Ginny, Neville et Luna avaient été enfermés dans un débarras attenant au bureau. Assis sur les dalles froides, sur des seaux retournés ou faisant les cent pas dans l'espace exigu, ils avaient écouté Rogue faire le ménage dans son bureau, discuter avec quelqu'un dans l'âtre, puis descendre l'escalier à toute vitesse.

Dans le silence pesant qui suivit, les trois élèves attendirent dans le noir, son retour, peut-être accompagné des Carrow, et la punition qui s'annonçait exemplaire. Mais après une heure où il ne s'était rien passé, Luna avait fini par dénicher quelques vieilles couvertures et ils attrapèrent chacun leur tour quelques instants de sommeil.

Quand Neville secoua l'épaule de Ginny, un peu de lumière filtrait sous la porte. Il n'y avait ni fenêtre ni chandelle dans la pièce, donc aucun moyen de savoir le temps qui s'était écoulé. Elle se redressa et commença à demander ce qui se passait, mais Neville posa un doigt sur ses lèvres, lui intimant de se taire. Ce n'est qu'alors qu'elle remarqua, contre la porte, une ombre qui ne pouvait être que Luna. Elle s'en approcha et celle-ci lui expliqua à voix basse ce qui se passait.

— Il y a quelques minutes, on a entendu les Carrow monter. Ils sont dans le bureau avec Rogue, on entend des voix, mais rien de plus…

Ginny tendit l'oreille et effectivement, elle entendait des bribes de conversation, la voix huileuse du directeur, les interventions graveleuses d'Amycus Carrow, les exclamations aiguës de sa sœur. La Gryffondor déglutit. Elle les imaginait trop bien discuter du sort qui leur était réservé et n'avait pas particulièrement hâte de savoir ce qu'il serait.

Soudain, Alecto lâcha un cri et les trois élèves entendirent clairement ses pas rageurs traverser le bureau et en ouvrir la porte dans un fracas. Ils firent tous les trois instinctivement quelques pas vers l'arrière, se serrant les mains. Malgré la distance qui les séparait maintenant de la porte, ils n'eurent aucun mal à entendre leur professeure d'étude des Moldus :

— C'est ridicule, Rogue, laisse-les-moi.

Ils n'entendirent pas la réponse du directeur, mais devinèrent que celle-ci n'était pas au goût des Carrow quand ceux-ci dévalèrent les escaliers en lançant des insultes à Rogue.

Neville, Ginny et Luna lâchèrent un soupir de soulagement et se rassirent contre les murs, profitant de la paix qui était revenue. Ces jours-ci, ils ne savaient jamais combien de temps elle allait durer, alors ils s'en abreuvaient quand elle était là.

Et cette fois-ci, elle ne dura pas longtemps. Un « crac ! » sonore retentit dans la pièce exiguë et Luna sursauta avec un petit cri. Après quelques secondes, par contre, une bougie s'alluma, envoyant contre le mur l'ombre du grand nez d'un elfe de maison.

— Blinky s'excuse de vous avoir fait peur. Blinky vous apporte simplement à manger, et une note du professeur Rogue.

L'elfe posa par terre une large assiette de pâtisseries, tendit un parchemin à Neville et disparut à nouveau. Les filles se jetèrent sur le petit-déjeuner pendant que Neville lisait la missive à voix haute, à la lueur de la chandelle.

À midi, la porte se déverrouillera. Vous rentrerez alors dans vos salles communes respectives, où vous passerez la journée. Un elfe de maison sera chargé de vous amener à manger. À vingt-trois heures pile, vous serez dans le hall d'entrée. Rusard vous confiera à Hagrid, avec qui vous effectuerez votre retenue.

Si j'étais vous, j'obéirais.

Sachant très bien qu'il ne valait pas la peine de tenter de faire autre chose que ce qui était écrit, ils se posèrent pour quelques heures d'attente – ils ne savaient toujours pas quelle heure il était –, étouffant leur faim avec les pâtisseries offertes et discutant de leur mission avortée. Ils arrivèrent vite à la conclusion qu'il serait idiot de retenter de voler l'épée. D'abord, la surveillance sur celle-ci serait accrue maintenant qu'on savait que Harry – ou du moins ses alliés – la voulait. Ensuite, il y avait de bonnes chances qu'elle ne soit même plus dans le bureau, ni même dans le château. Ils avaient raté leur chance d'aider Harry. Maintenant, ils ne pouvaient qu'espérer qu'il arrive à se débrouiller sans l'épée.

