Lorsque les militaires furent appelés à saluer une dernière fois leurs camarades français qui partaient dans la direction opposée, Alex avait regardé les autres s'éloigner sans faire un seul mouvement. Il continua plutôt de manger son petit-déjeuner en observant les Alliés des deux différentes armées s'offrir des poignées de main et des tapes dans le dos en guise de bonne chance et d'au revoir. Les sourires étaient sur toutes les lèvres et même s'il ne parvenait pas à entendre les mots qu'ils s'échangeaient, Alex devinait qu'il s'agissait de bonnes paroles. À ses yeux, tous ces hommes étaient des hypocrites. Du moins les Britanniques. Combien de fois avait-il entendu ses camarades se moquer ouvertement de leurs voisins français ? Trop de fois. Assez en tout cas pour douter de leur sincérité tandis qu'il continuait de rester à l'écart de ce spectacle dont il n'avait pas envie de participer.

Il avait rapidement repéré Tommy et Gibson parmi la foule et il avait aussitôt cessé de manger. Il prêtait attention à leur accolade qui tardait tandis que le soldat qui se trouvait à côté de Gibson en profitait pour saluer d'autres militaires anglais. Alex se doutait bien de ce que ressentait Tommy. Ces adieux ressemblaient étrangement à ceux qu'ils avaient vécus deux ans plus tôt et au plus profond de lui, Alex souhaitait presque qu'il souffre autant. Il se réjouissait de voir Gibson partir avec les siens tandis que Tommy restait bêtement planté sur place, à observer l'autre qui partait lentement, mais sûrement.

Cette fois-ci, Alex n'allait pas se faire ridiculiser comme il l'avait fait autrefois.

Cette fois-ci, il allait patiemment attendre que Tommy fasse les premiers pas. Il savait qu'il reviendrait vers lui après un certain temps. Après tout, les deux amis ne parvenaient pas à se détacher l'un de l'autre et Alex le savait que trop bien. Si Tommy était devenu son porte-bonheur, il savait qu'il l'était également aux yeux de son ami.

Durant le reste de la matinée, après le départ des Frogs, les militaires s'affairèrent à détruire leur base de fortune tandis qu'ils s'apprêtaient à conquérir un nouvel épisode de la guerre du désert. Ils ignoraient où ils allaient se retrouver durant les prochains jours, mais l'ordre avait été donné qu'ils devaient partir au cas où les ennemis auraient envie d'une récidive. Alex aida donc ses compatriotes à défaire les tentes où les supérieurs avaient érigé leur quartier général tout en tâchant de bien éviter Tommy. Il gardait cependant un œil sur lui et il l'observait tandis que son camarade faisait l'inspection des véhicules en compagnie d'autres soldats.

Lorsqu'ils prirent la route durant l'après-midi, ce ne fut pas à bord du même véhicule. Alex imaginait sans peine le visage triste de Tommy tandis qu'il devait ruminer sur ses adieux avec Gibson. Il ne parvenait toujours pas à comprendre comment ils avaient pu se retrouver aussi facilement. Même s'il n'avait pas été en contact directement avec eux durant les heures où Gibson avait été présent, il savait qu'ils ne s'étaient pas lâchés d'une semelle. Un simple coup d'œil à leurs retrouvailles lui avait suffi pour comprendre que le temps qui s'était écoulé entre le départ du Français et ce moment-là n'avait absolument rien changé à la manière dont ils se percevaient l'un l'autre.

C'était précisément à cet instant qu'Alex avait compris que les sentiments qu'éprouvait Tommy à l'égard de Gibson étaient réciproques. C'était à ce moment qu'il avait vu toutes ses chances s'envoler en fumée. Il avait eu beau essayer d'impressionner Tommy en se prenant pour un héros de guerre, en tentant de l'amadouer en lui donnant toutes ses ressources dès qu'il le pouvait, en lui prouvant qu'il pouvait prendre soin de lui lorsqu'il le réchauffait lors des nuits plus fraiches, en l'encourageant à chaque fois qu'il semblait croire que tout espoir de survie ou de victoire semblait inexistant, mais visiblement l'effet escompté n'avait jamais eu lieu.

