Chers lecteurs,
Veuillez m'excuser pour le retard! Pour des soucis personnels, j'ai malheureusement dû m'éclipser plusieurs jours. N'aidant pas, cette partie a été plus difficile à écrire que les autres. Je vous promets par contre que le chapitre suivant ne mettra pas aussi longtemps à arriver!
Je tiens également à m'excuser pour ne pas encore avoir répondu à vos commentaires et encouragements.
Encore une fois, merci pour votre soutien!
Bonne lecture à tous!

Avertissement: nous sommes tous bien d'accord qu'il s'agit (principalement) d'une Sabriel, n'est-ce pas? Voilà, voilà, simple rappel ^o^

«**»

Ils décidèrent rapidement de la répartition des tâches. Sam et Gabriel iraient rendre visite au maire, tandis que Dean et Castiel feraient quelques recherches à la bibliothèque et en profiteraient pour observer Alice Ward. Une fois d'accord sur la grande ligne directrice du plan, ils remballèrent leurs affaires et remontèrent dans la voiture. Ils déposèrent le tout dans la chambre du motel puis se remirent en route.

Dean et Castiel furent déposés devant la bibliothèque, comme c'était prévu, tandis que Sam, au volant du véhicule brinquebalant, et Gabriel continuèrent vers la demeure du maire. Ils préféraient inspecter les domaines privés avant de s'attaquer à son bureau.

_ Tu sais, commença Gabriel, l'air de rien, je ne serais pas contre grignoter un petit truc.

_ Quoi ? s'étonna Sam. Déjà ? Il est à peine… ah… 15h passées.

_ J'ai comme un creux.

_ Ok, je te propose un deal. On va d'abord fouiller la maison, et après on mange. Ca te va ?

_ Mouais… si tu ne tiens pas parole, c'est toi qui me serviras de diner ! lança Gabriel en regardant Sam de travers avec un petit sourire.

Sam ne put s'empêcher de ricaner.

_ Tu vas avoir une indigestion !

_ C'est ce qu'on verra !

Sam secoua la tête, sourire aux lèvres. Les répliques un peu idiotes de Gabriel lui changeaient les idées. Certes Dean faisait régulièrement des blagues, mais au fil des années, il s'était lassé. L'archange apportait une fraîcheur dont Sam avait bien besoin. Il se rendait bien compte qu'il était extrêmement à l'aise seul avec Gabriel. Probablement plus qu'il n'aurait du, mais il appréciait ces moments. Des phrases franches, directes et sans blabla, une liberté d'expression qu'il ne s'autorisait plus vraiment avec son frère. Il se demanda soudain comment s'était passé la première rencontre entre Dean et Castiel. Certes, Bobby et Dean lui avaient raconté plusieurs fois en détail, mais lorsque Bobby était dans les choux, Dean avait-il montré des signes d'hésitation ? Cherché ses mots ? Intimidé face à un ange ? Ou au contraire avait-il été l'ours mal léché habituel ?
Sam s'imagina soudain les conversations que Castiel devait tenir avec Dean. Il se retint d'éclater de rire. S'ils agissaient en sa présence comme lorsqu'ils étaient seuls (ce qu'il soupçonnait), ils ne devaient pas souvent s'adresser la parole. Ou alors, pas à plus de quinze centimètres l'un de l'autre et surtout sans jamais détourner le regard. Il fallait à tout prix garder les yeux dans les yeux. Très important ! A croire qu'ils devaient se fixer avec intensité durant des heures pour finalement réussir à sortir une phrase cohérente. Pas étonnant qu'il ait souvent l'impression d'interrompre quelque chose lorsqu'il entrait dans une pièce où les deux se trouvaient !

_ Quelque chose de drôle ? demanda Gabriel en tournant la tête vers Sam.

_ Non, rien d'important, lui répondit-il.

_ On est bientôt arrivés, l'informa Gabriel. Je risque de ne pas pouvoir entrer.

_ Je sais, confirma Sam. Pas de soucis, je vais juste faire une inspection rapide. Si je trouve quelque chose, Cas pourra jeter un œil.

Ils se turent, sentant que cette dernière phrase mettait le doigt sur le point principal.

_ Pourquoi Castiel et Dean n'y sont pas allés à notre place ? demanda alors Gabriel.

_ Je… c'est vrai, on n'y a pas pensé, ça aurait été plus logique.

_ Dean a insisté pour aller à la bibliothèque, se rappela l'archange.

_ Oui, il a lourdement insisté, en effet… oh… ok, j'ai compris.

_ Quoi donc ?

_ Le fantasme de la bibliothécaire !

_ Ah, tu crois ?

_ Sûr et certain !

_ C'est assez pervers… je suis choqué ! s'exclama Gabriel d'une voix trop haut perchée pour être naturelle.

_ C'est Dean ! Et tu as couché avec un cheval, tu es mal placé pour faire des commentaires.

_ Hahaha ! Je suis choqué tout de même ! Mais plus sérieusement, tu crois qu'il va draguer la fameuse Alice ?

_ Il y a des chances.

_ Avec Castiel à côté ?

Sam eut un hoquet de surprise.

_ Toi aussi tu trouves qu'ils sont… un peu… comment dire…

_ Qu'ils sont carrément à deux doigts de s'arracher les vêtements et de se sauter dessus sauvagement, oui ! s'écria Gabriel en enthousiasme.

_ Ca me rassure, ce n'est pas que moi !

_ Ah non, certainement pas ! Mais ils sont aussi coincés que des culs-bénis dans une partouze !

_ Belle image…

_ Tu as compris la métaphore.

_ Oui oui.

_ Sans rire, il draguerait quelqu'un avec Cas à côté ?

Sam haussa les épaules. Il avait depuis longtemps abandonné l'affaire entre Dean et Castiel. Gabriel eut un petit gloussement.

_ J'aimerai bien voir ça, ça pourrait être intéressant !

«**»

_ Dean, dit Castiel pour la énième fois en fixant le dos du Winchester.

_ Juste une seconde ! répondit Dean, un sourire éclatant aux lèvres.

_ Dean, nous avons un travail à accomplir.

_ Je sais, je sais ! Laisse-moi juste profiter des merveilles qu'offre cette bibliothèque !

Castiel poussa un long soupir et eut un petit geste d'agacement en haussant les épaules.

_ Vous avez choisi ? lança le jeune homme derrière le comptoir, perdant lui aussi visiblement patience.

_ Oui ! Oui oui, répondit Dean. Ca sera un grand mokkaccino avec extra-crème, extra-chocolat. Et heu… un muffin myrtilles. Oh, mettez-en deux ! Cas, tu en mangeras un, ils sont fameux !

_ Dean…

_ Même pas la peine de protester ! Tu me remercieras plus tard !

_ Ca sera tout ? demanda le serveur d'une voix apathique.

_ Rajoutez un cookie et hum… Cas, tu veux boire quoi ?

L'ange secoua la tête, totalement perdu devant l'obstination qu'avait Dean à lui faire avaler de la nourriture alors qu'il avait déjà mangé le matin même, ce qui pour un ange était déjà bien au-delà du hors-norme.

_ Bon… reprit Dean devant l'air désabusé de Castiel. Ce sont des oranges fraîches ? Mettez un jus d'orange alors. Ah ! Tenez, la carte de fidélité.

_ Vous avez le droit, au choix, à un morceau de tarte aux pommes ou un morceau de brownie.

_ Tarte aux pommes !

_ Dean… c'est pour ça que tu as insisté pour venir à la bibliothèque ? Pour venir manger des friandises ?

_ Héhéhé, exactement ! s'exclama Dean, un sourire rayonnant sur le visage. Et en plus, avec la carte, j'ai 25% sur les boissons et une part de gâteau en plus ! Mieux encore ! C'est délicieux !

Castiel capitula. Il ne pouvait tenir tête au Winchester en temps normal. Mais lorsqu'il était question de nourriture, la question ne se posait même plus. Dean paya le tout et, aidé de l'ange, se trouvèrent un coin tranquille dans la bibliothèque, au fond d'une allée perdue entre des livres sur la jardinerie et le shamisen. Castiel avait soigneusement repéré l'endroit idéalement situé pour observer la bibliothécaire et rester en retrait loin des regards indiscrets. Ils déposèrent le tout sur la petite table et s'attelèrent à leur tâche, un cookie entre les dents pour Dean.