— À votre avis, pourquoi Rogue nous a mis en retenue avec Hagrid et pas les Carrow ? demanda Ginny après un silence de quelques minutes.

Ils réfléchirent un moment en mâchant, mais aucune illumination ne leur vint. Ils étaient quand même entrés par effraction dans le bureau du directeur et avaient tenté de dérober quelque chose qui lui appartenait. Ils se seraient attendus à une punition quelque peu plus physique qu'une escapade en nature avec Hagrid. Même si cette escapade serait en pleine nuit, probablement au beau milieu de la Forêt Interdite. Ces jours-ci, les élèves se faisaient frapper pour aussi peu qu'un devoir oublié. Ginny s'était fait envoyer un Doloris parce qu'elle avait été prise dans les couloirs une heure après le couvre-feu. Cette retenue avec Hagrid était incompréhensible.

Finalement, Luna haussa une épaule.

— À Sombral donné, on ne regarde pas la bride.


Il ne restait plus que quelques centimètres de la chandelle qu'avait laissée Blinky quand les trois retenus entendirent un « clic ! » venant de la porte. Ils se levèrent, grimaçant quand leurs muscles froids et courbaturés s'étirèrent, et ouvrirent la porte, clignant des yeux dans la lumière qui les assaillit. Suivant les conseils de Rogue, ils se rendirent à leurs salles communes respectives, où ils durent répondre aux questions de leurs amis qui s'étaient inquiétés toute la matinée de ne les voir nulle part, avant de pouvoir récupérer quelques heures de sommeil sur un vrai matelas.


Plus de douze heures plus tard, Ginny, Neville et Luna étaient agenouillés dans la terre, creusant à mains nues et cueillant soigneusement quelques plants de sisymbre pour les déposer dans une besace posée devant eux. Ils avaient marché près d'une heure dans la pénombre de la Forêt Interdite, guidés seulement par la faible lumière de la lanterne d'Hagrid. Ce dernier ne leur avait expliqué l'objectif de leur retenue qu'une fois arrivés dans la clairière : la cueillette d'ingrédients de potions qui n'étaient fonctionnels que si récoltés à la lueur de la lune. Quand il leur avait dit ça, les trois élèves s'étaient échangé un regard sidéré. Rogue était tombé sur la tête, pour leur offrir une retenue aussi calme et hors de danger ?

Ils creusaient depuis plus d'une heure en silence. Eux n'osaient pas parler entre eux, et Hagrid ne pouvait pas leur montrer son affection habituelle. Il se souvenait encore trop bien des menaces d'Amycus envers Crockdur, la semaine précédente, quand il avait invité Neville à venir prendre le thé après son cours. Fraterniser avec les élèves était maintenant interdit – sauf si on était Mangemort et que l'élève en question était à Serpentard, bien sûr – et les Carrow avaient des moyens de savoir dès que quelqu'un faisait quelque chose d'interdit. Même au milieu de la Forêt Interdite, ils sauraient.

Hagrid frissonna. Ce n'était que le début de l'automne, mais il faisait déjà froid. Il s'approcha des trois retenus et demanda d'une voix bourrue :

— Vous avez fini ?

Le trio se leva. Ils époussetèrent leurs genoux, remirent leurs gants et Neville ramassa délicatement la besace. Ils refirent le chemin en sens inverse, n'échangeant toujours presque aucun mot, la marche réchauffant les muscles engourdis par le froid et l'immobilité des trois élèves.

Arrivés à la cabane illuminée du garde-chasse, ils lui tendirent la besace – il se chargerait de la donner au directeur le lendemain – et se regardèrent d'un air inconfortable en attendant Rusard, qui devrait les ramener au château.

— Je vous inviterais bien à l'intérieur pour vous réchauffer, finit par dire Hagrid. Mais, vous savez…

Il fit un geste vague vers le château. Neville lui sourit.

— Ce n'est pas grave, Hagrid, on comprend. De toute manière, voilà Rusard.

Le vieux concierge arrivait effectivement vers eux à grands pas, un nuage blanc se formant devant sa bouche à chacune de ses respirations. Il remercia sèchement Hagrid et ramena les trois retenus au château, grommelant tout le long du chemin sur ces jeunes qui ne savaient pas se comporter et l'obligeaient à se lever au milieu de la nuit pour aller se geler à l'extérieur. Il leur donna une note qui les excusait d'être hors de leur salle commune à cette heure – note qui se désintègrerait dans dix minutes – et les laissa plantés dans l'entrée, sans doute pour rejoindre la chaleur de son lit.

