Il avait eu besoin de calme et de paix pour au moins quelques minutes. C'est pourquoi il avait fui son quotidien pour retrouver l'endroit qu'il venait visiter à chaque fois que les choses tournaient mal. Il était beaucoup plus simple de courir plutôt que d'affronter ses problèmes. C'était un aspect de la personnalité de Gabriel qui n'avait pas changé en dépit des années. Il avait cru que la guerre et les nombreuses situations dangereuses auxquelles il avait été confronté auraient eu raison de cette faiblesse, mais ça n'avait fait que l'empirer. Fuir était tout ce qu'il avait fait. Il avait abandonné tous ses amis militaires à Dunkerque comme un vrai lâche. Il avait laissé partir Tommy sans essayer de le retenir, sans dire un mot. Et maintenant, il fuyait son patron qui ne comprenait pas pourquoi Gabriel était devenu exécrable avec les clients exigent qui n'avaient aucune reconnaissance pour son travail. Il échappait à sa mère qui ne cessait de lui faire des reproches sur ses longs silences et sa paresse pour les tâches ménagères.
Ses yeux exprimaient un profond vide tandis qu'il observait le débit de la rivière qui lui faisait face. Assis sur les galets qui commençaient sérieusement à être désagréables, il était plongé dans les différents souvenirs que lui avait apportés la Seconde Guerre. Il en avait fait partie et il avait survécu, mais il était rendu si pathétique qu'il n'osait même plus se regarder dans le miroir. Il avait tout perdu. Son innocence, sa foi, sa joie de vivre et sa jeunesse.
Il avait perdu Tommy.
Il n'avait même pas essayé de prendre contact avec lui tant il avait honte de lui-même, de ce qu'il était devenu. Il avait peur de son jugement. Il était terrorisé à l'idée du rejet. Si personne de son entourage n'arrivait à l'accepter, comment Tommy pourrait-il l'accueillir et le supporter? Il préférait encore vivre dans l'ignorance plutôt que de souffrir davantage.
Un drôle de bruit provenant de la rivière le sortit aussitôt de ses pensées malsaines. Ses yeux furent immédiatement attirés par quelque chose ou plutôt quelqu'un qui flottait à la surface de l'eau. Gabriel fronça les sourcils avant de se relever. Le corps naviguait lentement dans sa direction, défiant ainsi toutes les lois de la nature. Il ne parvenait pas à voir de qui il s'agissait puisque le visage était dans l'eau, mais il s'agissait d'un homme.
Guidé par ses instincts, Gabriel s'enfonça dans la rivière avant de tendre les bras en direction du corps qui continuait de flotter vers lui. Il fut englouti jusqu'à la taille lorsqu'il parvint enfin à agripper les vêtements du malheureux. Sans plus attendre, il le retourna vers lui et il poussa aussitôt une exclamation de surprise lorsqu'il reconnut le visage.
C'était Tommy.
Sa peau était bleutée et ses lèvres étaient noires comme s'il avait été noyé. Ses yeux semblaient éternellement clos.
- N-Non… balbutia Gabriel d'une voix tremblante tandis que l'une de ses mains se posa sur la joue mouillée de son ami.
Son cœur eut un raté et les larmes lui montèrent aux yeux. Il n'arrivait pas à réaliser ce qu'il voyait et pourtant il parvenait à sentir la froideur de la peau de Tommy contre sa paume. Il souleva le corps avant de le serrer contre lui tandis qu'un torrent de tristesse déferlait sur ses joues. Il pleurait si fort qu'il en avait de la difficulté à respirer.
Après quelques secondes d'étreinte, Gabriel sentit quelque chose s'agripper à ses vêtements. Surpris, il abaissa légèrement le corps pour s'apercevoir que Tommy avait les yeux ouverts. Sauf que ses iris n'étaient plus aussi brillants qu'autrefois : elles étaient plutôt dénuées de vie et vitreuses. Gabriel qui était trop paralysé pour faire quoi que ce soit. Il n'arrivait pas à croire ce qu'il voyait et une infinité d'émotions le submergeaient de toute part. Tiraillé entre son immense tristesse et la soudaine horreur qui le prenait d'assaut, il ne parvenait pas à détacher son regard de ce visage qui n'était plus le même.
