Chers lecteurs,
Une nouvelle fois, merci pour tous vos commentaires si enthousiastes et motivants!
J'espère continuer dans le bon sens et que vous aimerez ce nouveau chapitre. Vous obtiendrez enfin certaines réponses sur l'histoire! :)
Bonne lecture à tous!

«**»

_ Hey, appela Gabriel.

Dean l'ignora superbement tandis que Sam se redressa sur sa chaise.

_ Hey ! reprit l'archange. Vous n'auriez pas quelque chose à grignoter à tout hasard.

_ Non, on n'a rien, répondit froidement Dean sans lever le nez du livre ouvert devant lui.

Sam regarda son frère en haussant les sourcils, puis regarda Gabriel. Ce dernier avait passé deux bonnes heures à dormir et s'était réveillé d'humeur particulièrement charmante, râlant et gémissant à tout va.

_ Ce n'est pas juste, je suis sûr que vous avez mangé ! Pourquoi je n'ai pas le droit à un peu de nourriture ! Je suis faible, je te rappelle. Je suis blessé, tu pourrais montrer un peu de cette compassion humaine dont vous êtes si fiers !

_ Je vais voir s'il reste quelque chose, répondit gentiment Sam en se dirigeant vers le sac de commission qu'avait rapporté Dean.

_ C'est un ange, depuis quand les anges mangent ! rétorqua le grand frère en désignant Gabriel de la main.

_ Et alors ! Manger apporte de l'énergie, et j'en ai besoin pour guérir ! Je souffre horriblement.

Dean fit un geste de dépit tandis que Sam farfouillait au milieu des bandages et autres crèmes.

_ Il ne reste que ça, dit-il en sortant une barre chocolatée.

Il s'approcha de Gabriel et la lui tendit. Tandis que Gabriel s'affairait à libérer la friandise de l'emballage plastique, Sam en profita pour soulever un coin de bandage pour voir où en était la cicatrisation. Il cligna des yeux plusieurs fois puis, légèrement hésitant, dégagea un peu plus le pansement.

_ Gabriel ? dit-il en levant un regard interrogateur vers le Trickster.

Ce dernier semblait très fier de lui. Il leva la barre chocolatée d'un geste victorieux.

_ Un Mars, et ça repart ! lança-t-il à Sam avec un sourire.

Dean, tout comme Sam, le fixèrent d'une expression vide, laissant pour ainsi dire un ange passer dans la pièce.

_ Vous êtes vraiment coincés, mes pauvres, rétorqua Gabriel légèrement vexé devant l'absence de succès de sa blague.

Il se remit debout et, aidé de Sam, retira tous ses bandages. Il ne restait globalement qu'une immense cicatrice à la place de la plaie béante. A quelques endroits épars, la chair restait à vif, mais le processus de cicatrisation avait bien avancé.

_ Donc, ça fait un quart d'heure que tu te plains pour…

_ Pour que vous vous occupiez de moi, eh oui !

Dean baissa légèrement la tête en fixant Gabriel d'un air mauvais.

_ Sammy, je te jure, s'il reste ici une minute de plus…

_ Vous ne vouliez pas que je vous explique ce qu'il se passe ? l'interrompit Gabriel une nouvelle fois, sourire en coin.

_ On a déjà tout compris, ça ira ! rétorqua Dean.

_ Même quel Trickster a été invoqué ?

Gabriel prit son air le plus innocent et s'approcha de la table où trônaient tous les documents, livres et archives récupérées par les Winchester sur l'affaire en cours.

_ Hmmmm…

_ Quoi ?

_ Non, rien.

_ Quoi ? s'énerva un peu plus Dean.

_ Je vois que vous avez fait vos recherches.

_ Evidemment !

_ Dommage que vous soyez à côté de la plaque, mais je suis sûr que vous trouverez facilement, répondit-il toujours de son ton le plus candide, sourire aux lèvres.

_ Ca suffit vous deux, lança Sam en faisant un geste d'apaisement. On dirait deux coqs qui se battent pour un grain de maïs !

_ Vous vous en sortirez très bien, si vous…

_ Gabe, s'il te plaît, le coupa Sam.

Sam indiqua le lit, ignorant les grommellements de son frère, intimant l'ordre silencieux à l'archange de s'y asseoir. Gabriel finit par obtempérer. Il laissa le temps à Sam de rejoindre sa chaise brinquebalante puis entama son récit.

L'histoire de Gabriel débuta il y a quelques mois, lorsque durant un périple il ressentit la présence d'un ami Trickster. Etant d'une race supérieure, ils se reconnaissaient relativement facilement entre eux. Ils passèrent quelques jours à s'amuser, boire, manger et fêter leurs retrouvailles comme il se devait. Cependant, Gabriel ne tarda pas à se rendre compte qu'il y avait anguille sous roche. Ysengrin, personnage du folklore européen, lui exprima son inquiétude vis-à-vis de Renart, lui aussi Trickster, et ami personnel de Loki.

_ Ami personnel ? lâcha Dean. Ca veut dire quoi ? Que vous faisiez la bête à deux dos ou que vous vous amusiez à tuer des gens de la manière la plus inventive ?

Gabriel se racla la gorge, légèrement mal à l'aise.

_ Les deux… on peut dire ça… mais c'est un peu plus compliqué que ça en a l'air. Il y a quelques centaines d'années, le règne des dieux païens nordique commençait à décliner. J'ai donc été envoyé en mission de recrutement par Odin lui-même. J'avais réussi à le convaincre qu'il nous fallait, à nous demi-Dieux, un peu de sang neuf et un peu plus d'imagination pour que les humains nous craignent et nous respectent de nouveau. Je me suis donc retrouvé en France et… comment dire, j'ai trouvé un gamin avec pas mal de potentiel. Il faisait des blagues aux gens de son village, se faisait passer pour un malin renard. Vous auriez dû voir ça, il les faisait tourner en bourrique !

_ Sérieusement ? Un renard ? lança Dean d'un ton sceptique.

_ Dean, apprends à regarder les choses par autre chose que ta vue de mâle alpha du XXème siècle, veux-tu ? Je te raconte une histoire qui s'est passée au XIIème siècle au fin fond de la campagne française. Un gamin aussi brillant, intelligent, qui en plus n'avait pas peur de mes tours, c'était une perle rare ! Je me devais de le ramener à Asgard. Il se serait parfaitement intégré dans notre famille. Mais, il devait être un peu plus… comment dire… caustique et éduqué. On ne change pas un grouillot en demi-Dieu d'un claquement de doigts !

Gabriel poursuivit son histoire, expliquant qu'il prit soin de l'adolescent qu'il avait baptisé Renart, en raison des blagues faisant références aux canidés roux qui terrorisaient la classe paysanne d'antan. Il lui apprit ses trucs, ses astuces et ses blagues. Les années passèrent et Renart mûrissait tel Loki/ Gabriel l'avait espéré. Ses pouvoirs augmentaient, ses blagues étaient rusées et particulièrement fines. Leur relation ne fut plus une simple amitié d'un maître avec son élève et le couple fut durant de longues années les pires cauchemars des habitants. Cependant, comme souvent dans les contes et légendes, Renart se prit trop au jeu. Il devint de plus en plus avide de pouvoir, et la publication d'histoires, voire même de livres, sur ses exploits, n'aidèrent pas la taille de son égo.

_ Je me souviens, un soir. Je rentrai à la cahute pour trouver Renart assis à côté d'un loup.

Gabriel eut le regard qui se perdit dans le lointain, se remémorant la scène telle qu'il l'avait vécu.

_ Il était surexcité. Il avait capturé un loup, un chef de meute. Je me rappelle la manière dont il m'avait regardé. Il avait l'air fou. Il m'a dit de m'asseoir et de me taire. Et c'est là que tout est allé de travers. Il…

Il déglutit difficilement.

_ Il a donné forme humaine au loup. Il l'a entièrement transformé, et l'a façonné à sa volonté.

Dean jeta un regard en coin à Sam.

_ Comme un renard-garou ? tenta ce dernier.

_ Non, comme… comme quelque chose d'horriblement malsain. Tu prends un animal, avec sa nature d'animal, et tu le transformes en humain. Comment ça va se passer d'après toi ?

_ Mal.

_ Exactement. Tu vois la chaire se modifier, devenir une sorte de bouillie fumante, les poils brûler… et l'essence même de la bête forcée à s'adapter à celle d'un quasi-humain… toute la souffrance, les cris. C'était horrible.

