Gibson ne parvint pas à fermer l'œil cette nuit-là. Il était tellement persuadé que des soldats profiteraient de l'obscurité pour venir l'attaquer gratuitement qu'il avait refusé de céder au sommeil. Les moindres bruits qu'il entendait étaient devenus comme de perpétuelles menaces pour lui. Sur le lit d'à côté, Tommy avait combattu la somnolence le plus longtemps qu'il avait pu, mais il était finalement tombé endormi après deux heures. Gibson ne lui en voulait absolument pas. Son ami n'avait pas à payer pour ses fautes de quelque manière que ce soit. Cependant, il continuait de veiller seul pour sa sécurité.
Il allait faillir à sa tâche lorsqu'il entendit la chanson qui était devenue leur hymne du réveil. Il se redressa en sursaut en même temps que Tommy qui se rendit rapidement compte qu'il avait loupé sa nuit blanche.
" Did I fall asleep?! Damn! I'm so sorry… " fit-il à l'attention de Gibson.
Il secoua la tête. Tommy n'avait pas à s'excuser.
Ils se levèrent en même temps, abandonnant Alex qui peinait à ouvrir les yeux. Le repas du matin se déroula sans encombre, bien que Gibson sentît le regard des autres lui bruler la peau. Il avait l'impression que tous se retournaient sur son passage, comme si ceux qui avaient appris la nouvelle la veille avaient déjà fait le tour de tout le bataillon pour transmettre le message. Ce n'était probablement pas le cas, mais il était devenu complètement paranoïaque en l'espace de quelques heures ce qui le poussait à avoir ce genre de suppositions.
Lorsqu'ils furent appelés à se rassembler pour la marche matinale en direction du camp, Tommy et Gibson arrivèrent les premiers sur place. Ils n'avaient pas revu Alex durant l'heure des préparatifs. Gibson ignorait s'il les évitait délibérément ou si au contraire, c'était eux qui le fuyaient sans vraiment s'en rendre compte. En fait, il ne cherchait pas Alex. Il ne faisait que regarder les autres qui s'approchaient du coin de rassemblement, guettant les visages de la veille parmi les hommes qui s'avançaient en troupe.
Après les consignes de la journée, les hommes se mirent en route comme à leur habitude. Gibson et Tommy se tenaient au tout début du groupe, suivant de près les supérieurs qui ouvraient la marche. Le voyage se fit en silence. Les citoyens, désormais habitués de voir les militaires déambuler dans les rues de leur ville, ne s'étonnaient plus de leur présence. Chacun vaquait à leurs occupations comme ils l'avaient toujours fait : les soldats étaient déjà devenus une réalité quotidienne.
Ils arrivèrent au camp et les hommes se séparèrent en petits groupes afin de faire une séance d'échauffement avant de débuter dans leurs exercices du jour. Gibson et Tommy se placèrent à l'écart des autres et ils commencèrent leurs étirements. La concentration n'était cependant pas au rendez-vous pour Gibson qui ne cessait de regarder partout autour de lui. La panique continuait de l'habiter tandis qu'il voyait encore quelques soldats le regarder d'une drôle de manière alors que d'autres le pointaient du doigt.
" Try to calm down. Don't pay attention to them cause that's what they want. Nothing's gonna happen " fit Tommy d'une voix calme.
Gibson ne parvenait pas à comprendre comment Tommy faisait pour être aussi détendu. Il était vrai qu'il n'était pas celui qui serait pourchassé si les autres décidaient de passer à l'action, mais il semblait oublier qu'il était un complice dans toute cette histoire. Lui et Alex savaient qui il était avant même qu'il ne monte avec eux à bord du train et Gibson se demandait s'ils allaient avoir des sanctions pour leur geste, aussi bien intentionné soit-il. Il comptait les défendre du mieux qu'il pouvait si c'était le cas, quitte à mentir, mais pour le moment il s'inquiétait davantage pour sa personne.