" You abandoned me. You let me die. Why didn't you come back to get me? " demanda Tommy d'une voix rauque.
- Q-quoi ? bredouilla Gabriel.
" You let me die in that boat, don't you remember? Now I rot in the bottom of the ocean forever. "
- Non… Nous avons survécu à Dunkerque, nous avons pris le train et nous étions au stade…
" These are only illusions. All of this is in your head. You have created an alternative life to feel better. Because you're a fucking coward. "
Gabriel lâcha doucement le corps qu'il tenait entre ses mains, mais le cadavre continuait de s'agripper à lui. Le mort affichait une expression mauvaise, déformant ainsi davantage le visage de Tommy. Une immense culpabilité prit Gabriel d'assaut malgré l'incrédulité qui continuait d'affluer en lui. Il ne parvenait pas à comprendre comment Tommy aurait pu mourir dans le bateau qui leur avait permis d'échapper à la plage puisque c'était lui qui s'était retrouvé coincé à l'intérieur. Les souvenirs se mélangeaient, se brouillaient.
" Now you're gonna die too. "
Il n'eut pas le temps de réagir lorsque Tommy interchangea leur place. En moins d'une seconde, Gabriel se retrouva dans l'eau et Tommy le surplombait. Les doigts du macchabée se transformèrent en étau autour de la gorge de Gabriel qui essaya vainement de lui faire lâcher prise. Il lui plongea la tête sous l'eau et Gabriel se mit à suffoquer. Il tentait de crier, mais il avala des litres d'eau comme lorsqu'il pataugeait dans l'océan près de Dunkerque. Ses yeux ne quittaient pas le visage désormais brouillé de Tommy qui semblait rire au-dessus de lui.
Gabriel s'éveilla en sursaut. Ses yeux scrutèrent la noirceur dans laquelle il était plongé tandis qu'il tâchait de se remettre de ses émotions. Il était encore essoufflé des efforts qu'il avait dû mettre pour tenter de se libérer du Tommy cadavérique qui l'avait attaqué dans son cauchemar.
Une main se posa sur son épaule et il eut un nouveau sursaut.
- Encore le même rêve ? demanda le militaire à ses côtés.
Il s'agissait de son ami Louis qu'il avait rencontré à Londres peu de temps après avoir rejoint Charles de Gaulle et les Forces françaises libres. Ce dernier avait fait le voyage de Paris jusqu'au Royaume-Uni afin de pouvoir prendre part à cette nouvelle organisation qui se battait pour le peuple français qui se trouvait désormais sous le régime de Vichy.
Gabriel hocha la tête avant de plonger les doigts dans l'une des poches de son pantalon pour en sortir un bout de papier. D'une main tremblante, il déplia le morceau de journal que Tommy lui avait donné presque deux ans jour pour jour. Il se positionna de manière à ce que les rayons de la lune puissent éclairer l'article qui le suivait partout depuis qu'il avait quitté l'armée britannique. Au fil des ans, le papier avait légèrement jauni. À force de le déplier et de le replier constamment, le texte avait fini par s'effacer à quelques endroits. La photo des deux jeunes soldats qui souriaient avait également subi les revers du temps et du toucher continuel. La figure de Tommy était devenue beaucoup plus pâle et les traits de son visage semblaient vouloir se fondre dans le décor qui se trouvait derrière lui.
Ce n'était pas grave. Gabriel se souvenait parfaitement de Tommy et des détails de son visage. Il avait simplement eu besoin de se rappeler que ce qu'il avait vécu au Royaume-Uni n'était pas une création de son esprit. Le cauchemar dont il venait de se réveiller le hantait de plus en plus. Il n'avait eu aucune nouvelle de Tommy depuis son départ et il n'avait pas tenté de le contacter non plus. L'adresse inscrite à la main au dos de l'article était encore intacte et Gabriel la connaissait par cœur tant il l'avait lu à maintes reprises. Mais il n'osait pas lui envoyer de lettres tant et aussi longtemps que la guerre n'était pas terminée. Il avait peur que ces lettres lui soient retournées et il savait qu'il ne pourrait supporter d'apprendre une mauvaise nouvelle. De plus, il n'était pas encore assez à l'aise avec l'anglais écrit pour pouvoir lui écrire.