Gabriel eut une grimace répugnée.

_ Ca a été un point de rupture. Renart voulait absolument quelqu'un comme lui, aussi malin qu'un animal, sauvage et intelligent. Il voulait toujours plus, montrer de quoi il était capable. Mais nous sommes des Trickster, et même si nous sommes des demi-Dieux avec des pouvoirs immenses, nous ne sommes pas Dieu. Mon Père nous a créés. Les humains. Les monstres. Tout ! Et voilà qu'il voulait faire comme lui. Mais nous ne sommes que de simples créatures. Et Renart avait dépassé les bornes.

L'archange fit un geste de dépit.

_ La suite est classique. Nous nous disputés. Il ne voulait plus venir avec moi à Asgard. Il comptait fonder sa propre famille ici, en France. J'ai tenté de lui faire comprendre à quel point sa décision tenait de la folie, et que la direction qu'il prenait le mènerait à sa perte. Mais il n'en fit qu'à sa tête. Je suis donc parti, le laissant seul avec Ysengrin dont il avait maintenant la charge. Je ne pouvais plus rien pour Renart. Il avait pris sa décision.

_ Ysengrin ? fit Sam, sourcils froncés. Ce n'est pas le Trickster que tu as rencontré il y a quelques mois ?

Dean lui lança un regard impressionné, montrant à quel point il était fier du cerveau de son génie de petit frère.

_ Celui-là même ! Il s'est avéré que…

Gabriel prit une profonde inspiration.

_ Apparemment c'était ma faute si Renart avait pris une mauvaise pente. Dès que je suis parti, à plus ou moins quelques mois, il s'est repris en main, a aidé Ysengrin, l'a fait grandir et… tous les deux sont devenus de plus en plus célèbres. Vous pourrez regarder dans vos livres, il y a beaucoup d'histoires sur eux. Le plus connu est le « Roman de Renart ». Ysengrin est devenu un fripon, et ils firent régner blagues et plaisanteries en France, dans toute l'Allemagne actuelle, s'étendant jusqu'aux Pays-Bas, expliqua Gabriel ne pouvant masquer une note de fierté dans sa voix.

Sam, voyant Dean froncer les sourcils, roula des yeux.

_ C'est très grand, expliqua-t-il simplement.

_ Oh ok… je le savais ! répondit Dean avec une grimace.

_ Je pense que le fait que je m'en aille a été une bonne chose. J'ai suivi leurs histoires au fil des siècles, et comme les dieux païens, l'arrivée de la technologie acheva de les renvoyer dans l'anonymat. Finalement, ils s'en sont plutôt bien sortis, les deux jeunots ! A vrai dire, ils forment une sacrée équipe.

Gabriel s'arrêta un instant, cherchant le fil de sa pensée.

_ Où j'en étais… ah oui ! Ysengrin !

Il fit part de l'inquiétude d'Ysengrin. Apparemment, Renart avait disparu il y a plusieurs années de cela. En soit, rien de tragique, étant des êtres supérieurs, le temps s'écoule différemment. Ce que les humains perçoivent comme une éternité ne représente qu'un battement de cils pour certaines entités célestes ou supranaturelles.

Finalement, Ysengrin avait recherché son compagnon partout, dans toute l'Europe et Asie. Mais ce n'est qu'aux Etats-Unis où il avait fini par ressentir la présence de son amant.

_ Ne me dis pas que tous les deux… l'interrompit Dean.

_ Quoi ?

_ Ils couchent ensemble ?

_ Evidemment qu'ils couchent ensemble. C'est ce que les couples font ! ironisa Gabriel avec un ricanement dédaigneux.

_ Mais… il était un loup si j'ai bien compris !

_ Oui, et ?

_ Mais c'est… enfin je veux dire…

Gabriel poussa une nouvelle fois un long soupir.

_ Dean, en quoi ceci te pose un problème ? Ils tiennent l'un à l'autre et se protègent depuis des centaines d'années. Je ne vois pas pourquoi le fait qu'ils s'aiment te gêne ! Tu devrais te décoincer un peu, franchement ! Je te rappelle également que ce sont des Trickster. Nous sommes des êtres hyper-sexuels aussi ! Toutes tes lectures ne t'ont-elles rien appris ? C'est à se demander comment tu as réussi à survivre à l'Apocalypse !

Mouché, Dean se renfrogna tandis que Sam se contentait de hausser ses sourcils comme à son habitude.

_ Donc, Ysengrin est venu me voir pour me demander mon aide à retrouver Renart. Mais comme dit, j'ai un passé avec lui et… j'ai simplement répondu que je ne pouvais que rechercher l'endroit où il se trouvait, mais qu'après c'était à lui de gérer la situation. J'ai fini par entendre ce qu'il se passait dans cette ville. Des accidents bizarres, des gens extrêmement riches, une ville quasi-fantôme il y même pas dix ans. Facile d'y voir l'influence d'un Trickster. Cependant, ça ne collait pas avec la personnalité de Renart. Jamais il n'aurait fait bénéficier un humain d'un quelconque avantage, à moins que ce ne soit pour en venger un autre !

Gabriel eut un large sourire.

_ C'est moi qui lui ai appris ça ! Nous sommes des divinités chaotiques, certes, mais bonnes ! Enfin, la plupart du temps…

_ Bravo Obi-Wan, marmonna Dean.

Le Trickster l'ignora superbement et poursuivit son histoire. Il finit par retrouver Ysengrin et lui donner les coordonnées de la petite ville où Gabriel avait retrouvé des traces de la présence de Renart. Il pensait que le Loup irait simplement récupérer son ami et qu'ils s'en iraient tranquillement. Le problème était qu'Ysengrin était bien moins fin que Renart et que rien ne s'est passé comme Gabriel ne l'avait prévu.

_ Je pense que le Commissaire, ou le maire, ou quelqu'un d'autre d'encore vivant, a invoqué Renart et s'en sert pour faire signer des contrats bidon à bon nombre de touristes ou nouveaux venus dans la ville. Je crois qu'il y a beaucoup beaucoup de monde dans la combine, insista Gabriel. Sans pour autant que tous soient au courant qu'ils usent des pouvoirs d'un être surnaturel, sinon ça ferait longtemps qu'on en aurait entendu parler. La plupart des gens impliqués vivent des entourloupes, des fraudes, des tours de passe-passe. Mine de rien, ça rapporte. Maintenant, il faut voir à qui ça rapporte le plus !

_ Il y a quelque chose que je ne comprends pas bien, dit Sam les sourcils froncés. Qu'est-ce que Ysengrin vient faire ? Je veux dire, ok ! Renart a été invoqué, il suit les ordres de son maître et visiblement, il a tué pas mal de personnes. Je suppose qu'Iron Man, c'était lui.

Gabriel acquiesça lentement.

_ Donc, pourquoi parles-tu d'Ysengrin ? Ca n'a pas de sens.

_ Renart est très fin. Très stylé. Le meurtre du juge est sanglant, sale, gore même. Jamais Renart ne ferait ça. C'est plus du style d'Ysengrin.

_ Pourquoi aurait-il tué le juge ? Pour tenter de libérer Renart ?

_ Très certainement. Si l'invocateur est mort, le monstre est libéré.

_ Autre chose, reprit Sam en levant la main. Pourquoi ordonner à Renart de tuer un concessionnaire, un assureur et un banquier.

_ Alors là, je en sais pas… mais croyez-en mon instinct, je suis sûr que Ysengrin a encore fait une connerie qui a forcé l'invocateur à ordonner la mort des trois. Et on est clairement sur le bon chemin puisque Renart a essayé de te tuer hier. Il en avait reçu l'ordre, mais il a refusé de me dire le nom de son maître. Relatif au secret d'invocation, vous comprenez.

Les Winchester haussèrent les épaules de concert, visiblement peu portés sur les us et coutumes des Tricksters.

_ Donc, en gros, on doit trouver qui a invoqué Renart et briser le lien qui l'uni à son maître, et tout rentre dans l'ordre.

_ Exactement, Dean !

_ Sauf qu'on n'a qu'une seule piste, dit Sam en regardant tour à tour son frère et Gabriel. C'est le Commissaire. Gabriel ne peut pas s'approcher à cause des sceaux de protection et toi et moi n'avons rien trouvé la première fois.

