Plus le temps avançait, plus il évoluait au sein de l'armée et plus Tommy s'apercevait à quel point il avait changé. Si la guerre l'avait profondément traumatisé au départ lors de sa première campagne à Dunkerque, il avait l'impression de ne plus rien ressentir désormais. Il observait les nouveaux soldats fraîchement débarqués avec une once de pitié en sachant pertinemment qu'ils finiraient par perdre leur innocence. Il savait que tôt ou tard, ils seraient pris d'assaut par d'innombrables cauchemars et que les remords d'avoir tué un autre être humain allaient les hanter pour le reste de leur vie. Ça, c'était uniquement s'ils survivaient au périple meurtrier.
Il ignorait s'il était chanceux d'avoir survécu jusqu'ici ou si le destin ne faisait que s'acharner sur lui en mettant constamment sa vie en jeu. Quoi qu'il en soit, il continuait d'endurer ses peurs et ses souffrances en silence. Depuis qu'Alex n'était plus à ses côtés, il semblait avoir perdu une partie de lui-même, de son humanité. Il n'avait pas revu son ami depuis qu'il s'était retrouvé à être parmi les premiers envoyés sur le terrain d'El-Alamein. Si la majorité des autres combattants étaient revenus sains et saufs, son ami s'était retrouvé sur la liste des disparus. Personne ne semblait savoir ce qu'il était advenu de lui. Dans l'imagination de Tommy, les pires scénarios concernant le destin tragique d'Alex fusaient de toute part. Il le voyait se faire encercler par les ennemis sans que les autres n'interviennent avant de se faire prendre comme prisonnier de guerre à la suite de quoi, il s'imaginait les pires scènes de tortures. Il le voyait se faire cribler de balles avant de sombrer dans l'oubli pour l'éternité. Il voyait son corps éclater en mille morceaux après qu'il ait posé le pied sur une mine antipersonnel enfouie dans le sable. Ces derniers scénarios étaient les plus favorables dans l'esprit de Tommy. Il y avait tant de possibilités et aucune certitude, mais il espérait sincèrement qu'Alex était mort rapidement et sans douleur.
Suite à cette disparition, la guerre avait pris un tournant encore plus sinistre aux yeux de Tommy et même s'il fantasmait constamment de retrouver Gabriel, ça ne semblait pas assez suffisant pour combler le vide qu'il ressentait au fond de lui-même.
Puisqu'il était devenu un vétéran au fil des années, on lui avait offert l'opportunité de rentrer chez lui. Ses supérieurs prenaient en considération qu'il avait rempli plus que son mandat en servant dans différentes campagnes et en survivant à tous les combats qu'il avait effectués. Tommy avait longtemps réfléchi à ce bénéfice avant de finalement refuser et de poursuivre son travail de militaire. Sa vie à la mine lui manquait et sa mère encore plus, mais il savait que le salaire qu'il obtenait en continuant de participer à la guerre était plus important que celui qu'il avait en tant que minier. Cependant, la question monétaire n'était pas la réelle raison du pourquoi Tommy avait humblement refusé l'offre : il était terrorisé à l'idée de retrouver un quotidien normal. Il craignait que son indifférence face à tout ce qu'il vivait ne se transforme en quelque chose de douloureux et de plus réaliste. Il avait peur de sombrer dans des excès de violence injustifiés. Il angoissait à l'idée de ne plus servir à rien, d'être transformé en lâche ou en pleurnichard. Il avait eu l'occasion de voir plusieurs hommes craquer sous la pression et il n'avait pas envie de subir le même sort. Il préférait encore trouver la mort que d'être prisonnier de cet état second qui transformait le meilleur soldat en une coquille complètement vide. Il savait qu'il se dirigeait lentement, mais sûrement vers cette voie et il voulait retarder ce moment le plus que possible.
C'était en restant au front qu'il parvenait à survivre dans cet univers parallèle dans lequel il était plongé depuis le moment où il avait inscrit son nom sur la liste des volontaires.
