NDLA : Coucou ! Donc là on arrive plus sur le rythme de publication sont j'avais parlé au début, étant donné que j'ai repris la fac et la musique, et que je n'ai donc plus beaucoup de temps pour écrire. J'essaierai d'être régulière mais je vais espacer les chapitres un peu plus, j'espère que vous m'en voudrez pas. Bonne lecture et merci pour les follow/favorites/review !
- Knut
Les Yeux Du Chasseur - Chapitre 4
– Ce fils de pute...
Barry, les larmes aux yeux, jouait des coudes au milieu de la foule en panique. Les cris de terreur des femmes, hommes et enfants qui avaient trouvé un abri dans son bar transperçaient son estomac et l'image du chasseur masqué découpant sans merci ceux qu'il avait vus grandir faisait bouillir en lui une rage incontrôlable. Il se sentait trahi celui qu'il avait admiré, dont il avait fait les éloges à la moindre occasion, celui-là même à qui il avait dévoué son temps et son attention, n'était au final pas plus honorable que les malfrats qu'il terrorisait. Il fendit la cohorte de réfugiés en direction du comptoir où l'attendait Sarah, nerveuse. Elle essayait tant bien que mal de calmer l'agitation qui régnait dans la pièce, et accueillit l'arrivée de son patron avec un soupir de soulagement.
– Monsieur Barry ! Vous êtes là ! Je sais plus quoi faire, aidez-moi !
L'intéressé passa derrière le mini réfrigérateur et s'empara son fusil qu'il tendit à son employée sans lever le regard. Elle l'attrapa d'une main hésitante, incertaine des intentions de son ami.
– Tire un coup en l'air, ordonna-t-il, grave. Après, tu pourras donner de la voix.
La jeune femme s'exécuta. La foule poussa un cri de surprise lorsque le coup de feu retentit, mais très vite, le silence s'installa dans le bar, toutes les têtes retournées vers Sarah, qui montait difficilement sur le comptoir afin que tous puissent la voir. Barry sentit son cœur se serrer à la vue des visages apeurés qui semblaient offrir à la jeune serveuse la responsabilité de leur salut, et ne paraissaient attendre qu'un signal de celle-ci pour s'autoriser à fondre en larmes. Intimidée, Sarah balbutia, ses mains tremblantes toujours agrippées au canon du fusil :
– Écoutez-moi tous..., commença-t-elle, incertaine. Je...je sais que vous avez peur, mais je...(elle prit une longue inspiration et se tourna vers Barry à la recherche d'un regard approbateur. Il lui accorda.) On vous promet que tout ira bien. Monsieur Barry et moi...Nous gérons la situation. S'il-vous-plaît, je vous demande de rester calme et de ne pas céder à la panique. A-asseyez-vous, prenez vos enfants sur vos genoux pour faire de la place à tout le monde, et prenez votre mal en patience pendant que les officiers de l'île font leur travail.
Les mots de la jeune avaient semblé adoucir l'atmosphère. Les gens commençaient à regarder autour d'eux, à la recherche d'une chaise ou d'une banquette sur laquelle se poser, et très vite, toutes les places furent occupées. Les plus vieux et les familles étaient installés confortablement sur les bancs matelassés, tandis que les plus jeunes étaient assis par terre ou sur les tables, les jambes croisées sous leurs cuisses. Le silence nerveux n'était brisé que par les sanglots incontrôlables des tous petits qui ne comprenaient de la situation que la peur de leurs parents.
Barry avait récupéré l'arme des mains de son employée et l'avait reposée derrière le frigo afin de ne pas effrayer davantage les pauvres habitants. Il posa une main rassurante et approbatrice sur l'épaule de Sarah, qui lui répondit avec un sourire timide.
– Tu as été parfaite, la félicita-t-il.
Elle haussa les épaules avec humilité, avant de jeter un coup d'œil inquiet sur la salle.
– Qu'est-ce qu'on va faire ? demanda-t-elle.
– Il n'y a pas grand chose que l'on puisse faire, à part prendre soin d'eux jusqu'à ce que tout cela soit terminé, répondit-il. Apporte des pichets d'eau fraîche et des verres à chaque table. Va voir les plus âgés et vérifie que tout va bien. Je dois m'absenter un moment, je te laisse gérer, je te fais confiance.