«**»

Sam repéra la propriété, fit le tour du pâté de maison et finit par se garer dans la rue perpendiculaire.

_ C'est bizarre, dit Gabriel en fronçant les sourcils.

_ Quoi ?

_ Je ne vois rien… il n'y a aucun sceau sur les murs… Tu es sûr qu'on est au bon endroit ?

Sam se racla la gorge et fixa Gabriel d'un air blasé.

_ Ok ok, je ne mettrai plus en doute le sens de l'orientation d'une créature aussi majestueuse qu'un Samsquatch !

_ Ha. Ha. Bon, tu veux venir ou tu restes là ?

_ Je reste là. Je veux juste m'assurer des alentours. Je te rejoins.

Sam acquiesça puis sortit de la voiture. Dans la poche de sa veste, il avait son badge du FBI prêt à servir. Il marcha une petite dizaine de mètres jusqu'à arriver devant la propriété. Contrairement aux autres demeures, telles celle du juge ou du commissaire, celle-ci était de taille bien plus raisonnable. Chose plus surprenante, il n'y avait ni grille, ni mur. Hormis un léger parapet, le jardin était ouvert sur l'extérieur et au regard de tous. Quelques arbres fruitiers parsemaient le jardin qui était, somme toute, de taille modeste. Il n'y avait aucune décoration clinquante, ni signe apparent de richesse excessive, bien au contraire. Sam observa les lieux et finit par douter lui aussi d'être au bon endroit. Il sortit son téléphone de la poche arrière de son pantalon et, grâce au GPS, confirma qu'il ne s'était pas trompé d'adresse.

Il suivit le vague chemin en gravillons qui faisait plus office de ligne indicatrice sur la pelouse naturelle (mais cependant parfaitement tondue).

La maison semblait assez étroite, et avait un unique étage. Les murs étaient d'un blanc éclatant et il s'agissait-là bien de la seule chose qui sortait de la normalité la plus banale.
Sam sonna à la porte partiellement vitrée et patienta, se préparant à débiter son habituel discours. Il attendit une bonne quinzaine de secondes avant de sonner une nouvelle fois. Pas de réponse. La chance était inespérée. Si personne n'était présent, il pourrait étudier les lieux en toute tranquillité. Paré à toute éventualité, il porta la main à son portefeuille et en sortit quelques rossignols. Alors qu'il se penchait pour s'apprêter à crocheter la serrure, il aperçu le boîtier familier qui signifiait que toute la maison était sous alarme électronique. Certes, il était le génie de la famille, mais il n'en était pas encore arrivé au point de couper la moindre alarme. Il se ravisa donc et préféra faire le tour du jardin.

Il reprit le chemin puis s'aventura entre les pommiers et pêchers. Le plan du domaine était semblable à quasiment tous les autres. A l'arrière de la maison se trouvait une terrasse, plus loin une petite cabane qui devait certainement servir à ranger les outils de jardinage. Point notable : aucune décoration.

Sam monta les quelques marches de la terrasse puis jeta un coup d'œil à l'intérieur de la maison. Une nouvelle fois, rien d'impressionnant. Salon, salle à manger, couloir. Il ne remarqua ni activité suspecte ni sceau ni peinture suspicieux.

Sam se rendit compte qu'il n'arriverait à rien ainsi. Il tourna sur ses talons et reprit le chemin de l'entrée lorsqu'il eut une idée. Gabriel pourrait certainement se glisser à l'intérieur et débrancher l'alarme pour le laisser inspecter les lieux. Il appela Gabriel à voix basse.

_ Gabe, si tu m'entends, tu pourrais venir ? Je pense que la maison est vide. On pourrait entrer et faire un tour nous-même.

Il attendit quelques secondes, mais Gabriel ne vint pas. Il l'appela une nouvelle fois mais sa requête resta sans réponse. Il décida alors de tenter une incursion discrète dans la cabane de jardin qui elle serait certainement sans alarme.

«**»

_ Alors ? demanda Gabriel.

_ Alors rien, répondit Sam après avoir démarré la voiture.

_ Tu n'as rien remarqué ? Rien du tout ?

_ Non, il n'y a rien. Cette maison est ce qu'il y a de plus banale.

_ Même quand tu as marché sur le gazon ?

_ Non, rien du tout ! Le comble de la banalité !

_ Bizarre… commenta-t-il simplement.

_ Comment ça ?

_ Quand tu es entré dans le jardin, j'ai eu l'impression que… comment dire… ton image s'est floutée le temps d'une demi-seconde. J'ai dû me tromper.

Sam haussa les épaules.

_ Rien vu.

_ Tu as tenté de voir s'il y avait quelqu'un ?

_ Oui, confirma Sam. Mais j'ai l'impression qu'il n'y avait personne.

La voiture roulait maintenant sur son rythme de croisière. Ils avaient quitté le pâté de maison et se dirigeaient vers le centre-ville.

_ Tu es entré ? demanda alors Gabriel.

_ Entré où ?

_ Dans la maison !

_ Quoi ? Oh non. Je n'ai rien remarqué de suspect. Je crois qu'on est sur une mauvaise piste. Le Maire ne doit pas être dans le coup.

Gabriel ouvrit la bouche puis la referma aussi sec, sourcils froncés.

_ Attends, qu'est-ce que tu as fait aussi longtemps ? finit-il par demander.

_ Tu sais, tes questions sont vraiment bizarres ! C'est toi qui n'es pas normal !

_ Sam, tu t'es absenté plus d'une demi-heure !

_ Mais non, cinq minutes, tout au plus !

_ Trente minutes… A ton avis, quelle heure est-il ?

_ Je ne sais pas… 15h30 ?

_ 16h, corrigea Gabriel en fixant Sam.

_ J'ai toujours été mauvais en estimations, rétorqua Sam d'une voix légèrement irritée. Bon, tu ne voulais pas qu'on aille au bureau du Maire lui rendre une petite visite ?

Gabriel finit par se taire, sans toutefois détourner le regard. Il leva lentement sa main droite et après une légère hésitation, la posa sur celle de Sam. Surpris, il la retira du volant en tournant la tête vers l'archange.

_ Gabriel ?!

_ Je veux juste vérifier quelque chose… ne t'inquiète pas.

En moins d'une seconde, Gabriel fit un check-up.

_ Non, tu n'as rien…physiquement tout va bien… finit-il par commenter.

Trop concentré sur sa conduite, Sam ne put que jurer en lui affirmant qu'évidemment, il allait bien ! Il pesta contre Gabriel qui avait failli provoquer un accident, puis se tut. Gabriel ne prononça pas un mot, lèvres pincées et regard toujours fixé sur Sam.

_ Tu vas me faire rougir, finit par lancer Sam après de longues minutes de silence.

_ J'ai juste l'impression que… ça me titille.

Sam soupira. Il se permit de tourner le regard vers Gabriel le temps d'un battement de cil avant de se focaliser sur la route.

_ Bon, visiblement tu es en hypoglycémie, ironisa-t-il. On passe manger un morceau et après on file au bureau du Maire. Entendu ?

_ Parfait ! répondit Gabriel de sa voix enthousiaste habituelle. Tu sais comment me parler, Sammy-boy !

_ C'est Sam, rectifia le Winchester.

_ Sammy Sugar.

_ Sam.

_ Sammy et Scooby !

_ Toujours Sam.

_ Sammystère et boules de gommes.

_ Sam.

_ Sammy-dirait bien de manger un morceau

Le Winchester craqua et eut un petit rire qui ravit Gabriel.

_ Bon, je te préviens, on ne met pas plus d'un quart d'heure pour manger, d'accord ?

_ On est d'accord !

Sam secoua la tête et s'engagea sur Main Street. Ils trouvèrent rapidement un bar qui ferait largement l'affaire. Ils garèrent la voiture et entrèrent dans « Le temple du Snooker » où ils pourraient commander quelques frites grasses, du bacon et des bières. Ca suffirait largement pour que Gabriel arrête de gémir sur sa faim durant au moins quelques heures.