Alors il continuait à faire ce qu'on lui avait appris. C'est-à-dire obéir aux ordres donnés par ses supérieurs, continuer à survivre et tuer sur demande. Il était devenu un automate pour chacune de ses actions, alors qu'il avait survécu à El-Alamein tandis que les Alliés avaient bénéficié d'une belle victoire stratégique. Tommy avait ensuite suivi son armée pour débuter l'opération Husky durant l'été de 1943. Joignant leur force à celles des Français, des Américains et des Canadiens, les Britanniques envahirent la Sicile à la demande de leurs généraux. Lorsqu'il avait aperçu les combattants français, Tommy avait vraiment espéré rencontrer Gabriel de nouveau. Il s'était mis à marcher parmi eux en détaillant rapidement chaque visage qu'il croisait. Il avait arrêté certains d'entre eux en leur demandant s'ils ne connaissaient pas un Gabriel. Un des soldats lui mentionna qu'il y avait effectivement un dénommé Gabriel qui se trouvait parmi eux. Aussitôt, les yeux de Tommy s'étaient mis à pétiller de bonheur tandis que l'autre s'était mis à appeler l'homme en question. Il avait vu ses espoirs tomber en mille morceaux lorsque le Gabriel s'était présenté à lui. Tommy avait secoué la tête avec chagrin en s'excusant de l'erreur qu'il avait commise. Il avait poursuivi ses recherches, mais sans grande espérance. Plus il avançait parmi la foule et plus il s'apercevait qu'il ne reconnaissait aucun de ces hommes.
Gabriel n'était pas là avec eux.
Seul Dieu savait où il se trouvait.
Une fois de plus, cette bataille d'à peine un mois offrit une victoire aux Alliés qui célébrèrent cette nouvelle réussite. Tommy ne s'était pas mêlé à ces festivités, préférant plutôt prendre ce moment d'accalmie afin d'écrire à sa mère. Leur correspondance perdurait toujours, mais ses lettres étaient devenues beaucoup plus courtes et moins détaillées. Il ne lui parlait que du strict nécessaire, c'est-à-dire lui signifier qu'il était toujours en vie et encore sur le champ de bataille. Qu'il n'avait subi aucune blessure importante et qu'il avait encore toute sa tête. Il lui demandait si elle continuait de recevoir l'argent qu'il gagnait pour ses services militaires et si elle avait des nouvelles de Gabriel. Il continuait d'attendre les réponses de sa mère avec grande impatience, espérant enfin pouvoir obtenir la réponse qu'il convoitait tant. Il était cependant déçu à chaque fois qu'elle lui apprenait qu'il n'avait reçu aucune lettre du soldat français.
Peut-être que Gabriel l'avait déjà oublié ?
L'absence de nouvelle le pesait constamment. Il se sentait plus seul que jamais.
Suite à ces nombreuses déceptions, il cessa de demander à sa mère pour Gabriel. Ça ne servait à rien d'espérer.
Durant les mois qui suivirent l'opération Husky, l'armée britannique poursuivit sa lancée de succès en enchaînant différentes campagnes partout à travers l'Europe tandis que les fronts continuaient de se multiplier. Au début de l'année de 1944, Tommy fonça la tête baissée dans les divers combats sur la Ligne Gustave avec une indifférence particulière. Il se sentait amer, épuisé et complètement vidé de toute énergie. Il ne se souciait plus de son sort ou de celui de ses camarades. Il effectuait simplement son travail sans rien demander en retour tout en ravalant la rage qu'il ressentait pour les ennemis. Il souhaitait tous les voir mourir dans d'atroces souffrances. Il en venait à espérer que leurs familles entières soient décimées. Il désirait l'extermination de toutes les races qui prônaient la folie d'Hitler.
C'est durant l'été de cette même année que tout s'écroula autour de Tommy. Tandis qu'il se trouvait sur la Ligne gothique, il se retrouva plongé dans un état d'âme particulièrement lourd et noir. Comme s'il n'était plus en possession de son corps, il s'était avancé vers un ennemi qui lui faisait dos avant de s'élancer sur lui comme un oiseau de proie. Laissant de côté son arme à feu, il s'était emparé du couteau qu'il traînait constamment sur lui avant d'enfoncer la lame meurtrière dans les côtes de l'autre. S'il avait d'abord tenté de se libérer de cette attaque sournoise, il perdit rapidement tous ses repères et ne put que subir les actions de Tommy. Toujours enivré par sa fureur et son désir de faire mal à l'adversaire, il continua de massacrer le corps en dessous de lui tandis que des gouttelettes de sang revolèrent dans l'air, s'accrochant parfois à la peau de Tommy.