_ D'autant plus qu'il y a des chances que le pentacle d'invocation, s'il y en a un, soit masqué aux yeux humains, expliqua Gabriel. Il faut que quelqu'un aille sur place pour trouver les indices sur qui l'a invoqué. Je suis coincé. Ysengrin également, Père soit loué. Vous deux, ne pourrez rien trouver.

Dean se leva de sa chaise et se mit à faire les cents pas dans la petite chambre, tandis que Sam et Gabriel échangeaient quelques regards. Finalement, Sam prit la parole.

_ Et si on demandait à Castiel ? dit-il d'une voix innocente.

Cette phrase eut l'effet d'une bombe. Un lourd silence s'abattit tandis que Dean stoppa net tout mouvement. La réaction de son frère ne surprit nullement Sam. Ce fut l'attitude globale de Gabriel qui l'interpella. Ce dernier s'était subitement figé, tel un animal surpris par un chasseur.

_ Dean, fit Sam d'une voix douce en choisissant d'ignorer Gabriel, je pense que tu devrais l'appeler. Il peut nous aider.

Dean se retourna et fit face à son frère. Il semblait hésiter, son visage passant d'un énervement sans borne à un profond désespoir.

_ Il ne répond pas, finit-il par dire tout simplement.

_ Peut-être qu'il va venir si tu lui dis qu'on a besoin de son aide.

Dean jeta un regard glacé vers son frère.

_ Il n'est pas à notre bon service, lâcha-t-il à l'encontre de Sam.

Son jeune frère le regarda, sourcils levés, petite moue sur les lèvres. Il se souvenait d'un temps pas si lointain où Dean n'hésitait pas à appeler Castiel pour un oui ou pour un non alors que celui-ci menait une guerre civile au Paradis contre Raphaël. Mais pour certaines choses, Dean avait une mémoire courte, ou n'osait pas les confronter. A moins que son comportement actuel ne soit une manière de se racheter.

_ Heu… fit doucement Gabriel en levant très lentement l'index droit.

_ Quoi ? aboya Dean.

_ Je crois que je peux aider…

_ Comment ? demanda Dean soudain bien plus doux.

_ A vrai dire… Castiel n'est pas en mesure de te répondre…

_ Comment ça, pas en mesure de me répondre, articula Dean très lentement, sourcils froncés.

Gabriel ne put retenir une grimace contrite devant l'air menaçant du Winchester.

_ En fait… commença-t-il d'une petite voix, il y a quelques semaines, pendant que je vous suivais, j'ai croisé Castiel et… comment dire… je l'ai un peu envoyé dans une distorsion spaciale…

_ Dans une quoi ?! Tu as fait quoi ?! Où est Cas ! aboya Dean de sa voix la dangereuse telle une promesse de mille souffrances.

Visiblement, il se retenait de se jeter sur Gabriel pour l'étrangler à mains nues. Sam s'était brusquement relevé et posait une main sur l'épaule de son frère pour tenter de le calmer.

_ Il va bien ! Il n'a rien ! Il faut juste aller le chercher ! expliqua Gabriel en levant ses paumes vers le ciel en signe de soumission.

_ Ramène-le immédiatement !

_ Impossible, si je mets les pieds là-bas, j'y serais coincé à moins que quelqu'un ne vienne me chercher. Lucifer aimait beaucoup m'envoyer là-bas quand je l'embêtais trop… ou Père… ou Michaël…

_ Mais pourquoi tu as fait ça ?! rugit Dean.

Gabriel serra les mâchoires et poussa un soupir, l'air brusquement sérieux.

_ Je te rappelle que ces dernières années, j'ai dû observer la guerre que se livrait ma propre famille. Sentir mes frères mourir les uns après les autres ! Pire, sentir l'aura monstrueuse de Castiel lorsqu'il a ravagé le Paradis !

Sa respiration se fit plus courte, ses narines se dilatèrent sous la colère contenue depuis bien trop longtemps. Autour d'eux, les lumières se mirent à vaciller, un grondement sourd se rapprocha, annonçant un orage violent, ce qui eut pour effet immédiat de calmer Dean. Sam relâcha son frère et fit quelques pas en arrière, les yeux braqués sur Gabriel.

_ Oui, je sais ! s'écria-t-il soudainement en faisant de grands mouvements de bras pour appuyer ses paroles. Il était sous le pouvoir des Léviathan, mais c'est lui qui s'est allié à Crowley ! Qui a ouvert le Purgatoire ! Qui a tué des centaines de mes frères et sœurs ! Alors soit content que je ne l'ai pas simplement éradié comme il l'a fait avec mon frère Raphaël quand je lui ai mis la main dessus !

Le silence retomba, lourd et étouffant après le coup de colère de l'archange. Sam et Dean fixaient Gabriel sans dire un mot. Dean cligna plusieurs fois des yeux. Il semblait prendre enfin conscience de l'état émotionnel de l'archange, témoin impuissant du massacre de sa famille. Les trois restèrent ainsi sans bouger un seul muscle. Dean et Sam avaient enterré trop d'amis et de membres de leur famille pour nier la peine que ressentait Gabriel. Celui-ci, être céleste aussi âgé que la Terre elle-même, a tout perdu en quelques années seulement.

_ Dès que tu arriveras sur place la distorsion s'arrêtera, reprit soudainement Gabriel d'une voix grave et posée, sans même regarder Dean, les coudes posés sur ses cuisses, tête baissée. Elle ne fonctionne pas sur les humains, même si elle essayera certainement de te chasser. Attrape Castiel et ne le lâche pas. Il suffit que vous sortiez par la porte au bout du couloir. Mais je te le répète, si le contact est brisé pendant que vous franchissez la porte, vous risquez d'être coincés ad vitam aeternam là où personne ne pourra vous récupérer. Surtout Castiel.

Gabriel avait prononcé les phrases d'une traite, ne laissant pas le temps aux frères de faire un quelconque commentaire. Tête toujours baissée, sans chercher à savoir si Dean avait compris, il leva sa main droite et claqua des doigts. Immédiatement, Dean disparut de la chambre du motel.

Sam resta quelques secondes à observer Gabriel, ne pouvant que ressentir la souffrance qui l'emplissait. Il avait perdu trop d'amis et de membres de sa famille pour rester de marbre. Et si qui que ce soit avait osé tuer Dean, il n'aurait jamais été aussi généreux que Gabriel. D'un geste un peu gauche il s'assit aux côtés de l'archange et posa une main sur son épaule dénudée. Il n'avait jamais su remonter le moral de qui que ce soit. Dean, tout comme les autres hunters, ravalait toute sa tristesse, tous ses sentiments et les enfouissait au plus profond de son être pour n'avoir jamais à les confronter.

_ Je suis désolé, s'excusa Sam une nouvelle fois.

_ Merci Sammy, répondit doucement Gabriel en relevant les yeux vers le Winchester.

Ils restèrent ainsi quelques secondes à s'échanger un long regard. Sam était plongé dans les yeux couleur ambre de Gabriel qui ne cillait pas. Il ne releva pas non plus le surnom, trop occupé à chasser des pensées parasites qui lui venaient en tête. Il finit par rompre le contact en se relevant.

_ Je vais tenter de te trouver un haut, tu ne peux pas rester à moitié nu comme ça.

_ Si tu y tiens, répondit simplement Gabriel en suivant Sam du regard.

Le jeune Winchester farfouilla dans ses affaires puis dans celles de Dean. Il trouva finalement le plus petit T-shirt en stock, à l'effigie des Ramones. Il hésita une seconde, puis se retourna et montra fièrement sa trouvaille à Gabriel qui lui lança un long regard peiné.

_ Je n'ai trouvé que ça ! se justifia Sam.

_ Ca fera l'affaire, merci.

Alors que Sam allait lancer le vêtement à Gabriel, il se ravisa et le rapporta.

_ Laisse-moi juste jeter un dernier coup d'œil à ta blessure.

En l'absence d'objection de Gabriel, Sam se pencha légèrement et fit un rapide tour des anciennes plaies, l'œil exercé. Il dû cependant rassembler toute sa concentration pour ne pas céder aux pensées inopportunes qui affluaient une nouvelle fois dans ses pensées, telles que l'odeur si particulière qui se dégageait de Gabriel ou l'idée totalement saugrenue que l'archange allait lui passer la main dans les cheveux. Sam déglutit difficilement, compta jusqu'à sept et finit par détailler les restes des lésions, son professionnalisme finissant enfin par reprendre le dessus. Sur le torse de Gabriel, tout avait entièrement cicatrisé et ne restait plus qu'une large trace vaguement rosée.

