Samedi en milieu d'après-midi, Ginny et Luna, qui avait été invitée chez les Gryffondor malgré les grommellements de la Grosse Dame, étaient assises sur les lits du dortoir des garçons de septième année. Neville faisait les cent pas face à elles alors qu'ils étudiaient son plan d'attaque pour la soirée.

— Tu sais qui va être là ? demandait Neville.
— Je ne sais pas qui a confirmé, non, répondit Ginny. Du groupe de l'an dernier il ne reste que Zabini, Cormac et moi à Poudlard. Melinda est née-Moldue, et les jumelles Carrow ont fini leur septième année.
— J'ai entendu Cormac dire quelque chose sur Malefoy, quand il est revenu du premier dîner.

Ginny hocha la tête.

— Je soupçonne que la Brigade Inquisitoriale a été invitée. Peut-être même que les Carrow vont s'incruster.
— Les Gryffondor vont être en nette infériorité, observa Luna.

Ginny eut un sourire dénué d'humour. Son amie avait raison, seul Cormac ne proviendrait pas de Serpentard, et le joueur de Quidditch ne lui serait probablement d'aucune aide. Elle ne pouvait compter que sur elle-même.

— Essaie de voir si tu peux leur soutirer des informations sur l'endroit où ils enferment les élèves qui servent de cobayes pendant les cours de Carrow. Terry et Ernie ont cherché partout, mais sans succès. C'est vraiment frustrant.
— Et demande à Slughorn s'il compte nous apprendre à préparer une potion somnifère bientôt.

Les deux Gryffondor se tournèrent vers Luna, qui haussa les épaules devant leurs regards perplexes.

— Eh bien quoi ? C'est au programme de sixième année, et je me dis que plus tôt on l'apprend, plus tôt ça peut être utile.
— Ah tiens, d'ailleurs...

Neville disparut derrière ses rideaux et les filles l'entendirent farfouiller quelques instants dans son sac. Il ressortit avec ce qui semblait être un petit pamplemousse séché dans une main, qu'il tendit à Ginny.

— Tu parlais d'un laxatif. Je sais que c'était une blague, mais cette plante est légèrement toxique, si tu arrives à en glisser un peu de poudre dans leur verre pendant le repas, ils seront malades pendant quelques jours.

Il sourit devant l'air amusé de la rousse.

— C'est tout ce que j'avais d'accessible.

Ginny glissa la plante dans sa poche et regarda sa montre. Il était déjà près de dix-huit heures trente.

— Je vais devoir y aller, et vous devriez aller manger, on pourrait se demander où vous êtes, dit-elle en se levant. Un dernier conseil pour la route ?
— Ne les laisse pas te faire du mal.
— Oui, merci, je tâcherai de m'en souvenir, répondit-elle avec sarcasme.

Elle retourna rapidement dans son propre dortoir et enfila la robe qu'elle avait sortie pour l'occasion, une courte robe rouge que Fleur lui avait donnée avant son mariage. Elle jeta un coup d'œil rapide dans le miroir avant de sortir. Avec sa robe, ses cheveux roux et ses boucles d'oreilles dorées, elle avait l'air on ne peut plus Gryffondor. Elle sourit. Tant mieux. Elle mettrait un peu d'action dans le nid de serpents dans lequel elle se rendait.


Quelques elfes de maison faisaient le tour de la table, servant les bols de mousse au chocolat qui leur servirait de dessert. Ginny commençait à avoir mal au dos tellement elle était tendue depuis le début de la soirée.

À sa droite, Cormac McLaggen, qui l'année précédente ne cessait de parler – le plus souvent de lui-même – durant des soirées entières avait ce soir à peine dit trois mots, et toujours en réponse à des questions du professeur.

À sa gauche, Blaise Zabini, aussi fermé et hautain que d'habitude, avait lui aussi à peine dit trois mots. Mais contrairement au Gryffondor, lui se sentait parfaitement confortable, comme un poisson dans l'eau. Ginny avait même vu un sourire flotter sur ses lèvres à plusieurs reprises durant la soirée.