«**»

Dean avait les yeux rivés sur le muffin aux myrtilles que Castiel reposait lentement sur l'assiette devant lui. L'ange avait fini par céder sous la pression répétée du Winchester.

_ Alors ? Alors alors ? insista ce dernier. C'est bon ?

Castiel mâcha patiemment la bouchée puis l'avala en hochant lentement la tête.

_ Oui Dean. La pâte est légère et finement sucrée. Mais je crains que les fruits ne soient pas cultivés biologiquement. J'ai senti des traces de pesticides. Je pense même qu'ils ont été congelés durant le transport. Et…

_ Cas ! C'est bon ou pas ?

Castiel poussa un soupir, le énième en quelques heures.

_ Oui Dean. C'est bon.

_ Aaaaah ! Tu vois ! J'ai bien fait d'insister !

_ Certes.

_ Ca ne fait pas de mal de se faire du bien !

_ Dean… nous avons….

_ Tschhhh ! Pas un mot. Reprends-en un morceau !

_ Mais Dean…

_ Allez, Cas ! Tu dois profiter des choses simples de la vie !

Castiel lança un regard exaspéré à son ami. Sans vraiment connaître tous les tenants et aboutissants des relations humaines, Castiel se doutait pourtant qu'il savait savourer les choses simples de la vie, comme disait Dean. Il aimait regarder les cerfs-volants virevolter haut dans le ciel, observer le ballet des abeilles et il trouvait les images satellites de la Terre absolument exquises. Manger un muffin aux myrtilles n'entrait cependant pas dans ses activités favorites. Mais une fois encore, Dean finit par le convaincre. Ou plutôt l'avoir à l'usure. Le regard brillant et le sourire quasi-béat du Winchester avaient eu raison de lui.

L'ange porta le muffin à ses lèvres une nouvelle fois et mordit à pleines dents. Il mit quelques secondes à avaler le morceau avant de reprendre la parole.

_ Dean, je te rappelle que l'objectif premier est d'observer la bibliothécaire.

_ Je sais, je sais, marmonna Dean en achevant sa part de tarte. Mais pour une fois qu'on peut être tranquilles tous les deux sans personne pour nous déranger…

_ Tu veux dire, pour une fois que tu peux manger ton gâteau tranquillement ? demanda Castiel.

Dean déglutit difficilement, s'étouffant à moitié en se rendant compte de ce qu'il avait dit sans faire attention.

_ Evidemment ! Sam oublie toujours ma part de tarte !

L'énergie qu'il mit dans cette phrase sonnait faux. Heureusement pour lui, Castiel semblait plus intéressé par la bibliothécaire que par l'échange de banalités avec Dean. Il ne remarqua donc pas la gêne du Winchester.

Dean finit par tourner la tête et observa Alice Ward. Petite blonde, vêtue d'un tailleur strict aux couleurs grises, elle s'affairait derrière son comptoir à renseigner les visiteurs et tenter de ficher les livres rendus. Le Winchester, après l'avoir vue à l'œuvre une quinzaine de minutes, conclut qu'elle débordait d'énergie pour supporter d'être ainsi interrompue toutes les dix secondes par des gens qui visiblement cherchaient toujours quelque chose.

_ Alors Cas, fit Dean en faisant face à l'ange, tu la trouves comment ?

_ Elle ne dégage aucune hostilité. Je ne ressens pas la présence des Tricksters, mais ils sont assez doués pour se cacher de moi.

_ Non, je veux dire, tu la trouves mignonne ?

_ Je suppose que sur des critères humains elle entre dans cette catégorie, confirma Castiel en hochant la tête.

Dean retint un soupir.

_ Tu veux lui parler ? proposa-t-il.

Castiel tourna vers lui son plus grand regard effaré.

_ Dean, je ne suis pas le choix idéal pour mener un interrogatoire.

_ Oui, mais ça aurait pu être fun à regarder ! lança Dean en haussant les sourcils d'un air amusé. Allez, jeune Padawan. Regarde et apprends !

Dean se releva et se dirigea vers la bibliothécaire, Castiel sur ses talons.

«**»

Les deux immenses bocks de bière arrivèrent quelques secondes avant les frites.

_ Santé Sammy !

Sam secoua lentement la tête mais finit par trinquer avec Gabriel. Il porta la bière à ses lèvres et se rendit compte qu'elle avait l'exact même goût que dans tous les bars des Etats-Unis. Légère, finement pétillante et avec un vague goût de bière. Après deux gorgées, il reposa le verre et se saisit d'une frite d'où une goutte d'huile roula jusqu'à s'écraser sur la table.

_ Urgh… lâcha Sam d'un ton dégoûté.

De son côté, Gabriel en était presque à la moitié de son verre sans reprendre sa respiration. Il l'acheva facilement et reposa l'énorme bock sur la table avec un soupir de satisfaction.

_ Fameux !

Sam releva un sourcil.

_ Sans rire ?

_ Non, cette bière est absolument infâme, mais quand tu possèdes quelques petits… trucs, fit Gabriel en agitant quelques doigts de sa main droite, la boisson la plus insipide se transforme en délice raffiné.

_ C'est de la triche ! s'exclama Sam en souriant.

_ C'est de l'arrangement ! Regarde…

Gabriel posa un index sur le panier de frites qui se transformèrent subtilement. La couleur blanchâtre se transforma en un blond doré appétissant. Sam remarqua que certaines semblaient se redresser et se raidir.

_ Goûte, lança Gabriel avec un clin d'œil.

Sam n'hésita qu'une seconde avant de reprendre une frite. Il la porta à ses lèvres et ne put retenir un petit soupir.

_ C'est… exquis !

_ N'est-ce pas !

_ Et ce ne sont que des frites !

_ C'est magique !

Gabriel offrit son plus beau sourire au Winchester.

_ Elles sont… wouah !

Sam en attrapa une autre, puis une suivante, jusqu'à la moitié du panier, sous le regard amusé de l'archange. Entre-temps, ce dernier avait commandé une nouvelle bière et la dégustait bien plus lentement que la première.

_ Finis-les, dit Gabriel en voyant que Sam s'arrêtait poliment de picorer.

_ Non, ça ira, je te remercie.

_ Allez, profites-en. Ca te changera de ta nourriture de lapin !

La Winchester fit une grimace l'espace d'une seconde, tiquant sur cette dernière phrase.

_ Tu manges bien de la salade, d'habitude, non ? Alors, pour une fois que tu en profites, ne te gêne pas !

_ Comment sais-tu ce que je mange d'habitude ?

_ Oh, tu as dû le mentionner une fois, je crois.

Sam secoua la tête.

_ Non, jamais…

_ Ah bon ? s'étonna Gabriel. Alors c'est que je t'ai vu en manger, probablement.

Le plus jeune Winchester s'adossa, bouche entre-ouverte et sourcils relevés. Il plongea son regard dans celui de l'archange. Il savait pertinemment ce que Gabriel avait voulu dire, mais ça l'étonnait tant qu'il n'osait formuler sa phrase. Il observa Gabriel qui buvait tranquillement sa bière, l'air le plus innocent au monde.

_ Tu n'avais vraiment rien d'autre à faire qu'à nous observer, finit par dire Sam.

_ Ah, Sammy ! Vous, les Winchester, vous êtes fascinants !

_ Dit un Archange, rétorqua Sam.

_ Je t'assure ! Vous nous avez fascinés. Vous êtes des hunters !

_ Merci, rien de nouveau, ironisa Sam.

_ Tu ne comprends pas. Vous êtes des humains, des hunters… en clair, des brutes de décoffrage ! Toi et Dean, vous avez provoqué plus de dégâts sur Terre que la colère de mon Père en plusieurs siècles !

La belle assurance dont faisait preuve Sam jusqu'à présent s'évapora. Il se força à continuer à regarder l'archange en face, mais il n'appréciait guère la tournure que prenait la conversation.

_ Lucifer, les 66 sceaux, l'Apocalypse, les Leviathans…

_ Les Leviathans n'étaient pas de notre fait. Castiel a…

_ C'est un Winchester d'adoption ! Bref, tout ceci a été provoqué par vous plus ou moins directement, et pourtant, à chaque fois, vous réussissez à rétablir la situation, grosso modo. Oh bien sûr, l'un des deux y laisse en général la vie, mais à chaque fois il revient. Impossible de se débarrasser d'un foutu Winchester !