Un groupe d'environ dix individus s'approchèrent d'eux et Gibson cessa aussitôt tout mouvement. Il reconnut les soldats de la veille, mais il vit également d'autres visages qui lui étaient plus ou moins familiers. Parmi le groupe se trouvait Alex qui se contentait de suivre les autres. Ils avançaient d'un pas rapide et déterminé et Gibson savait que cela ne présageait rien de bon. Dès qu'ils furent tout près, Tommy se plaça instinctivement devant Gibson.
" What do you guys want? " demanda-t-il d'un ton ferme lorsque les hommes eurent cessé d'avancer.
" Is it true that he's a Frog? " demanda l'un d'entre eux en désignant Gibson de la tête.
Gibson ravala sa salive. Son cœur battait la chamade. Ses yeux alternaient entre celui qui avait parlé, Tommy et Alex qui se tenait un peu en retrait des autres. Il espérait que ce dernier interviendrait, mais il ne semblait pas vouloir bouger d'un poil. Il observait la scène comme un spectateur et Gibson serra les poings devant son absence de réaction.
" That's what you think? Because a single guy started a rumor you believe it? What's your proof? " fit Tommy d'une voix inébranlable.
" Oh come on Tom! You're running short of arguments! Just let it go! " dit Alex en s'avançant lentement de quelques pas.
Tommy lui jeta un regard noir et Gibson n'avait qu'une seule envie: que tout s'arrête. Il savait parfaitement qu'il n'y avait plus d'issue et il ne souhaitait pas que les choses dérapent davantage. C'est pourquoi il ouvrit la bouche pour faire taire les rumeurs et donner la vérité, mais l'autre soldat fut plus rapide.
" So you ARE a Frog?! I'll be bloody damned! How did you manage to be unseen? Did you kill one of our own so you can steal his uniform and just pretend to be like us? "
" He's not a killer! " s'écria Tommy.
" And who the fuck are you hum? His bloody wife? "
" What the fuck did you just call him?! " s'époumona Alex.
Il écarta rapidement ceux qui se trouvaient à travers son chemin avant de foutre un coup de poing à la gueule de celui qui venait d'insulter Tommy. À la suite de cet événement inattendu, les choses partirent dans tous les sens.
Tommy s'élança vers Alex qui se battait littéralement avec l'autre soldat dans l'espoir de pouvoir les séparer. Les autres avaient aussitôt formé un cercle autour d'eux en levant les poings dans les airs, encourageant l'un ou l'autre des parties. Gibson était à l'écart, mais il n'échappa à la violence de la scène lorsqu'un colosse s'approcha de lui avec une expression de dureté peinte sur son visage.
" There you are you bloody Frog! " s'exclama-t-il avant d'agripper Gibson par le collet de son uniforme et de lui foutre un coup de poing sur le nez.
Une douleur fulgurante lui traversa tout le visage avant même que les jointures ne frappent une seconde fois sur sa joue gauche. Gibson tenta de se dépendre de la prise de l'autre, mais sa poigne était trop puissante pour qu'il puisse s'échapper. Au loin, il entendit des coups de sifflet. Les supérieurs devaient les avoir entendus et ils s'apprêtaient à intervenir.
Pourvu qu'ils fassent vite.
" No! Gabriel! Please stop! "
Avant que le poing ne frappe encore, Gibson aperçut Tommy qui tentait aussi de lui faire lâcher prise en serrant ses bras autour du cou du puissant mastodonte. Malgré toute sa bonne volonté de vouloir venir en aide, ce ne fût pas assez puisque la seconde d'ensuite, Tommy reçu un violent coup de tête en plein visage. Il lâcha aussitôt l'homme avant de s'effondrer sur le sol, légèrement assommé.
Cette fois-ci, Gibson ressenti une puissante rage lui traverser le corps. Elle lui donna l'énergie et la force de pouvoir enfin faire quelque chose, comme si le fait de voir Tommy se faire tabasser était ce qu'il attendait pour libérer toute cette frustration qui l'habitait depuis la veille. Sur le moment, il se foutait complètement que les autres sachent qui il était.
