Hey hey heeey !

C'est fou ce que le temps passe, hein ! J'écris plus vraiment en ce moment, et j'ai eu tendance à totalement zaper et mes projets en cours. Je sais que ça se fait pas, et que ça repousse certains lecteurs mais bon, j'ai jamais été très régulier dans mes publications, alooooors...

Sur ce, voilà l'avant dernier chapitre ! J'espère qu'il vous plaira !

Bonne lecture !


Even if the world is in ruins tomorrow
chapitre 10

Bokuto avait lourdement atterri dans l'herbe lorsqu'il était passé par la fenêtre. Une sorte de minuscule cour à l'arrière du bâtiment. Il n'y avait personne ici, aucun infecté. Il avait à peine eu le temps de se mettre à genoux, déboussolé et sanglotant qu'il était, qu'il entendit qu'on atterrissait à côté de lui. Un bruit sourd qui lui résonna dans les oreilles.

— Faut bouger, entendit-il dire précipitamment.

Il ne réagit pas, et il fallut que Kuroo lui attrape le poignet et le traine à sa suite pour que ses jambes se remettent en marche. Il savait qu'il fallait qu'il coure, mais il ne voulait pas courir. Il y parvenait à peine. Ses jambes voulaient céder sous lui, et il s'étendrait sur le sol pour se laisser mourir.

Il voulait pleurer parce qu'il venait de perdre Akaashi. Il voulait pleurer sa mort, à lui qui lui avait été si cher.

Il ne réalisait pas bien, tout en réalisant parfaitement.

Akaashi n'était plus là.

Akaashi était mort.

Ce n'était pas la main d'Akaashi qui tenait fermement son poignet, et qui le forçait à courir pour le mettre hors de danger.

Ce n'était pas Akaashi qui, à cet instant, voulait le protéger en l'entraînant loin des infectés et de la mort certaine qu'ils représentaient.

Ce n'était pas Akaashi. Non.

Ce ne serait plus jamais Akaashi.

Plus jamais.

Akaashi était parti, et c'était pour de bon.

Kuroo les sortit de la ville. Trop dangereuse, ils en avaient fait l'expérience. Ils s'étaient éloignés de la route, avaient fini par atterrir près d'un complexe sportif. Kuroo avait parlé d'y être en meilleure sécurité en s'enfermant quelque part. Ils avaient escaladé le grillage, avaient dépassé un terrain de handball.

Ils étaient entrés dans le premier bâtiment qu'ils avaient croisé, et qui s'était avéré être un gymnase. Il n'y avait pas d'infectés, et personne. L'endroit avait visiblement déjà été utilisé comme refuge, mais à ce moment, il semblait bel et bien vide.

Et comme Bokuto semblait tellement fatigué, Kuroo décida qu'ils pouvaient s'arrêter ici.

— On devrait se reposer un peu, fit-il en jetant son sac sur le parquet poussiéreux.

Bokuto se laissa tomber assis contre le mur. Les traces de larmes étaient encore visibles sur son visage, mais il ne pleurait plus. Il avait le regard vide, semblait fixer un point invisible. Kuroo le regardait avec pitié, ne sachant que faire, tandis qu'une boule dans sa gorge lui interdisait de dire un mot au risque de fondre en larmes.

Il n'avait pas connu Akaashi très longtemps. Mais Akaashi lui avait fait une promesse, cette nuit-là, dans la maison où ils s'étaient réfugiés. Il lui avait promis qu'avec eux, il ne serait plus jamais seul.

Et pourtant, il était mort maintenant. Il n'était plus là. Et même si Bokuto était encore présent, il ressentait une grande solitude peser sur son coeur.

Il leur manquait quelque chose maintenant.

Il leur manquait Akaashi.

Akaashi qui avait, au fond, toujours agi comme une sorte de leader. Parce qu'il était malin, et avait toujours de bonnes idées. Il les avait toujours un peu guidés. Mais maintenant, il n'était plus là.