Gabriel continuait d'admirer la photographie pâlie au clair de lune. Son cœur avait retrouvé son rythme habituel et il se sentait de nouveau calme.
Tout ça n'avait été qu'un mauvais rêve. Il était persuadé que Tommy allait bien. Il le fallait.
- Tu te sens mieux ? demanda Louis tandis que Gabriel rangeait méticuleusement l'article.
Il hocha de nouveau la tête avant de prendre de nouveau appui contre le mur de bois derrière lui.
- Tu as envie de poursuivre la leçon ?
Gabriel leva les yeux vers son ami avant de lui sourire.
- Je suis prêt.
Louis sortit un crayon à la mine ainsi qu'un petit carnet de la poche avant de sa chemise. Il ouvrit le livret à un endroit précis avant d'entreprendre le rôle du professeur. Dès que Gabriel avait appris que Louis était bilingue grâce à sa mère américaine, il l'avait supplié de lui apprendre cette langue. Il avait été d'abord surpris avant de finalement acquiescer à sa demande sans poser de question. Depuis ce jour, c'était leur moyen à eux de passer du temps dans les moments d'accalmie. Dès qu'ils le pouvaient, ils se consacraient à leur activité.
Cet apprentissage était le répit de Gabriel dans cette guerre du désert. Après plusieurs campagnes qui les avaient conduits en Égypte et en Libye, il parvenait à s'échapper des différentes horreurs quotidiennes auxquelles il assistait en se concentrant sur les différents mots, expressions et grammaires que lui expliquait Louis qui était un professeur patient.
Ils passèrent une partie de la nuit à converser en anglais sur différents sujets simples avant que Gabriel ne retombe de nouveau endormie.
Le lendemain, les forces de l'armée entamèrent une nouvelle bataille : celle de Bir Hakeim qui se situait en plein désert Libyen. Comme avant chaque combat, Gabriel fermait les yeux et récitait une prière qui, jusqu'ici, lui avait bien porté chance. Après deux ans il n'avait eu que des blessures mineures et il avait échappé à la mort à plusieurs reprises. Puis, il caressait du bout des doigts l'article de journal afin de se donner du courage. L'instant d'après, il ressentait l'esprit du guerrier s'emparer de lui. D'un geste machinal, il rechargea son arme avant de faire un signe de tête à Louis en guise de bonne chance.
Les hommes formèrent des rangs selon l'ordre donné en fixant droit devant eux les ennemis allemands et italiens qui s'amenaient à l'horizon.
Ils étaient prêts à l'affrontement.
Après la défaite cuisante contre l'armée italienne en Somalie britannique, les hommes durent retourner chez eux avec le moral bien bas. Aux yeux de Tommy, il s'agissait de son deuxième échec militaire et il en était venu à se demander ce qui clochait avec son armée. Pourtant ils avaient été bien entraînés avant de partir en mission, mais ça n'avait pas été suffisant. Le manque de support de la Royal Air Force avait joué un rôle important de cette défaite et les hommes préféraient rejeter la faute sur cette absence plutôt que de la prendre sur leurs épaules.
Tommy avait pu revoir sa mère en rentrant au pays. Il avait mérité une permission de deux semaines avant de devoir reprendre le camp où il retrouva Alex. Ce dernier ne l'avait jamais quitté durant le court laps de temps qu'ils avaient passé en Somalie britannique et Tommy avait fini par accepter son amitié. Il s'était révélé être un bon compagnon en dépit de ces sauts fréquents d'humeur et de son impulsivité.
Ce dernier trait de caractère lui avait souvent fait peur lors des combats suivants lorsqu'ils furent envoyés en Libye à l'hiver de 1941. Alex semblait croire à son invincibilité tandis qu'il s'élançait à plusieurs reprises sous les feux ennemis en brandissant son arme avec véhémence. Pourtant, c'était également ce trait de caractère qui avait fini par attendrir Tommy. Il ignorait si cette impulsivité se mélangeait parfois avec son puissant courage, mais une chose était certaine : Tommy admirait le militaire assuré qu'était devenu Alex. Cependant, en dépit de cet émerveillement, il ne lui avait toujours pas pardonné pour le départ de Gabriel même après tout ce temps.