Et face à elle, les Serpentard, Malefoy, Parkinson, Goyle, Crabbe et Bulstrode. Slughorn avait l'air irrité de devoir leur souhaiter la bienvenue à sa table – du moins, à en juger par sa grimace douloureuse quand Bulstrode avait commencé à dévorer son bœuf bourguignon sans la moindre attention pour l'étiquette d'une soirée en société. Ginny en aurait ri, si Crabbe et Goyle ne lui avaient pas envoyé de regard meurtrier à ce moment-là.

D'ailleurs, Slughorn lui-même, si jovial d'habitude, avait ce soir l'air éteint, comme si être l'hôte de cette soirée lui avait sapé toute son énergie. Ginny avait presque pitié de lui. Elle avait toujours abhorré ces soirées, même l'an dernier, mais elle devait avouer que celle-ci était particulièrement douloureuse. Elle avait commencé par un échange de mots plus ou moins polis entre Malefoy et elle, quand elle avait osé remercier un elfe de maison de lui avoir ouvert la porte à son arrivée dans les appartements du professeur. Depuis, se répétant que ça n'aiderait pas son cas ni celui de l'AD si Malefoy trouvait un prétexte pour la punir, elle ne disait plus rien aux elfes quand ils la servaient, s'excusant mentalement envers Hermione et imaginant le jour où elle pourrait finalement emplafonner cette vile petite fouine.

Au moins, les Carrow n'étaient pas venus. Maigre consolation.

Pendant que Slughorn parlait à tous les occupants de la table du programme des ASPIC, qu'ils passeraient tous à la fin de l'année sauf elle, Ginny laissa son regard vagabonder sur les photographies au mur que Slughorn prenait chaque année avec les membres de son club. Elle reconnaissait Gwenog Jones, son idole, la capitaine des Harpies de Holyhead. Et là, plus tard, c'était Lily, la mère d'Harry. Son regard s'attarda un long moment sur la dernière photo, la plus récente, où Harry lui-même la regardait dans la photo, entre un Cormac souriant et un Zabini morose.

Elle s'apprêtait à retourner vers la conversation actuelle quand elle vit quelque chose qui attira son attention.

Au bout d'une rangée, il y avait un clou, mais aucun cadre n'y était accroché, Elle effectua un rapide calcul et déduit que la photo manquante datait des années 40. 1944, ou peut-être 1943. Elle fronça les sourcils. C'était à cette époque que Tom avait fait ses études. Se pouvait-il que Tom ait été dans le Club de Slug à cette époque ?

— Vous avez toujours Weasley.

Ginny fut tirée de sa rêverie en entendant la voix traînante de Malefoy mentionner son nom. Elle soupira et fixa son attention sur le Serpentard.

— Pardon ?
— Je commentais le fait que la moitié de mon club avait disparu, expliqua Slughorn. Flora et Hestia ont fini leurs études, Melinda n'est pas revenue, et Harry et Hermione, eh bien…
— Ils ont laissé tomber tout le monde derrière eux.
— La ferme, Malefoy ! s'énerva Ginny. Ils ne nous ont pas laissés tomber ! Tu n'en sais rien, tu ne peux pas te permettre de dire des choses comme ça. Tu n'es rien qu'un sale traître, tu ne mérites pas ta place dans ce club, tu n'aurais jamais dû être invité. Les vermines comme toi devraient rester chez elles au lieu de polluer leur entourage.
— Espèce de petite…

Ginny se leva brusquement et posa sa serviette sur la table, à côté de sa mousse au chocolat à peine entamée.

— Merci pour le repas, Professeur Slughorn, il était excellent. Vous m'excuserez mais je crois qu'il est temps que je vous quitte.

Sous les yeux ébahis de Slughorn, déçus de Cormac – le pauvre restait seul, encore une fois – et furieux des Serpentard, Ginny quitta les appartements du professeur à grands pas. Aussitôt la porte refermée derrière elle, elle sortit sa baguette de sa poche. Si un des abrutis de serpents essayait de la suivre, il recevrait une armée de chauve-furies dans le visage plus vite qu'ils ne pourraient dire Voldemort.