Bokuto et Kuroo, tous les deux, se demandaient maintenant ce qu'ils devaient faire.

Ce jour-là, sans aucun doute, était le plus horrible que Bokuto ait vécu depuis qu'il était né. Un des plus horribles pour Kuroo aussi. En l'espace de quelques heures, ils avaient perdu leurs espoirs, leurs camarades, et un ami incroyablement précieux.

Ils vivaient en Enfer depuis des mois, et pourtant il leur semblait qu'ils venaient de tomber encore plus profondément dans les entrailles du désespoir.

Il n'y avait plus rien.

Et pendant qu'ils étaient assis là tous les deux, immobiles et silencieux, le monde leur semblait immense et plus dangereux que jamais. Dans ce grand gymnase vide, collés le dos au mur, ils contemplaient leur situation, en pensant qu'aucune issue n'existait plus.

Plus aucun espoir n'existait.

Et Bokuto songeait qu'il avait été bien bête de croire qu'il pourrait exister quelque chose de bon pour eux désormais. Qu'il avait été naïf de croire que dans ce monde fou, il existait une chance de renouveau ! Il avait été aveugle de s'accrocher à un espoir aussi vain que persistant.

Akaashi lui avait parfois reproché d'être un peu trop idéaliste. Il avait raison.

Et pourtant, Akaashi aussi, avait cru à une fin heureuse pour eux. Akaashi aussi avait cru que dans le camp, ils pourraient réussir à se reconstruire. Lui aussi, il y avait cru. De toutes ses forces. Même s'il avait toujours su se montrer plus terre-à-terre, plus réaliste, lui aussi avait cru.

Si seulement il avait pu voir son espoir se changer en réalité. Akaashi le méritait. Après tout ce qu'il avait fait pour lui. Pour Kuroo. Ils le méritaient tous, et Akaashi le méritait surtout. C'était ce que Bokuto pensait, parce que c'était Akaashi qui n'était plus là maintenant.

Bokuto lança un regard à Kuroo. Il avait du sang sur lui, et un affreux dégoût saisit Bokuto à la gorge lorsqu'il pensa qu'il s'agissait de celui d'Akaashi. C'était Kuroo qui l'avait tué. Oh bien sûr, il ne l'avait pas fait de sa pleine volonté. Pas par plaisir. Mais il l'avait fait. Et le regret, le remord, étaient vifs comme le jour dans ses yeux sombres. Il ne voulait pas tuer Akaashi. Il ne voulait pas encore perdre quelqu'un. Mais il l'avait fait ; il avait eu le courage de le faire. De le libérer pour qu'il ne devienne pas l'une de ces choses.

Bokuto, lui, n'en avait pas eu la force. Il n'avait pas pu se résoudre à tuer Akaashi. Pas Akaashi.

— Kuroo, fit-il alors. Merci... de l'avoir fait à ma place...

Kuroo sembla ne pas réagir. Il sembla même ne pas entendre. Mais alors que le silence s'étendait, il finit par répondre de la voix la plus basse et lasse que Bokuto ne lui avait jamais connue.

— Il fallait bien que quelqu'un le fasse. Et c'était pas à toi de le faire. Si ça avait été Kenma...

Il marqua une pause pour réprimer un sanglot.

— J'aurais pas pu le faire non plus.

Avoir à tuer la personne qui nous était la plus chère au monde était sans doute la pire chose qui soit.

— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Bokuto.

C'était une excellente question. Que pouvaient-ils bien faire maintenant ? Ils ne savaient pas où ils étaient, ils se retrouvaient tous les deux, dévastés, plus perdus que jamais, dans un monde plus dangereux que jamais. Kuroo avait envie de répondre qu'ils n'avaient qu'à rester ici et attendre la mort. Qu'ils n'avaient plus que ça à faire, qu'il ne servait plus à rien de se battre.