_ Ca va disparaître aussi, fit l'ange comme s'il lisait dans les pensées de Sam.

Ce dernier se redressa, marmonnant un vague « C'est bien, tant mieux. », ignorant délibérément le petit sourire aux coins des lèvres de Gabriel, et retourna s'asseoir sur une des chaises. Puis il le laissa revêtir le T-shirt.

_ Je te préviens, dit-il tandis qu'il passait la tête dans le col, dès qu'on sort d'ici, je me prends des vêtements dignes de ce nom ! Je ne suis pas un post-hippie des années 70 !

_ Tu connais ça ?

_ A ton avis, qui a initié le mouvement ? Make love, not war ? Hmm ?

Devant le sourire de Gabriel, Sam commença à se détendre.

_ Quand est-ce que Dean et Cas reviendront ?

_ Ca dépend du temps qu'ils mettront à trouver la porte.

_ La porte ?

_ La sortie, bien évidemment !

_ Et si on allait prendre de quoi manger ? proposa Sam. Si je trouve une tarte, ça aura le mérite de mettre Dean de meilleure humeur.

_ Si tu y tiens, répondit Gabriel en haussant les épaules.

Sam prit sa veste et se dirigea vers la porte, Gabriel sur ses talons, avant de se raviser.

_ Question bête… Renart est dans les parages ?

_ Non, je ne ressens pas sa présence.

_ Donc, il ne nous a pas suivis ?

_ Non, pas à première vue. Ne t'en fais pas, je suis là en cas de grabuge !

Sam fit une petite grimace.

_ Je suis capable de me défendre.

_ Oui oui.

_ Vraiment.

_ Oui oui.

_ Je suis un hunter !

_ Oui oui. Bon, allons-y, je commence vraiment à avoir faim !

_ Mais tu es un ange !

_ On a déjà eu cette conversation !

_ Tu n'es pas logique.

_ Trickster, bonjour ! Tu as déjà vu quelque chose de logique chez moi ?

Ils finirent par quitter la chambre en se chamaillant gentiment jusqu'à trouver une supérette où ils pourraient acheter l'alimentation de base de tout hunter : whisky, bière, sandwich, chips et bonbons au chocolat. Sam espéra qu'ils auraient une tarte, peu importe le goût, pour Dean. Il sentait que le retour de son frère avec Castiel serait mouvementé.

«**»

L'immense couloir aux couleurs passées et aux portes infinies se mit à vibrer. Doucement, puis de plus en plus violemment, au point de se confondre avec un tremblement de terre. L'espace s'allongea, puis se raccourcit, s'élargit puis se rétrécit, indécis sur l'aspect et la taille à adopter. Tantôt sphérique, tantôt rectangulaire, presque toutes les formes géométriques se succédèrent jusqu'à ce que tout s'arrête brutalement lorsque Dean apparut au milieu des airs. Il chuta lourdement sur le sol poussiéreux lorsque la gravité décida de reprendre ses droits.

Dean se releva promptement puis jeta un rapide coup d'œil sur l'étrange endroit où il avait atterrit. Un long couloir d'une vingtaine de portes tout au plus, derrière lui une de couleur rouge. Son regard tomba alors sur la forme en imperméable beige sur le sol, adossée à l'un des murs, un tas de gravas face à lui.

_ Cas ! s'écria Dean en s'élançant vers l'ange.

_ Dean, répondit ce dernier en relevant la tête dans sa direction.

Il rejoignit Castiel en quelques enjambées seulement, s'agenouilla immédiatement à ses côtés et le pris par les épaules. L'ange tenait son glaive de sa main droite et semblait mal en point. Les cernes plus creusées qu'à son habitude, le souffle court, les paupières tombantes. Face à lui, un tas de briques s'entassait au pied d'un mur défoncé. Un immense cratère d'un diamètre d'un mètre et profond d'au moins deux s'enfonçait dans la paroi. Et au vu de l'usure de l'épée angélique, Castiel avait dû s'attaquer au mur un certain temps pour obtenir un tel résultat.

_ C'est toi qui as fait ça ? demanda Dean en désignant l'énorme cavité, impressionné.

_ Dean… je suis désolé… souffla Castiel tandis qu'il essayait de se relever.

_ De quoi ?

_ Je n'ai pas pu répondre à tes appels, répondit l'ange en fixant Dean.

_ Oublie ça, tu veux ? On doit te sortir d'ici au plus vite !

Il se glissa sous le bras gauche de Castiel, arrimant solidement son bras autour de son cou et l'aida à se mettre debout, mais l'ange était visiblement au bord de l'épuisement. Il n'arrivait que vaguement à tenir sur ses pieds et ne cessait de tanguer. Dean passa son bras droit autour de sa taille pour le maintenir stable, sa main tenant fermement le poignet de Castiel. Ils ne purent faire que quelques pas avant que la pièce ne se remette à changer de forme et de dimension. Dean jura plus tard qu'il eut l'impression de regarder le Grand Canyon par un judas. Il sentit que ses sens allaient commencer à paniquer et l'abandonner les uns après les autres. Il focalisa alors toute son attention sur la porte rouge, unique sortie au bout du couloir, puis resserra son étreinte.

_ Cas, écoute-moi bien. En aucun cas tu ne dois me lâcher, tu comprends ? Tu dois t'agripper à moi comme si ta vie en dépendait, compris ?

_ Compris, articula difficilement Castiel dont la tête dodelinait sur son torse.

Se rendant compte de l'état de l'ange, Dean jura entre dents et promis mille tortures à Gabriel. Ils avancèrent lentement en direction de la porte, les mètres se transformant en kilomètres puis en centimètres, avant de changer d'orientation. Mais Dean tenait bon. Après une dizaine de minutes, les distorsions se calmèrent et ils purent se rendre compte qu'ils n'avaient pas avancé de plus d'un mètre. Sentant qu'il s'agissait d'un nouveau moment de calme avant la tempête, Dean se mit à courir, traînant plus qu'il ne soutenait Castiel. Ils finirent par arriver à la porte en question. Le Winchester était contraint de lâcher partiellement l'ange afin de tourner la poignée, ce qui leur permettrait enfin de quitter cet horrible endroit.

Au moment même où il posa la main sur le pommeau, les distorsions reprirent de plus belle. Il se hâta d'ouvrir la porte en grand et de s'y engouffrer. Ils se retrouvèrent instantanément dans le néant le plus absolu, aucun bruit. Seule filtrait la lumière de la porte du couloir toujours grande ouverte, qui s'amenuisait, inexorablement, tandis qu'ils chutaient à travers ce qui ressemblait à un univers infini privé d'étoiles. Soudain, il sentit la pression familière du corps de Castiel contre le sien se relâcher jusqu'à presque disparaître.

_ Cas ! hurla Dean tandis qu'il flottait légèrement.

Il n'avait plus qu'un bras derrière le dos de l'ange qui s'éloignait graduellement de lui. Pris de l'énergie du désespoir, il agrippa l'imperméable et l'attira violemment contre lui. Castiel avait perdu connaissance et ressemblait à un pantin suspendu dans les airs. Le corps inanimé de Castiel finit par onduler jusqu'à lui. Dean passa ses bras autour de Castiel, le maintenant fermement serré contre lui alors qu'ils tombaient à travers les ténèbres.

Brusquement, une lueur aveugle se fit, forçant Dean à fermer les yeux. Il se sentit soudain chuter, suivit d'une vive douleur à l'arrière du crâne.

«**»

_ … ean… Dean… Dean !

Dean ouvrit grand les yeux. Il mit quelques secondes avant de réaliser où il était. A première vue, il se trouvait dans la chambre du motel, allongé sur le sol. Il tourna vivement la tête pour constater qu'à côté de lui gisait Castiel, une main serrant celle de Dean, l'autre agrippée à sa chemise comme si sa vie en dépendait.

_ Dean… tu as perdu… connaissance… souffla Castiel, faisant visiblement appel à toute sa concentration pour articuler ces quelques mots.

Le Winchester comprit immédiatement que l'ange avait usé de ses dernières forces pour le soigner. Comme toujours.

_ Cas ! s'écria Dean en voyant les yeux de son ami se fermer.

Il se hissa à sa hauteur pour constater que Castiel venait une nouvelle fois de s'évanouir. Dean grommela dans sa barbe en se remettant debout.

_ Sam ! appela Dean pour que son frère vienne l'aider.