" Die! Just fucking die you piece of shit! Fucking die you fucking Nazi! "
Il avait continué de hurler sa colère en plantant encore et encore son couteau dans le ventre de l'Allemand. Ce n'est que lorsqu'il se rendit compte que l'autre était mort qu'il cessa toute action. C'est également à ce moment qu'il prit réellement conscience de ce qu'il venait de faire. De ce qu'il était devenu.
Tommy avait lâché son couteau avant de vivement reculer de la scène de crime en titubant. Pris d'assaut par l'horreur qui le foudroyait, il était complètement sous le choc.
" Monster… I'm a fucking monster… "
La terre semblait trembler sous ses pieds et il n'avait eu d'autre choix que de s'asseoir sur le sol avant de replier ses jambes contre son corps. Se balançant de l'avant vers l'arrière, il ne parvenait pas à détacher ses yeux du corps inerte qui baignait dans une mare de sang. Il n'arrivait pas à croire qu'il était l'auteur de cette horrible vue. Il ignora pendant combien de temps exactement il restait là dans sa position recroquevillée à observer le cadavre ensanglanté, mais ce fut assez pour que son esprit imprime bien la scène dans tous ces détails. Lorsque d'autres hommes de son armée s'approchèrent de lui afin de le remettre sur pieds, il n'eut aucune réaction, comme si une partie de lui-même avait quitté son corps. L'un d'entre eux s'agenouilla devant lui avant de lui parler, mais Tommy n'entendit rien. Il ne voyait que ses lèvres bouger, mais aucun son ne semblait sortir de sa bouche. Il ignorait si l'autre le faisait exprès ou s'il était simplement devenu sourd.
Ses coéquipiers le relevèrent lentement et Tommy se sentit paralysé. Il était capable de faire les mouvements que les autres voulaient, mais il savait que dès qu'ils le lâcheraient il s'effondrerait. Il tremblait violemment de la tête aux pieds comme si un énorme frisson s'était soudainement emparé de lui. Il voulait parler, mais il semblait avoir momentanément oublié l'usage de la parole.
À cet instant précis, Tommy était certain qu'il était en train de mourir. Les autres le conduisaient lentement, mais sûrement, vers l'un des véhicules militaires qui les avaient conduits sur place. Il monta à bord en compagnie de deux autres hommes. L'un des hommes s'installa derrière le volant tandis que le second resta près de Tommy. Il continuait de lui parler, mais encore une fois il n'entendit rien.
Il se fit reconduire au quartier général avant de se faire recueillir par l'un des supérieurs qui lui offrir une tape amicale dans le dos.
" It's alright boy. The war is over for you. You've done more than enough. "
Tommy regarda l'homme avec une certaine reconnaissance, heureux d'apprendre qu'il n'avait pas perdu l'usage de son ouïe.
Environ une semaine plus tard, Tommy se retrouva dans l'aile psychiatrique de l'hôpital de Londres. Complètement désorienté par ce nouvel environnement et cette réalité différente dans laquelle il baignait, il se sentait davantage troublé. Les autres pensionnaires l'insécurisaient davantage. Certains faisaient si peur à voir avec leurs comportements violents que Tommy se demandait constamment s'il était devenu fou. Il tâchait le plus que possible d'éviter tout contact avec les autres hommes puisqu'il craignait d'être attaqué. Même si Tommy n'était pas du genre agressif, il éprouvait parfois des crises de panique durant lesquelles il appelait Gabriel à tue-tête dans les différents corridors de l'aile dans l'espoir d'apercevoir son visage si familier sortir de l'une des nombreuses chambres. Durant de tels moments, il se faisait rapidement arrêté par les infirmières qui lui injectait un liquide qui le mettait aussitôt hors d'état de nuire. Plongé dans un sommeil perturbé rempli de violence et de haine, Tommy s'éveillait toujours en ayant l'impression d'être encore plus fatigué. La nuit, il faisait de l'insomnie et ne parvenait jamais à fermer l'œil en dépit de l'épuisement dans lequel il baignait constamment. Les journées étaient longues et ennuyantes tandis qu'il se perdait dans ses douloureux souvenirs amenés par le front.
Quelques jours après son arrivée, alors qu'il se trouvait au lit après une nouvelle crise de panique, il vit sa mère assise à son chevet. Il dut la fixer durant de nombreuses secondes avant de s'apercevoir que la silhouette assoupie semblait vraiment réelle.