Le soldat français continuait de hanter ses pensées jour et nuit et Tommy se demandait continuellement où il se trouvait. Il avait écrit des lettres à sa mère dans lesquelles il demandait s'il n'y avait pas un certain Gibson ou Gabriel qui lui avait écrit, mais la réponse était toujours négative. Tommy angoissait à l'idée que quelque chose de mal lui soit arrivé, mais il tâchait de garder espoir. Il tentait d'avoir des nouvelles au sein de l'armée dès qu'il le pouvait, mais il lui était difficile d'avoir accès à de telles informations. Il avait appris la formation des Forces françaises libres et il savait qu'ils menaient différents combats, mais sans connaître leur location. Après tout, la guerre avait fini par éclater sur différents territoires partout dans le monde, prenant une ampleur de plus en plus dramatique. Pourtant il continuait de se battre en espérant qu'un jour il pourrait revoir Gabriel.
Les différents combats continuaient de se poursuivre en Libye italienne, pays que Tommy ne parvenait plus à supporter. La chaleur, le manque d'eau et l'infernale sécheresse commençaient à avoir raison de lui. Comme si ces facteurs n'étaient pas suffisants, les ennemis continuaient de les encercler et au printemps de 1942, ils furent officiellement prisonniers d'un guet-apens. Les hommes continuèrent de défendre leurs lignes du mieux qu'ils le pouvaient. Certains affirmaient que de l'aide était déjà en route, mais personne ne semblait en avoir vraiment la certitude.
Tommy se laissa tomber à côté d'Alex après avoir obtenu la permission de pouvoir se reposer. D'un geste lent et fatigué, il s'empara de sa gourde avant de l'ouvrir. Il positionna la bouteille au-dessus de sa bouche grande ouverte avant de la secouer vivement. Aucune goutte ne tomba. Il poussa un profond soupir avant de reposer la bouteille lourdement sur le sable.
" Here. Take mine " fit Alex avant de lui tendre sa gourde.
Trop assoiffé pour dire quoi que ce soit, Tommy s'empara de la bouteille avant d'en prendre une bonne gorgée. L'eau chaude coula dans sa gorge et il eut l'impression d'être au paradis pour une seconde.
" Thanks. "
Il remit la bouteille d'Alex entre les mains de son ami avant de s'essuyer les lèvres du revers de la main.
" I hope they gonna bring some water soon. If not we all gonna die by dehydration " dit Tommy en regardant de nouveau sa gourde vide.
" I just think about Dunkirk and I feel better " fit Alex.
" What? I don't understand… "
" Well you know… I remember how water always surrounded us and how this bloody ocean almost kills us and I feel better to be here in this bloody desert without any water. It's so ironic, don't you think? "
Tommy eut un petit rire.
" Yeah. I guess it is. "
Il avait également découvert qu'Alex avait un sens de l'humour qui perçait toujours dans les meilleurs moments. Lorsque Tommy se sentait dépassé ou désespéré, il savait comment le faire sourire. Il ne regrettait pas de l'avoir à ses côtés.
La main d'Alex se posa sur la sienne et Tommy releva aussitôt la tête vers son ami.
" Don't worry. I'm sure they gonna fill our canteen real soon. "
Alex lui offrit un sourire rassurant et Tommy lui sourit à son tour. Il n'était pas dupe. Il savait parfaitement ce qu'Alex tentait de faire. Il l'avait compris dès qu'il avait vainement essayé de l'embrasser dans les cuisines du stade deux ans plus tôt. Sur le moment il avait cru à un geste désespéré, mais les attentions d'Alex envers lui étaient trop fréquentes pour que ça ne soit qu'un moment isolé bien qu'il ne parlât jamais de cet événement. Tommy avait également gardé le silence sur l'affaire, se disant que ça ne ferait que leur attirer des ennuis inutiles en plus de créer un malaise entre eux. Il avait fini par apprécier Alex, oui, mais pas de la manière dont il le souhaitait. C'est pourquoi il ne lui laissait jamais de faux espoirs ou qu'il répondait à ses attentions de manière positive.
C'est précisément pourquoi il retira vivement sa main lorsque le pouce d'Alex commença à lui caresser doucement la peau.