Il se saisit du corps inanimé de Castiel et le porta jusqu'à son lit où il l'allongea le plus confortablement possible. Il entreprit de lui retirer son imperméable ainsi que la veste de costume. Castiel avait beau faire son poids, tout en muscles et en plumes, Dean n'eut pas trop de difficultés à le manipuler. S'occuper de Sam, qui faisait facilement une quinzaine de centimètres de plus et plusieurs dizaines de kilos supplémentaire, lui avait appris à manipuler une personne inconsciente sans se blesser.

Lorsqu'il eut fini, il constata qu'effectivement Gabriel et Sam avaient pris la poudre d'escampette. Il préparait mentalement un beau savon à son frère et quelques phrases bien senties à l'archange le plus inefficace de la création. Ne se sentant pas le courage d'abandonner Castiel, il décida de se rester dans la chambre. Il fit le tour des sacs de provision et du frigo, mais ne trouva rien de folichon. C'est alors qu'il vit la chaise en bois bancale, gisant à moitié brisée sur le sol. Il avait dû se cogner la tête dessus et Castiel l'avait soigné. Plutôt que de garder son énergie pour lui, cette andouille avait encore essayé d'en faire trop, songeait Dean. Il dégagea les restes de la chaise hors de la chambre puis revint voir comment se portait Castiel.

Dean hésita une seconde. Il n'était pas docteur et encore moins spécialiste de l'anatomie angélique. Très doucement, il se saisit du poignet de Castiel et tenta de prendre son pouls. Il glissa sa main libre sur le front de l'ange, vérifiant sa température. A première vue, tout semblait normal, mais il ne pouvait en être certain. Il entendit alors les voix de Sam et Gabriel se rapprocher, distingua leurs silhouettes distinctive filtrer à travers les rideaux, pour finalement les voir entrer dans la chambre.

_ Dean ! s'exclama Sam avec un grand sourire qui disparut aussitôt en voyant Castiel allongé sur le lit. Cas !

Il se hâta vers son frère.

_ Qu'est-ce qu'il a ? Il va bien ?

_ Ca va… je crois, le rassura Dean, heureux de revoir son frère après l'expérience traumatisante qu'il venait de vivre.

Dean reposa la main de Castiel, recula d'un pas et se tourna vers Gabriel qui était resté debout dans l'encadrement de la porte.

_ Je vais voir ce qu'il a, dit Gabriel avant que Dean n'ait pu lui adresser la parole.

L'archange referma la porte et posa les quelques sacs sur le sol. Il se dirigea vers Castiel et posa sa main sur son front.

_ Il est évanoui et… épuisé. Rien de grave.

Gabriel ferma les yeux quelques secondes, une lueur dorée se mit à émaner de son corps. Dean et Sam sentirent l'énergie surpuissante se dégager. Très différente de celle qu'ils avaient expérimentée jusqu'à présent, elle était douce et chaleureuse. Elle finit par emplir la pièce, enveloppant entièrement les Winchester et leur procurant une sensation de sérénité et de paix. Ils purent constater la différence de pouvoir entre un ange, même aussi fort que Castiel, et un Archange. Le moment de grâce ne dura pas plus d'une dizaine de secondes avant de se dissiper paisiblement.

_ Ca ira, conclut Gabriel en regardant son frère allongé. Il sera bientôt sur pied. Il est simplement affaibli. Je suis sûr que cette andouille a usé de la force brute pour sortir du labyrinthe. Ca ne pouvait pas fonctionner…

Sam échangea un regard avec son frère. Ce dernier ne semblait plus vouloir trancher la gorge de Gabriel ce qui était un net progrès. Il voyait la manière dont l'archange regardait Castiel. Nul besoin de paroles pour voir qu'il tenait à lui et malgré toutes les horreurs commises, il restait sa famille.

_ Merci, grogna Dean en redevenant son habituel l'ours mal léché.

Gabriel hocha la tête avant de repartir vers ses sacs de course.

_ Bon, ce n'est pas tout ça, mais je meurs de faim ! s'exclama-t-il en tapant dans ses mains.

_ Dean, fit alors Sam tout sourire, regarde ce que je t'ai rapporté !

Dean lui lança un regard de travers. Il n'avait pas bougé d'un centimètre, planté à côté du lit.

_ Une tarte ! tenta une nouvelle fois Sam en lui tendant le morceau sous un plastique hermétiquement fermé.

Son grand frère faisait toujours une tête d'enterrement, comme à son habitude lorsqu'il s'inquiétait pour quelqu'un.

_ Tu sais, il va bien. Il a juste besoin de dormir ! expliqua Gabriel en mordant à pleine dent dans un sandwich. Ca ne sert à rien de rester là. Et Sam a spécialement choisi la part de tarte pour toi.

_ Citron, dit Sam en faisant une petite grimace.

Dean jeta un regard sur le corps inerte. Castiel en avait vu d'autres. C'était un soldat, il s'en remettrait facilement. Et il devait avouer qu'il mourrait de faim aussi. Il s'approcha de la table et prit la part de tarte des mains de son frère, visage toujours fermé.

_ Merci Sammy. Mais j'en n'ai pas fini avec toi, lança-t-il à Gabriel d'un air menaçant, sourcils froncés.

Gabriel hocha la tête en s'attaquant à un morceau de fromage qui dépassait entre les tranches de pain de mie. Le regard de Sam passa de l'un à l'autre. Visiblement, une trêve tacite déjeuner/goûter venait d'être passée. Il décida de ne pas aborder le sujet de Castiel immédiatement.

_ Au fait, dit-il en tournant sur lui-même. Elle est où l'autre chaise ?

_ Dehors, je me suis cogné dessus, expliqua Dean en s'asseyant sur le lit de Sam. Elle s'est brisée.

_ Oh, ok.

Sam haussa les épaules, prit sa petite salade verte qui baignait dans la mayonnaise et s'assit aux côtés de Dean. Ils attaquèrent enfin leur pitance avec appétit.

Le repas se déroula sans anicroche. Dean ne parla qu'au sujet des meurtres et de la manière de briser les sceaux. Gabriel leur expliqua entre deux barres chocolatées qu'un sortilège ne pouvait être brisé aussi simplement.

«**»

_ Alors ? demanda Sam.

Quelques secondes s'écoulèrent avant que Dean ne repose le poignet de Castiel. Il glissa sa main sur son front, écartant doucement les mèches de cheveux. Puis il secoua la tête.

_ Pas de changement.

Gabriel poussa un soupir volontairement long et bruyant.

_ Pour la dernière fois, il va bien. Il se repose ! Alors, laisse-le un peu tranquille.

_ Ca fait plus de deux heures, se justifia Dean. Il n'a pas bougé, rien.

Gabriel roula des yeux.

_ Tu peux traduire à ton frère : il va bien, il se repose, fit-il en articulant soigneusement chaque mot.

_ C'est un ange, il devrait mettre moins de temps que ça à récupérer, c'est pas normal !

_ Vu la faiblesse de sa grâce, ça ne m'étonne pas. Le gars a les batteries à plat. Il est vidé. Tu sais, on n'est pas des piles rechargeables, ça ne marche pas comme ça.

_ La faiblesse de sa grâce, demanda Sam en levant le nez de son livre.

_ Oui, elle est raplapla, expliqua Gabriel plus posément. Il a dû tenter de s'échapper par tous les moyens, et se servir de la puissance de sa grâce pour augmenter sa force. C'est stupide, aucune chance que ça fonctionne.

_ Pourquoi il aurait fait ça ?! lança Dean.

_ Je ne sais pas, dit l'archange en haussant des épaules. Il a utilisé l'énergie du désespoir… je n'ai pas d'autre terme, ni idée.

Sam leva un sourcil et tourna son regard vers son frère qui semblait soudain mal à l'aise.

_ Tu as prié… tu lui as demandé de venir, n'est-ce pas ?

Dean s'éloigna du lit et fit un geste évasif, mettant quelques secondes avant de répondre.

_ J'ai, peut-être, prié Cas… qu'on était un peu coincé dans cette affaire…

_ Heureusement que Cas n'est pas à notre service et qu'on ne l'appelle que quand on a besoin de son aide, ironisa Sam.

_ Oh, tais-toi !

Il s'assit aux côtés de Gabriel sur le lit de Sam.

_ Bon, on reprend ? demanda Gabriel.

_ Non, c'est bon, c'est clair, fit Sam.

_ La question n'était pas pour toi, dit l'archange en se tournant vers Dean, un large sourire aux lèvres.