Alex n'était qu'un simple ami et qu'un frère d'armes aux yeux de Tommy. Rien de plus.

Il savait que ça ne servait à rien de s'acharner. Pas après avoir assisté au loin à ces retrouvailles inattendues qui lui tourmentaient encore le cœur et l'esprit. Il était en colère contre lui-même pour être aussi obstiné et pour avoir perdu son énergie durant ces deux dernières années. Contre Gibson qui, contre toute attente, étant encore plus résistant qu'il ne l'aurait jamais crut. Contre Tommy qui n'était qu'un aveugle qui ne verrait jamais à quel point Alex n'avait que d'yeux pour lui.

Sa colère éclata quelques jours plus tard, lorsqu'ils furent bien établis en Égypte, près El-Alamein en vue de leur prochain combat lorsque Tommy fit enfin les premiers pas vers Alex tandis qu'il mangeait son repas.

" Hey mate. It's been a while. "

Pour toutes réponses, Alex releva lentement les yeux de son assiette. Il avait l'impression d'être pris pour un con. Il savait parfaitement que Tommy se servait de lui comme roue de secours. Ça avait toujours été le cas que ce soit à Dunkerque ou encore au stade. Il avait toujours été le dernier pilier du trio et maintenant qu'il s'était remis de ses émotions, Tommy revenait vers lui. Il avait envie de lui hurler dessus, mais au lieu de se laisser emporter par son impulsivité, Alex avait rebaissé les yeux sur sa nourriture avant de hausser les épaules.

" I can't take this heat anymore. It slowly drives me crazy " rajouta Tommy avant de se laisser tomber aux côtés d'Alex.

Il cessa aussitôt de manger avant de pousser un petit soupir agacé.

" What's wrong? "

Alex le regarda franchement. Tommy affichait une expression de surprise, comme s'il n'avait vraiment aucune idée du pourquoi son ami agissait de cette manière. Alex secoua la tête devant autant d'incrédulité. Si autrefois cette naïveté l'avait fait complètement craquer, elle l'énervait désormais.

" What? "

" Really Tom? You ask ME what's wrong? You should ask this question for yourself! "

Alex vit la stupéfaction se peindre sur le visage de Tommy et il secoua de nouveau la tête.

" You have no idea? Not a single clue? "

" Maybe… I just don't understand why you are so mad at me… "

" Really Tom? Do you want me to draw a picture? "

Cette fois-ci, Tommy demeura silencieux. Il ne semblait pas méditer la question. Il semblait plutôt avoir compris quel était le vrai problème. Alex vit de la désolation dans ses yeux, mais elle ne l'atteignit pas.

" You were the one who was avoiding us Alex, I never asked you to… "

" Go fuck yourself. "

Sans plus de cérémonie, Alex se leva brusquement en abandonnant Tommy derrière lui.

Il ne comprenait rien.

Il ne comprendrait jamais rien parce qu'il n'aurait jamais le cœur brisé comme lui l'avait.


Tommy avait regardé son ami s'éloigner avec un pincement au cœur. Il comprenait son mal-être, mais il ne pouvait pas faire autrement. Il n'avait jamais voulu qu'Alex se sente à part ou qu'il soit blessé face à l'absence de réciprocité. Il était son ami et il ne lui souhaitait pas le voir souffrir. D'un autre côté, Tommy n'avait jamais prévu le retour inattendu de Gabriel. Il s'agissait d'une belle surprise qui avait duré quelques heures et si ça lui avait redonné une bonne dose de courage, ça avait visiblement fait tout l'effet contraire pour Alex.

Et ça le blessait.

Il souhaitait réellement arranger les choses avec son ami. Mine de rien, il avait vécu plusieurs épisodes avec lui au cours de ces deux dernières années et il ne souhaitait pas perdre son amitié à cause d'une jalousie qui n'avait pas lieu d'être. Tommy comptait laisser retomber la poussière avant de reprendre la conversation avec Alex. Il avait parfois un tempérament de feu, mais il se doutait que tôt ou tard, il finirait par tout oublier ou qu'il passerait au moins à autre chose.