Peut-être que Bokuto pensait la même chose.

Peut-être qu'il était finalement temps d'accepter qu'il n'y avait plus aucun espoir.

Peut-être que perdre Akaashi leur avait enfin fait ouvrir pleinement les yeux sur l'absurdité de leur survie désespérée jusqu'à maintenant.

— On doit continuer à chercher le camp.

Cependant, Kuroo avait fait une promesse à Akaashi. Il devait protéger Bokuto pour lui, continuer à le garder en sécurité. Il devait l'empêcher de mourir. En prenant la vie d'Akaashi, il avait pris la responsabilité de son rôle de gardien. Il lui devait au moins ça. Et il n'avait pas envie de perdre Bokuto aussi.

— C'est une connerie, cette histoire de camps, grogna Bokuto. Un endroit sûr, ça existe pas.

Kuroo fronça les sourcils.

— Ne dis pas ça. Ça te ressemble pas.

Bokuto haussa simplement les épaules. Peut-être qu'il était fatigué de croire à des chimères. Il n'avait plus envie de succomber à l'espoir désormais.

— Bokuto, parla Kuroo. Akaashi voulait y aller. Il voulait le trouver. Alors pour lui, allons-y. S'il te plait.

— Akaashi est plus là, fit amèrement Bokuto. Et c'est ma faute s'il est mort ! Et je n'ai même pas eu le temps de lui demander pardon...

Kuroo serra les dents. Il s'attendait à ce discours-là. Et pourtant, c'était si douloureux à entendre.

— Qu'est-ce que tu racontes ? dit-il, forçant les mots hors de sa bouche. C'est pas ta faute ! T'aurais rien pu faire !

— Mais si on s'était pas disputé, il serait pas sorti, et il se serait pas fait attaquer ! Et il... serait en vie.

Les yeux de Bokuto se remirent à briller de larmes. Il allait se remettre à pleurer.

Il ne pouvait pas le laisser faire. Aussi horrible que cela semblât, ils n'avaient pas le temps de pleurer Akaashi. À genoux, il se pencha vers Bokuto et le prit par les épaules. Il l'obligea à le regarder, et lorsque Bokuto leva les yeux vers lui, une larme solitaire tomba de ses cils.

— Reprends-toi, ordonna-t-il d'un calme maitrisé. On aura tout le temps de faire notre deuil quand on aura trouvé le camp. Pour l'instant, on doit continuer.

Bokuto pinça les lèvres, ravala un sanglot. Il sécha ses joues avec des poings rageurs. Il était en colère ; contre lui-même, contre ce monde horrible et cruel qui ne le laissait même pas pleurer la mort de celui qui lui restait de plus important. Et qu'il avait perdu.

— Tu crois vraiment que ce camp existe, demanda-t-il en fixant Kuroo.

Ce dernier haussa les épaules.

— Il n'y a qu'un moyen de le découvrir.

Il se releva, et tendit la main à son ami pour l'aider à en faire de même. Bokuto le toisa un instant, comme s'il hésitait. Comme s'il ne voulait pas continuer. Comme s'il avait simplement envie de renoncer à tout, d'abandonner, et pourquoi pas de se laisser mourir là.

Et puis, en regardant Kuroo comme ça, Kuroo qui avait cette conviction, cet air déterminé dans le regard, il crut voir Akaashi devant lui. Akaashi qui l'avait toujours poussé en avant, et soutenu lorsqu'il était au plus mal.

Kuroo était encore là, et il lui rappelait un peu Akaashi à cet instant.

Alors, résigné, il se remit sur ses pieds sans aide. Il renifla, et puis il leva la tête bien haut.

— Ok, fit-il simplement.

Et sur un hochement de tête commun, ils sortirent de leur abris.