_ Oh, ça va, c'est ma fête ? J'ai retenu, pas de soucis !

_ Mouais… de quels éléments as-tu besoin pour invoquer un Trickster comme Renart ?

Dean soupira avant de répondre au test de Gabriel.

_ Thym, laurier, patte de lapin, miel, oignon. C'est ridicule ! On dirait une recette de cuisine !

_ Concentre-toi, il manque deux ingrédients !

_ Ailes de corbeau et rhubarbe, acheva Dean. Sérieusement ? Rhubarbe ?

_ Eh oui ! Mais ça pourrait être pire. Pour invoquer un Kappa, il faut un concombre. Ou pour Till Eulenspiegel il faut très exactement cinq mirabelles ! Quand on sait que ça ne pousse que dans une partie de la France et de l'Allemagne, pendant quinze jours, bon courage pour ton invocation, tu as intérêt à viser juste ! Et les mirabelles en bocal, ça ne fonctionne pas. J'ai déjà essayé !

_ Till…

_ Laissez tomber, il vaut mieux qu'il reste dans son tonneau de bière, fit Gabriel sur un ton navré en agitant une main.

_ Tu ne nous as pas expliqué comment briser le sortilège qui lie Renart à l'invocateur, nota Sam.

_ Ah oui, facile ! Il faut simplement du sang de l'invocateur et prendre un des objets qui a servi à l'invocation initiale. Il a dû garder le tout quelque part, c'est obligatoire.

_ Tu veux dire soit la patte de lapin, ou la rhubarbe ?

_ Oui, peu important du moment que vous en récupérez la totalité.

_ Facile, grogna Dean. On doit juste trouver ce truc dans une baraque qui doit faire 600 m² !

_ C'est pour ça que Cas doit y aller en reconnaissance.

Tous se tournèrent vers l'ange qui n'avait toujours pas bougé.

_ Tu es sûr que… commença Sam après s'être tourné vers Gabriel.

_ Il va bien ! Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ?!

Sam prit son air le plus innocent et secoua légèrement la tête.

_ Il est plus de huit heures, annonça Dean après avoir consulté ton téléphone portable. On ne peut rien faire d'autre qu'attendre que Mister Comatose se réveille.

_ Tu veux réviser la formule d'invocation ? proposa Sam.

_ Pitié, j'ai mon disque dur qui est plein ! On pourrait aller manger.

_ Tu as de nouveau faim ? s'étonna Sam.

_ J'ai toujours faim !

_ Excellente idée, approuva Gabriel. Je ne dirais pas non à un burger avec un milk-shake vanille.

_ Ah ! s'exclama Dean en désignant l'archange. Allons-y !

_ Et on laisse Cas tout seul ? interrogea Sam.

_ Ben… visiblement il ne risque pas d'aller très loin.

_ S'il se réveille, au moins qu'on soit là.

Dean jeta un rapide coup d'œil à Castiel. Il acquiesça.

_ On reste là, décida-t-il.

Il se releva brusquement et se mit à farfouiller dans les tiroirs et placards de la pièce. Il brandit fièrement des verres qu'il avait finir par exhumer.

_ Sammy ?

_ Non merci, juste de la bière.

Dean retourna s'asseoir, attrapant au passage la bouteille encore fermée de whisky ainsi qu'une bière pour Sam.

_ Gabe ? dit-il en nettoyant sommairement les verres avec un pan de sa chemise.

_ Tu veux vraiment boire ?

_ Ouais.

_ Avec moi ?

_ Ouaip !

_ Un archange, poursuivit Gabriel un sourire narquois aux lèvres.

_ Yep !

_ Tu es un simple humain.

_ Je suis un hunter !

_ Autant pour moi ! J'avais oublié que vous méprenez le whisky pour de la nourriture.

Dean ignora totalement la remarque, ouvrit la bouteille de bière et la tendit à son frère, puis s'attaqua au whisky. Il versa deux grandes rasades dans les verres puis attendit que Gabriel prenne le sien.

_ Tu vas le regretter, lança Dean en levant son verre.

_ C'est ce qu'on va voir, rétorqua Gabriel en imitant Dean.

Ils portèrent les verres à leurs lèvres puis, d'un geste sec, avalèrent le whisky d'une traite. Dean ne put s'empêcher une grimace tandis que Gabriel resta parfaitement inexpressif.

_ Tour d'échauffement ! lança le Winchester en servant généreusement les verres vides.

Sam les observa d'un air mi-amusé, mi-navré, sirotant tranquillement sa bière. Aussi rapidement que la première fois, Gabriel et Dean descendirent leur whisky et quasi-instantanément, les verres se remplirent à nouveau. Et encore. Et une nouvelle fois. Et ainsi de suite durant une grande partie de la soirée.

«**»

_ Et là… et là… il s'est étouffé avec le bretzel ! s'esclaffa Gabriel en riant à gorge déployée.

Dean se frappa les cuisses, riant si fort qu'aucun son ne sortait de sa bouche. Sam gloussait doucement à côté, imaginant parfaitement la scène décrite par le Trickster.

_ Bizarrement, il n'a plus jamais traité les allemands de « schnitzel en lederhosen » !

_ Belle leçon de morale ! fit Dean en essayant de reprendre sa respiration.

Il tendit la bouteille vers Gabriel pour remplir son verre vide, mais la bouteille ne contenait plus une seule goutte du précieux liquide.

_ Merde ! A sec ! gronda-t-il.

_ Bon, ça sera pour demain.

_ On est demain, fit remarquer Sam.

_ Quelle heure ?

_ Deux heures.

_ Ca va.

_ Bon, les gars, ce n'est pas que je ne vous aime pas, mais Cas n'a pas l'air d'être rechargé, constata Gabriel en se retournant vers son frère.

_ C'est fichu pour ce soir, admit Dean, on tentera demain.

_ Tout à l'heure, corrigea Sam.

Dean lança un regard agacé à son frère qui lui répondit en haussant les épaules.

_ Appelez-moi quand il sera réveillé, fit Gabriel en se levant.

_ Quoi ? En faisant l'incantation ? s'étonna Dean.

_ Mais non, en m'appelant par mon nom, Einstein !

_ Oh…

Sam ne put retenir un petit ricanement qui vexa légèrement son frère.

_ Bonne descente, lança Gabriel en se dirigeant vers la porte, d'un ton admiratif.

_ On remet ça quand tu seras de nouveau en forme, papy !

_ Ouais, ouais, c'est ça.

Il fit un petit geste de la main puis quitta la chambre des Winchester.

_ J'ai faim, grommela Dean.

_ Plus tard !

_ Pfff…

L'aîné se leva et fixa son lit d'un air désespéré.

_ Et merde… ca sera la chaise pour moi cette nuit. Galère…

_ C'est bon, prends mon lit, je n'ai pas sommeil de toute façon.

_ Hors de question, Sammy ! Même pas la peine d'insister ! Et puis, ton « je n'ai pas sommeil », je connais. Dans moins de cinquante secondes, tu seras dans les bras de Morphée !

Sam fit une grimace. Il est vrai qu'il s'endormait facilement.

_ Si tu le vois, file-lui une bonne droite de ma part ! lança Dean en grommelant.

_ A qui ?

_ Morphée ! Des siècles que je n'ai pas bien dormi !

Sam ne put retenir un petit rire puis finit par acquiescer. Impossible de tenir tête à Dean lorsqu'il était saoul et en plus en mode « grand frère protecteur ». Ils filèrent à la salle de bain se débarbouiller et se brosser les dents, puis Sam fini par se déshabiller et s'allonger sur son lit en simple boxer. Dean était resté entièrement vêtu.

_ Je vais faire une petite balade, expliqua-t-il en sortant de la salle de bain devant le regard interrogateur de son frère.

_ Ok, bonne nuit.

Sam se glissa sous le drap et tenta d'arranger les couvertures à sa convenance.

_ Lumière, grogna-t-il, la tête à moitié enfouie dans l'oreiller.

_ Oui oui…

Dean glissa son portable dans la poche arrière de son pantalon, attrapa sa veste et sortit de la petite chambre, heureux de prendre un peu l'air après être resté enfermé aussi longtemps. Il resta quelques instants planté devant la porte, une légère brise contrasta avec la chaleur légèrement étouffante de la chambre et vint lui chatouiller la nuque provoquant un petit frisson. Des dizaines de questions de bousculaient dans sa tête.