Sarah déglutit, écrasée sous le poids de la responsabilité que son patron venait de lui laisser sur les épaules. Elle aurait voulu lui demander de rester et de l'aider, mais elle pouvait voir la colère maladroitement dissimulée au fond de ses yeux, et cela la terrifiait. Le barman n'avait jamais été violent avec elle, que ce soit dans ses geste ou dans ses propos, mais elle craignait le courroux d'un homme bienveillant bien plus que celui d'un homme cruel. Elle l'observa alors en silence tandis qu'il s'enfonçât dans l'arrière-boutique sans un regard derrière lui.
Aussitôt que la porte fût refermée dans son dos, il laissa des larmes de rages couler sur ses joues. Il n'y avait aucun sanglot seulement un besoin irrépressible de hurler et de se défoncer les phalanges sur le visage coupable du chasseur. La mâchoire et les poings serrés, il traversa les cartons et tonneaux dans le noir avant d'enfoncer la porte de sa chambre sans considération pour le bois fragile dont elle était faite. Il ne prit même pas la peine d'allumer la lumière en entrant il avait vécu ici tellement longtemps qu'il connaissait par cœur les moindres recoins du bâtiment. Il se laissa tomber sur son lit qui grinça sous son poids, puis s'empara du petit escargophone qui reposait sur sa table de chevet. Il attendit en silence que son correspondant daigne répondre. Sans qu'il ne puisse le voir, les yeux de l'escargophone se refermèrent légèrement, lui donnant un air à mi-chemin entre l'endormissement et la désinvolture, puis une voix calme s'échappa de l'animal :
– Allô ?
Barry inspira longuement. Même s'il savait qu'ils étaient alliés, la voix du pirate le rendait toujours aussi inconfortable. Il connaissait la force brute de l'équipage, ainsi que son influence à travers le monde, et il ne se fourvoyait pas : s'ils décidaient soudainement qu'ils étaient ennemis, il n'y aurait rien qu'il puisse faire pour échapper au destin funèbre qui l'attendrait. Après quelques secondes durant lesquelles son interlocuteur attendit avec patience, Barry répondit d'une voix tremblante :
– Allô, c'est Barry. Je suis désolé de vous déranger, mais on a un incident sur l'île.
L'homme au bout du fil sembla réfléchir un instant, puis s'exclama :
– Oh, Barry ! Ça fait longtemps, yoi. Quel est le problème ?
Barry déglutit, sans retenir de nouvelles larmes qui vinrent brûler son visage.
– On vient de se faire attaquer. Il...il a mis le port à feu et à sang. Je n'ai pas compté les morts, mais il y en a plus d'une dizaine, c'est certain.
La voix répondit sur un ton plus grave qu'auparavant :
– « Il »...Il était seul?
Barry répondit par l'affirmative.
– Vous pouvez venir ? Ou envoyer quelqu'un, demanda Barry. Tout le monde est paniqué.
Sans hésiter, l'homme au bout du fil accepta.
– Tout le monde est en sécurité, yoi ?
– On abrite une centaine de personnes dans le bar. Les autres se sont réfugiés dans les maisons, il me semble. Je ne sais rien de plus.
– Restez enfermés, on est pas loin. J'arrive, yoi.
Barry le remercia, mais il avait déjà raccroché. Il reposa l'escargophone sur la petite table, puis éclata en sanglots.
Dix heures plus tôt, au milieu de l'océan, la silhouette impressionnante des arbres gigantesques apparaissait au loin. Depuis qu'ils avaient embarqué sur le petit bateau, ni Bastian ni Kungen n'avait prononcé un mot. Le soleil était particulièrement agressif ce matin, et Bastian devait faire appel à toute sa volonté pour ne pas retirer son costume qui l'étouffait. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, et la fatigue, effet secondaire de son traitement, commençait à se faire sérieusement ressentir. Il luttait contre le sommeil comme s'il luttait pour sa vie à dire vrai, les deux étaient étroitement liés à cet instant. Il n'avait pas besoin de garder les yeux rivés sur son prisonnier à chaque instant, mais il ne se faisait pas d'idée : l'avantage qu'il avait disparaîtrait au moment même où son identité serait révélée, et le pirate n'attendait que de pouvoir retirer le masque de son visage.