En attendant, Tommy vivait une profonde solitude. Cela faisait maintenant quelques jours que Gabriel était reparti de son côté en compagnie de ses camarades d'armée et il se sentait à peine remis de cette nouvelle séparation. Elle lui avait semblé encore plus douloureuse que la première comme s'il se doutait que le miracle qu'il soit encore en vie ne durerait pas très longtemps.

Deux ans de guerre et pas une seule égratignure.

Ça relevait presque de l'impossibilité.

Il espérait simplement que Gabriel ait encore en sa possession l'adresse qu'il lui avait donnée. S'il s'en sortait vivant, peut-être qu'il serait en mesure de pouvoir le retrouver. Il le pensait sincèrement. Il croyait en cette bonne fin en dépit de tout.

Durant les séances d'entraînement qu'ils effectuèrent les jours suivants, Tommy s'efforça de laisser Alex tranquille. Il lui jetait cependant de nombreux coups d'œil en espérant que celui-ci s'apercevrait qu'il n'était pas oublié et qu'il pouvait toujours venir lui parler s'il le désirait. Alex continuait de l'ignorer et il semblait s'être trouvé de nouveaux amis au sein des militaires présents sur la base.

Deux semaines après leur arrivée en territoire égyptien, les hommes furent rassemblés par leur capitaine afin de débuter les nouvelles attaques. Ils avaient passé leurs journées à revoir leur entraînement et malgré le vent de fatigue qui s'abattait sur ces jeunes combattants, ils savaient qu'ils étaient là pour une raison : celle de repousser l'ennemi qui menaçait constamment d'envahir la ville d'Alexandrie. Entre temps, de nombreux chars d'assaut et d'autres effectifs militaires importants étaient venus joindre leur force à la leur, leur donnant un peu plus d'espoir concernant les prochains événements.

" Alright boys, this is it. We are now ready to pull up a new fight and this time, we are more than prepared " annonça le capitaine aux hommes qui lui faisaient face.

Ils l'écoutèrent tous attentivement tandis qu'il donnait le plan de match. Il décida de ne pas envoyer toute la troupe dont il disposait, mais plutôt une série de groupes afin de se garder des réserves pour d'éventuelles attaques. Il commença par annoncer quel homme faisait partie de quel groupe et Tommy apprit rapidement que lui et Alex ne faisaient pas partie de la même vague. Ils seraient donc envoyés au front en différé. Tommy ressentit une pointe de nervosité au fond de son être. Il n'avait jamais pris part à un combat sans Alex à ses côtés et il sentait que cette absence durant les moments les plus intenses serait plus difficile, voire même insurmontable. Il s'était toujours senti plus protéger aux côtés de son ami qui n'avait jamais hésité à prendre les devants et à se montrer plus vigilant lors de certaines occasions. Il avait sauvé la vie de Tommy à plus d'une reprise et il ignorait sincèrement s'il parviendrait à survivre à ce nouvel affront sans lui.

Le pire était qu'Alex était dans le groupe numéro un. Il était donc dans les premiers à partir pour explorer le terrain inconnu et à constater les forces ennemies approximatives.

" All the men in group one and two, be prepared. You have a few minutes to get ready " poursuivit le capitaine avant de laisser ses militaires vaquer à leurs occupations.

Tommy n'avait pu s'empêcher de se diriger vers Alex. Il avait voulu lui laisser du temps, mais maintenant qu'il était compté, il faisait les premiers pas. Il avait besoin de lui parler et de régler cette histoire une bonne fois pour toutes.

Il le retrouva en train de vérifier les armes dont il disposait. À son approche, Alex ne lui jeta même pas un regard.

" Alex please… We need to talk about this… You are my friend, I care about you and I don't want our relationship to be destroyed by something you and I can't control… "

Sa voix était suppliante.

" There's nothing to say " répliqua Alex d'une voix tendue en continuant de frotter la lame de son couteau.

