NDLA: Bonsoir à tous, bonsoir à toutes, oui tout à fait. Alors j'ai galéré, mais il est là, le Chapitre 3 ! Malgré les quelques difficultés que j'ai rencontrées (et disons que mon niveau intellectuel n'aide pas, j'ai quand même failli écrire "La journée avait paru durer des heures" à un moment, heureusement que je m'en suis rendue compte), je prends toujours autant de plaisir à raconter l'histoire du Chasseur! J'espère que ce chapitre vous plaira, il est un peu plus long que les autres, mais il est important alors je voulais prendre mon temps. Merci pour les review/follow/favoris, mon coeur fait un petit bon à chaque fois que je reçois la notif ! Bonne lecture !
- Knut
Les Yeux du Chasseur - Chapitre 3
Un doux rayon de lumière éclaira la chambre dans laquelle Bastian dormait profondément. Le soleil venait de se lever et le village se réveillait lentement. On pouvait entendre les volets des maisons alentours grincer et les commerçants se saluer joyeusement alors qu'ils ouvraient la porte de leurs boutiques respectives. Dehors, la nature retrouvait petit à petit ses couleurs, faisant pâlir de jalousie les constructions humaines, qui n'avaient jamais pu afficher un vert aussi vert que celui des arbres, ni un bleu aussi bleu que celui de l'océan. Une légère brise taquinait gentiment les feuilles des bouleaux qui longeaient la côte et soulevait de petites vagues n'attendant que les enfants joueurs pour leur tenir compagnie. Bien que l'étreinte rassurante que l'obscurité offrait aux âmes en peine ait disparue, la lueur de l'aube dévoilait le village sous un visage bienveillant et, à travers le regard naïf d'un simple touriste, un visage innocent.
Une chaleur paisible vint caresser le visage endormi de Bastian. Il sentit son esprit revenir à la réalité et se tourna dans une tentative désespérée de prolonger de quelques minutes le sommeil qui le berçait. Mais, plus les secondes passaient et plus il devenait lucide ; ses muscles ne demandaient qu'à s'étirer et sa vessie l'exhortait à se lever. Avec un grognement contrarié, il retira la couverture et posa les pieds au sol, frissonnant au contact du parquet froid. Il se dirigea vers la salle de bain, puis ferma la porte derrière lui.
A côté du lit, la chaise de bureau n'avait pas bougé. La lumière toucha tendrement le masque noir qui reposait sur le dossier, dévoilant les détails qui étaient invisibles dans la pénombre. La couture était précise et le noir était clair, presque gris. Une toute petite grille opaque laissait passer l'air au dessous du nez ; aux extrémités, deux élastiques permettaient de faire tenir le masque autour des oreilles et trois lanières à scratch permettaient de l'attacher au niveau de la nuque. Il s'agissait visiblement de plus qu'un simple bout de tissu.