" Mom? " fit-il d'une voix brisée.
Sa mère ouvrit aussitôt les yeux avant de porter son regard sur son fils. Il vit un sourire compatissant apparaître sur ses lèvres alors que ses yeux s'embuèrent légèrement.
" Hi my beautiful son. "
Sa voix était douce et pleine d'affection. Sa mère était bel et bien là et Tommy n'y croyait tout simplement pas.
Les larmes commencèrent à rouler sur ses joues sans qu'il ne comprenne réellement pourquoi. Il se sentait submerger par des émotions complètement contraires tandis qu'il était partagé entre la joie de retrouver sa mère qui lui avait tellement manqué et la culpabilité d'apparaître aussi fragile devant elle. Il aurait préféré qu'elle ne le voie pas dans sa tenue de malade avec son air exténué. Il s'attendit d'ailleurs à ce qu'elle lui fasse un commentaire sur son allure, mais elle se contenta simplement de se lever avant de s'installer à ses côtés. Ils se contemplèrent quelques secondes et Tommy pleura de plus belle avant qu'elle ne le serre contre elle. Il se laissa complètement aller tandis qu'il enfouissait son visage dans le cou de sa génitrice et qu'il fut pris d'incontrôlables hoquets. Ses doigts s'accrochèrent désespérément à la blouse de sa mère comme s'il craignait qu'elle disparaisse à tout moment.
Ils restèrent longtemps accrocher l'un à l'autre et ils ne se séparèrent que lorsque Tommy se calma. Il avait un terrible mal de crâne et il se sentait complètement vidé, mais la vision de sa mère le réconfortait. Elle lui offrit un nouveau sourire auquel il fût capable de répondre. Ses lèvres étaient tremblantes à cause du trop-plein d'émotions, mais pour la première fois en plusieurs semaines, il parvenait enfin à sourire.
" I've got something for you. "
Sans pour autant lâcher Tommy, elle tendit vers les doigts vers son sac à main avant de le ramener vers elle. Au bout de quelques secondes, elle en extirpa une enveloppe qu'elle tendit à Tommy. Il s'empara de la lettre avec précaution avant de lire son nom complet et son adresse. Ses yeux s'attardèrent sur l'expéditeur. Il n'y avait pas d'adresse de retour, mais qu'un seul nom.
Celui de Gabriel.
Assis confortablement dans un fauteuil qu'il avait réussi à installer devant une fenêtre, Gabriel observait l'horizon qui semblait se dresser à l'infini devant lui. L'hôpital dans lequel il logeait depuis plusieurs mois était situé dans un endroit paisible entouré de nature qui offrait des moments de tranquillités sans égal. Malgré la quiétude des lieux, l'esprit de Gabriel était tourmenté. Même la vue de l'horizon ne parvenait pas à le faire complètement décrocher de cette espèce de tumulte dans lequel il se plongeait constamment contre son gré. Les horreurs de la guerre étaient encore bien présentes dans son esprit et il ne parvenait pas à s'en détacher comme il le souhaiterait. Il gardait le silence sur ses lourds secrets tandis qu'il revivait certains moments dans sa tête.
C'était l'été de l'année de 1943. Sa blessure au genou le faisait beaucoup moins souffrir après avoir subi de nombreuses séances de réadaptation, mais il avait appris qu'il ne pourrait jamais retrouver la flexibilité et la stabilité qu'il avait eue autrefois. Il devrait utiliser une canne pour marcher durant le restant de ses jours. Gabriel ne s'était jamais cru immortel ou indestructible, mais il s'étonnait de tous les dommages qu'une seule balle pouvait causer à un corps humain. Non seulement cette blessure l'avait mis hors service, mais en plus il devrait se balader en vieillard alors qu'il n'était qu'un jeune adulte. Il se consolait en se disant qu'au moins il avait toujours l'usage de sa jambe, mais surtout qu'il était encore en vie.