Il prit une profonde inspiration et sortit les clés de voiture de sa poche, lorsqu'il se rendit compte une nouvelle fois que l'Impala était toujours confisquée par la police en tant que pièce à conviction. Il aurait pourtant eu grand besoin de s'asseoir derrière le volant, écouter un bon morceau de rock comme « Back in black ». L'odeur particulière de la voiture, la sensation du cuir ou même l'assise des sièges lui manquaient énormément. Il sentait confusément qu'il n'avait pas les idées claires et quelque chose de familier aurait été bénéfique. Malheureusement…

Il rempocha vivement les clés en grommelant puis se mit à marcher sans but. Il erra quelques minutes puis finit par se lasser. Les petites villes n'offraient pas grande distraction et il n'était absolument pas d'humeur à finir dans un bar. Il retourna au motel et avisa un distributeur de boissons. L'idée de la fraîcheur d'un Coca fit son petit bonhomme de chemin et Dean finit par succomber. Il glissa quelques pièces, attendit que la canette chute et recueillit la boisson. Patientant sagement que le gaz contenu se calme, il finit par trouver quelques marches relativement propres. Il s'y assit.

Dean finit par ouvrir la canette et bu immédiatement quelques gorgées qui lui firent un bien fou. Après tout le whisky ingurgité, quelque chose de non-alcoolisé était parfait. Ses pensées se mirent à refaire surface. Castiel allait-il s'en sortir ? Qu'est-ce que Gabriel cachait ? Qui était le commanditaire de toute cette affaire ? Quand allait-il pouvoir conduire son bébé ?

Il savait que Castiel serait sur pied rapidement, toutefois, il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter. De même que de voir Sam s'accommoder aussi rapidement à la présence de Gabriel. Dean ne lui faisait pas confiance, et il espérait sincèrement qu'il en était de même pour son frère. Quant à l'affaire… mieux valait attendre d'en savoir plus avant de tirer des conclusions hâtives, même s'il était prêt à planter un couteau en travers de la gorge du Commissaire qui lui avait laissé une sale impression.

Dean ressassa toutes ses pensées jusqu'à boire la dernière goutte de Coca. Il finit par se faire une raison et jeta la cannette dans une poubelle sur le chemin de la chambre. Lorsqu'il y pénétra, l'air était toujours aussi lourd et saturé. Il laissa la porte ouverte quelques secondes, le temps de prendre l'unique chaise et de la déposer à côté de son lit. Il vérifia rapidement l'état de Castiel. Aucun changement. Il finit par se débarrasser de sa veste et de ses chaussures dans un coin de placard, referma la porte de la chambre puis s'assit sur la chaise. Il observa Sam puis Castiel. Ne constatant rien d'alarmant, il tenta de se mettre dans la position la plus confortable, les jambes allongées sur une partie de son lit. Il ferma les yeux et s'endormit aussitôt.

«**»

Dean se réveilla doucement. Il ouvrit lentement les yeux, poussé par ses instincts de hunter, sentant que quelque chose clochait. Il vit immédiatement la forme sombre assise sur le lit qui le fixait. Il retenu un sursaut.

_ Dean… fit Castiel. Je ne voulais pas te réveiller.

_ Cas, bon sang ! Si tu ne veux pas réveiller les gens, arrête de les fixer de cette manière glauque. On en a déjà parlé !

_ Hum… ok…

Dean poussa un soupir, soulagé de voir que Castiel s'était enfin réveillé. Il jeta un coup d'œil vers Sam qui dormait paisiblement, puis vers l'ange.

_ Viens, on va discuter dehors.

Castiel suivit docilement Dean à travers la petite pièce puis referma la porte derrière eux. Le jour pointait le bout de son nez. Autour d'eux, aucun bruit, simplement quelques oiseaux qui chantaient le levé du soleil.

_ Cas, comment tu te sens, demanda alors Dean en se retournant vers Castiel, le visage sérieux, sourcils froncés.

_ Je vais bien. Merci d'être venu me chercher, répondit Castiel en toute simplicité, baissant légèrement la tête.

_ C'est normal, Cas.

_ Je n'ai pas réussi à m'échapper, pourtant, j'ai dû user de la presque totalité de ma force.

_ Oui, normal… fit Dean, enfin… je pense. J'en sais rien en fait. En tout cas, ça ne se reproduira plus, c'est sûr !

_ Tu sais qui m'a enfermé dans ce labyrinthe ?

_ Oh oui. Gabriel. Il est vivant. Et c'est lui qui t'a envoyé dans la Quatrième Dimension.

_ Gabriel ?

_ Gabriel.

Dean remarqua immédiatement une appréhension saisir Castiel. Ce dernier regardait le sol, poings serrés.

_ Cas ? reprit Dean, soudain inquiet.

_ C'est logique… commença Castiel. Seul un être aussi puissant qu'un archange aurait pu maintenir ce niveau d'illusion aussi longtemps. Il n'a rien perdu de sa force. Je suppose qu'il veut se venger de moi.

_ Non, ça suffit. Il a eu sa vengeance.

_ Dean, j'ai tué tellement d'anges… ma famille… notre famille est décimée… Il est logique qu'il désire mettre un terme à mon existence…

Dean ressentit l'agitation de l'ange, la culpabilité dans sa voix. Il avait assez vécut et se détestait assez pour savoir ce que vivait Castiel en cet instant.

_ Hey Cas, le coupa-t-il en posant une main sur son épaule. Il ne fera rien, je peux te l'affirmer. Tu sais pourquoi ? Parce qu'on est là, Sam et moi. Et qu'on ne le laissera pas te faire du mal. Alors, tu restes avec nous. Ok ?

_ Dean… souffla Castiel en plongeant son regard dans celui si vert, si éclatant, du Winchester.

Ils restèrent quelques secondes silencieux, chacun se rendant compte de la vacuité de la promesse. Comment deux simples humains pourraient empêcher un archange d'assouvir sa vengeance ? Mais là encore, l'un comme l'autre savait qu'ils pouvaient en être capables. Après l'Apocalypse, Lucifer, Raphaël et les Leviathan, finalement Gabriel n'était pas un obstacle insurmontable. Le point le plus important pour Castiel, plus que cette promesse de protection qui était en général inversée, était l'attitude de Dean. Le côté protecteur et surtout la volonté qu'il mettait à le rassurer. Finalement, il tenait peut-être à lui, plus comme un ami que comme un allié dans la bataille ce qu'ils avaient toujours été.

Au bout de plusieurs secondes, Dean finit par se résigner et retira sa main. Il n'avait pas calculé son geste, et sans la veste et l'imper, il sentit tous les détails physiques de l'ange sous ses doigts, la fermeté des muscles, la rondeur de l'épaule, la chaleur qu'émanait le corps de Castiel. Lorsqu'il avait compris que Castiel appréhendait une exécution radicale de la part de Gabriel à cause de toutes ses erreurs, il avait difficilement repoussé l'envie de serrer l'ange dans ses bras, de lui dire qu'il n'avait pas à se haïr, qu'il comprenait ce qu'il ressentait et qu'il serait là pour l'aider, car il savait que Castiel était mal à l'aise face aux démonstrations d'affections, mais surtout il ne se faisait absolument pas confiance pour gérer ses propres émotions.

Castiel ne prononça toujours aucun mot, se contentant de le regarder de ses yeux que Dean devinait si bleus à travers les restes de la nuit. Il aurait pu le fixer longuement, mais il se faisait vraiment tôt et il savait qu'une heure de sommeil ne suffirait pas pour affronter la journée qui s'annonçait.

_ Cas, finit-il par dire, je vais dormir, quelques heures pas plus… alors, toi, tu vas faire de même, d'accord ?

_ Ca va mieux Dean. J'ai retrouvé une partie de ma grâce.

_ Pas de discussion ! On retourne dans la chambre, et tu dors ou tu fais du yoga ou ce que tu veux pour récupérer tes forces, point. Et moi, je dors. C'est clair ?

_ C'est clair, finit par admettre Castiel, résigné.

_ Bien. Je t'expliquerai tout ce qu'il se passe demain.

_ Dean, pourquoi veux-tu attendre vingt-quatre heures pour m'expliquer la situation ?

_ Vingt-quatre heures ? s'étonna Dean en fronçant les sourcils. Oh non ! Tout à l'heure, dans trois ou quatre heures.

_ Mais tu as dit demain, Dean.

_ Je sais ce que j'ai dit ! Bref, assez discuté. Va à l'intérieur, ordonna-t-il, sachant pertinemment que la discussion risquait de durer longtemps s'il n'y coupait pas court.