A la vue de l'archipel qui se dessinait rapidement sous ses yeux, Bastian se leva et se dirigea vers l'arrière du bateau.
– Qu'est-c'tu fais ? demanda Kungen.
– On arrive, répondit Bastian.
– C'est l'archipel de Sabaody, dit le pirate avec un soupçon de peur dans la voix.
– Effectivement.
Kungen commença à se tortiller dans les cordes qui gardaient ses bras collés à son torse. Il jeta un regard effrayé au chasseur, qui lui tournait le dos.
– Ils vendent des esclaves là-bas, lança-t-il, sans pouvoir cacher l'appréhension dans sa voix.
– Je sais.
Des larmes commençaient à se former dans les yeux de la brute. Il demanda, se débattant avec de plus en plus de férocité :
– Tu vas me livrer à des marchands ?
– Je vais te livrer à la Marine, rétorqua calmement le jeune homme.
– Arrête tes conneries, c'est la même chose ici ! cracha Kungen, au bord de la crise de panique. T'avais dit que tu me livrerais à la Marine ! Hé ! Regarde-moi !
Son ton suppliant était redevenu l'habituelle agression qu'il portait sur lui comme les cicatrices qui recouvraient son torse. Bastian tourna légèrement la tête, de manière à avoir son prisonnier dans son champs de vision.
– Je te livre à la Marine. Ce qui arrive à partir de ce moment-là, c'est pas mon problème.
– Tu peux pas faire ça ! cria le pirate, désespéré. C'est inhumain !
Bastian laissa s'échapper un petit rire condescendant. Il s'approcha, puis posa une main tendre sur la tête de Kungen, qui tressaillit au contact de son bourreau. En caressant doucement ses cheveux, il lâcha, sans émotion dans la voix :
– Tu vois, mon gros, c'est ça le truc : je peux. Alors maintenant tu fermes ta gueule et tu chiales en silence.
Abasourdi par cette soudaine virulence, le pirate ne sut pas quoi répondre. Jusque là, il avait été terrifié par ce que le chasseur aurait été en capacité de lui faire, à lui et à sa fille, mais il n'avait pas eu peur de la personne elle-même seulement de son pouvoir. Cependant, l'indifférence froide dont il venait de faire preuve, et la tendresse cruelle qu'il avait dévoilée avait fait parcourir un frisson de terreur dans son dos. Psychopathe, pensa le pirate. Mais il avait trop peur pour formuler son jugement. Bastian retira sa main et retourna vers l'arrière du navire, s'affairant à dénouer la corde d'amarrage. Il hésita une seconde, puis lança, à la fois à l'attention du pirate et pour se rassurer lui-même :
– Vaut mieux ça que d'être mort.
Moins d'une heure plus tard, Bastian posait les pieds sur le GR66, surplombé par l'impressionnante bâtisse gardée par des soldats en uniforme qui l'observaient avancer d'un air suspicieux. Il traversa le hall d'entrée avec le pirate, désormais libre de ses entraves, et avança vers un bureau derrière lequel un homme d'une vingtaine d'année, visiblement jeune recrue, triait un tas de papiers tout en jetant des coups d'œil réguliers à l'escargophone qui dormait à l'angle de la table. En voyant le jeune homme masqué et le pirate gigantesque s'approcher, il se leva brusquement, et regarda rapidement autour de lui pour trouver de l'aide de la part de ses camarades.
– Qu-que puis-je faire pour vous ? s'enquit-il, visiblement mal à l'aise.
Bastian poussa légèrement Kungen vers l'avant, lui ordonnant de parler d'un hochement de tête. Réticent, le pirate traîna des pieds, mais finit par se dresser, le torse bombé pour garder un semblant de dignité, devant le jeune officier de la Marine.
– Je viens me rendre, déclara-t-il.
Bastian s'éclaircit la gorge et Kungen se corrigea :
– Je viens me rendre sous la contrainte de celui-là, lâcha-t-il entre ses dents.
Il tendit les mains, prêt à accepter les menottes qui finiraient inévitablement par l'entraver, alors que plusieurs soldats se réunissaient autour du trio.
– Qu-quel est son-votre nom ? demanda le Marine.
Le pirate leva fièrement la tête.
– Kungen ! Vous avez sûrement entendu parler de moi !