Gabriel avait légèrement haussé le ton, sa voix commençait à dominer le brouhaha ambiant et quelques têtes de bikers se tournaient vers eux.

_ Vous avez converti Castiel. Et Balthazar, et franchement, celui-ci a donné du fil à retordre à pas mal de monde ! J'ai même fini par vous suivre dans votre folie furieuse. Vous êtes… fascinants. Je ne me lasse pas de vous regarder.

_ J'espère que tu apprécies le spectacle, lança Sam à la recherche d'un retour cinglant.

_ Ne le prends pas mal, Big Foot. Je suis vieux. Très vieux. J'ai assisté à la Création. Et crois-moi, des millénaires de singes puis d'humains qui naissent, forniquent puis meurent, c'est lassant. Mais vous deux, vous êtes des perles. Impossible de deviner votre prochaine décision. Dean va-t-il se sacrifier pour son adorable petit frère une nouvelle fois ? Sam avouera-t-il à sa brute de grand frère qu'il ne se sent pas humain ? Allez-vous casser le monde d'une nouvelle façon ou le réparer définitivement ? Les paris sont ouverts !

Gabriel eut un petit rire, ne prenant visiblement pas en compte la portée de ses paroles. Face à lui, Sam se passa la main dans ses cheveux pour se donner une contenance. Gabriel avait raison, en tout cas en ce qui le concernait. Il ne put s'empêcher de baisser les yeux. Etre lu ainsi tel un livre ouvert était particulièrement désagréable. Il avait l'habitude, Castiel lui assenait quelques vérités blessantes mais vraies de temps à autres. Mais comme l'archange l'avait dit, Castiel était un membre de sa famille, il n'y prêtait plus attention. L'entendre de Gabriel était plus difficile. Il avait sa fierté et s'il arrivait à masquer ses inquiétudes et ses peurs face à Dean, ce n'était pas pour qu'un ange quel qu'il soit l'expose au grand jour.

_ Sam, reprit Gabriel, je parie sur toi et ton frère.

Sa voix était bien plus douce et apaisante que quelques secondes auparavant.

_ Vous avez réussi là où aucun humain n'avait osé s'aventurer. Tu es ressorti de la cage, Dean est ressorti du Purgatoire. Vous êtes les foutus Winchester. Et j'ai parié sur toi, Sam.

Le Winchester tournait le bock de bière entre ses doigts. Il ne savait que dire. Partagé entre l'énervement de n'être qu'un amusement pour Gabriel, le rappel de toutes ses erreurs passées et flatté de la confiance qu'il lui portait, il préféra faire comme si de rien n'était. La discussion avait en effet pris un tournant désagréable et lui tardait de changer de sujet. Il fronça les sourcils et se racla la gorge.

_ Quand tu rencontreras Renart, qu'est-ce que tu comptes faire ? demanda-t-il, bien décidé à ne plus être le sujet de conversation.

Gabriel inclina légèrement la tête, le regard toujours sur le Winchester contrairement à ce dernier qui semblait trouver sa bière fascinante. Il poussa un soupir et se décida à répondre.

_ Tout dépendra s'il est libéré de son Maitre ou non.

Il leva sa bière bien haut et fit mine de trinquer avant de l'avaler d'une traite. Il reposa bruyamment le verre sur la table puis reprit la parole, s'essuyant la moustache de mousse du revers de la main.

_ Il est temps d'y aller. Tu m'as accordé quinze minutes, pas une de plus. Allons-y.

Sans attendre Sam, il quitta la table et se dirigea vers la sortie, le pas rapide.

Le Winchester poussa un long soupir. Gérer un ange n'était pas dans ses compétences. Vraiment pas. Il sentit confusément qu'il avait heurté les sentiments de Gabriel sans vraiment savoir pourquoi. Mais la démarche et l'expression de celui-ci ne laissait aucun doute.

Il ramassa ses affaires puis alla payer au comptoir avant de rejoindre Gabriel qui l'attendait patiemment sur le trottoir.

_ La Mairie n'est pas très loin, on peut même y aller à pied, lança Sam comme si de rien n'était.

_ Allons-y.

Ils marchèrent côté à côté en silence sur les centaines de mètres qui les séparaient de la Mairie. Sam avait bien senti qu'il avait blessé Gabriel. Il se racla la gorge.

_ Je suis désolé, dit-il en tournant la tête vers l'archange. En mentionnant Renart, je ne voulais pas te pousser à…

_ C'est rien, Sammy ! s'exclama Gabriel en donnant un grand tape sur l'épaule du géant. Juste, que les choses soient claires entre nous… en ce qui concerne Renart…

Gabriel s'arrêta et fixa Sam qui l'imita. Il prit une profonde inspiration.

_ Je ne pourrais pas l'éliminer. Je n'en suis pas capable. Il n'est pas en possession de son libre-arbitre et je préfèrerai tuer cent fois son invocateur que de toucher à un seul de ses cheveux.

Ses yeux semblèrent se perdre dans les lointains souvenirs partagés avec Renart.

_ Je ne pourrais simplement pas… reprit-il. C'est pour ça que… je te le répète Sam… j'ai besoin de toi et de ton frère. Vous n'avez pas mon…

Il se pinça les lèvres et sembla chercher ses mots.

_ Mon implication émotionnelle… Il faut que vous le libériez et qu'il arrête de tuer tous ces gens…

Sam ne sut que répondre. Il plissa les sourcils et hocha lentement la tête.

_ Tu peux compter sur nous, dit-il de sa voix la plus assurée. On fera tout pour que Renart s'en sorte.

Gabriel fit un petit sourire puis se remit en marche, tête baissée. Sam aurait pu jurer que les joues du Trickster s'étaient légèrement rosies.

Le reste du chemin se passa en silence une nouvelle fois, mais sans la charge émotionnelle du non-dit. Le cœur plus léger, Sam réfléchit à la tactique à adopter lors de leur conversation avec le Maire. Tout d'abord, ils allaient devoir provoquer la rencontre et passer outre les probables résistances de la ou les secrétaires. Il opta pour l'option journaliste qui serait certainement la plus rapide et la plus simple. Le problème était la tenue vestimentaire de Gabriel… et la sienne à vrai dire. Tous les deux vêtus de jeans, chemise et simple veste, ils n'avaient clairement pas le look approprié.

Alors qu'ils arrivaient à proximité de la Mairie qui s'avérait être un bâtiment relativement classique, très certainement construit dans les années 60 au vu du style global, ne comportant pas plus de 5 étages, ce qui restait raisonnable par rapport à ce que Sam s'attendait à trouver. Il avisa une petite ruelle perpendiculaire à leur chemin. Il s'y engagea et fit signe à Gabriel de le suivre.

_ Quoi, tu aimes traîner dans les allées sombres Sammy ? Je m'attendais à ce que tu aies plus de classe, releva Gabriel une petite moue sur les lèvres.

_ Très drôle… Ecoute, j'ai un plan. On se fait passer pour des journalistes et on pourra demander un entretien au Maire. J'ai ma carte de presse.

_ Ok, pourquoi pas. Je te suis de toute façon.

_ Par contre, il y a un détail… est-ce que tu pourrais nous trouver d'autres vêtements ? Je veux dire, quelque chose de plus professionnel comme un costume cravate ?

Gabriel le regarda de travers avec une mimique légèrement dédaigneuse.

_ Vraiment Sammy ? Si je peux le faire ?

_ S'il te plaît ?

_ Evidemment !

Gabriel, comme à son habitude, leva sa main droite et claqua des doigts. Aussitôt, ils furent vêtus d'un costume particulièrement bien taillé. Gris anthracite, cravate bleutée pour Sam, gris clair et cravate aux tons verts pour Gabriel, chemises blanches pour les deux.

_ Satisfait ? demanda ce dernier avec un sourire très fier affiché.

_ Parfait, fit Sam en regardant les manches et pantalons. Merci ! Bon, je suis le seul à avoir une carte de presse, donc, tu seras l'assistant ?

_ Oui Chef !