La chasse d'eau résonna, suivie par le bruit de l'eau qui jaillit du pommeau de douche et frappa violemment le sol carrelé. Bastian laissa s'échapper un gémissement de douleur lorsque l'eau bouillante vint toucher la plaie encore fraîche sur sa tempe, mais serra les dents, finit de se laver le plus rapidement possible et sortit de la salle de bain, une serviette autour de la taille. Alors qu'il s'avançait en direction de sa valise, le soleil traversa la fenêtre et éclaira son torse nu, dévoilant une large cicatrice qui s'étirait de son épaule gauche à son nombril, et dont l'épaisseur trahissait la gravité de la blessure qui l'avait précédée. Pendant qu'il marchait, Bastian passait machinalement ses doigts sur la marque, sentant sous son index le relief inégal qui coupait son estomac. Il se pencha et ouvrit la valise, puis en sortit un banal pantalon de toile noir, accompagné d'un caleçon, d'un t-shirt, d'une paire de chaussettes, ainsi que de la paire de gants fins qui étaient rangés dans l'une des poches latérales ; tous étaient noirs. Il s'installa dans un coin d'ombre, à l'abri des regards indiscrets, et enfila ses vêtements. Il ajusta le col de son t-shirt, puis s'empara du stylo posé sur le bureau, arracha l'un des post-it mis à la disposition des clients de l'hôtel et commença à écrire. Lorsqu'il eût terminé, il pris la pochette jaune qu'il avait rangé dans sa valise la veille au soir et en sortit une photographie. Il colla le post-it sur la photo, plia et glissa le tout dans la poche de son pantalon. Puis, il se dirigea vers le miroir de la salle de bain. Il sortit la trousse du placard, versa les médicaments dans sa main et les ingéra à l'aide d'une gorgée d'eau. Il se vêtit ensuite de la veste à capuche qui reposait toujours sur la chaise et attrapa le masque. Il le positionna sur son visage, passa les élastiques autour de ses oreilles et attacha les lanières à l'arrière de son cou, veillant à bien les serrer pour maintenir le tissu en place. Puis, il jeta un dernier regard à la plaie à côté de son œil gauche avant de la dissimuler sous la capuche de sa veste. Il aurait désormais été impossible de reconnaître l'homme qui lui faisait face dans le reflet de la glace. Il retourna dans la chambre, enfila ses baskets, puis ouvrit la fenêtre, en enjamba l'encadrement, et tira les rideaux avant de la refermer derrière lui.
La chaleur brûlante qui accompagnait les habitants du village comme un ami un peu agaçant se transformait en bourreau impitoyable au contact du corps entièrement couvert de noir de Bastian. Il filait entre les rues, passait derrière les maisons et se réfugiait derrière les buissons et les arbres, accélérant et s'arrêtant au rythme des mouvements des passants. L'exercice le faisait transpirer plus encore que sous le seul martèlement des rayons de soleil. Ses vêtements collaient à son corps et il se maudissait de ne pas avoir emporté avec lui de quoi satisfaire la soif lancinante qui le prenait à la gorge. Il déglutit, puis continua son chemin en direction de l'un des deux hôtels qui occupaient l'île, en dehors du sien. Il passa derrière deux bâtiments et, alors qu'une famille se promenant sur le petit chemin le força à se stopper au pied d'une fenêtre, il aperçut le visage curieux d'un petit garçon qui se tenait debout dans sa chambre, appuyé contre le mur, tête collée contre la vitre. Le contact avec le verre aplatissait son nez de manière grotesque et de la buée se formait au rythme de sa respiration. Il observait l'homme masqué d'un air intrigué, et il fut impossible de dire s'il l'avait reconnu ou s'il était simplement intéressé par la présence d'un mystérieux anonyme évitant très clairement d'être vu. Bastian leva une main lourde et posa son index sur sa bouche. Après quelques secondes de réflexion, le garçon sourit et imita le jeune homme, qui lui lança un clin d'œil avant de s'élancer derrière la maison suivante.
Une dizaine de minutes plus tard, Bastian se trouvait devant l'enseigne de l'hôtel où résidait le capitaine Kungen et son équipage. Il avait observé son rythme de vie ; il savait qu'il avait pour habitude de dormir toute la matinée, se réveillant aux alentours de midi, et qu'il sortait de l'hôtel dans l'heure qui suivait, pour commettre les habituels méfaits que lui et son équipage affectionnaient. Bastian fit le tour du bâtiment afin de trouver une fenêtre ouverte—ce qui n'était pas difficile sous cette chaleur écrasante—et s'infiltra dans l'hôtel. Il se baissa, suffisamment bas pour sortir du champs de vision du réceptionniste, et passa derrière le comptoir pour grimper les escaliers en direction du troisième étage.