Il pensait souvent à son ami Louis qu'il avait dû abandonner en Tunisie. La culpabilité le rongeait à chaque fois qu'il se remémorait leur rencontre. Il savait très bien que son ami était mort en partie à cause de lui. S'il l'avait laissé partir plutôt que de l'appeler pour obtenir son aide, il aurait survécu. Il ignorait ce qu'il était advenu de son cadavre, mais il l'imaginait englouti par le sable ou bien mangé par les rapaces. Il aurait tellement voulu pouvoir rapatrier son corps d'une manière ou d'une autre, mais les événements ne lui en avaient pas laissé la chance. Gabriel avait toujours en sa possession la lettre qu'il avait extirpée de la chemise de Louis avant de le quitter définitivement. Il s'agissait d'une note qu'il avait écrite pour ses parents. Louis avait demandé à Gabriel de remettre cette lettre en personne à sa mère s'il survivait à la guerre sans lui. Gabriel avait acquiescé à cette requête et il comptait réellement se rendre à Paris pour rencontrer l'Américaine.
Le seul problème était que la guerre n'était pas terminée et que revenir en France n'était pas aussi facile qu'il l'aurait souhaité. Le pays était sous l'Occupation allemande depuis longtemps et même s'il ne connaissait pas tous les détails des activités qui se déroulaient chez lui, il savait que retourner là-bas était un risque qu'il ne pouvait pas se permettre. Il se doutait bien que les FFL qui tentaient de revenir à la maison n'étaient pas les bienvenues et il n'avait pas envie de se retrouver comme un prisonnier de guerre ou pire encore. Il avait vu à de nombreuses reprises à quel point les hommes d'Hitler n'avaient aucune compassion pour leurs ennemis et même s'il craignait constamment pour la sécurité de sa famille, Gabriel savait qu'il ne pouvait rien faire pour eux. Rester à l'écart durant le reste du conflit était la chose la plus prudente à faire.
C'est pourquoi il demeurait à l'hôpital qui logeait plusieurs blessés alliés qui provenaient de différents pays. Étant neutre durant le conflit, la Suisse se révélait être une nation bénéfique pour les réfugiés qui n'avaient nulle part où aller. Depuis qu'il était inapte à pouvoir se battre, Gabriel endossait ce nouveau titre d'exilé et il souhaitait remplir sa part du marché à défaut de pouvoir retourner chez lui. Il n'avait pas hésité à offrir son aide aux différentes infirmières qui semblaient constamment dans le besoin de personnel. Même s'il ne parvenait pas à transporter des patients ou à faire de grandes interventions médicales, Gabriel avait su se montrer utile à de nombreuses occasions. Il avait appris, à force d'observer le travail minutieux et rapide des aides-infirmiers, à nettoyer et désinfecter une plaie, à apprendre différentes techniques pour panser efficacement, à reconnaître les nombreux produits et médicaments utilisés le plus couramment et lesquels administrés dans quelles occasions, etc. Ce n'était que la base de ses connaissances, mais il sentait que son aide était grandement appréciée en dépit de l'écart du langage. La grande majorité du personnel parlait allemand, mais certaines personnes se débrouillaient très bien en français, ce qui lui avait permis d'apprendre encore plus rapidement. En échange de ses divers services, on lui permettait de pouvoir garder sa chambre.
Malgré le nombre incalculable de corps mutilés qu'il rencontrait, cette activité lui changeait les idées. Gabriel aimait réellement pouvoir aider les gens et il se sentait valorisé et apprécié. Il retournait parfois au chevet de certains d'entre eux et il prenait plaisir à converser avec eux sur différents sujets. Quelques-uns se confiaient parfois à lui et il parvenait à comprendre leurs sentiments tant il se reconnaissait dans leurs récits. Il se lia d'amitié avec l'un des aides-soignants suisses, un dénommé William avec qui il partageait de nombreux points en commun.
Lorsqu'il se retrouvait seul, les pensées de Gabriel étaient dirigées vers Tommy. Il continuait de regarder l'article de journal, mais la qualité de l'encre avait davantage dépéri. Les visages de Tommy et d'Alex étaient devenus méconnaissables tandis que le texte était rendu si pâle qu'il était désormais impossible de le lire. Pourtant, Gabriel continuait à passer de longues minutes à fixer l'endroit où se tenait Tommy tout en rêvassant au dernier moment qu'il avait passé avec lui. Il n'avait obtenu aucune nouvelle et c'était tout à fait légitime puisque l'Anglais n'avait aucun moyen de le rejoindre. Cependant, cette absence d'informations à son sujet le pesait constamment, surtout depuis qu'il était à l'abri de la guerre qui continuait de battre son plein. Il ignorait si Tommy était encore vivant et ça le rendait malade d'angoisse.