- Espèce de grosse merde ! s'écria-t-il avant de foutre un coup de genou dans les parties génitales de son assaillant.
Son attaque eut l'effet escompté : le colosse lâcha aussitôt Gibson pour porter ses mains à son entrejambe meurtri. Il se laissa tomber à genoux sur le sol en tentant de reprendre son souffle. Gibson ne perdit pas une seconde de plus avant de se précipiter sur Tommy qui se trouvait toujours couché sur le sol. Il s'agenouilla à ses côtés avant de retirer doucement les mains qui couvraient le visage de son ami afin de constater l'étendue des dégâts. Il avait le nez en sang et il semblait souffrir le martyre.
- Tu auras dû laisser tomber…, murmura Gibson en se désolant.
Voir Tommy dans cette position douloureuse ne lui faisait pas plaisir. Sa bonne intention avait été sévèrement punie et Gibson savait que c'était à cause de lui.
C'était toujours de sa faute.
" What the HELL is going on here?! " beugla le capitaine en arrivant au pas de course.
Ceux qui avaient débuté leurs étirements plus loin sur le terrain avaient cessé tout mouvement pour voir ce qui se passait tandis que les autres supérieurs suivaient leur capitaine de près. Une fois arrivés sur les lieux, ils séparèrent rapidement Alex et le soldat qui avaient continué à se battre. Les spectateurs de la scène avaient retrouvé leur sérieux et ils se tenaient désormais tous droits, comme s'ils n'avaient rien à voir avec ce qu'il venait de se passer.
Le capitaine se tourna vers Gibson qui était toujours agenouillé et Tommy qui se redressait lentement.
" You! What happened? " demanda-t-il d'une voix stricte en pointant Gibson.
Le soldat français se remit sur ses pieds avant d'ancrer ses yeux dans ceux de son supérieur.
C'était le moment ou jamais de dévoiler toute la vérité.
" I… I can ex- " commença Tommy d'une voix mal assurée.
" I'm not talking to you, private. You, go on. "
Sachant ce qu'il avait à faire, Gibson jeta un regard à Tommy qui affichait une mine impuissante avant de baisser la tête devant la défaite. Ses yeux étaient voilés d'une certaine tristesse. Cela ne faisait pas plus plaisir à Gibson, mais cette supercherie devait cesser.
Gibson regarda de nouveau le capitaine qui attendait toujours des explications.
- Je suis Français, admit-il finalement.
Un murmure s'éleva parmi les témoins.
C'était une satisfaction pour les jeunes soldats qui avaient enfin la confirmation et une surprise pour les supérieurs qui ignoraient à quoi s'attendre. Pourtant le capitaine restait de marbre face à cette déclaration comme si rien ne pouvait le surprendre. Il tendit les doigts vers le cou de Gibson avant de saisir la chaîne au bout de laquelle pendaient les tags militaires. Ses yeux scrutèrent le nom qui y était inscrit.
" And I guess your name is not Gibson? "
Gibson secoua la tête avant de baisser les yeux. Le capitaine poussa un soupir.
" Nicholson! "
" Yes sir? " fit un homme en effectuant un pas vers l'avant.
" You're gonna do the training while I'm away. "
" Yes sir! "
" Jones! "
" Yes sir? " fit une autre voix masculine.
" You still speak French? "
" Yes sir! "
" Then you're gonna come with me. "
" Yes sir! "
Le Jones en question s'avança à côté de son capitaine.
" And you, you, you and you, you're all gonna come too boys " fit le capitaine en pointant respectivement le colosse, Alex et celui avec qui il s'était battu, et Tommy qui se remettait sur pied. " Get up private, I don't have all day " rajouta-t-il à l'adresse du colosse qui peinait à se relever. " All right, let's go. "
Le capitaine et Jones ouvrirent la marche tandis que les soldats suivaient derrière eux. Gibson ne cessait de jeter des coups d'œil à Tommy qui s'essuyait le nez à l'aide de ses manches. Alex voulut lui donner son mouchoir, mais Tommy le refusa d'un geste agacé. Il se tourna vers Gibson avant de lui faire un sourire qui n'avait rien de joyeux. C'était plutôt un sourire de déception et de tristesse. Le cœur de Gibson se brisa en mille morceaux. La séparation approchait désormais. Ils le savaient tous les deux.