Il s'arrêta devant une porte en bois violet et tendit une oreille à l'intérieur de la chambre. Le silence indiquait que le pirate dormait encore et Bastian retint un soupir de soulagement. Il jeta un œil derrière lui afin d'être certain qu'il était seul, puis se tourna à nouveau. Après s'être tenu ainsi debout quelques secondes pour profiter de la fraîcheur du couloir sombre, il plongea la main dans sa poche et en sortit la photographie et le post-it qu'il y avait rangé. Il les déplia soigneusement puis les glissa sous la porte de la chambre. Une fois qu'il avait entièrement disparu, il revint sur ses pas, dévala les escaliers, contourna à nouveau le comptoir et sortit par la même fenêtre que celle par laquelle il était entré.
Dans la chambre du pirate, deux bouts de papier étaient couchés sur le sol. Sur l'un deux, on pouvait voir le capitaine et une petite fille s'amusant innocemment, un grand sourire sur le visage. Sur l'autre, on pouvait lire : « Côte Est. Sous le grand chêne. 20h. Viens seul. »
La journée avait paru interminable. Bastian était retourné dans sa chambre d'hôtel pour se changer et était allé se promener au bord de l'océan, mais l'angoisse de la rencontre l'empêchait de réellement profiter du paysage. Il avait alors décidé d'aller se changer les idées au bar.
– Mais si ce n'est pas notre punching-ball préféré ! s'était exclamé Barry à la vue du jeune homme.
Puis il avait une nouvelle fois tenté de lui servir de l'alcool, et ce malgré le fait qu'il était encore tôt le matin, et Bastian avait une nouvelle fois refusé.
– Quoi, tu n'es jamais saoûl ? avait alors demandé Barry.
Bastian avait haussé les épaules et avait répondu avec nonchalance, dessinant une moue outrée sur le visage du barman :
– J'ai jamais vu l'intérêt de se murger la gueule, surtout à onze heures du mat'.
Il avait commandé un soda et, avec une surprise reconnaissante, il avait observé Barry nettoyer le verre avant de le servir. Puis ils avaient discuté pendant quelques heures. Bastian était resté pour manger et avait espéré que la compagnie du barman lui ferait oublier sa mission du soir pendant quelques instants, mais la conversation avait vite dévié sur le sujet du Chasseur et, bien que la joie du barman était contagieuse, cela n'avait fait qu'intensifier la nervosité du jeune homme. Heureusement, Barry avait fini par être à cours de théories et d'éloges, et les deux hommes avaient alors commencé à partager des anecdotes impliquant différents types de clients de bars qu'ils avaient pu rencontrer au cours de leur existence et ils avaient très vite été plongés dans l'hilarité la plus totale.
A 17h, Bastian était sorti du bar et marchait en direction de sa chambre d'hôtel pour se préparer. En entrant dans la chambre, il se dirigea vers la salle de bain, ouvrit la trousse à médicament et avala les comprimés, puis il enfila sa tenue noire, attacha son masque à son visage. Il ouvrit ensuite sa valise et observa son contenu, une vague de culpabilité parcourant son visage. Il s'empara du petit pull rose, celui que portait la petite fille sur la photo. De petites fleurs jaunes étaient brodées au niveau du cœur et les coudes étaient recouverts d'un bout de tissu qui avait été cousu pour cacher le coton déchiré. Bastian remarqua que le pull n'était pas plus long que son avant-bras et, en le pliant soigneusement, il put le faire rentrer dans sa poche sans aucune difficulté. Puis, il récupéra la trousse qu'il avait laissée dans la salle de bain, la rangea dans sa valise avec ses vêtements et ferma le bagage. Il sortit un petit couteau de la poche avant qu'il rangea dans son pantalon, puis il récupéra une liasse de billets et la déposa sur le lit, s'empara de la valise, et sortit par la fenêtre.