— Bonne nuit à vous aussi ! lança Neville au dos du concierge, qui fit mine de ne rien entendre.

Ginny et lui souhaitèrent une bonne nuit – du moins, ce qu'il en restait – à Luna et se mirent en route vers la tour de Gryffondor. Ils devaient se dépêcher : il ne restait plus que neuf minutes sur leur passe, et le portrait de la Grosse Dame était encore loin.


Ils firent les derniers couloirs de leur périple les mains vides, leurs passes s'étant enflammées spontanément, leur tirant des petits cris de surprise et de douleur. Ils entrèrent néanmoins dans leur salle commune sans problème et prirent à peine le temps de se souhaiter une bonne fin de nuit avant de monter se coucher, complètement épuisés.

Malgré la fatigue, près d'une heure plus tard, Ginny ne dormait toujours pas. Elle avait toujours été ravie d'être la seule fille de son année à Gryffondor, d'avoir le dortoir à elle toute seule. Elle avait si souvent grimacé quand Hermione lui racontait les potins insipides que s'échangeaient Lavande et Parvati le soir avant de dormir. Après avoir passé son enfance avec six grands frères dans une maison qui, certainement, n'avait jamais été totalement silencieuse, elle appréciait d'autant plus le calme et la solitude de son dortoir à Poudlard.

Mais ce soir, elle aurait tout donné pour entendre des respirations endormies, savoir qu'elle n'était pas seule dans la noirceur. Elle pensa un instant à aller rejoindre le dortoir des garçons de septième année – sans Harry, Ron et Dean, trois des lits étaient libres. Près de la moitié des élèves de Gryffondor n'étaient pas revenus après les vacances d'été, et des échanges de dortoirs se faisaient régulièrement. Ginny avait passé plus d'une nuit chez les garçons, préférant leur compagnie – même les ronflements de Seamus – à celle des filles de l'étage supérieur. Personne ne faisait de remarque en la voyant en sortir le matin – tout le monde connaissait l'amour qu'elle avait pour Harry, et son amitié avec Neville.

Mais il était trop tard, près de trois heures. Neville et Seamus avaient besoin de sommeil – et elle aussi –, ils avaient un entraînement de l'AD le lendemain au soir. Ginny tenta de s'endormir, mais décidément, le Marchand de Sable l'avait oubliée cette nuit-là. Résignée, elle se redressa sur son lit et alluma la lampe de chevet, cherchant à la lueur jaune de la flamme quelque chose pour l'occuper. Il y avait bien ce devoir de Métamorphose à terminer, ou bien ce roman entamé la semaine précédente…

Son regard se posa sur sa malle. Ginny Weasley avait toujours été curieuse…

Elle traversa la petite pièce en trois enjambées et ouvrit la malle, plongeant son bras sous plusieurs épaisseurs de vêtements, sa main se fermant sur un fin livre à la couverture de cuir qu'elle y avait caché plus tôt dans la journée. Elle en sortit le journal de Jedusor et retourna rapidement à son lit, remontant les couvertures pour ne pas perdre la chaleur. Les genoux remontés, formant une tente sous ses draps, elle posa le journal ouvert dessus et le feuilleta.

Elle n'allait pas écrire dedans. Elle ne pouvait pas, elle se souvenait bien de ce qui était arrivé la dernière fois ! Elle ne pouvait pas se laisser tenter à nouveau, et si elle se laissait avoir, encore une fois ? Elle n'était pas en manque de compagnie au point de vouloir celle de Tom Jedusor, quand même. Il avait failli la tuer !

Elle se souvenait encore de la discussion qu'elle avait eue avec Dumbledore, à l'infirmerie. C'était son seul souvenir clair des évènements de cette année-là. « C'était Voldemort, avait-il dit, tirant d'elle un frisson involontaire. C'était lui qui te parlait. Un morceau de sa conscience, ou de son âme… Il a réussi à mettre une part de lui-même dans le journal. » Ginny lui avait demandé pourquoi Tom avait fait ça, mais le directeur n'avait pas su. Ou peut-être qu'il ne voulait pas lui dire.