C'est précisément pourquoi il avait décidé de lui écrire une lettre au début de l'année de 1944. Il n'était pas vraiment à l'aise de pouvoir écrire en anglais, surtout à cause de l'orthographe des mots. Pour parvenir à ses fins, il demanda de l'aide à son nouvel ami qui lui dénicha un petit dictionnaire anglais français qui lui permettait de pouvoir rédiger quelque chose de compréhensible. Il écrivit d'abord sa note en français avant de traduire le tout et de le lire à voix haute afin d'être certain que ça ressemblait à quelque chose.
Dear Tommy,
This letter won't be long cause I'm not so good at writing in english, but I wanted you to know that I'm still alive and I'm fine. I can't tell you where I am right now, but I am out of the war for good. Don't worry. Everything is still attached to my body and I feel good. I even think I have found what I want to do with my life when the war is over. I can't wait to share this new passion I have with you. I hope that you are okay cause I'm really looking forward to see you again. I promised that we will meet again. I'm whiling to do everything that I can so it happens.
Keep on tight.
Your friend, Gabriel.
Le lendemain, il envoya la lettre à l'adresse indiquée sur l'enveloppe en priant pour qu'elle se rende à destination. Elle ne pourrait lui être retournée puisqu'il avait préféré ne pas indiquer où il se trouvait pour des mesures de sécurité, mais il espérait grandement qu'elle soit porteuse d'espoirs pour Tommy. Il se doutait qu'il ne pourrait probablement pas lire les mots par lui-même, surtout s'il se trouvait toujours au front, mais que sa mère puisse au moins lui transmettre le message.
Gabriel poursuivit sa vie à l'hôpital en continuant son apprentissage. Il était devenu plus habile et plus sûr de lui-même. Il avait appris à pouvoir gérer sa propre blessure lorsqu'il se trouvait dans le feu de l'action en dépit de ses mouvements parfois limités. Plus il pratiquait et plus il aspirait réellement à vouloir travailler dans le domaine à la fin de la guerre. Il se tenait également informé grâce aux nouvelles qu'apportait William et il semblait que les choses allaient mal pour Hitler et ses adeptes. Ces informations renforçaient les espoirs de Gabriel de pouvoir bientôt rentrer en France. Son pays lui manquait terriblement et même s'il aimait bien les conditions dans lesquelles il était depuis un moment, il mourrait d'envie de pouvoir revoir sa mère.
Le 8 mai 1945, quelques jours après le suicide du Führer, la nouvelle tant attendue était finalement devenue réalité : les Alliés avaient gagné la guerre en Europe. Le conflit n'était cependant pas tout à fait terminé puisque les combats sur les différentes îles japonaises continuaient d'affluer, mais l'Axe s'était retiré pour la grande majorité et les gens pouvaient enfin reprendre goût à leur liberté.
Quelques semaines après cette grande victoire, Gabriel entreprit son voyage vers la France avec un certain pincement au cœur. Il remercia chaleureusement le personnel de l'hôpital qui l'avait accueilli avant de prendre la route en direction de Paris. Il comptait tout d'abord rendre visite aux parents de Louis avant d'effectuer son retour à Nantes.
Si le cœur de Gabriel s'était mis à battre d'excitation tandis qu'il se rapprochait de la capitale française, il eut une tout autre émotion lorsqu'il se rendit compte des ravages causés par la guerre. Il n'avait pas souvent eu l'occasion de visiter Paris, mais il savait à quel point cette grande ville était parmi les plus jolies et les plus convoitées du monde et il se sentit terriblement triste de la voir en si piteux état. Plusieurs bâtiments et monuments historiques avaient été réduits en ruines. Les gens semblaient totalement épuisés et dépités malgré la victoire. Cependant, de nombreux citoyens mettaient la main à la pâte tandis qu'ils s'affairaient à ramasser les nombreux débris alors que d'autres s'attelaient à reconstruire ce qu'ils avaient perdu. Cette vision d'entraide venait apaiser le décor sinistre, mais Gabriel ne se sentait pas plus consolé. Il craignait de voir les impacts de la guerre sur sa ville natale et il priait intérieurement pour qu'elle n'ait pas trop souffert.
Grâce à quelques indications, Gabriel trouva l'immeuble dans lequel avait grandi Louis. Contrairement à d'autres habitations, ce bloc d'appartements avait survécu aux différentes attaques et Gabriel en fut soulagé. Il prit son courage à deux mains avant de se présenter à la porte numéro deux. Une femme frêle lui ouvrit la porte et il fut foudroyé par son expression complètement dépitée. Elle semblait malade et totalement épuisée.