Une fois dans le hall d'entrée, elle s'arrêta au pied de l'escalier qui menait à la tour de Gryffondor pour reprendre son souffle et regarda sa montre. Les autres membres de l'AD étaient sans doute toujours en pleine réunion en ce moment. Il n'était pas encore très tard, elle pourrait monter les rejoindre, mais elle préféra monter vers la salle commune. De toute manière, dans son état, elle ferait certainement plus de mal que de bien. Neville lui raconterait en revenant.

De plus, elle avait une question à poser à un certain journal…


As-tu été dans le Club de Slug ?

Elle entama la discussion avec cette question. La réponse mit un moment à arriver. Peut-être Tom dormait-il. Un morceau d'âme dans un journal pouvait-il dormir ? Il faudrait qu'elle lui demande.

Pendant mes sixième et septième année, oui. Pourquoi ?

Slughorn a enlevé les photos de ces années-là.

Ça ne m'étonne pas, si ce que tu dis est vrai et que je suis le grand méchant de ton époque. Il a toujours été couard, Slughorn. Jamais voulu s'impliquer dans les histoires d'importance. Tout ce qu'il voulait, c'était se faire mousser dans la société grâce à ses étudiants. Cela dit, ça le rendait d'autant plus facile à manipuler.

Ginny ne répondit pas, songeant déjà à comment elle pourrait soutirer de l'information sur Tom à Slughorn. Après son comportement lors de la soirée, elle ne serait sans doute pas réinvitée à un dîner du Club de Slug de sitôt. Elle regrettait d'être partie, ce soir-là. Elle aurait peut-être pu récolter quelques pépites au-dessus du digestif.

Une nouvelle ligne d'écriture commença à se former.

Comment tu as vu que les photos avaient disparu ? Ne me dis pas que Slughorn est toujours professeur à Poudlard ! Il doit avoir cent cinquante ans !

Ginny sourit en répondant.

Il est revenu l'an dernier. Je doute qu'il ait cent cinquante ans. Il a toujours assez d'énergie pour tenir son petit club, en tout cas !

Il fait encore son club ? Et tu es dedans ?!

Ça t'étonne ?

Tu as fait quoi pour y entrer ?

Slughorn a été impressionné par le sortilège Chauve-Furie que j'ai envoyé à un Serpentard.

Aussi offusqué que je sois par ton attaque envers un membre de ma maison, je trouve ta façon d'impressionner les professeurs très admirable.

Ginny ne put s'empêcher de sourire, ravie malgré elle d'avoir su amuser Tom.

Eh bien comme ça tu seras au courant de la puissance de mes sortilèges Chauve-Furie si on se revoit.

Son cœur s'était accéléré un peu à l'idée de revoir Tom – de peur ou d'intérêt, elle n'aurait pu le dire, un peu des deux sûrement – mais quelques coups discrets se firent entendre à la porte fermée de son dortoir.

— Ginny, tu es là ? appela une voix féminine.

Ginny ferma le journal à toute vitesse et l'enfouit sous son oreiller. Elle se leva et ouvrit la porte avec un sourire. Romilda Vane se tenait devant elle.

— Oui ?
— On vient de rentrer. Neville m'a demandé de te dire qu'il aimerait te parler dans sa chambre.

Ginny remercia la cinquième année et, après un rapide coup d'œil vers son lit pour s'assurer que le journal était bien caché, ferma la porte derrière elle et se rendit à la chambre des garçons à l'étage supérieur. En montant les escaliers, elle sentit sur son dos le regard de Romilda. D'accord, peut-être que les longs moments qu'elle passait avec Neville – surtout quand ces moments se déroulaient au milieu de la nuit – ne passaient pas inaperçus.

Neville et Seamus étaient affalés chacun sur leur lit. En plus de son œil au beurre noir presque disparu, Neville arborait maintenant une coupure de plusieurs centimètres au front. Ginny eut une exclamation de surprise en s'approchant de lui.

— Neville ! Qu'est-ce qu'il s'est passé ?!

De multiples scénarios horribles lui défilaient dans l'esprit. Les Carrow avaient attrapé Neville alors qu'il revenait de la réunion, ou bien une des tensions au sein même de l'AD avait fini par éclater et il y avait eu une mêlée. Si seulement elle avait réussi à éviter ce stupide dîner, ou même si elle s'était rendue à la Salle sur Demande plutôt que d'être montée parler à Tom, elle aurait peut-être pu éviter tout ça. Stupide, elle était stupide…

Seamus éclata de rire. La jeune fille le regarda d'un air surpris, puis vit que Neville aussi souriait. Elle plissa les yeux.