" You really mean something to me Alex. If something bad happens to you, I don't know how I will react. Don't blame me for not feeling the same way about you. I still care, I still like you. You're like a brother to me. "

Alex poussa un soupir avant de relever lentement la tête vers son ami. Ses yeux n'exprimaient que de la colère et de la frustration.

" If you care so much about me, then why the fuck did you choose him? Why the fucking Frog? What does he have that I don't? " chuchota-t-il d'un ton méprisant.

Surpris par ses questions, Tommy était pris au dépourvu. Lui-même ne parvenait même pas à expliquer ce qui l'attirait chez Gabriel. Il avait simplement connecté avec lui sans forcer les choses avant de se retrouver complètement enivré par des émotions qu'il n'avait jamais ressenties auparavant pour une autre personne.

" I didn't choose Alex… You don't choose the one you… Look can't we just be friends? You are a good mate Alex and I really hope we can still be friends despite all of this. This is all I'm asking. "

Il espérait sincèrement qu'Alex finirait par comprendre qu'il ne faisait pas ça pour le faire souffrir. Il souhaitait réellement que les choses s'arrangent et qu'ils puissent passer par-dessus cette jalousie qui était devenue un poids dans leur amitié.

Alex continuait de le regarder avec des yeux remplis de rancœur.

" I can't. "

Cette réponse fit mal à Tommy.

Il n'acceptait pas le fait de laisser partir Alex. Il ignorait si c'était à cause de cette habitude à l'avoir toujours près de lui ou si c'était parce qu'il était égoïste au fond de lui, mais il ne voulait pas croire que leur amitié était terminée à cause de sentiments non partagés. Il avait envie de le supplier, de lui dire qu'il n'arriverait pas à survivre s'il n'était pas à ses côtés, mais il garda le silence. Il se contenta simplement de regarder son ami avec une infinie tristesse au fond du regard.

Ils se regardèrent en silence durant quelques secondes et Tommy perçut un léger changement dans le regard de son ami. Il semblait désormais attendri par le comportement non verbal de Tommy et il rangea son couteau avant de s'approcher légèrement de lui.

Au loin, ils entendirent le capitaine appeler les hommes qui devaient partir.

" I'm sorry Tom, I can't. Not like this. It's a torture to look at you without being able to touch you or to… "

Il s'interrompit dans ses paroles avant de se mordre la lèvre inférieure et de baisser la tête.

" I just can't do this anymore. I'm sorry. "

Puis, Alex le contourna avant d'aller dans la direction où d'autres hommes se dirigeaient. Tommy tourna la tête pour le regarder s'éloigner avec un nouveau pincement au cœur. Leur amitié était bel et bien terminée et il n'arrivait toujours pas à y croire tant cette séparation lui était douloureuse. Il continua de l'observer tandis qu'il montait à bord d'un véhicule en compagnie d'autres militaires.

Sans le savoir, c'était la dernière fois qu'il voyait Alex.


Après être venues prêter main-forte à l'armée britannique en Libye, les Forces françaises libres avaient repris leur chemin en direction de la Tunisie où le conflit se poursuivait alors que les forces de l'Axe prolongeaient leur chaos. Gabriel était surpris de voir à quel point cette guerre affectait de plus en plus de pays et cette constatation le démoralisait complètement. Les ennemis semblaient vouloir mettre la main sur tout ce qu'ils pouvaient, créant souffrances et morts sur leur passage. Des millions d'innocents avaient déjà été sacrifiés en l'honneur d'un homme qui semblait croire que tout lui était acquis et cette situation catastrophique mettait tout le monde sur le qui-vive.

Gabriel n'en pouvait tout simplement plus de toute cette violence injustifiée. Plus les semaines avançaient et plus il devenait écœuré du boulot qu'il occupait. Au départ il croyait que ce conflit ne durerait que quelque temps, mais il semblait perdurer. La seule bonne chose qu'Hitler lui avait apportée fut la connaissance de Tommy. Cependant, cette rencontre causait également de la déception : celle de ne pas pouvoir être avec lui en tout temps. Gabriel avait été plus qu'heureux de retrouver Tommy en plein désert libyen, mais tout ceci lui avait donné une consolation douce-amère. Aux dernières nouvelles il allait bien, mais si ça se trouvait, il était déjà mort.