La zone était dégagée, silencieuse. Évoluer dans ce paysage apocalyptique si calme, si froid, devenu leur quotidien, avait toujours quelque chose d'aussi irréel qu'au début. C'était quelque chose à laquelle ils ne se faisaient pas. Bokuto s'était toujours fait un devoir de ne jamais oublier le bruit de la civilisation. Les grondements des moteurs, les concerts de voix, les aboiements des chiens. Il s'y était toujours raccroché, et pour cette raison, le silence lui donnait toujours de désagréables frissons.

Et sans Akaashi, il se sentait encore plus petit, dévoré par ce silence, dévoré par les cadavres de voitures abandonnées et les carcasses d'humains qui jonchaient au milieu des routes, et qui polluaient l'air d'odeurs irrespirables. Il ne s'était jamais fait à la mort omniprésente.

De l'autre côté de la rue, il y avait un homme qui titubait en grognant vaguement à chaque pas en avant. Sa démarche était gauche, et l'une de ses jambes trainait curieusement sur le goudron, comme s'il s'en servait alors que tous ses os étaient brisés. Il avait la bouche ouverte, il ne semblait pas les avoir vus ni entendus. Peut-être qu'il avait été rendu aveugle par la maladie.

— On va par où ? demanda Bokuto en suivant l'infecté des yeux.

Kuroo montra du doigt, derrière les maisons et les bâtiments, les cimes d'une forêt.

— Le camp était dans la montagne, alors commençons par rejoindre la forêt.

Il se tourna vers Bokuto, bienveillant.

— On va y arriver. Et Akaashi sera fier de nous.

Bokuto pinça les lèvres, et, retenant un sanglot, il hocha doucement la tête. S'il pouvait au moins penser qu'Akaashi le regardait d'où il était parti, peut-être qu'il pourrait trouver la force de chercher, encore, un endroit qui n'existait peut-être pas. Parce qu'Akaashi y avait cru. Qu'il avait voulu y croire.

Ils contournèrent l'infecté qui jusqu'au bout ne les remarqua pas, et puis ils prirent la direction des arbres dans un silence de mort. Ils espéraient, au fond d'eux, que les bois seraient tranquilles ; que les infectés seraient restés en ville, qu'ils ne se seraient pas aventurés là où le terrain était plus accidenté, plus humide.

Ils purent traverser quelques rues sans encombre. Le quartier était relativement paisible. Bokuto tenta de chasser de son esprit l'idée que c'était parce que, sûrement, tous les infectés du coin étaient en train de s'acharner sur le cadavre d'Akaashi en ce moment même.

Ils avaient été tellement nombreux à les attaquer, comment auraient-ils pu prévoir qu'une armée entière de ces monstres leur tomberait dessus d'un coup ? Bokuto ne parvenait toujours pas à comprendre ce qui était arrivé. Est-ce que cela avait été un cruel coup du hasard, est-ce que les infectés s'étaient volontairement réunis pour les attaquer ? Mais ils n'étaient pas censés être encore doués de réflexion !

Cela n'avait pas de sens.

Plus rien au monde n'avait de sens...

— Regarde, fit soudain Kuroo en s'arrêtant brusquement d'avancer.

Devant eux, un groupe de trois infectés venait d'apparaître. Et ceux-là, ils les avaient directement repérés. Et comme les créatures absurdes qu'ils étaient, ils allaient les attaquer. Ils étaient à une dizaine de mètres, grognants, titubants, ridicules et terrifiants tout à la fois. Des monstres.

— On peut fuir en prenant par là, ajouta-t-il immédiatement en désignant une ruelle qui coulait vers la gauche.

— Nan, répliqua Bokuto, le regard noir. On les défonce.

Kuroo le regarda, la bouche entrouverte. Quoi ? C'était irresponsable. Akaashi l'aurait dit, s'il y avait moyen de fuir en évitant le combat, il fallait le faire. Chaque combat pouvait être fatal. Même face à un seul infecté aussi faible soit-il. Ils étaient trois là, et ils avaient l'air encore plutôt vivaces.