Ils entrèrent à l'intérieur d'un petit bâtiment qui comportait différents bureaux. Assis à l'un d'entre eux, un homme en uniforme s'affairait à taper un document à la machine à écrire. Lorsqu'il entendit les autres entrer dans la place, il leva les yeux par-dessus l'épaisse monture de ses lunettes.
" Good Lord! What happened Marty? " demanda-t-il en regardant les marques de violences sur les visages des garçons.
" It's a long story Ben. " répondit le capitaine en s'arrêtant tout juste devant son bureau. " Alright you boys are gonna wait here until we're done with him and after it's gonna be your turn. Ben, will you check on these boys? Just make sure they don't start a fight again. "
" You can count on me! "
" Alright. Come on. " fit le capitaine à l'adresse de Gibson.
Gibson jeta un dernier regard à Tommy avant de suivre Jones et le capitaine à l'intérieur d'une pièce fermée. Le supérieur s'installa derrière le bureau vacant avant de faire signe à Gibson de prendre place sur la chaise qui se trouvait en face. Il s'exécuta et Jones resta debout à ses côtés.
" Alright. Tell me your story. From A to Z. "
- Racontez-lui votre histoire du début à la fin, traduisit Jones avec un accent anglais.
Gibson prit une grande inspiration avant de se jeter à l'eau. Il débuta son récit sur la terreur qu'il avait vécu à Dunkerque et les atrocités que les soldats français vivaient tous les jours. Il expliqua comment il avait appris que des renforts allaient être envoyés pour venir chercher les Anglais sur la plage et que c'était à ce moment qu'il avait décidé de sauver sa peau. Il raconta comment il avait trouvé le véritable Gibson, comment il l'avait dépouillé et où il l'avait enterré avec ses propres habits. Relater tous ces événements le plongeait dans une espèce de transe dans laquelle il avait l'impression de revivre tous ces instants. Pourtant, il poursuivait son récit sans épargner les moindres détails, que ce soit l'interminable attente sur la plage durant les bombardements, les nombreuses fois où il avait failli se noyer dans la mer agitée, le sauvetage et finalement la décision qu'il avait prise de prendre le train.
Jones traduisait son récit au fur et à mesure qu'une nouvelle phrase sortait de la bouche de Gibson. Le capitaine écoutait attentivement chaque mot prononcé par son subordonné. Lorsque le silence fût de retour dans la pièce il se pencha vers l'avant.
" What's your full name boy? "
- Quel est votre nom complet ?
- Gabriel Pascal, monsieur.
" And where are you from? Which city? "
- De quelle ville venez-vous ?
- Nantes, monsieur.
" Do you know who Charles de Gaulle is? "
À ce simple nom, le regard de Gibson s'illumina.
- Savez-vous qui est Charles de Gaulle ? traduisit Jones.
- Oui bien sûr que je connais Charles de Gaulle, monsieur ! C'est un colonel hautement respecté de l'armée française !
Jones effectua son travail et le capitaine reprit ensuite la parole.
" Well you'll be glad to know that Mr. de Gaulle will be in London in a few days to meet our Prime Minister. All the French who were saved from Dunkirk were sent directly to London. They are kept in a base waiting for instructions from Mr. de Gaulle. He's gonna know what to do with all of you and I'm pretty sure he will be bloody pleased to see you boy. "
Gibson écouta attentivement la traduction en hochant lentement la tête. Il avait souvent entendu parler de ce grand homme qui s'était impliqué dans la Première Guerre et qui était devenu rapidement un nom que tous connaissaient. Il n'arrivait pas à croire qu'il allait voir le colonel autrement que sur une photo en noir et blanc d'un journal local.
