme celui ci pour se calmer les nerfs.

Ne restait plus qu'à faire quelques recherches sur internet, quelques courses dans une bonne épicerie et le tour était joué.

"Tu t'es souvenu..." Constata Arthur avec un brin d'émotion dans la voix.

Francis lui fit un clin d'œil complice. Et le jeune britannique rit.

France lui servit un premier scone, que Angleterre mangea avec délice. Ne voyant pas son hôte en prendre, il hésita à se resservir, mais France l'y invita du regard.

"Qui aurait cru que tu cuisinerais de la nourriture anglaise, et pour moi par dessus le marché ? Hein old chap ?"

A partir de ce moment, l'échange entre les deux hommes s'approfondit. Angleterre évoquait ses souvenirs, et France répondait à sa manière, par des gestes, par des expressions faciales que Angleterre sût lire parfaitement et avec une facilité déconcertante.

Et c'était comme si tout était exactement comme avant: les rires, les insultes plus ou moins subtiles, les débats/disputes sans fin, et tout ça dans une ambiance taquine et joyeuse.

Tous les deux passèrent un excellent moment ensemble. Ce n'est que deux heures et demi plus tard, alors que le soleil se couchait et que la brise du soir se levait qu'ils échangèrent un regard, et se levèrent ensemble avec une certaine réticence.

Un peu gêné sur la marche à suivre, car il n'avait pas réfléchi à son plan jusque là, Francis commença à débarrasser la table pour gagner un peu de temps. Et Arthur l'imita.

"Erm... merci pour ce Tea Time. C'était... très agréable." Dit Arthur, les pommettes roses sans oser regarder la grenouille dans les yeux.

Francis sourit, et chercha son regard pour lui poser une question. Arthur comprit, et le regarda alors désigner la table puis lui-même.

"Tu voudrais qu'on remette ça ?"

France aquiesça vivement, les yeux pleins d'espoir.

"Je... Je ne sais pas, France. J'ai beaucoup de travail là haut et..."

Le français baissa les yeux, comme pour cacher sa déception. Mais Angleterre vit clairement la tristesse dans son regard et cela lui rappelait soudain les yeux implorants qui l'avaient poursuivis ces deux dernières semaines. Et alors quelque chose fit "tilt" dans sa tête.

"France... est ce que... tu t'es senti seul ces derniers temps... ?"

God, c'était embarrassant comme conversation. Francis devait sans doute penser la même chose, mais il hocha doucement la tête et alors Arthur sentit son cœur se serrer malgré lui.

Il n'avait jamais vu le français comme ça: vulnérable, triste. Lui qui avait toujours été un soleil, voilà qu'il ressemblait à un clair de lune. Ça ne lui ressemblait pas, ça ne collait pas.

Et Arthur s'en voulut beaucoup car il savait que c'était de sa faute. En tant que gentleman, il devait se rattraper. Ne serait-ce qu'en lui disant la vérité, quand bien même ce serait terriblement gênant.

"France, écoute moi. Je... Je suis désolé de t'avoir évité comme ça ces derniers jours. Mais tu dois me croire, j'avais une bonne raison."

A ça, le français releva la tête et l'écouta attentivement.

"J'en pouvais plus de cette tension entre nous et... je rêvais que les choses puissent redevenir comme avant: l'un empoisonnant la vie de l'autre et vice-versa; et ce silence me tuait... alors j'ai décidé de passer mon temps à faire des recherches, à chercher des solutions dans mes livres de magie pour te rendre ta voix. Et j'étais... tellement obnubilé par ça que... que je..."

Tu m'as oublié.

"Oui, c'est vrai. Je l'avoue. Ce n'était pas correct de ma part, même si aujourd'hui j'ai réalisé que je n'avais pas eu besoin de m'acharner autant parce que au fond, nous sommes tout à fait capables de nous comprendre, contrairement à ce que je croyais.

Et puis surtout étant donné que je suis le responsable de cette situation et que j'aurais dû t'accompagner dans-... huh ?!"

France cligna des yeux, ne comprenant pas pourquoi son interlocuteur s'était arrêté si soudainement dans son adorable confession ni pourquoi ce dernier le regardait avec tant de stupéfaction.

"France... tu... viens de parler ?"

La nation française le regarda avec confusion. Bien sûr que non il n'avait pas parlé, comment aurait il pu ? Puis il croisa les bras, boudeur, croyant à une mauvaise plaisanterie de l'anglais.

"Non, je suis certain que je n'ai pas rêvé ! Tu as dit: 'Tu m'as oublié' !"

Angleterre avait il enfin perdu la boule ? Tous ces jours enfermé à baragouiner des trucs bizarres avaient du finir par lui enlever le peu de cervelle qui lui restait. Francis se prit même à penser que c'était peut-être la raison qui l'a poussé à accepter son invitation au thé, et expliquerait du même coup pourquoi ils s'étaient si bien entendus ces dernières heures.

Que la vie peut être cruelle parfois...

"Hey ! Je ne suis PAS fou ! You git !"

Francis s'apprêtait à ricaner de cette déclaration, quand soudain la réalité de la chose frappa les deux pays de plein fouet; qui se fixaient des yeux avec un mélange d'horreur et de stupeur.

Arthur pouvait entendre les pensées de Francis.