Le regard confus du jeune officier fit sourire Bastian sous son masque. Ils avaient affaire à de bien plus gros poissons sur cette île, il le savait. Les primes des malfrats qu'il avait pu capturer le long de sa route étaient certes élevées – suffisamment pour financer largement ledit voyage – mais était néanmoins bien loin des sommes pharamineuses qui étaient offertes en échange de la tête des plus grands. Les menottes que le pirate attendait arrivèrent, accompagnées d'un officier un peu plus âgé que les autres, sa chevelure grisonnante sortant négligemment de sa casquette blanche. Il regarda Bastian, d'abord surpris, puis résigné.
– Encore toi, dit-il à son encontre. Si ça continue comme ça, on n'aura bientôt plus de pirates à coincer.
Son ton avait été amical, mais laissait s'échapper une pointe d'agacement. Bastian haussa les épaules avec désinvolture, sans prononcer un mot. Le marine reprit :
– Bon, qu'est-ce qu'on a là...Kungen, c'est ça ?... (un soldat lui chuchota quelque chose à l'oreille), quatre-vingt-sept millions !? Tu vas nous ruiner, petit. Hé ! Toi, là ! Vas chercher l'argent !
Le soldat à qui il avait donné l'ordre s'exécuta. Le marine plus âgé attrapa Kungen par l'épaule et le poussa devant lui. Le pirate résista, jetant un regard suppliant à Bastian, qui, d'un geste de la main, fit disparaître les cercles noirs sur son poignet et celui de sa victime. Soulagé, Kungen cessa de se débattre, et se laissa emporter par les officiers.
Dix heures plus tard, Bastian était assis à l'avant de son navire, les yeux rivés sur le sac de billets que lui avaient gentiment offert la Marine en échange de son service. Il s'était défait de son costume noir et avançait doucement en direction de l'île qu'il avait quitté la veille, porté par la douceur des vagues. Il savait qu'il était inconscient d'y retourner dans ces conditions. Il se doutait que la population aurait remarqué qu'il avait disparu en même temps que Kungen et qu'il avait refait surface en l'espace d'un simple aller-retour vers Sabaody. Et, lorsque les nouvelles de la capture de le pirate arriveraient à leurs oreilles, il ne leur serait pas difficile de faire le rapprochement. Mais il culpabilisait de quitter Barry et Sarah sans un au revoir, alors il était prêt à prendre le risque, quitte à plaider la présomption d'innocence. Serein, adossé au mât de son navire, Bastian observait l'île qui se rapprochait, sans s'imaginer le chaos qui y régnait. Elle était belle de loin les immenses falaises de craie étaient coiffées d'une forêt dense et sombre au dessus de laquelle les oiseaux dansaient au rythme des caprices du vent, décorant le ciel d'une étonnante fresque multicolore. Parfois, une biche était assez téméraire pour sortir de la cage réconfortante que formaient les arbres, et on pouvait alors apercevoir sa petite tête curieuse s'approcher dangereusement du vide, seulement pour faire demi-tour presque immédiatement et s'enfoncer à nouveau dans l'obscurité puis, elle faisait passer le mot de son aventure et, quelques heures plus tard, on pourrait voir apparaître le visage innocent d'un autre animal en quête de frisson le cycle se répétait ainsi, inlassablement. Un peu plus bas, la silhouette des premières maisons, celles de ceux qui aimaient leur solitude, se dessinait patiemment, laissant apparaître d'abord un toit, puis une cheminée, puis le détail des fenêtres et des visages sereins qui vivaient à l'intérieur. Seulement cette fois, les visages n'étaient pas aussi sereins que d'habitude. Alors qu'il ne se trouvait plus qu'à quelques mètres du rivage, Bastian entendit une longue et lourde lamentation, un cri de douleur dirigé vers le ciel qui fit se disperser dans un élan de panique les quelques oiseaux qui volaient au dessus de la propriété. Alerté, le jeune homme se leva et, une fois à terre, se rua vers l'origine du hurlement. Mais il se stoppa dans sa course lorsqu'il aperçut le corps d'un petit garçon, pas plus âgé que dix ans, qui gisait sur le palier de la maison, sans vie. Un homme et une femme étaient à genoux, le dos courbé au dessus du cadavre, maladroitement réconfortés par la jeune femme qui se tenait debout de l'autre côté de l'enfant. A la vue de la scène tragique, Bastian réprima une violente nausée et décida de s'éloigner, impuissant face au désespoir de la famille. Cependant, une pointe d'inquiétude s'était éveillée en lui : le garçon n'avait visiblement pas été tué devant la porte de cette maison, et Bastian ne pouvait s'empêcher de penser au barman. Il décida de lui rendre visite immédiatement, et prit la direction du port.