Ils retournèrent dans la chambre, Sam dormait toujours, un bras hors du lit tendu vers celui de Dean. Silencieusement, Dean indiqua à Castiel de s'allonger sur le lit. Celui-ci refusa, et fila s'asseoir sur la chaise. Le Winchester ne protesta pas, se sentant dans un état de fatigue trop avancé pour tenter de convaincre Castiel. Il s'allongea sur la couche et s'endormit immédiatement. Ce ne fut que lorsqu'il dormait profondément que Castiel s'autorisa à fermer les yeux et tenter de récupérer sa grâce.

«**»

Lorsque Dean se réveilla moins de quatre heures plus tard, il entendit distinctement Sam et Castiel discuter. Il mit quelques secondes à faire entièrement surface. Apparemment, ils parlaient de l'affaire en cours.

_ Bonjour Dean, fit Castiel en se tournant vers lui.

_ Hey, lança simplement Sam.

_ Hey… répondit Dean en s'asseyant laborieusement sur le rebord de son lit.

_ J'ai expliqué à Cas ce qu'il s'est passé.

_ Ok…

_ Et que Gabriel nous aide à régler l'affaire.

_ Cool…

Dean se passa les mains sur le visage. Il n'était pas encore prêt à faire de longues conversations avec son frère. Pas avant une bonne douche.

_ Cas, comment tu te sens ? demanda-t-il en se mettant debout.

_ Beaucoup mieux. Je suis presque « retapé », fit Castiel en mimant des guillemets de ses doigts.

_ Bon.

Il constata que son frère était déjà lavé et habillé. Il fila alors sous la douche pour rattraper son retard. Une quinzaine de minutes plus tard, il était fin prêt. Vêtu d'un jeans noir et d'un T-shirt bleu un peu délavé, il revêtit une chemise à carreaux rouges.

_ Hé, c'est quoi ça ? s'amusa Sam en avisant la tenue de son frère.

_ Pas le choix, ok ? Tous mes vêtements sont crades et je n'ai pas eu le temps d'aller à la laverie.

_ Dean, je peux nettoyer les souillures de tes habits, c'est très simple.

Sam et Dean de concert tournèrent brusquement leur tête vers Castiel.

_ C'est très simple à réaliser. Si tu veux…

_ Non, le coupa Dean brutalement. Merci, ça ira.

_ Mais je…

_ Non, hors de question ! protesta Dean en levant sa main gauche vers Castiel.

_ Vous avez un petit différent domestique ? demanda Sam en tournant un visage angélique vers son frère.

_ Va en enfer, grommela Dean.

Sam lui envoya son sourire le plus rayonnant. Finalement, Dean préféra laisser tomber. Il entreprit de faire le tour de la chambre et de ramasser toutes les affaires sales, y compris celles de son frère qui étaient soigneusement rangées dans un sac. Puis, en profita pour recueillir tous les déchets et cadavres de bouteilles qui traînaient dans la pièce.

_ Voilà ce qu'on va faire, fit Dean après quelques minutes. On passe au Lavomatic, on va prendre un petit-déjeuner digne de ce nom avant que je n'assassine quelqu'un, et après, on monte un plan. On est tous d'accord ?

Sam et Castiel acquiescèrent.

_ Dean, fit alors l'ange.

_ Quoi ?

_ Je crois que mes vêtements ont disparu.

_ Mais non, ils sont rangés !

Dean alla chercher la veste et l'imperméable beige qu'il avait soigneusement rangé la veille. Castiel le remercia poliment puis enfila les vêtements. Une fois le long manteau enfilé, il se tourna vers Dean et lui fit un large sourire, bras ouverts.

_ C'est mieux ! lança-t-il.

_ C'est mieux, répondit Dean en pilotage automatiquement, ne sachant que répondre d'autre devant Castiel qui semblait très fier de lui.

Sam releva un sourcil et passa son regard de Castiel vers Dean qui ne semblait pouvoir détourner son attention de l'ange. Il poussa alors un long soupir. C'est reparti pour un tour, songea-t-il, lassé.

Puis, après avoir vérifié leurs armes et munitions, ils quittèrent la chambre de motel, passèrent rapidement à la laverie qui se trouvait simplement à quelques centaines de mètres où Dean paya pour un service personnalisé, et enfin se rendirent dans un Dinner dont l'affiche placardé en grand sur les vitrines leur promettait un brunch inoubliable. Ils s'assirent à une table de quatre excentrée du reste de la clientèle, Castiel entre le mur et Sam, face à l'aîné Winchester.

Dean commanda le menu spécial : bacon, pain, beurre, bagel, pommes et double ration d'œufs brouillés, café illimité. Sam se contenta d'une tasse de café avec un double-bagel. A la surprise générale, Castiel demanda le même menu que Dean.

_ Les nutriments de ce repas peuvent aider à subvenir plus rapidement au renouveau de ma force, se justifia-t-il devant l'air étonné des frères Winchester.

Il les regarda tour à tour mais ceux-ci ne cillèrent pas.

_ Et… c'est bon… finit-il par avouer d'une petite voix.

Dean releva ses sourcils et finit par secoua brièvement la tête.

_ Regardez-moi ça, Pinocchio se croit un vrai petit garçon, ne put-il s'empêcher de commenter en s'adossant plus confortablement sur la banquette.

A la place de l'habituel regard exaspéré de Castiel, ce fut Sam qui poussa un long soupir.

_ Dean…

_ Quoi ? C'est rare de le voir manger !

_ Laisse tomber, Dean.

En voyant le regard gêné et un peu perdu de Castiel, Dean regretta immédiatement ses paroles.

_ Pour en revenir à ce qui nous intéresse, lança Dean pour changer de sujet, Sam t'a fait un résumé complet ?

_ Oui, c'est assez clair. Nous devons trouver l'invocateur originel, récupérer son sang et prendre des ingrédients de l'invocation.

_ Le problème, reprit Dean, c'est que d'après Gabriel, les symboles seront invisibles pour Sam et moi. Et lui, en tant que Trickster, ne peut pas s'approcher.

_ Dean, Gabriel est un Archange, il ne devrait pas être soumis à ces sigles.

_ C'est ce qu'il nous a expliqué et… quitte à ce que quelqu'un le fasse, je préfère que ce soit toi, Cas.

Castiel hocha lentement la tête.

_ Je ferai de mon mieux.

Dean ne put s'empêcher de sourire, heureux de compter Castiel dans les rangs. Il en fut de même pour l'ange, voyant qu'il répondait aux attentes de Dean et lui rendit son sourire, plus léger, mais tout aussi significatif.

Sam se racla bruyamment la gorge.

_ Ce serait bien qu'on mette un plan en place avec Gabriel, dit-il en regardant tour à tour Castiel et Dean.

_ Oui, évidemment. Au fait, il est passé où ?

Sam haussa les épaules. Ce n'était pas lui de suivre les moindres faits et gestes de l'archange.

_ Tu ne l'as pas appelé ? demanda Dean.

_ Non, je voulais d'abord que Cas soit mis à jour sur les évènements.

_ Bah, il finira bien par montrer le bout de son nez tôt ou tard, comme toujours, fit Dean.

Quelques secondes plus tard, la serveuse leur apporta les cafés, suivi des plats gargantuesques pour Dean et Castiel. Le hunter se jeta dessus comme s'il n'avait pas mangé depuis des semaines, provoquant un petit rire de la part de Sam. Castiel se saisit des couverts et de manière très posée entreprit de couper les morceaux de bacon, sous le regard à demi-couvert de Dean, intrigué de voir l'ange manger tel un être humain normal.

Sans qu'ils n'y prêtent attention, Gabriel franchit la porte du Dinner, faisant tinter les clochettes et alla directement s'asseoir aux côtés de Dean, face à Sam.

_ Alors, on n'invite même pas tonton Gabriel au repas ? Hmmm ? Je vais me vexer ! lança-t-il joyeusement.

_ Tu vois ? fit Dean en regardant son frère, tout en désignant Gabriel de sa fourchette.

_ Vous m'avez commandé quoi ? demanda Gabriel en agrippant un menu.

Sam se retourna et appela la serveuse.

_ Gabriel, salua Castiel d'une petite voix, en tentant de garder ses yeux sur son archange de frère malgré un malaise certain.

_ Salut frérot, répondit Gabriel en tournant son regard ambré vers l'ange.