Mais Kuroo sentait que Bokuto ne l'écouterait pas. Il était enflammé de haine. Plus que les choses qui avaient détruit le monde, les infectés étaient ceux qui avaient tué Akaashi. Et ça, c'était l'acte le plus impardonnable au monde. Bokuto n'était empli que de haine et de douleur, et il voulait se venger. Faire payer à ces monstres ce qu'ils avaient osé faire.

Kuroo soupira. Bien, ils allaient se débarrasser de ceux-là. Il se mit en position de combat, le tuyau qui avait servi à tuer Akaashi entre les mains. Bokuto avait hérité d'une machette dont la lame menaçait de se détacher du manche, qu'il avait trouvé par terre, près d'un cadavre à moitié dévoré. Il se plaça à la droite de Kuroo, tout aussi prêt à en découdre. Il n'avait encore jamais utilisé une machette, ce serait une grande première.

— Tu es prêt ? demanda Kuroo.

— Oh plus que jamais.

Les trois infectés étaient déjà en train de leur foncer dessus, leurs bras décharnés tendus en avant, la bave épaisse aux lèvres et les yeux blancs révulsés. Ils étaient ignobles.

Kuroo en frappa un dans les rotules. Viser les jambes était toujours la bonne solution pour gagner du temps et frapper un point vital. Bokuto envoya un coup de machette droit dans le cou d'un second infecté qui tomba raide mort sur le coup.

Et comme il l'avait un peu redouté, la lame resta coincée dans la chair putride, ne lui laissant que le manche dans la main. Il aurait espéré faire usage un peu plus longtemps de cette arme, mais il n'avait plus le choix. Déjà, un autre était sur lui. Cela n'avait duré qu'une fraction de seconde.

Il saisit la créature par les épaules pour l'empêcher de lui arracher le visage. La mâchoire de l'infecté claquait dans le vide, à quelques centimètres de lui, pendant que ses mains lui agrippaient les bras. Bokuto grogna en sentant les ongles de l'infecté lui griffer la peau. Il grimaça en sentant sa salive bulleuse et jaunâtre atterrir sur sa peau à chaque fois qu'il refermait sur l'air les dents qu'il lui restait.

Dans un élan, Bokuto envoya un grand coup de pied dans les reins de l'infecté pour le repousser, et il recula lui-même de quelques pas en haletant.

— Kuroo ! appela-t-il.

— Je suis là !

Aussitôt, Kuroo envoya le bout de tuyau contre la tempe de l'infecté qui revenait déjà à la charge. Il tomba au sol en grondant. Kuroo lui assena un coup fatal en frappant encore en pleine tête.

Le silence retomba, troublé de leurs souffles pantelants. Le combat avait été soudain, court et intense, de quoi leur couper le souffle. Et pendant qu'ils cherchaient à calmer les battements de leurs coeurs, ils se regardèrent.

— Ça va ? demanda Bokuto.

Kuroo hocha la tête.

— Ouais, souffla-t-il. Et toi ?

Bokuto hocha la tête, essuyant son visage avec le col de son t-shirt. Il avisa les corps à leurs pieds. Il avait une furieuse envie de les frapper, encore et encore, quand bien même ils étaient morts, et se fichaient de toute façon de la douleur. Il avait simplement envie de les frapper pour se défouler, et parce qu'ils étaient ce qu'ils étaient. Peut-être qu'ils avaient, à une époque, été des humains respectables, mais ils étaient devenus des monstres. Et Bokuto avait envie de frapper, de laisser sortir sa rage.

Dire que si Kuroo n'avait rien fait, Akaashi serait devenu comme ça lui aussi...