Sam poussa un petit soupir puis ils se dirigèrent vers la Mairie. Une volée d'une quinzaine de marches les emmena à l'accueil. L'intérieur du bâtiment faisait bien plus solennel que l'extérieur. Le sol de marbre blanc, tacheté de dorures, imposait un silence lorsqu'une personne lambda pénétrait dans les lieux. D'immenses plantes entouraient une fontaine où une nymphe faisait jaillir l'eau. Juste devant trônait la réception, telle une barrière entre le monde politique et celui des simples mortels.

Le Winchester, fort de son expérience, s'approcha de l'une des trois réceptionnistes. Il lui fit son plus joli sourire en sortant sa carte de presse.

_ Bonjour, Angus Young, journaliste au National Enquirer. Voici mon assistant Jerry Cantrell.

La standardiste, sourire professionnel scotché sur les lèvres, hocha lentement la tête.

_ Nous avons rendez-vous avec le Maire, Eugène Ford, pour une interview.

_ Je vais voir, un instant, répondit la jeune femme en se penchant vers son ordinateur.

Elle tapota quelques secondes, puis se redressa en rajustant une mèche de cheveux derrière son oreille.

_ Désolée, mais je ne vois pas de rendez-vous. Souhaitez-vous repasser… dans une semaine, à 16h30. Je peux vous proposer un créneau de 30 minutes.

_ En fait, nous avons pris rendez-vous, mais nous sommes un peu en retard et…

_ Vous pouvez revérifier ? Je suis sûr qu'il s'agit d'une erreur de mise à jour informatique, le coupa Gabriel.

La réceptionniste leur lança un regard de travers. Elle entendait cette même phrase des dizaines de fois par semaine et jamais, O grand jamais, avait-elle détecté un problème informatique. Complaisante, comme à chaque fois car il s'agissait-là de son métier, elle se repencha sur son ordinateur. A ses côtés, ses collègues gardaient une expression faciale neutre, mais le coin légèrement relevé de leurs lèvres montraient qu'elles étaient contentes que la jeune brunette ait à faire avec ces clients dits 'boulets'.

La jeune femme tapota sur son clavier, puis après deux clics de souris, fronça les sourcils. Elle reprit son clavier, cliqua plusieurs fois, mais ne broncha pas. A la troisième vérification, elle se redressa et leur adressa le même sourire.

_ En effet, vous avez quinze minutes de retard. Le Maire vous attend. Ascenseur de droite, 5ème étage.

_ Merci à vous.

Sam sourit poliment puis, Gabriel sur les talons, suivi la direction indiquée. Une fois les portes de l'ascenseur refermées, le Winchester jeta un regard en coin à l'archange.

_ Bien joué.

_ Merci Chef !

Il se tourna complètement vers Gabriel et vit l'archange lui sourire puis lui faire un clin d'œil complice. Sam lâcha un petit rire.

Quelques secondes plus tard, lorsque les portes s'ouvrirent, ils avaient reprit leur expression la plus professionnelle.

Ils n'eurent pas à chercher le bureau très longtemps car ils furent accueillis par une secrétaire zélée et tout aussi jeune que les standardistes au rez-de-chaussée.

_ Messieurs, concernant votre entretien, veuillez noter qu'aucun appareil d'enregistrement n'est autorisé et que toutes les notes prises seront relues par mes soins. Veuillez laisser sacs et porte-documents à mon bureau sur votre droite.

Sam leva les mains en l'air, montrant que ni lui, ni Gabriel n'avaient de sac. Elle hocha la tête.

_ Par ici.

Ils la suivirent jusqu'à une double porte en chêne. Elle toqua discrètement puis patienta quelques secondes. Sam et Gabriel n'entendirent rien, mais apparemment elle reçu une sorte de signal car elle ouvrit les portes puis s'effaça pour les laisser passer.

Sam entra en premier dans la pièce, Gabriel sur ses talons.

Face à eux, derrière un bureau en ébène, assis sur une immense chaise président, le Maire discutait tranquillement au téléphone.

_ Vous avez quinze minutes, indiqua la secrétaire avant de fermer les portes derrière eux.

Ils s'avancèrent jusqu'au milieu de la pièce qui n'était somme toute pas exceptionnelle. De taille raisonnable, quatre immenses étagères chargées de classeurs et livres recouvraient entièrement deux murs, sur les pans restants quelques photographies étaient accrochées ici et là.

Eugène Ford fit un geste de la main, indiquant qu'il finissait sa conversation. Les cheveux entièrement blancs, les yeux ridés, traits tirés malgré des joues bien rondes, il devait tourner autour de la soixantaine d'années.

Gabriel échangea un rapide regard avec Sam. Il secoua légèrement la tête ce que Sam interpréta facilement. Aucun cigle dans la pièce.

_ Messieurs, lança le Maire en raccrochant. Que puis-je pour vous ?

Sam se présenta rapidement et laissa entendre que de nombreux lecteurs du journal seraient passionnés par le secret de la réussite de cette magnifique ville.

_ Passionnant ! s'exclama Eugène Ford d'une voix joviale. Asseyez-vous donc !

Il indiqua les deux chaises en cuir face à son bureau.

_ Nous avons quelques questions, reprit Sam une fois confortablement assis.

_ Je vous écoute mon garçon, répondit le Maire d'un grand sourire.

_ Votre ville a connu une expansion extraordinaire en quelques années alors que vous étiez au bord de l'abandon. Je crois que vous étiez adjoint au Maire à cette époque.

_ Tout à fait, tout à fait. Ca remonte à des années…

Le Maire se mit alors à leur vanter sa politique d'ouverture, du nombre croissant d'industries qui se sont implantées, que tous les étrangers étaient les bienvenus dans sa chère ville où il y faisait si bon vivre. Après quelques minutes d'éloges autoproclamées, Sam tenta de rediriger la conversation.

_ Pourtant, depuis quelques semaines, plusieurs meurtres violents ont été commis. D'après la Police, le coupable n'a toujours pas été appréhendé…

Le regard du Maire se fit soudain plus froid. Il jeta un coup d'œil vers son écran d'ordinateur.

_ Oui, c'est vrai. C'est absolument horrible… dit-il quasi machinalement en cliquant ici et là sur son PC. Atroce… Je n'ai pas de mots pour qualifier ces…

Il stoppa l'espace d'un instant, les yeux légèrement plissés.

_ Ces actes innommables, reprit-il.

Presqu'aussitôt, il reprit son attitude joviale en s'adossant dans son fauteuil et refaisait face à Sam. De sa main droite, il ouvrit un tiroir et y farfouilla quelques secondes.

_ Avez-vous obtenu de nouvelles informations sur l'auteur de ces crimes ? demanda Sam.

_ Non, malheureusement. La Police est de première qualité. Je suis absolument certain que le ou les coupables seront arrêtés dans les jours qui viennent.

Il leur offrit un sourire rassurant tandis qu'il sortait une paire de lunettes du tiroir.

_ Quel est votre secret pour être resté Maire aussi longtemps ? demanda Sam tandis qu'Eugène Ford chaussait la paire de lunette.

_ Voyez-vous, commença-t-il en tournant son regard vers les acolytes, je me suis entouré…

Il se tut, la bouche entrouverte, incapable de prononcer un seul mot supplémentaire. Ses yeux vagabondaient autour de Gabriel comme s'il venait de voir un fantôme. Il se ressaisit toutefois une poignée de secondes plus tard.

_ Monsieur le Maire ? demanda Sam. Vous allez bien ?

_ Hahaha, excusez-moi… vous savez avec l'âge…

Le regard du Maire se fixa alors sur Sam. Le Winchester eut l'impression d'être traversé de part en part, comme si les yeux d'Eugène Ford jaugeaient son âme. Mal à l'aise, Sam tenta de se rasseoir plus confortablement dans son fauteuil, jetant un regard en coin à Gabriel qui semblait tout aussi étonné que lui.

_ Je viens de me rappeler d'un important rendez-vous, reprit soudain le Maire, sourcils froncés. Si vous voulez bien m'excuser, mon assistante va vous raccompagner à la sortie.

Gabriel échangea un rapide regard avec Sam. Ce dernier secoua discrètement la tête, se doutant que l'archange voulait passer à l'action immédiatement. Mieux valait attendre les infos de Dean et Castiel et décider ensemble d'un plan d'attaque.