" I'm gonna get some sleep while I can " fit Tommy avant de s'étendre sur le sable afin d'être plus confortable.
Il se tourna sur le côté, offrant ainsi son dos à son ami avant de fermer les yeux. Il le sentit se coucher à ses côtés, mais il ne tenta rien de plus pour le plus grand soulagement de Tommy.
Il tomba rapidement endormi avant de se faire réveiller quelques heures plus tard par un camarade qui le secoua vivement.
" Come on get up sleepy head! They're attacking us! "
Tommy et Alex échangèrent un bref regard avant d'attraper leurs effectifs et de suivre l'homme en question.
Ils courraient derrière l'homme qui les mena vers le feu de l'action. Alex se laissa guider par son adrénaline qui prenait possession de son corps à chaque fois qu'un imprévu survenait. C'était ce qui le maintenait en vie, ce qui lui avait permis d'avancer jusqu'ici.
Ils rencontrèrent rapidement celui qui dirigeait les opérations qui leur indiqua les marches à suivre pour cette nouvelle attaque et Alex hocha la tête en guise de compréhension.
" Come on boys, come on let's go! "
Ils se remirent à courir, mais en direction des rivaux cette fois-ci. Les chars d'assaut ennemis étaient an rendez-vous, mais Alex ne s'en préoccupait pas. Ce qu'il regardait c'était les ombres qui se dessinaient devant lui. Les coups de feu fusaient de toute part et il tentait de les éviter le plus que possible. Instinctivement, il comptait les hommes qui se trouvaient à plusieurs mètres de lui en se fixant un objectif. S'il en atteignait au moins dix, il serait heureux.
Sans plus attendre, il leva son arme avant d'appuyer sur la gâchette à plusieurs reprises. Certaines des ombres visées tombèrent, mais d'autres résistèrent en fuyant. Il n'allait pas leur permettre d'aller bien loin. Il s'apprêtait à faire une nouvelle victime lorsqu'il entendit un cri de douleur tout juste derrière lui.
" Fuck! It fucking hurts! "
Il se retourna pour voir Tommy avait laisser tomber son arme sur le sol. Ses mains étaient en sang.
Un vent de panique envahit immédiatement Alex qui fût alarmé à la vue des filets d'hémoglobine qui tombaient sur le sable.
" Bloody hell! "
Alex se précipita aussitôt sur son ami avant de prendre ses mains dans les siennes.
" Where are you hit?! "
" My hands! Ah fuck let go! "
D'un geste brusque, les mains ensanglantées de Tommy se libérèrent de ses paumes.
" Medic! " cria Alex en regardant partout autour de lui pour voir s'il n'en apercevrait pas un à proximité.
" It's fine, I'm just gonna go back! " s'exclama Tommy.
" Be careful! "
Alex regarda son ami s'éloigner durant quelques secondes avant de s'activer de nouveau. Prit d'une soudaine haine pour la blessure que venait de subir Tommy, Alex n'hésita pas sur ses prochains tirs, abattant le plus d'ennemis qu'il le pouvait. Plus les corps tombaient et plus il sentait une immense satisfaction s'emparer de lui.
Avec d'autres militaires, il parvient à affaiblir l'ardeur des ennemis qui décidèrent de prendre du recul face à l'assaut britannique qui les menaçait au bout d'une heure. Bientôt, il ne resta plus les cadavres des deux côtés qui gisaient dans le sable, offrant ainsi un spectacle sinistre à ceux qui se tenaient encore debout.
Alex retourna avec hâte vers leur point de ravitaillement. Il lui fallut un certain temps pour retrouver Tommy qui contemplait ses bandages tâchés de sang à la main gauche près de la station de médecine.
" Hey how is it? " demanda Alex avec empressement.
" Not as bad as I thought. It mostly just a big scratch. The medic said I was lucky that it did not reach a nerve. Otherwise I would have been handicapped for the rest of my life. "
" Damn… "
Tommy avait eu toute une chance et Alex se sentit rassuré. Il avait cru que son ami devrait le quitter pour rentrer au pays, mais ce n'était pas le cas. Ça lui prendrait un certain temps de guérison, mais Tommy pourrait tout de même continuer à se battre. Alex comptait être deux fois plus vigilant pour protéger son ami qui aurait sûrement de la difficulté à se défendre au début. Il était hors de question qu'il l'abandonne dans cette situation.