La vision de son ami le hanta une seconde. Il le vit, marchant de travers, les bras ballants, ses cheveux noirs collés de sang, la bouche béante et les yeux vides, la peau grise et la langue bouffie. Il le vit, marchant vers lui pour le tuer, n'étant plus rien de ce qu'il avait été. Ne pensant plus à rien, déambulant avec pour seul but de tuer tout ce qu'il trouverait sur son passage.

Bokuto avait la nausée.

Il revit l'expression de terreur dans les yeux d'Akaashi lorsqu'il lui avait dit qu'il ne voulait pas devenir comme ça. Il comprenait. Lui n'aurait pas supporté de le voir devenir une de ces choses.

C'était peut-être mieux que Kuroo l'ait tué...

— On devrait vite repartir, fit remarquer Kuroo.

Bokuto acquiesça, se détournant de ses sombres réflexions, récupéra sa machette qu'il rattacha sommairement au manche en enroulant du tissu arraché de son t-shirt tout autour, et ils se remirent en route, laissant les cadavres derrière eux.

Lorsqu'ils atteignirent la sortie de la ville et l'orée de la forêt, il commençait à faire vraiment sombre et le soleil n'était plus qu'un souvenir. La nuit prenait ses droits, et avec elle se décuplaient les dangers. Heureusement qu'ils avaient toujours leurs lampes de poche.

— Tu n'es pas fatigué ? demanda Kuroo en s'arrêtant.

— Non, répondit fermement Bokuto qui savait déjà où il voulait en venir. On continue.

Kuroo hocha la tête. Ni l'un ni l'autre n'avait envie de s'arrêter pour dormir. Ils savaient aussi bien l'un que l'autre qu'ils ne pourraient pas dormir. Ils voulaient continuer.

Et ils marchèrent pendant toute la nuit. Dans la forêt, tout était différent ; à fortiori lorsqu'il faisait nuit noire. Sans doute qu'ils avaient été totalement inconscients. Mais ils n'avaient pas croisé d'infectés humains. Juste une biche en fin de vie totalement désorientée, et deux lièvres, dont Kuroo avait abrégé les souffrances. Comme ils s'étaient beaucoup déplacés en ville, ils avaient presque oublié que les animaux aussi étaient touchés par la maladie.

Sans doute que, au cours de la nuit, ils s'étaient un peu perdus. Ils avaient sûrement tourné en rond. Il faisait trop sombre, ils avaient du mal à se repérer. Ils étaient restés très silencieux. Ils n'avaient rien à se dire, chacun au fond de ses pensées. Ils devaient penser, tous les deux, à combien ils avaient peur, à combien ils espéraient que ce camp de réfugiés ne soit plus très loin. A combien ils souffraient, à combien l'absence d'Akaashi était lourde à supporter. Ils se sentaient tous les deux un peu perdus sans lui.

Ils ne savaient pas depuis combien de temps ils progressaient entre les arbres lorsqu'ils tombèrent sur un sentier. Ils avaient quelque chose. Ils avaient enfin quelque chose à quoi se raccrocher, une piste. Quelque chose. S'il y avait un sentier, il devait y avoir du passage. Il y avait de vieilles traces de pneus sur la terre.

— Bokuto, souffla Kuroo, et pour la première fois depuis un bon moment, il souriait. Je crois qu'on est dans la bonne direction !

— On va y arriver.

Bokuto avait l'air soulagé, incroyablement fatigué. Ils avaient vécu trop de choses en à peine un peu plus de 24 heures. Il n'en pouvait plus.

Kuroo hocha la tête et il tendit sa main à son ami.

— Allez, on y est presque !

Bokuto prit la main qu'il lui tendait. Ils y étaient presque.

Et alors que le jour commençait à se lever tout doucement derrière les arbres, ils finirent par trouver ce qu'ils avaient si désespérément cherché.