_ Bien sûr, merci pour votre temps, dit Sam avec un sourire en se relevant de la chaise.

Presqu'aussitôt, l'assistante ouvrit les portes du bureau et leur fit signe de la suivre. Ils saluèrent le Maire puis quittèrent la pièce.

En quelques minutes, ils furent froidement, mais fermement remerciés, puis raccompagnés aux portes des ascenseurs. Une fois à l'intérieur, ils poussèrent un petit soupir de soulagement.

_ Honnêtement, pour un homme aussi normal, je ne m'attendais pas à ce qu'il soit aussi bizarre ! lança Sam en s'adossant à une cloison.

_ Normal ? s'étonna Gabriel. Comment peux-tu le trouver normal ?

_ Ben, déjà, tu as vu sa maison. Elle est… classique… banale…

_ Banale ? Sammy, tu es en pleine hallucination ?! Il vit dans un château ! Littéralement, un château !

Sam ne put retenir un rire.

_ Finalement, tu n'es pas si différent de Castiel. La maison était sympa, mais ce n'était pas un château !

L'air brusquement sérieux de Gabriel le coupa dans son hilarité.

_ Sam, reprit l'archange, cette maison n'avait rien de normal… laisse-moi voir tes souvenirs.

Sam ne protesta pas lorsque Gabriel lui prit la main droite. Ils restèrent ainsi, les yeux dans les yeux, main dans la main, jusqu'au moment où les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur un homme chauve de petite taille, au costume délavé et mal taillé, qui souhaitait monter aux étages.

Il les regarda, interloqués avant de tousser bruyamment, sortant brutalement les deux de leur bulle.

_ Vous descendez ou vous comptez rester là ? lança ce qui semblait être un fonctionnaire.

_ On descend, répondit Sam, sentant une certaine gêne le gagner.

Il fila rapidement jusqu'à la sortie, Gabriel ayant même du même à suivre le rythme.

_ Sam, l'appela-t-il lorsqu'ils furent enfin sur le trottoir.

Le Winchester expira violement, visiblement pas dans son assiette.

_ Sam, reprit Gabriel plus doucement. Je crois qu'il s'est passé quelque chose à la maison du Maire et que ta mémoire a été altérée. Je pense que tu as perdu une vingtaine de minutes et, si tu me laisses fouiller ta mémoire, je pourrais voir ce qu'il s'est passé…

Sam hocha la tête.

_ Tu as aussi remarqué le changement d'attitude du Maitre quand il a mis les lunettes ? demanda-t-il, interloqué.

_ Oui, c'est comme s'il voyait mes ailes, répondit Gabriel. Pourtant, un simple humain ne peut les voir. Uniquement si j'use de ma Grâce pour les montrer.

Une nouvelle fois, Sam ne put qu'acquiescer. Il préféra mettre sous silence le sentiment d'inquisition qu'il avait ressenti lorsque le Maire l'avait fixé. Avait-il peut-être vu sa part démoniaque ?

_ Bon, ça ne sert à rien de discuter ici, commença Sam. Retournons au motel, on verra ce que Dean et Cas ont trouvé.

_ En fait, j'ai une meilleure idée. Plutôt que ce motel minable, je te propose d'aller chez moi.

_ Chez toi ? s'étonna Sam. Tu as un appartement ici ?

_ Si l'on veut ! s'exclama Gabriel avec un petit sourire entendu. J'aimerai vraiment voir ce que tu as vu tout à l'heure. Autant que ce soit dans un endroit agréable ! Et ce n'est pas loin.

Sam haussa des épaules. Si ça pouvait lui éviter de passer du temps dans cette chambre minable, il était preneur.

_ Ok, je te suis.

_ Ne t'attends pas à un palace, le prévint Gabriel. Je suis resté simple.

_ Oui, oui. Allons-y !

Docile, Sam suivi Gabriel à travers la ville. Après une dizaine de minutes seulement, ils s'arrêtèrent devant une échoppe aux vitrines condamnées.

_ Tu squattes un immeuble abandonné ? s'étonna le Winchester en regardant l'archange.

_ Squatter est un bien grand mot ! Disons que j'emprunte un appartement pour quelques semaines. Mais attends de voir avant de juger !

Ils contournèrent l'ancien magasin et entrèrent par une porte dérobée. Celle-ci donnait sur une cage d'escalier poussiéreuse mais en bien meilleur état que ne l'aurait imaginé Sam au vu de l'aspect général du bâtiment. Ils montèrent un étage et Gabriel ouvrit l'unique porte du palier.

_ Home sweet home ! s'exclama-t-il en entrant dans le petit appartement, Sam sur les talons.

La porte d'entrée donnait directement sur le salon / séjour / chambre. L'appartement était composé d'une pièce unique que Sam observait avec attention. Etonnamment simple, sans être simpliste, les meubles se résumaient à une petite table contre un mur entourée de deux chaises, un meuble TV, une kitchenette dans un coin. L'immense télévision écran plasma quant à elle tranchait avec la relative sobriété, tout comme le magnifique lit double qui trônait au milieu de la pièce.

Gabriel s'avança jusqu'au milieu puis ouvrit les bras en effectuant un demi-tour théâtral.

_ Bienvenu dans mon antre. C'est temporaire, bien évidemment. Dès que tout sera rentré dans l'ordre, j'aurai d'autres villes à visiter !

Sam ne put s'empêcher de relever ses sourcils. Il voyait trop de choses familières pour ne pas le remarquer. Des objets ici et là, récoltés par Gabriel au fil des siècles. Une photo à côté de la TV, un petit coffre contenant sous la table, une peinture à un mur. Ces petits détails qui montraient une envie d'avoir un chez-soi. Sam ne pouvait que trop comprendre, ayant vécu de chambre en chambre, quelques semaines chez Bobby par ici, un mois chez Pasteur Jim par là. Lorsqu'il avait emménagé avec Jess, il avait à peine osé poser ses affaires. Puis, à force de persuasion de sa part, Sam avait accroché une photo où lui, Dean et son père posaient, souriants pour une fois.

_ Après tant d'années… de siècles sur Terre, tu n'as pas envie de te fixer quelque part ?

_ Moi ? Me fixer ? Tu veux dire avec femme et enfants, comme les humains font ?

Il éclata de rire.

_ Tu n'es pas sérieux ! Outre le fait que j'ai interdiction de me reproduire avec une humaine, ce qui donnerait naissance à une aberration, je te rappelle que je suis un archange. Je ne me mélange pas avec n'importe qui !

_ Tu es aussi un Trickster, rappela Sam avec un sourire. Tu es bien plus humain que beaucoup d'anges.

Gabriel ne put réprimer une grimace.

_ Je pense que c'était un compliment, mais… je t'assure, mes frères ne prendraient pas ça dans ce sens.

Il lança un petit sourire triste au Winchester en s'avançant vers lui.

_ La plupart de mes frères ne considèrent les humains que comme…

_ Des singes imberbes, compléta Sam. Je sais, Uriel se faisait un plaisir de nous le répéter.

Gabriel haussa les épaules. Il se trouvait maintenant à quelques centimètres de l'immense Winchester.

_ Tous ne sont pas aussi pro-humanité que Castiel.

_ Ou toi.

_ Ou moi. Oui, je suis trop bon ! s'esclaffa le Trickster. Ca me perdra !

_ Ca a failli te perdre, nota Sam.

_ Ce n'est pas faux. Bon, Sammy, si on en venait à nos moutons ?

Sam hocha la tête. Il tendit sa main droite, mais Gabriel ne la saisit pas.

_ Je préfère que tu t'asseyes. Juste, au cas où. Si tu tombes de cette hauteur, tu risques de te faire mal.

_ Très drôle !

Gabriel glissa une main le long du dos de Sam et le força à s'installer sur son lit. Sam obtempéra, docile. Il s'assit confortablement, s'enfonçant de quelques centimètres dans le moelleux du matelas, genoux contre le cadre et laissa Gabriel prendre la suite des opérations.

L'archange resta debout face à lui mais plutôt que de lui prendre la main, il glissa sa paume contre la tempe de Sam, puis ferma les yeux.