Cela paraissait faire une éternité que Barry, Sarah, et les pauvres civils étaient enfermés dans le bar. En réalité, il était probable que pas plus d'une heure ou deux se soient écoulées, mais dans le silence gêné et effrayé qui régnait dans la pièce, chaque minute se transformait en heure. Après s'être calmé, Barry était revenu prêter main forte à son employée, qui avait, contre toute attente, réussi à maintenir l'ordre et à adoucir ne serait-ce qu'un peu la tourmente des réfugiés. Sa présence bienveillante avait agit comme un tranquillisant et, après de premières minutes marquées par l'agitation, le calme s'était installé, et certains – principalement les plus jeunes et les plus vieux – étaient même parvenus à s'endormir. C'était dans cette atmosphère que Barry était sorti de l'arrière-boutique, et il s'était alors promis d'accorder cette augmentation de salaire à Sarah. Jusqu'alors, il n'avait eu qu'à remplir les verres de ceux qui étaient restés éveillés, et répondre aux inquiétudes des habitants.
Alors qu'il était adossé au comptoir, perdu dans ses pensées, quelqu'un vint frapper à la porte d'entrée. Un petit cri de surprise retentit et tous observèrent la porte, puis le barman, attendant sa réaction. Lorsqu'elle ne vint pas, un nouveau frappement retentit, plus fort cette fois-ci, mais pas plus agressif il était d'ailleurs, compte tenu de la situation, étonnamment calme. Barry s'avança vers la porte d'un pas déterminé, son fusil à la main, et posa une oreille attentive sur la porte. Quelques secondes plus tard, on frappa à nouveau, le faisant sursauter en même temps que le reste de la salle.
– Barry, c'est moi, yoi. Ouvre.
Barry s'exécuta. Dans l'encadrement, la silhouette élancée du commandant fit sauter un battement au cœur de ceux qui le reconnurent. Son visage flegmatique était coiffé d'une touffe de cheveux blonds qui le faisait curieusement ressembler à un ananas – ce que, bien évidemment, tout le monde se retenait de faire remarquer – et ses yeux entrouverts surmontés de hauts sourcils donnaient l'impression qu'il était fatigué de la conversation avant même qu'elle n'ait commencé. Il n'était pas particulièrement imposant sa carrure était loin d'égaler celle de son capitaine, et il n'y avait aucune agressivité dans son attitude. Néanmoins, une aura se dégageait de lui. Il affichait une forme de désinvolture menaçante, une confiance en soi et une autorité naturelle qui aurait fait trembler le plus hardi des combattants. Il n'était donc pas surprenant de voir certains habitant se cacher du mieux qu'ils pouvaient lorsqu'il passa le pallier de la porte du bar.
– Marco ! s'exclama Barry, rassuré et intimidé. Désolée de t'avoir fait attendre, je ne savais pas que c'était toi...
– C'est rien, répondit le pirate avec un sourire amical.
Barry lui fit signe d'un geste de la main de s'asseoir sur l'une des chaises hautes qui étaient fixées au sol, mais le pirate refusa, préférant s'appuyer au comptoir, les coudes sous la poitrine.
– J'ai fait un peu le tour, yoi, tout a l'air calme. J'ai pu compter onze morts.
Barry déglutit, s'imaginant avec effroi l'identité des victimes. Après quelques secondes pour se reprendre, il redirigea son attention sur le commandant :
– Est-ce que tu penses que les gens peuvent sortir, rentrer chez eux ? s'enquit-il.
– Qui que ce soit qui ait fait ça, il n'osera pas ré-attaquer tant que je serai dans les parages, yoi, répondit Marco après un hochement de tête.
Il se tourna vers le bar et, sans faire l'effort d'un sourire rassurant, lança à son public :
– Vous pouvez sortir, yoi.