- Bonjour madame. Je me nomme Gabriel et je suis ici parce que j'ai fait une promesse à votre fils Louis.
À ce prénom, les yeux de la femme étaient devenus brillants.
Il s'était empressé de sortir la lettre qu'il avait précieusement gardée durant ces dernières années avant de la lui rendre.
- C'est pour vous. Il tenait absolument à ce que je vous l'apporte en personne.
Complètement immobile dans l'entrebâillement de la porte, la femme tenait l'enveloppe entre ses mains tremblantes. Elle observa durant de longues secondes le papier en silence et Gabriel sentit qu'elle avait besoin d'être seule.
- Je suis terriblement désolé pour votre perte, madame. Louis était un combattant hors pair et un ami très cher.
Il ignorait quoi rajouter. La situation était délicate et la pauvre femme semblait être dans tous ses états. Sa tristesse le piquait en plein cœur et il se sentait soudainement très émotif. Il resta sur place durant quelques instants avant de finalement faire demi-tour.
" Come in… Please… " murmura-t-elle avec un accent américain prononcé.
Gabriel s'était arrêté avant de se retourner vers elle. Elle le regardait avec des yeux suppliants et il comprit toute la douleur qui la traversait. Il hocha lentement la tête avant de la suivre à l'intérieur de l'appartement.
Il se laissa guider par la femme tandis qu'elle le conduisait jusqu'au salon. La pièce était inondée de photographies de Louis à tout âge et Gabriel était incapable de les observer trop longtemps. Le visage souriant et confident qui apparaissait sur chacune d'entre elles ne faisait que lui rappeler la dernière expression dans laquelle Louis s'était retrouvé figé pour l'éternité. Il s'assit sur l'un des fauteuils tandis qu'elle lisait la dernière lettre que son fils avait écrite pour elle. Il vit différentes émotions traverser ses traits et il avait aussitôt baissé la tête. La culpabilité de la mort de Louis le rongeait plus que jamais et il éprouvait une grande difficulté à rester dans cet appartement où il avait vécu toute sa jeune vie.
C'est cependant sur un air nostalgique que se déroula le reste de la visite. Après qu'elle se soit remise de ses émotions, elle lui posa une multitude de questions concernant son fils et Gabriel lui répondit le plus sincèrement possible. Elle évoqua certains souvenirs de famille qui la firent sourire et qui remontèrent le moral de Gabriel. Louis semblait avoir eu une bonne vie et il en était reconnaissant. Il discuta plusieurs heures avec elle avant de finalement devoir quitter pour reprendre la route en direction de Nantes.
" Thank you. You're an angel. "
Elle le serra contre elle avant de lui faire la bise. Gabriel quitta l'endroit le cœur plus léger. Il se sentait en paix avec lui-même. Il avait fait ce qu'il fallait.
Lorsqu'il arriva à Nantes quelques jours plus tard, il fut une nouvelle fois attristé par le spectacle sinistre que lui offrait sa ville natale. Elle avait été durement touchée et il fut chagriné de constater que plusieurs endroits qu'il affectionnait n'étaient plus là. La ville semblait avoir été bombardée à de nombreuses reprises, ne laissant aucun répit pour les habitants. Tout comme à Paris, les gens ne se laissaient pas abattre par la destruction tandis qu'ils rebâtissaient avec ardeur ce qui avait disparu.
La demeure familiale était toujours là et cette simple constatation enleva un énorme poids sur les épaules de Gabriel. Il traversa les quelques mètres qui le séparaient de la maison avec la tête haute alors qu'il peinait à contenir la joie qui affluait en lui.
La réunion avec ses parents se déroula mieux qu'il n'aurait jamais pu se l'imaginer. Même son père, qui avait toujours été critique et sans grande fierté pour son fils semblait réellement heureux de voir que Gabriel s'en était sorti indemne. Sa mère s'était retrouvée à la limite de l'hystérie ce qui l'avait bien fait rire. Ces retrouvailles lui firent le plus grand bien, mais il ne se sentait pas encore tout à fait complet.
Pas tant qu'il n'aurait pas de nouvelles de Tommy.
Pas tant qu'il ne le retrouverait pas.