Encore une fois, Gabriel tâchait de reculer ces pensées noires au plus profond de son esprit en se concentrant sur la nuit qu'il avait pu passer à ses côtés. Il s'était gardé éveillé toute la nuit juste pour pouvoir observer Tommy qui s'était endormi paisiblement contre lui. Il avait chéri ces heures du mieux qu'il avait pu et il ne regrettait pas d'avoir troqué quelques heures de sommeil pour profiter un peu plus du doux visage de celui qui hantait toutes ses pensées.

Mais il était rapidement revenu à la réalité.

À la cruelle et triste réalité.

Celle où les hommes tombaient comme des mouches, assassinés de sang-froid par d'autres qui croyaient en autre chose. Celle où il risquait sa vie à tout moment pour défendre ce qu'il croyait être juste à ses yeux. Il continuait de se battre pour une fois de plus retrouver Tommy et vivre finalement heureux, loin de toute cette souffrance inutile.

Les nouveaux combats n'avaient pas tardé à s'acharner sur eux et Gabriel continuait de faire son possible pour rester en vie et surtout pour ne pas flancher face à toutes les horreurs auxquelles il assistait quotidiennement. Louis continuait de poursuivre les sanglantes aventures à ses côtés et Gabriel remerciait le ciel d'avoir la chance de bénéficier d'un ami si exceptionnel.

Quelques semaines après sa nouvelle séparation avec Tommy, Gabriel se retrouvait au cœur d'un conflit particulièrement difficile. Les Forces françaises libres étaient entourées d'ennemis qui ne semblaient pas vouloir lâcher leur prise sur leurs adversaires. La tension montait tandis que le nombre de français diminuait considérablement. La situation était devenue hors de contrôle et bientôt, il leur fut impossible de gagner du terrain sur leurs ennemis.

Gabriel priait intérieurement pour que la situation se rétablisse rapidement. Il espérait voir les Britanniques débarqués pour les sauver comme eux l'avaient fait, mais il s'agissait d'un fantasme irréaliste. Au lieu de cela, il s'accrochait à son arme et à Louis qu'il ne lâchait pas d'une semelle.

Ils couraient à travers un village déserté afin de pouvoir rejoindre le reste de leur groupe qui les attendait à un endroit stratégique et sécuritaire. Il s'agissait de leur dernière action avant d'être enfin en sécurité après avoir passé deux journées entières à se battre entre les diverses maisons qui subissaient d'importants dommages face aux différentes offensives qui continuaient d'affluer. Ils étaient à quelques mètres d'atteindre leur objectif, lorsque soudain, Gabriel ressenti une profonde douleur dans sa jambe droite. Il poussa un juron avant de tomber à plat ventre sur le sol : il ne parvenait plus à se tenir debout.

- Louis ! appela-t-il d'une voix désespérée.

Il vit son ami se retourner et rebrousser chemin pour revenir jusqu'à lui. Il lui attrapa par les bras avant de parvenir à pouvoir le remettre debout.

- Mon genou… Merde ces salauds m'ont éclaté le genou… se lamenta Gabriel en tâchant de s'agripper à Louis du mieux qu'il le pouvait.

- On va te mettre en lieu sûr. On y est presque !

Gabriel suivit Louis en mettant tout son poids sur sa jambe gauche en grimaçant de douleur. Son cœur battait à pleine vitesse tandis que les balles ennemies continuaient de déferler dans leur direction. Louis essayait de les conduire derrière l'une des maisons qui se trouvaient tout près afin d'être moins à couvert, mais Gabriel savait qu'il était un poids mort. Même s'il y mettait tous ses efforts afin qu'ils puissent avancer plus vite et trouver refuge, il savait que ce n'était pas assez et il redoutait à tout instant que la mort s'abatte sur eux une fois pour toutes.

Ce qui devait arriver arriva.

Sans faire un seul son, Louis s'effondra sur le sol en entraînant Gabriel dans sa chute. Il cria de douleur une nouvelle fois lorsque son genou blessé heurta violemment le sable. Ils étaient désormais à la merci des ennemis qui se trouvaient le plus près d'eux et intérieurement, Gabriel flippait.