Plus tard cette nuit-là, seule dans la grande infirmerie, elle avait décidé que c'était son âme que Tom avait mise dans le journal. Car seule une âme pouvait être aussi cruelle.

Elle secoua la tête, se trouvant ridicule d'avoir eu l'idée de retomber dans ce cauchemar – même d'avoir subtilisé le journal dans le bureau de Rogue – et le referma, déterminée à le recacher sous ses vêtements. Demain elle irait le jeter dans le lac, et l'oublierait à jamais.

Mais en fermant la couverture, son œil accrocha quelque chose qui n'avait pas été là à son premier passage. Son cœur manqua un battement et elle rouvrit doucement le journal, appréhensive. À la première page, sous « 1er janvier », trois mots étaient apparus dans une écriture cursive qu'elle ne connaissait que trop bien.

Bonsoir, Ginny Weasley.

Si sa bouche ne s'était pas vidée instantanément de toute salive, Ginny aurait hurlé. Elle aurait voulu jeter le journal loin d'elle, mais ses yeux horrifiés étaient rivés sur les mots. Elle n'allait pas répondre. Non, bien sûr qu'elle n'allait pas répondre, voyons, elle n'était pas stupide ! Elle allait refermer le journal, le ranger, se coucher, s'endormir. Continuer sa vie. Ni vu, ni connu.

Ginny se pencha et sortit sa plume préférée de son sac, celle que Bill lui avait offerte pour son anniversaire, qu'il ne fallait jamais tremper dans l'encre. Elle prit une grande inspiration et commença à écrire sous celle de Tom, qui n'avait toujours pas disparu.

Comment as-tu su que c'était moi ?

Pas de formule de politesse, juste une question directe écrite d'une écriture flageolante qui semblait être celle d'un enfant de cinq ans comparée aux traits sûrs et élégants de son interlocuteur.

Cette fois-ci, les deux lignes manuscrites disparurent sans laisser de trace et Ginny regarda avec anxiété de nouveaux mots se former sous ses yeux.

Crois-tu que je ne reconnais pas celle qui a été ma seule interlocutrice pendant des mois ? Comment vas-tu ?

Ginny était bouchée bée. Il se comportait avec elle comme s'ils étaient de vieux amis ! C'en était presque insultant. Avait-il oublié ce qu'il lui avait fait faire, cinq ans auparavant ? Maintenant énervée, Ginny reprit sa plume.

Mieux qu'il y a cinq ans, en tout cas. J'espère que tu n'as pas encore l'intention de te servir de moi et d'essayer de me tuer à nouveau, ça ne fonctionnera pas.

Cinq ans, déjà ? J'ai perdu la notion du temps qui s'est écoulé depuis la dernière fois. Ça te fait quel âge maintenant ?

Ginny était tellement sidérée qu'elle répondit aussitôt, alors que la phrase de Tom ne s'était même pas encore effacée.

Seize ans.

Comme moi.

La conversation était si ridicule que Ginny fixa la page, redevenue blanche, pendant plusieurs secondes sans savoir quoi rajouter. Ils avaient le même âge. Elle et Tom. Elle et Voldemort. Sans qu'elle puisse se l'expliquer, elle ressentit cette petite étincelle dans son ventre, celle qui avait été présente tout le long de sa première année, quand Tom n'était encore que la gentille oreille qui écoutait tout ce qu'elle avait à lui raconter. Sur ses parents, ses frères, Harry… Et peut-être une autre, celle qui s'était manifestée quand Michael, puis Dean, puis Harry l'avaient regardée, vraiment regardée, pour la première fois…

Elle secoua la tête, comme pour évacuer ces pensées risibles, et cette fois réussit à se sortir de l'espèce d'hypnotisme dans lequel le journal l'avait plongée. Elle s'empara de sa plume une dernière fois et inscrit trois simples mots, comme pour faire écho à ceux qui avaient initié la discussion.

Bonne nuit, Tom.

Ginny ferma le journal sans attendre de réponse. Mais elle ne se leva pas pour retourner l'enfouir sous ses vêtements dans sa malle. Elle le glissa simplement sous son matelas, assez loin pour qu'il ne soit plus visible, mais assez près du bord pour qu'il soit rapidement accessible. On ne sait jamais, se dit Ginny en éteignant sa lampe de chevet. Je pourrais avoir à le déplacer rapidement.

Cette fois-ci, elle s'endormit après quelques minutes. Elle n'était plus seule.