" Look… You're not the only one in your situation. There's other French lads who did the same thing and I can't blame you for that. You are young, you were scared… I was terrified at my first battle and I'm still am today whenever I have to fight. And… I think you already have your punishment, right? "
Il pointa le nez rougi de Gibson qui hocha de nouveau la tête lorsque Jones traduisit la question.
" You seem like a courageous and smart boy. You will survive with all your mates, alright? You're gonna be off for London tomorrow morning. Until then, I'm gonna keep you apart from the others before they kill you, alright? I'm sending you back to the stade for now and you're gonna have a little place just for you. "
- Mais… Tommy est mon ami…, répliqua Gibson après avoir entendu Jones.
" Tommy who? Is that the boy you where with? Well alright. I'm gonna arrange a little meeting between the two of you so you can say goodbye alright? "
Gibson eut envie de pousser un soupir de soulagement.
Au moins il pourrait faire ses adieux proprement même si cela lui brisait le cœur.
" Off you go now. "
Gibson se leva avant de saluer l'homme qui se trouvait devant lui. Celui-ci imita son geste.
" Oh and one last thing… Give me the tags. "
Lentement, Gibson retira la chaîne qu'il portait autour du cou avant de l'a rendre au capitaine.
- Merci monsieur.
" Alright. You're gonna go with him Jones. Give him civilian clothes and make sure is in a save place. And send me the other boys, would you?"
" Yes sir! "
" At ease gentlemen. "
Gibson sortit du bureau en compagnie de Jones qui fit lever les quatre soldats qui s'étaient assis en attendant leur tour. Il leur pointa la pièce où les attendait le capitaine et ils se dirigèrent vers l'endroit indiqué. Gibson regarda chacun d'entre eux tandis qu'ils passaient à côté de lui. Le premier fut le colosse qui lui jeta un regard rempli de haine. Le second fut le soldat qui avait insulté Tommy, qui lui fit un petit sourire moqueur. Le troisième fut Alex qui n'osa pas le regarder. Le dernier était Tommy qui lui jeta un regard plein de détresse et le cœur de Gibson eut un raté. Il continua de le regarder par-dessus son épaule tandis que Jones l'escortait vers l'extérieur du bâtiment.
- Allons s'y soldat.
Cette fois-ci Gibson n'eut pas à faire le trajet du camp jusqu'au stade à pied. Jones s'empara d'un véhicule qui les conduisit jusqu'à destination. Un sentiment étrange s'empara de Gibson lorsqu'il traversa le stade complètement vide. Les seules personnes qui se trouvaient sur place étaient les cuisiniers qui s'affairaient déjà à préparer le repas du soir. Ils lancèrent un regard étonné lorsqu'ils virent les deux militaires déambuler sur le terrain, mais ils ne posèrent aucune question.
Gibson suivit Jones jusque dans une petite pièce qui se trouvait à l'intérieur du stade.
- C'est ici que vous resterez, expliqua Jones. Cet endroit nous sert habituellement d'infirmerie donc vous serez tranquille. Veillez à ne pas sortir de cette pièce.
Gibson hocha lentement la tête alors qu'il entra dans la chambre.
- Je reviens dans quelques minutes avec les vêtements, annonça Jones avant de fermer la porte derrière lui.
L'endroit était petit en superficie et possédait un plafond très haut ce qui lui donnait un aspect étrange. Les murs étaient d'un blanc immaculé et il n'y avait aucune fenêtre : seule une ampoule suspendue au plafond illuminait la pièce. Il y avait un lit, une chaise posée dans un coin de la chambre, un lavabo avec un miroir accroché au-dessus ainsi qu'un petit rangement où il devait y avoir des articles de premiers soins. C'était tout.
Il observa durant quelques instants son reflet dans le miroir pour y voir un visage fatigué et légèrement enflé du côté gauche. Deux filets de sang avaient séché en dessous de ses narines et son nez était rougi. Sans plus attendre, il tourna le robinet d'eau froide avant de s'asperger le visage. Puis, il s'assit sur l'unique chaise de l'endroit avant de pousser un profond soupir.