" Those fucking bastards are gone, right? " demanda Tommy.
" Yeah. It was a good battle. We did great. "
" I've heard that the French are here… Have you seen them? "
Les sourcils d'Alex se froncèrent instantanément.
" What? Why they would be here? " demanda-t-il d'un ton légèrement brusque.
" Maybe they are the help that we've been waiting for… "
Les yeux de Tommy semblèrent rêveurs et distants. Alex savait parfaitement à quoi il pensait.
Ou plutôt à qui.
Il n'allait certainement pas le laisser rêvasser trop longtemps.
" Maybe. Do you want to chow? I'm starving! "
" Yeah maybe later. "
Tommy s'éloigna lentement et Alex l'observa. Il fronça davantage les sourcils avant de se mettre à le suivre.
" Where are you going Tom? "
" There's people there. "
Son index pointa droit devant lui et Alex aperçut aussitôt une troupe qui marchait lentement vers eux. Il ne s'agissait pas de soldats britanniques. Ce n'était pas des ennemis non plus. L'uniforme que portaient ces hommes était totalement inconnu par Alex, mais une chose était certaine : c'était des Alliés. Ils avançaient lentement, mais sûrement, vers le camp de fortune de l'armée britannique. Quelques supérieurs se mirent à courir en direction du groupe afin de les accueillir.
" Who are they? " demanda un soldat tout juste à côté de Tommy.
" Frogs " répondit Alex en serrant la mâchoire.
Alex était persuadé qu'il s'agissait de Français.
Gibson ne pouvait pas être parmi eux. C'était presque impossible.
À cet instant précis, il souhaitait que Gibson ait trouvé la mort. Lorsque Tommy se rendrait compte de sa perte, il pourrait enfin lui ouvrir son cœur. De ça aussi Alex en était persuadé.
Le nouveau groupe de militaire se trouvait à quelques mètres maintenant et certains soldats britanniques marchèrent dans leur direction afin d'aller à leur rencontre. Tommy eut un mouvement vers l'avant, mais Alex posa une main ferme sur son épaule.
" Come on mate, let's go chow before it's too late. "
" But I want to thank them. They just save our ass. "
" We will have plenty of time. Looks like they gonna stay here. "
" I want to go now. "
Tommy se libéra de l'emprise d'Alex avant de se mettre à suivre les autres. Alex secoua la tête avant de se mettre à le suivre.
Bientôt, les deux groupes se mélangèrent et en entendant les inconnus s'exprimer en français, Alex n'eut plus aucun doute sur leur identité. Les Britanniques serraient les Français dans leurs bras en les remerciant chaudement d'être venus leur prêter main-forte. Les deux amis avançaient parmi la foule. Tommy, qui semblait légèrement excité, regardait partout autour de lui avec une certaine hâte. Alex observait les visages inconnus avec une certaine appréhension, ayant peur d'en reconnaître un en particulier.
Et lorsqu'il le vit, il cessa soudainement de marcher.
Gibson se tenait à quelques mètres plus loin en compagnie d'un autre soldat. Alex aurait pu le reconnaître entre mille.
Tommy aussi.
Sauf que lui ne l'avait pas encore vu.
Soudainement paniqué, Alex sortit sa gourde d'eau qu'il tendit à Tommy afin d'attirer son attention.
" You thirsty? " demanda-t-il en lui flanquant la gourde dans les mains.
" Yeah… " répondit Tommy d'une voix distraite en regardant la bouteille.
Il se mit à boire et Alex regarda dans la direction de Gibson qui continuait d'avancer. Il devait trouver rapidement une solution avant qu'il ne…
" Gabriel? "
" What? "
Alex tourna la tête vers Tommy qui semblait figé sur place. Il l'avait vu.
Il était trop tard.
" Gabriel! " appela Tommy avant de redonner la bouteille à Alex et se mettre à courir dans la direction de Gibson.
Il vit l'expression de Gibson changer du tout au tout avant qu'il ne se mette à courir aussi dans la direction de Tommy.
Alex resta planté là avec son cœur piétiné tandis qu'il assistait au loin à cette réunion imprévue.