Le soleil commençait à se coucher lorsqu'il arriva vers le petit bateau qui était amarré à un rocher le long de la côte est de l'île. Bastian l'avait volontairement laissé loin des regards, sachant qu'il allait devoir partir discrètement peu de temps après son arrivée. Le navire ne semblait pas pouvoir accueillir plus de trois personnes, peut-être quatre si elles se serraient un peu. Le bois était vieux et abîmé mais restait néanmoins solide et apte à braver les vagues impressionnantes de Grand Line. Une simple voile blanche était repliée en haut du mat et aucun drapeau ne flottait à son sommet. Bastian déposa sa valise dans la petite cabine qui faisait office de chambre, de salle de bain et de cuisine et referma soigneusement la porte derrière lui. Puis, il s'élança en direction de la forêt.
La nuit était tombée lorsque Bastian arriva au pied du grand chêne. L'arbre était vieux de plusieurs centaines d'années mais semblait plus résistant que jamais. Il se dressait à la lisière de la forêt, au bord d'une petite falaise. De son sommet, on pouvait observer la plage et, tout seul et accroché à un rocher noir, le bateau du jeune homme flotter calmement. Bastian grimpa sur l'une des larges branches qui tombaient vers les racines de l'arbre et s'installa tranquillement au milieu des feuilles, adossé au tronc. Il ferma les yeux, profitant du silence presque total, se concentrant sur les légers bruissements des insectes qui s'agitaient dans les arbres et les buissons alentours, puis sur le frottement des feuilles au contact du vent. Le bruit de branches qui craquaient sous des pas sortit le jeune homme de sa contemplation et il tendit une oreille vers le sentier qui menait à la falaise. Les bruits de pas se rapprochaient, et Bastian sentit son cœur battre de plus en plus rapidement. Il inspira profondément, puis souleva la manche de sa veste et posa sa main sur son poignet, et croisa son index et son majeur avec sa main libre. Un frisson parcourut son corps et, lorsqu'il retira ses doigts de son avant-bras, un cercle noir aux allures de tatouage était apparu. Non loin, un gémissement de douleur se fit entendre. Une voix inquiète demanda :
– Tout va bien, cap'taine ?
L'intéressé répondit dans un grognement :
– Ouais. J'ai juste eu mal à la tempe d'un coup. On s'en fout, concentrez-vous.
Les voix se rapprochaient et Bastian pouvait désormais apercevoir les trois silhouettes marcher dans sa direction. Il prit une grande inspiration, et descendit de sa branche, pour se placer face à ses invités. Il les observa arriver de loin. En plus de la carrure impressionnante du capitaine, deux hommes marchaient avec appréhension, jetant des coups d'œil inquiets aux alentours. Ils semblaient sortis tout droit d'un conte pour enfant : l'un deux était petit et gras, ses cheveux oranges retombant sans forme sur son visage bouffi ; l'autre, maigre et de taille moyenne, semblait aussi fragile que les branches qu'il piétinait sur son passage. Le deuxième avait presque l'air d'une caricature de Bastian : ses yeux bleus et cheveux bruns décoraient un visage fin et laid, déformé par des années de piraterie.
Lorsqu'il aperçut l'homme vêtu de noir au bout du sentier, Kungen se figea. Ses deux compagnons poussèrent un cri de surprise à la vue des yeux bleus qui fixaient leur capitaine et sortirent instinctivement leurs épées de leurs fourreaux, prêts à se battre. Bastian leva un sourcil et ouvrit la bouche pour prendre la parole, mais Kungen fit signe à ses hommes de baisser leurs armes, la photographie que Bastian avait laissé dans sa chambre froissée dans sa main droite. Il cracha, la rage faisant ressortir une veine dans son cou :
– Toi... Qu'est-c'tu me veux ?
Bastian ne bougea pas, toujours adossé au tronc du grand chêne avec désinvolture, les bras croisés sur sa poitrine. Restant dans la peau de son personnage, il annonça calmement, avec une pointe d'amusement dans la voix, et ce malgré l'adrénaline qui faisait battre son cœur à toute allure :
– A ton avis ?