_ Surtout, ne t'accroche à rien, laisse filer tes pensées, dit Gabriel très calmement.

Sam tressauta lorsqu'il fut submergé par un flot de souvenirs pêle-mêle. Il vit son père lui sourire alors qu'il venait de réussir un carton plein au tir au pistolet, suivi de l'image de Dean dans ses bras, ensanglanté après avoir été tué par un Cerbère, puis le doux visage de Jessica. Des dizaines d'images se succédaient, toutes apportant un flot d'émotions parfois contradictoires. Il entraperçu même un souvenir où il ne devait pas avoir plus de deux ans. Il se voyait sur la banquette arrière de l'Impala, collé contre Dean qui tentait de le faire rire avec les petits soldats en plastique.

Sam eut de plus en plus de mal à gérer le volume de souvenirs et leur charge émotionnelle. Il fut prit d'un violent mal de crâne et espérait que tout s'achève rapidement.

_ J'y suis presque, dit Gabriel d'une voix douce.

La douleur s'intensifia brutalement. Son cerveau se rebellait violemment contre cette intrusion. Il avait l'impression que son crâne allait exploser. Il ne put retenir un gémissement, les mâchoires si serrées qu'il fut prit d'une crampe. Soudain, il revit clairement les évènements passés il y a quelques heures à peine.

_ C'est bientôt fini… fit l'archange. Je sens que je touche au but…

La scène se rejoua devant leurs yeux. Alors qu'il se trouvait dans le jardin du Maire, il appelait Gabriel pour l'aider à la fouille de la maison.

_ Tu m'avais appelé ? s'étonna Gabriel.

Le souvenir se poursuivit. Sam se dirigeait vers la cabane au fond du jardin. Il ouvrit la porte qui n'était pas fermée à clef pour n'y découvrir que des objets de jardinage divers et variés. Absolument rien d'étonnant. Au moment de faire demi-tour, Sam faillit buter contre une jeune femme de petite taille qui se tenait juste derrière lui.

_ Oh bon sang ! laissa échapper Sam en sursautant.

_ Puis-je vous aider ? demanda-t-elle.

Sam la détailla rapidement. Petite, joues rondes, cheveux auburn coupés très courts. Elle ne semblait pas être une employée de maison.

_ Oui, excusez-moi… je fais partie du FBI. Je cherche Eugène Ford.

Ayant reprit ses moyens, Sam montra son badge à la jeune femme.

_ Savez-vous où je pourrais le trouver ? poursuivit-il.

Elle ne répondit pas, se contentant de l'observer de la tête aux pieds.

_ Tu es un hunter, répondit-elle avec un sourire.

_ Pardon ?

_ Tu es un hunter. Je t'ai vu chez le Commissaire l'autre jour. Et chez le juge. Tu étais avec Loki d'ailleurs !

Sam n'avait nullement besoin d'en entendre plus. Il sortit son arme et la pointa directement entre les deux yeux de la jeune femme.

_ Tu es Renart ?

_ Bingo ! dit-elle en souriant.

_ Qui t'envoie ? demanda Sam en s'éloignant de quelques pas.

_ Aujourd'hui, personne, tu as de la chance. Sinon, Loki n'aurait plus qu'à pleurer sur ce qu'il reste de toi.

Elle se lécha les lèvres du bout de la langue, tête légèrement penchée sur le côté.

_ Tu es très impoli, Sam Winchester. Range ton arme.

Sam serra les dents, sentant qu'il devait ranger son pistolet dans sa ceinture. Toute sa volonté s'y opposait, mais son corps ne lui répondait plus entièrement.

_ Bien, fit-elle en signe d'approbation lorsque Sam rengaina son colt. Reprenons, veux-tu ? Bonjour, je m'appelle Renart et tu sais ce que je suis… Alors, tu vas être gentil et me dire absolument tout ce que tu sais sur moi.

Le Winchester, mâchoire toujours serrée, tenta de résister. Quelques gouttes de sueur commencèrent à perler sur ses tempes.

_ Non, réussit-il à prononcer avec difficulté. Laisse… moi…

_ Intéressant…

Renart fronça ses sourcils puis tendit une main qu'elle posa sur l'un des poings fermés de Sam.

_ Je répète, Sam : dis-moi ce que tu sais sur moi.

Le jeune Winchester ne put résister d'avantage. Il poussa un long gémissement, sentant ses dernières barrières mentales tomber. Il craqua.

Durant de longues minutes, il expliqua en détail tout ce qu'il savait sur les Tricksters en général, puis sur Renart en particulier et sa vie menée avec Loki.

_ Pas mal… pas mal du tout… je suppose que Loki est toujours en vie malgré notre petite mésentente. Après tout, ce n'est pas dans sa nature de mourir ainsi. Il est coriace.

Elle eut un petit rire en secouant la tête.

_ Bon, continuons, Sam Winchester. Explique-moi comment vous comptez gérer la situation.

Une fois encore Sam expliqua en détail la manière dont ils espéraient identifier l'invocateur et briser l'enchantement. Durant toute l'explication, Renart hochait lentement la tête en signe d'approbation.

_ Merci, Sam Winchester. Maintenant, tu vas fermer les yeux durant… disons 3 minutes. Au moment où tu les rouvriras, tu ne te souviendras plus de cette conversation. Tu te rappelleras uniquement avoir fait le tour du jardin, de la cabane et que tout t'avait semblé parfaitement en ordre. Puis, tu retourneras d'où tu viens et tu suivras ton plan à la lettre. M'as-tu comprise ?

_ Oui, grogna Sam.

_ Alors, exécution.

Elle retira sa main puis lui tourna le dos. Ils n'en virent pas plus car Sam venait de fermer les yeux.

_ Wooooh, s'extasia Gabriel. Renart est toujours aussi classe ! Ses pouvoirs n'ont rien perdu de leur force !

Il retira sa main de la tempe de Sam puis se recula, le laissant reprendre possession de son esprit. Sentant que le Winchester serait désorienté, il alla chercher un verre d'eau à la cuisine et lui présenta.

_ Tiens, ça ira mieux d'ici quelques minutes.

Sam grommela, mais accepta volontiers. Il bu l'eau en quelques gorgées puis le redonna à Gabriel.

_ Merci, grogna Sam.

Gabriel hocha la tête et le reposa sur la table.

_ Je me disais bien que ça clochait, commença Gabriel. En fait, il nous a bien eus, tous les deux. Sa magie ne fonctionne pas entièrement sur moi. Et la maison que j'ai vue… hohoho ! Laisse-moi te dire que ce n'était pas une petite maison de banlieue !

Sam grogna pour marquer son approbation. Les souvenirs lui étaient revenus, mais la perception de deux mémoires différentes et pourtant temporellement identiques, lui procuraient quelques difficultés. L'une implantée, l'autre réelle. Mais il avait remarqué la bâtisse du coin de l'œil. Un véritable petit château. Deux étages, des murs solides, une tour et baies vitrées à profusion.

_ La maison de rêve d'un mégalomaniaque, je dirais, ironisa Gabriel. Et je m'y connais. C'était vraiment louche que tu trouves cet endroit normal ! Mais bon, j'ai déjà vu des châteaux bien plus imposants, alors pourquoi pas… En tout cas, il m'avait bien semblé voir ton image se troubler. Il a dû créer une sorte de bulle de protection, comme une illusion, mais qui ne fonctionne pas sur les créatures de mon genre. Sur les humains, aucun problème ! Mais quand on est un Trickster aussi doué que moi !

Gabriel claqua de la langue pour marquer sa phrase.

_ J'en connais beaucoup qui aimeraient m'égaler ! Bon, par contre, je ne t'ai pas entendu m'appeler… sinon, je serais venu. Je faisais un tour dans le voisinage mais seule cette baraque était suspicieuse.

Il marqua un petit temps d'arrêt.

_ Au moins, maintenant, nous savons qui se cache derrière tout ça.

Il regarda le Winchester qui semblait toujours mal en point, même si quelques couleurs lui revenaient aux joues.

_ J'ai merdé… finit par grogner Sam en portant une main dans les cheveux.

_ Pardon ?

_ J'ai tout décrit à Renart. Il sait tout de nous.

Gabriel se rapprocha et du bout de l'index, força Sam à relever le visage vers lui.