L'adrénaline s'empara de lui tel un choc électrique et il se retourna vivement sur le dos en ignorant le mal qui lui paralysait la jambe. Il repéra aussitôt deux ennemis armés qui se dirigeaient vers eux et il leva son arme sans hésitation avant de faire feu dans leur direction.

- Fils de pute ! hurla-t-il tandis que l'un d'entre eux s'effondrait au sol et que l'autre, blessé à la main, laissait tomber son arme.

Gabriel visa sa tête avant d'appuyer une fois de plus sur la gâchette. Le deuxième ennemi rendit aussitôt son second souffle. Au loin, il entendit ses camarades français crier son nom.

- On vient vous prêter renfort !

Il tourna la tête pour s'apercevoir que quelques militaires s'avançaient avec précaution vers eux et Gabriel fut soulagé de les voir. Il savait très bien qu'il ne parviendrait pas à se relever sans aide. Quant à Louis…

Il reporta son attention sur son ami qui avait toujours le visage contre le sable.

- Louis… ?

Il parvint à s'assoir sur le sable avant de saisir les vêtements de son ami et de le forcer à se tourner vers lui. Dès qu'il se rendit compte de la condition de Louis, une profonde tristesse prit Gabriel d'assaut.

Louis était mort. Son visage était tordu dans une éternelle expression de douleur, ses yeux étaient encore grands ouverts de surprise et un filet de sang s'écoulait de ses lèvres entrouvertes. Au niveau de son cœur, il y avait une importante tâche d'hémoglobine sur son uniforme.

Les larmes montèrent aux yeux de Gabriel tandis qu'il enlaçait le défunt dans ses bras. Il n'arrivait pas à croire qu'il venait de perdre son meilleur ami. La douleur qu'il ressentait au plus profond de son cœur était beaucoup plus puissante que celle plus physique, de sa jambe. Un immense sentiment de perte l'envahissait tandis que les soldats français étaient attroupés autour de lui.

- Pascal, ça va ? demanda l'un d'entre eux.

- Louis… Ces fils de putes ont tué Louis…

Il avait l'impression que c'était quelqu'un d'autre qui avait prononcé ces mots tant il ne reconnaissait pas sa voix. Il se sentit tiré vers l'arrière, mais il insista à garder sa prise sur les vêtements de Louis.

- Il faut l'amener avec nous…

- On ne peut pas et tu le sais très bien. Allez lâche le, il faut se mettre à couvert !

Gabriel glissa l'une de ses mains sur la chemise de Louis avant de déboutonner l'une des poches avant. Tout en continuant de le maintenir contre lui, ses doigts agrippèrent une enveloppe qu'il extirpa d'un geste lent. Il jeta un dernier regard aux yeux vides d'expression qui le fixaient.

- I'll keep my promises. See you on the other side my friend.

Les autres le tirèrent une fois de plus et Gabriel lâcha définitivement le corps qui retomba mollement sur le sol. Il se fit remettre sur pied avant de se faire traîner vers l'objectif où d'autres militaires les attendaient. Gabriel serra la mâchoire à chaque pas tremblant qu'il effectuait. Sa jambe le faisait atrocement souffrir, mais il remerciait le ciel d'être encore en vie. Louis n'avait pas eu cette chance.

Après cet épisode riche en émotions, Gabriel fut déclaré comme étant inapte au combat. On ne craignait pas pour sa vie, mais il lui était désormais impossible de pouvoir poursuivre la guerre dans sa condition et il reçut son congé de l'armée après avoir rejoint une troupe d'infirmiers qui l'opérèrent d'urgence au genou afin de retirer la balle coincée dans l'articulation.

En compagnie d'autres blessés, Gabriel monta à bord d'un hélicoptère qui allait les rapatrier vers la Suisse afin qu'il reçoive d'autres soins.

Seul et toujours aussi terrorisé par l'avenir, Gabriel fit ce qu'il faisait à chaque fois que tous les espoirs semblaient le quitter : il sortit de sa poche l'article de journal.