Au loin, ils pouvaient apercevoir un haut mur en béton qui tachait le paysage sylvestre. Avec les premiers rayons du jour en arrière-plan, la construction avait un air presque divin. Comme s'ils étaient déjà morts, et qu'ils arrivaient au paradis. Cela ne pouvait qu'être ça. Après avoir tellement, tellement cherché, après avoir tellement espéré, après avoir tellement perdu depuis que l'épidémie avait commencée, ils l'avaient atteint. Le camp dans lequel ils pourraient recommencer en sécurité.

Ils avaient marché toute la nuit, sans aucune pause, malgré la fatigue et la tristesse, et leurs efforts étaient récompensés.

Ils avaient l'impression que c'était la première fois, depuis que l'Enfer s'était abattu sur Terre, que le Sort leur souriait. Pour une fois, quelque chose de fondamentalement bon leur arrivait. Ils allaient trouver la sécurité dont ils avaient rêvé, recommencer à vivre presque normalement.

Ils se mirent à courir.

Ils s'imaginaient déjà être accueillis à bras ouverts, se laver, changer de vêtements, manger et dormir en sécurité. Ils se voyaient déjà rencontrer tout un tas d'autres survivants avec qui ils partageraient les histoires de leurs survies, sur lesquelles ils pourraient se reposer pour apaiser le fardeau de toutes les horreurs qu'ils avaient vues, rencontrer tout un tas de gens qui savaient ce qu'ils avaient vécu, mais qui pouraient leur assurer que désormais, tout irait bien. Ils s'imaginaient déjà se reconstruire, prendre part dans une nouvelle micro-société enfermée en sécurité entre des murs de béton. Ils étaient si impatients de pouvoir soulager leurs corps et leurs esprits meurtris par la vie là dehors.

Et pourtant, alors qu'ils se rapprochaient, ils ralentissaient leur course, parce que quelque chose n'allait pas.

Pourquoi la porte était-elle grande ouverte ?

Pourquoi le sol était-il taché de sang ?

Pourquoi des corps gisaient-ils dans la poussière ?

Ils s'arrêtèrent brusquement à l'entrée du camp. Tout était incroyablement silencieux. Des dizaines de cadavres étaient étendus dans la cour. Des corps d'adultes, d'enfants, dans des tenues de ville couvertes de rouge. Il y avait des corps d'infectés, mais aussi et surtout des corps de personnes saines qui avaient été tuées.

Et c'est alors seulement que l'effroi frappa Kuroo.

Il venait juste de se souvenir.

Il se rappelait pourquoi ils avaient perdu leur groupe lorsqu'ils avaient été évacués vers ici, la veille. Il se souvenait que les soldats qui les escortaient avaient cherché à contacter le camp sans obtenir de réponse. Pourquoi n'en avaient-ils pas obtenu ?

Probablement parce qu'hier, le camp était déjà dans cet état. Et il n'y avait plus un humain en vie aux alentours.

À part eux deux, dont les espoirs retombaient encore une fois en morceaux.

— Qu'est-ce qui s'est passé... souffla Kuroo.

Il avait le souffle court, il ne savait pas quoi dire. Il sentait tout son corps trembler, secoué par toute une volée de sentiments terribles. Il n'y avait qu'une explication à ce massacre sous leurs yeux. Le camp, soi-disant sûr, avait été attaqué par des infectés. Et il était tombé. Et il ne restait personne.

Et il ne restait rien.

Devant eux, il ne restait que les vestiges d'un rêve, et dans l'air, une odeur de mort.

— C'est pas possible... fit encore Kuroo, la voix tremblante.

Il voulait y arriver. Il voulait trouver cet endroit et y vivre, mettre Bokuto en sécurité pour respecter la dernière volonté d'Akaashi, et honorer sa mémoire en vivant. Mais...

Il entendit soudain un bruit sourd derrière lui.

Dans un sursaut, il se retourna pour découvrir que Bokuto était tombé à genoux sur le sol.

— Bokuto !?

Il se précipita pour s'accroupir devant lui.

— Est-ce que ça va ?