_ Non, il ne sait pas tout de nous, mais ce n'est pas là le principal.

_ Oui, il connaît notre plan.

_ Exactement ! Et tu as vu sa réaction ? Je connais le bestiau. Il compte sur nous pour le sortir de là. Je peux t'assurer qu'il ne révèlera rien de ce que tu lui as dit, à moins d'y être contraint par son invocateur, mais, crois-moi, il jouera sur les mots.

Il lui fit un sourire qui se voulait rassurant.

_ Sammy, c'est même mieux ainsi. Renart pourra jouer en notre faveur.

_ J'espère que tu as raison.

Soudain, le portable de Sam se mit à sonner, les coupant net dans leur conversation.

_ C'est Dean, indiqua Sam en décrochant. Ouais ? … je te raconterai, mais je pense que c'est le Maire et… quoi ? Cas ? … ah… ah bon… Et toi ? … Sérieusement ?! Hahaha ! … oui oui… tiens bien la chandelle alors ! Oh, une amie à elle… je vois.

Gabriel leva les bras en secouant la tête, mais Sam lui fit signe que ce n'était rien.

_ D'accord… ok… tout à l'heure, je ne t'attends pas ! … oh, on va faire quelques recherches avec Gabriel, mais je suis sûr qu'on tient notre homme. Oui Dean, promis, je ne fais rien sans t'en parler d'abord ! Oui, ok… c'est ça. Bye.

Il raccrocha en ricanant.

_ Je n'en reviens pas !

_ Quoi ? demanda Gabriel. Qu'est-ce qu'il y a ?

_ Castiel a rendez-vous avec la bibliothécaire et son amie, et Dean les accompagne. Apparemment Cas a fait forte impression avec ses connaissances bibliques.

_ Cas ? s'écria Gabriel.

_ Cas, confirma Sam.

_ Dean a accepté ? Eh beh, on aura tout vu…

_ Il pense que la bibliothécaire a quelque chose à voir dans l'incantation.

_ Ou alors, il veut que quelqu'un réchauffe son lit, si tu vois ce que je veux dire ?

Sam secoua la tête. C'était une image qu'il ne souhaitait décidemment pas avoir !

_ Bon, qu'est-ce que tu veux faire ? demanda Gabriel devant l'expression dégoutée de Sam.

_ Je vais trouver… le Maire, je suis sûr que c'est lui qui a monté tout ça.

_ Il y a des chances. Tout collerait parfaitement. C'est à lui que tout semble bénéficier le plus, confirma l'archange.

_ Je suis toujours persuadé que ces lunettes lui ont permis de voir tes ailes. Je ne sais pas comment, mais j'en suis sûr.

_ Renart a pu manipuler les lunettes afin qu'elles montrent les choses surnaturelles.

_ C'est probable…

Sam lança un petit sourire à Gabriel qui se tenait toujours debout devant lui.

_ Le veinard, reprit-il.

_ Pardon ? demanda Gabriel pour le principe, sachant pertinemment ce qui allait suivre.

_ Il a pu admirer les ailes d'un archange. Je suppose que peu d'humains ont pu les voir.

_ Très peu, confirma Gabriel. Surtout celles d'un archange. Notre Grâce est puissante et si nous ne la contrôlons pas…

_ J'ai vu celles de Cas. Enfin, les ombres de celles de Cas.

_ Et les ombres des miennes ! s'exclama l'archange avec une pointe de vexation dans la voix.

_ Et les ombres des tiennes, reprit Sam en souriant. Excuse-moi !

Gabriel lui retourna son sourire, puis fit une moue en fronçant les sourcils.

_ Et c'est tout ?

_ Comment ça ?

_ Tu viens de dire que tu as vu les ombres de mes ailes et aucun compliment ? Rien !

Sam poussa un soupir exagérément fort pour titiller son ami.

_ Elles étaient sympa, c'est vrai, finit-il par admettre.

_ Sympa ?! Sympa ! Tu ne mérites pas ce que je vais faire !

_ Heu, Gabe ? Tu veux faire quoi ? demanda Sam un peu inquiet.

_ Ne bouge pas. Ca va te plaire…

Sam ne broncha pas, toujours assis sur le lit, genoux bien callés contre le cadre. Gabriel s'avança et s'agenouilla sur le Winchester, genoux de part et d'autres du géant.

_ Gabe ?

_ Attends… lève les bras, voilà. Maintenant pose les sur mon dos.

Sam obtempéra, la curiosité l'emportant sur la gêne occasionnée par cette soudaine promiscuité. Il déglutit en sentant la chaleur du corps de Gabriel contre le sien, espérant que l'archange se remette debout rapidement sans quoi, il ne pourrait garder le contrôle de ses pensées.

_ Et donc ? grogna Sam afin de se donner une contenance.

_ Patience, Samsquatch. Voilà, tu es bien installé ? Oui ? Parfait, moi aussi.

Gabriel était maintenant assis sur les genoux du Winchester et presque collé à son torse, les mains sur ses épaules.

_ Ferme les yeux. C'est important Sam. Ne les ouvre surtout pas, je vais tenter de contrôler ma Grâce autant que possible, mais au cas où…

_ D'accord…

Au moment où Sam ferma ses yeux, il sentit une douce chaleur se répandre dans la pièce. La Grâce de Gabriel, réconfortante et colossale, sans commune mesure avec celle de Castiel bien moins puissante. Tout à coup, il ressentit quelques plumes lui effleurer les doigts. Leur texture prenait forme peu à peu, se matérialisant sous ses mains. Délicatement, Sam les caressa une à une, appréciant leur douceur incroyable. Il sentait les ailes s'étoffer de seconde en seconde.

_ Ne bouge pas trop brusquement, articula difficilement Gabriel.

L'archange mettait tous ses efforts pour se concentrer sur sa Grâce. Trop forte, elle tuerait Sam. Trop faible, il ne pourrait cajoler ses ailes.

_ Magnifique, souffla Sam dans le creux du cou de Gabriel. C'est incroyable…

Sam sentit Gabriel frissonner puis se raidir contre lui.

_ Gabe, ça va ?

_ Je me concentre…

Faisant attention à ses gestes, Sam se permit une exploration un peu plus poussée de la triple paire d'ailes. Il discerna ce qui devait être du cartilage, les articulations, les plumes principales, les secondaires, le duvet. Il sentit l'une d'elle mal placée par rapport aux autres. Le plus délicatement possible, il la lissa puis la glissa sous sa voisine. Baigné dans cette Grâce si pure et chaleureuse, il aurait pu rester des heures à caresser les ailes, s'extasier sur leur texture incomparable, percevoir leur vibration et leurs mouvements à chaque inspiration de l'archange. Il avait l'impression de toucher le Paradis. Ou du moins la vision qu'il s'en était faite avant d'y être envoyé par Zachariah.

Il tendit ses bras un peu plus, cherchant à atteindre une autre paire d'aile. Il regretta de ne pas avoir retiré sa veste et sa chemise. Il aurait pu sentir leur douceur sur tout son bras à la place de ses mains uniquement.

_ Sam… chuchota Gabriel. Je ne vais devoir arrêter… on risque d'attirer des êtres de mauvaise augure avec mon aura…

_ Oui, souffla Sam, toujours perdu, ses sens entièrement focalisés sur les ailes de l'archange.

Quelques secondes plus tard, tout était revenu à la normale et Sam ne touchait que la veste de Gabriel, à son plus grand regret.

_ Tu peux rouvrir les yeux, fit l'archange en reprenant sa voix normale.

Sam obéit. La première chose qu'il vit fut le reste de Grâce, de la couleur or la plus pure, scintiller dans les yeux de Gabriel. Il en resta le souffle coupé, bouche à moitié ouverte, saisit par le spectacle qui s'offrait à lui.

_ Sam ? Tu vas bien ?

_ Magnifique…

Gabriel eut un petit sourire en coin et se pencha lentement vers Sam, leurs deux corps toujours collés l'un contre l'autre. Le plus naturellement du monde, il déposa un baiser au coin des lèvres du Winchester qui restait subjugué par la scène qu'il venait de vivre.

_ Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour avoir un compliment, répliqua Gabriel sur le ton de la plaisanterie.