— Quoi ? demanda-t-elle, maintenant méfiante.
— On continuait les sortilèges offensifs informulés, expliqua Neville alors que son ami se tordait de rire de l'autre côté de la pièce, et Nigel s'est un peu… emporté.
— Tu aurais dû le voir, Gin, hoqueta Seamus, des larmes de rire dans les yeux. « J'ai réussi ? J'ai réussi ? » Et Neville avait été projeté à l'autre bout du tapis, à moitié sonné. C'était excellent !
— Moui, enfin, excellent, n'exagérons rien, marmonna Neville sans pour autant perdre son sourire. La semaine prochaine c'est toi qui t'entraîneras avec Nigel, on verra bien.

Il se tourna vers Ginny.

— Et toi, ta soirée ? Aussi productive que la mienne ?

Ginny s'assit sur le lit qui avait appartenu à son frère et attendit que Seamus se calme avant de répondre.

— À peu près autant, à vrai dire. Les Carrow n'étaient pas là, il n'y avait que tous les Serpentard de septième année, Cormac et moi.

Seamus grimaça, compatissant.

— Vous avez parlé de quoi ?
— Rien de bien significatif. Dès que la conversation s'approchait d'un tournant politique, Slughorn changeait le sujet, ou servait à boire, ou quelque chose. Je ne peux pas lui en vouloir, entre Cormac et lui, je me demande lequel des deux était le moins confortable.
— Et même de la Brigade Inquisitoriale, tu n'as rien réussi à tirer ?
— Malefoy a commencé à dire des choses sur Harry, alors je suis partie. Désolée.

Neville haussa les épaules.

— C'est pas un drame. On n'a rien perdu.

Ginny eut un petit tiraillement de culpabilité quand elle songea à ce qu'elle avait appris concernant sa propre petite mission, celle sur Tom. Pour elle en tout cas, la soirée n'avait pas été une totale perte de temps. Elle songea une fois de plus à parler à Neville du journal – après tout, si elle découvrait ce qu'elle voulait que Tom lui dise, l'information serait sur Harry, donc les concernait tous, pas seulement elle. Mais à nouveau, quelque chose l'empêcha d'en parler. La honte d'être retombée dans le piège du journal – Neville et les autres septième année devaient bien se souvenir des évènements de leur deuxième année, de ce que le journal lui avait fait faire. Ils ne comprendraient donc pas pourquoi elle voulait risquer de se replonger dans cette horreur. Peut-être qu'ils voudraient le détruire. Pour une raison quelconque, l'idée même de ne plus pouvoir parler à Tom faisait du mal à Ginny.

Ou peut-être avait-elle simplement envie de garder cette « relation » secrète. Celle avec Harry ne l'avait certainement pas été, et cette année, à la tête de la résistance à Poudlard, elle avait toujours l'impression que quelqu'un observait le moindre de ses gestes. Tom était redevenu son jardin secret et ça n'était pas pour lui déplaire.

Seamus bâilla.

—Ouais, tu n'as pas tort, acquiesça Neville comme si l'Irlandais avait dit quelque chose. Il se fait tard, on devrait tous aller dormir.

Ginny prit donc congé des deux garçons, leur souhaitant une bonne nuit, et redescendit vers son dortoir, où elle fut rassurée de trouver le journal sous son oreiller, où elle l'avait laissé un peu plus tôt. Se souvenant de l'arrêt prématuré de leur discussion, elle l'ouvrit, espérant y voir une réponse de Tom qui n'aurait pas encore disparu, mais ne vit qu'une feuille blanche. Elle eut un instant l'envie de reprendre là où ils s'étaient arrêtés, mais la petite voix de la raison se fit entendre. Neville avait raison, il était tard, elle ferait mieux de se coucher. Elle plaça le journal sous son matelas, endroit pas mal plus sécuritaire que sous son oreiller, et s'enferma dans la salle de bains pour effectuer ses ablutions nocturnes.