— Kuroo... parla Bokuto d'une voix étonnamment calme. Tu vois pas ce qu'il se passe ? Il n'y a plus rien... Il n'y a plus aucun espoir...

Il avait l'air tellement, tellement, oh tellement fatigué. Ses yeux étaient cernés de noir, et ses pupilles divaguaient. Il tremblait, ses cheveux couverts de poussières collant à ses tempes à cause de la sueur.

— Dis pas ça... On va... on va trouver une autre solution !

Mais Kuroo, lui-même, en parlant, ne croyait plus en ses propres mots. Lui aussi voulait tomber par terre et abandonner. Il n'avait aucune idée de ce qu'ils devaient faire maintenant, il n'avait pas d'autre plan. Il n'avait pensé qu'à venir ici, persuadé que cela serait une finalité. Il n'avait pas pensé une seconde qu'ils pourraient tomber sur le spectacle qu'ils avaient découvert.

— Kuroo...

Bokuto avait sa machette à la main, encore pleine du sang du dernier infecté qu'il avait tué avec. Kuroo regarda.

— Y'a plus rien à faire.

Avant de laisser à son ami le temps de réagir, Bokuto enfonça sa lame dans sa propre épaule, serrant les dents de toutes ses forces pour ne pas hurler de douleur.

La terreur passa dans le regard de Kuroo lorsqu'il le vit faire. En une demi-seconde, il lui arracha la lame des mains pour la jeter loin d'eux.

— T'es malade ! s'écria-t-il. Pourquoi t'a fait ça Bokuto !

Sans attendre, il ouvrit son sac pour en sortir des compresses plus totalement stériles, et un fond de désinfectant.

— Avec un peu de chance, le sang qui était sur la machette s'est mélangé au mien, expliqua Bokuto, le souffle court, en se tenant l'épaule. Avec un peu de chance, je suis infecté.

Le coeur de Kuroo rata un battement alors qu'il avait l'impression de tomber dans un gouffre. Il arrêta tout à coup ce qu'il faisait, se figeant d'effroi. Il ne pouvait pas croire ce qu'il venait d'entendre. Non, Bokuto ne pouvait pas avoir fait ça. C'était impossible. Il ne pouvait pas. Non. Non. Non !

— Pourquoi !? hurla Kuroo, et sa voix se brisa alors que ses yeux devenaient humides de larmes.

— Parce qu'il n'y a plus aucun espoir, Kuroo ! gronda Bokuto. Akaashi est mort, notre seul espoir de sécurité n'existe plus, on n'a nulle part où aller, et plus rien à perdre. Y'a plus rien pour nous dans ce monde. Alors je préfère mourir.

Kuroo le regardait, bouche bée. Il ne savait plus quoi dire. Et il ne pouvait pas admettre que Bokuto avait peut-être raison, après tout. Peut-être qu'il n'y avait plus rien pour eux. Il regardait le sang s'échapper de sa blessure à l'épaule, et il pensa que s'il avait bel et bien été infecté, il allait bientôt se transformer, lui aussi.

Cette seule pensée suffisait à insuffler une panique paralysante dans le coeur de Kuroo. Il ne pouvait pas perdre Bokuto aussi. Ils lui avaient promis qu'il ne serait plus jamais seul ! Et pourtant, Akaashi... et maintenant Bokuto... il allait se retrouver seul. Il ne voulait pas être seul. Il ne voulait pas perdre encore un être cher.

Il ne pouvait simplement pas l'accepter.

— Me laisse pas, fit-il avec désespoir, les yeux pleins de larmes.

— C'est trop tard, répliqua douloureusement Bokuto.

Il perdait énormément de sang.

— Tout est fini...


Que reste-t-il quand le dernier espoir finit par mourir ? Bokuto va-t-il être infecté ? Mourir ? Que va-t-il advenir de Kuroo ? Le dénouement dans quelques jours (promis promis promis!)

A bientôt !