Il comprenait les intentions du capitaine de vouloir l'éloigner des autres hommes, mais il avait l'impression d'être en prison. Il savait que cette situation était temporaire et qu'il devrait sans doute prendre ce temps pour se reposer, mais il ignorait s'il y arriverait. Bien qu'il sût qu'il retournerait officiellement avec des compagnons français, il restait dans le néant le plus total concernant son futur. S'il allait retourner dans l'armée, où il serait envoyé, quelles seraient ses nouvelles tâches… Il n'y avait que des questions sans réponse. Perdre Tommy était également un autre facteur auquel il était confronté. Un fait qui le retournait complètement à l'envers tant il redoutait cette séparation. Mais il n'y avait pas d'autre option. Il n'y n'en avait jamais eu. Ils n'auraient même jamais dû se rencontrer, mais le destin en avait décidé autrement.
L'inconnu et la solitude le terrorisaient et tandis qu'il se perdait dans les pensées qui le hantaient, Jones ouvrit la porte de la chambre. Il se présenta avec de nouveaux vêtements et un livre. Il déposa le tout sur le lit avant de regarder Gibson qui était resté assis.
- Ces nouveaux vêtements devraient vous faire. Je viendrai récupérer l'uniforme que vous portez à l'heure du repas. Je vous ai également apporté de la lecture. C'est un livre en anglais, mais je me suis dit que ça pourrait passer un peu le temps.
- Merci monsieur, souffla Gibson.
Jones lui fit un signe de tête avant de le laisser de nouveau seul.
Gibson fût de nouveau plongé dans ses tourments et ce n'est qu'au bout d'une heure ou deux qu'il se leva enfin. Il retira son uniforme militaire anglais pour mettre les nouveaux vêtements qu'on lui avait offerts. Il plia avec attention chaque morceau de la tenue et il s'empara du bouquin. Il observa la couverture avant de feuilleter quelques pages. Les mots anglais défilaient sous ses yeux et il fronça les sourcils d'incompréhension. Réalisant qu'il ne parviendrait pas à comprendre le sens d'une phrase, il abandonna l'idée de la lecture. Puis, il se coucha sur le lit avant de fermer les yeux. Il tomba rapidement endormi pour un sommeil sans rêves.
Lorsque la porte s'ouvrit de nouveau, il s'éveilla en sursaut et il se redressa rapidement.
Jones se trouvait dans l'entrebâillement de la porte avant un plateau dans les mains.
- Votre repas, fit-il avant de déposer le plateau sur le petit rangement.
Il prit l'uniforme avant de se diriger de nouveau vers la porte.
- Est-ce que je pourrai voir Tommy, monsieur ? demanda Gibson avant qu'il ne sorte de la chambre.
- Le capitaine vous enverra votre ami après le repas, répondit Jones en se tournant légèrement. Vous pourrez lui dire au revoir. Autre chose?
- Non monsieur. Merci.
Puis, Gibson fut de nouveau seul. Il mangea la bouillie et il but le thé que lui avait apporté Jones avant d'attendre que la porte s'ouvre de nouveau. Il fit les cent pas dans la pièce tandis que l'impatience le rongeait. Son cœur palpitait à l'idée de revoir Tommy. Il savait que ce serait sans aucun doute la dernière fois qu'il pourrait le voir et il ignorait quoi lui dire. Il avait toujours détesté les adieux, mais il préférait le voir une dernière fois avant de partir pour Londres.
Son souhait fut finalement exaucé lorsque la porte s'ouvrit lentement. Gibson cessa tout mouvement et un énorme sourire illumina son visage.
Tommy apparut sur le pas de la porte en compagnie de Jones.
-Vous avez quelques minutes, fit-il avant de fermer la porte, les laissant ainsi seuls.
Les deux jeunes hommes se regardèrent en silence tandis qu'ils restaient chacun de leur côté. Le sourire de Gibson n'avait toujours pas disparu et celui de Tommy ne tarda pas à faire son apparition. C'était cependant un sourire douloureux. Ses lèvres tremblaient légèrement, comme s'il était forcé.