Sa voix était étouffée à travers le masque et il devait se concentrer pour la modifier légèrement afin de ne pas être reconnu. Il essayait au maximum de rester silencieux, mais il savait qu'il s'agissait d'une tâche difficile dans ces circonstances. Il désigna la photo du regard, accompagné d'un petit mouvement de tête. Kungen serra les dents et laissa s'échapper un grincement irrité.
– Je sais qui t'es, lança-t-il. T'es le Chasseur. Tu veux qu'je me rende à la Marine et avoir ma prime.
Bastian lui adressa un regard amusé. Si ses yeux avaient pu parler, ils auraient certainement eu un ton condescendant. Il hocha la tête. Le capitaine fit un pas en avant, menaçant, suivi de ses deux compagnons qui avaient relevé leurs armes.
– Va te faire foutre, cracha Kungen.
– J'irais bien, mais j'ai peur que t'apprécies trop, rétorqua Bastian.
C'était la phrase de trop, et soudainement, les deux hommes foncèrent sur le jeune homme, faisant danser leurs épées dans les airs ; cette fois, leur capitaine ne les arrêta pas. Bastian s'agrippa à l'une des branches et se réfugia dans l'arbre, esquivant les coups des pirates avec agilité, sans les rendre. Une fois hors de portée des lames, il prévint :
– Je ferais pas ça si j'étais vous.
Les deux hommes lâchèrent un rire gras, sans finesse.
– Ah ouais ? Et pourquoi ? s'exlama le plus petit. T'as même pas assez de courage pour te battre contre nous !
Bastian les observa, réfléchissant à la tournure de sa réponse. Après une seconde, il leur lança sur un ton calme :
– Parce que si je meurs, votre capitaine meurt aussi.
Les deux hommes arrêtèrent de rire tout à coup. Il jetèrent un regard interrogateur en direction de Kungen, qui avait l'air tout aussi surpris.
– Arrête tes conneries, répondit ce dernier, incertain. Tu dis ça pour sauver ta peau.
Bastian soupira, de la même manière qu'un adulte soupire lorsqu'un enfant lui pose une question stupide dont la réponse demande un effort particulier. Il plongea sa main dans sa poche et en sortit le petit couteau, à la vue duquel les deux hommes de main se crispèrent. Bastian voulut commenter avec une remarque moqueuse, mais se ravisa. Il souleva sa manche, et coupa légèrement son bras, suffisamment profondément pour qu'un léger filet de sang chaud coule sur sa main.
Kungen ne put retenir une exclamation de surprise lorsque la même coupure apparut sur son bras, exactement au même endroit. Ses hommes échangèrent un regard horrifié tandis que Bastian redescendait de sa branche, à présent certain d'être à l'abri de toute tentative d'attaque.
– Qu'est-c'que ça veut dire ? demanda le pirate, dont l'agressivité avait en partie été remplacée par de l'appréhension. T'as mangé un fruit du démon?
Bastian haussa les épaules.
– On est liés, répondit-il simplement. Je saigne, tu saignes. Je meurs, tu meurs. Je vais me faire foutre, ajouta-t-il avec un sourire amusé que personne ne pouvait voir, tu vas te faire foutre.
Le capitaine grogna. Il n'avait plus rien de la brute qui avait tabassé Bastian la veille. C'est fou ce qu'une position de force ou de faiblesse pouvait changer un personnage, pensait le jeune homme. Ou peut-être avait-ce été l'absence de public.
– Je préfère mourir que de me rendre à la Marine, cracha Kungen en bombant la poitrine. Si tu crois que ton petit pouvoir va m'empêcher de te tuer, tu t'trompes.
Bastian soupira. Il avait l'impression d'avoir passé la rencontre à soupirer. Il sortit le petit pull rose de sa poche, le déplia et le lança à son adversaire.
– Et ta fille ? T'es prêt à la tuer, elle aussi ? demanda-t-il.
Kungen attrapa le bout de tissu, incrédule.
– Je te crois pas, lança-t-il sur la défensive.
– T'es prêt à prendre le risque ? rétorqua Bastian.