Certains profitèrent de ce qui n'était pourtant pas un ordre pour se ruer vers la sortie, pendant que d'autres prirent le temps de remercier chaleureusement Sarah et Barry les plus courageux accordèrent également un geste de gratitude au pirate, qui leur répondit d'un hochement de tête peu intéressé. Quelques inquiets, quant à eux, décidèrent de rester un peu plus longtemps à leur place, comme si quelques minutes supplémentaires sous la protection du barman allaient permettre d'éloigner toute forme de danger potentiel qui les attendait à l'extérieur.
Au bout de dix longues minutes, la salle était presque vide. Il ne restait plus que Marco, qui sirotait son saké comme s'il s'agissait du meilleur vin de l'île et écoutait d'une oreille attentive le récit des deux habitants l'habituel pilier de bar qui avait élu domicile à sa table Sarah, qui avait aidé son patron à ranger les verres et les assiettes vides et à nettoyer les traces de sang en forme de pas laissés par les piétinements de la foule frénétique et Barry, qui, malgré la présence de Marco et le calme qui était revenu, ne décolérait pas, et peinait à le cacher.
– Oui, j'en ai entendu parler, dit Marco, en réponse à la question que le barman venait de lui poser pour la troisième fois sans s'en rendre compte. Ça rend les choses un peu plus compliquées, yoi.
– Vous êtes l'équipage de Barbe Blanche, rétorqua Barry sur un ton agacé. Ne me dites pas que vous ne pouvez pas retrouver un pauvre homme seul dans les environs.
– Il est masqué, yoi. On le trouvera, mais ça va nous demander plus de boulot que si c'était quelqu'un dont on connaît le visage.
– Et il a sûrement quitté l'île depuis le temps, ajouta Sarah alors qu'elle enfilait son manteau à côté de la porte.
Marco leva son verre dans sa direction dans un signe d'approbation, et elle enfouit la tête dans la fourrure de sa capuche, les joues rougies.
– Et puis, c'est pas vraiment le moment, soupira le pirate, les yeux rivés au fond de son verre.
– Barbe Noire ? demanda Barry, bien qu'il eût connu la réponse.
Marco hocha la tête et engloutit le reste de son saké. Il s'essuya les lèvres avec le revers de sa manche et se leva, s'efforçant d'afficher un sourire rassurant.
– Ne vous en faites pas, lança-t-il à Barry et Sarah. Votre chasseur s'est attaqué à beaucoup plus fort que lui.
Il se dirigea vers la sortie avant de terminer :
– Vous ne le reverrez jamais.
Alors qu'il s'apprêtait à tourner la poignée de la porte, celle-ci s'ouvrit brusquement, frappant violemment le pirate au visage. Dans l'encadrement, Bastian, ahuri, était debout, les mains sur les genoux, tentant désespérément de reprendre son souffle. Il ne remarqua pas Marco qui se tenait le nez, surpris et agacé par l'entrée douloureuse du jeune homme.
– Barry ! s'écria Bastian, paniqué. Tu...tu vas bien ?
Le barman avait semblé se souvenir soudain de l'existence de son ami puisqu'il se précipita vers lui et prit sa tête dans ses mains, faisant attention à ne pas appuyer sur la plaie sur sa tempe.
– Je vais bien, répondit-il, rassurant bien qu'incertain. Je vais bien.
– Qu'est-ce qu'il s'est passé ici ?! continua Bastian. J'ai vu un petit garçon, il était...
Il ne termina pas sa phrase, mais Barry avait compris. Il baissa la yeux et serra la mâchoire.
– Qui est-ce qui a fait ça ? finit le jeune homme.
L'air grave, Barry répondit :
– C'était le chasseur.
Bastian ne dit rien. Il se contenta de fixer son ami, abasourdi. Barry lui conta les évenements, le plongeant petit à petit dans l'incompréhension. Puis il montra Marco d'un signe de la tête et prononça une phrase qu'il pensait être rassurante, mais qui plongea en réalité le jeune homme dans un état de panique qu'il ne pourrait pas dévoiler au risque d'y laisser sa vie :
– Marco est le premier commandant de la flotte de Barbe Blanche.
Bastian déglutit. Alors qu'il tournait nerveusement la tête vers le pirate, celui-ci lui adressa un « coucou » de la main qui n'était pas posée sur son nez ensanglanté. Barry continua :
– Il est venu s'assurer que le chasseur ne puisse plus jamais faire de mal à qui que ce soit.