" So this is it then. This is the end… I've heard they gonna send you to London… At least you will be with your friends, but… It will not be the same here without you. "
La voix de Tommy semblait bouleversée et Gibson avait cessé de sourire. Son ami continuait de se contenir, mais il avait l'air si fragile. Il semblait prêt à exploser à tout moment. Gibson fit quelques pas dans sa direction et ses yeux scrutèrent le visage de Tommy avant de s'arrêter sur la blessure qu'il avait à la base du nez.
" It's nothing really. Just a scratch. It doesn't even hurt anymore. "
Gibson ancra ses yeux dans ceux de Tommy. Une boule se formait au fond de sa gorge et il ignorait quoi dire surtout en sachant que l'autre ne le comprendrait probablement pas. Le temps semblait se suspendre une fois de plus, tandis qu'ils se contemplaient l'un l'autre. Puis, Tommy enroula sa main derrière la nuque de Gibson avant de l'attirer contre lui. Leurs lèvres se scellèrent en un baiser d'abord délicat et tremblant avant de se transformer en quelque chose de plus urgent. La langue de Tommy s'introduisit dans la bouche de son ami et Gibson ressentie aussitôt une douce chaleur naître dans son bas ventre. Une envie soudaine le prit d'assaut et il enroula ses bras autour du corps de l'autre avant de le presser un peu plus contre lui. Ses doigts agrippèrent l'uniforme de Tommy comme s'il avait peur qu'il disparaisse à tout moment. Pourtant son ami restait là, continuant à exercer une légère pression sur la nuque de Gibson en approfondissant toujours ce baiser qui devenait de plus en plus douloureux, mais si nécessaire.
Plus rien ne semblait exister autour d'eux, comme s'ils se trouvaient dans un monde à part. Gibson ignorait combien de temps cet échange dura, mais Tommy brisa finalement le baiser avant d'apporter ses lèvres tout près de l'oreille de son ami.
" Return to me Gabriel. And please… Please, please, be bloody careful. "
Il se libéra de l'étreinte qu'ils partageaient avant de glisser un bout de papier dans la main de son ami. Il serra cette main durant quelques secondes en baissant les yeux sur leurs mains unies. Ses iris bleutés brillaient d'une infinie tristesse et Gibson ravala sa salive avant de serrer leur poignée comme s'il refusait de laisser partir son ami. Tommy brisa une fois de plus leur contact avant de lui tourner le dos, de sortir de la pièce et de fermer la porte derrière lui.
Gibson n'avait qu'une envie : celle de courir derrière lui et de le supplier de l'accompagner à Londres. Au lieu de cela, il resta totalement immobile à fixer la porte comme si elle allait s'ouvrir à tout instant. Il ressentait encore la chaleur de Tommy sur sa main et sur sa nuque malgré le frisson qui le parcourait. Il faisait tous les efforts du monde pour ne pas se mettre à pleurer tandis qu'il luttait contre les sentiments qui l'envahissaient de toute part.
Il jeta un coup d'œil au papier que Tommy lui avait laissé. Il s'agissait d'une coupure de journal. Il la déplia lentement pour y voir la photo que le photographe avait prise de Tommy et d'Alex à leur arrivée en ville ainsi que le texte qui accompagnait l'image. Dunkirk's heroes are in town! indiquait le titre juste au-dessus des deux jeunes hommes qui souriaient à la caméra. Doucement, méticuleusement, Gibson glissa son index sur le visage de Tommy dont le regard figé par l'encre d'imprimerie exprimait le bonheur. Il observa son portrait durant de longues secondes avant de retourner la coupure. Au dos, il y trouva le nom complet de Tommy ainsi qu'une adresse écrite à la main.
Cette petite attention lui fit chaud au cœur parce qu'elle démontrait que cette rencontre n'était pas un adieu, mais un au revoir.
Ils se reverraient un jour.
Gibson en était persuadé.