La moindre trace de combativité quitta le corps du capitaine lorsque ses yeux se posèrent sur le vêtement. Il n'était plus qu'un père de famille terrifié désormais, et un nœud se noua dans la gorge de Bastian. Il savait qu'il avait gagné.
– Qu'est-ce que tu lui as fait ? demanda le capitaine, avec un craquement dans la voix.
– Moi ? répondit Bastian, faussement surpris. A part ce joli cercle noir temporaire sur son poignet et une légère coupure sur son bras, rien du tout. Tes hommes ont failli la tuer à l'instant, par contre.
Kungen se décomposa. Il serra doucement le petit pull contre son torse d'une main tremblante, puis ordonna à ses hommes de se retirer. Ils contestèrent, mais il haussa la voix et cette fois ils obéirent. Puis, il posa un regard plein de rage, mais défait, sur Bastian.
– Elle a quatre ans, dit-il entre ses dents. Quel genre de monstre t'es exactement ?
Bastian répondit sans rien laisser paraître :
– Le genre de monstre qui met les monstres comme toi derrière les barreaux. Et le genre de monstre qui a besoin d'argent, aussi.
Le capitaine pirate semblait chercher désespérément un moyen de se sortir de cette situation. Mais ce n'était pas la première fois que Bastian capturait un criminel de cette façon. Il avait pensé à tout. Et, plus les secondes passaient, et plus il devenait clair que Kungen se rendait compte de l'impasse dans laquelle il se trouvait. Il ne pouvait rien faire qui ne mettrait la vie de sa fille en danger et il le savait désormais. Il ne pouvait même pas partir ; chaque instant de sa vie sur les mers se transformerait en épée de Damoclès au dessus de la tête de la petite. Ses mains commencèrent à trembler et son souffle se fit saccadé à la réalisation que sa carrière de pirate s'arrêterait ici, sous ce chêne.
– Si je viens avec toi, tu promets de la laisser tranquille ? D'enlever le lien ? Tu peux enlever le lien ?
Bastian hocha la tête.
– Promis.
Puis, après une longue hésitation, le pirate accepta la défaite et s'avança vers le Chasseur, tournant le dos à ses hommes.
Le lendemain midi, au village, deux chuchotements agités provenaient de derrière un phare.
– J'ai l'air ridicule, je vais pas mettre un caleçon sur mon visage ! se plaignit le plus maigre.
– Tais-toi et mets-le ! On a rien d'autre de toute façon, et on va pas laisser ce connard prendre notre capt'aine et s'en tirer comme ça juste parce que t'es une chochotte ! répliqua celui aux cheveux orange.
Avec un gémissement, le pirate mit le sous-vêtement sur son nez et rabattit la capuche du pull noir sur sa tête. Seul ses yeux bleus semblables à ceux de Bastian étaient visibles désormais.
– Parfait, tu lui ressembles comme deux gouttes d'eau, s'exclama son camarade. Bon, vas-y, tiens, prends le feu.
Le pirate camouflé s'empara de la torche que lui tendait l'autre et sortit de l'ombre, s'affichant en plein milieu du port, les bras écartés. Des exclamations de peur et de surprise retentirent alors que certains passants reconnurent l'habit du chasseur de prime. Le pirate dégaina son épée et l'enfonça dans l'estomac de l'homme qui avait eu le malheur de s'être approché un peu trop près de lui. Un vent de panique se répandit dans la foule alors que les corps sans vie s'empilaient sous la lame impitoyable de l'imposteur. Des cris de terreur résonnaient et un flot d'hommes, de femmes et d'enfants couraient dans tous les sens à la recherche d'un abri. Une fois les quelques habitants encore vivants réfugiés dans les maisons, bars et boutiques fermés à clé, le pirate brandit sa torche, traça son chemin à travers les cadavres, et embrasa le panneau de bois sur lequel il était inscrit : « Cette île est sous la protection de Barbe Blanche ».
