En sortant de son cours, un après-midi, Ginny avait une envie trop pressante pour aller ailleurs que dans les toilettes du deuxième étage. Elle devrait simplement éviter Mimi, rien de dramatique. Cette dernière s'était d'ailleurs bien calmée depuis un moment. Les menaces d'Amycus Carrow de la jeter dehors devaient y être pour quelque chose. Ou c'était peut-être simplement que maintenant, Peeves avait d'autres chats à fouetter et ne venait plus l'embêter tous les jours. Elle n'avait pas causé d'inondations depuis le mois de septembre, et on ne l'entendait plus crier, gémir et pleurer quand on passait dans le corridor.
Ginny entra donc dans les sanitaires et se glissa dans la première cabine, la seule dont la toilette fonctionnait toujours, avec l'intention de ne pas rester plus longtemps que nécessaire. Mais quand elle en sortit, Mimi, qu'elle n'avait pas vue en entrant, se tenait devant elle, flottant à quelques centimètres du sol. Ginny déglutit, se souvenant de la raison pour laquelle elle évitait normalement ces toilettes comme la peste. Elle y avait passé beaucoup trop de temps, cinq ans auparavant, pour avoir envie d'y revenir.
— Ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vues, dit la fantôme, les bras croisés sur la poitrine.
— Oui, euh... salut Mimi, ça va bien ?
— Oh, comme toujours, je suis malheureuse mais personne ne s'en occupe. Bien sûr, de nos jours, tout le monde est malheureux.
Elle avait souri en disant cette dernière phrase, comme si elle était heureuse d'avoir enfin de la compagnie dans le malheur. Ginny cherchait un moyen de mettre un terme à l'échange et à s'éclipser quand Mimi ouvrit la bouche à nouveau.
— Tu sais, la dernière fois que je t'ai vue, je croyais que tu allais mourir. Tu aurais été la bienvenue ici, tu sais. Comme Harry.
Elle soupira et un soupir rêveur apparut sur ses lèvres. Ginny fronça les sourcils.
— C'est gentil, Mimi, mais il va falloir que j'y aille, dit-elle fermement.
— D'accord, je vois. Mais tu reviendras. Je n'ai plus beaucoup de visite, ces temps-ci.
La jeune fille fantomatique avait l'air si malheureuse que Ginny ne put faire autrement que lui dire que oui, bien sûr, elle viendrait la voir de temps en temps, quand elle aurait un moment. Évidemment, elle n'en avait aucunement l'intention, mais ça n'aurait pas été gentil de lui refuser l'espoir d'un peu de compagnie.
De retour dans son dortoir, Ginny ferma tout de suite la porte derrière elle, s'empara du journal et l'ouvrit à la page toujours vierge du 1er janvier.
Mimi croyait que tu allais me tuer, tu sais.
Elle n'avait pas tort. Je t'aurais tuée, si cet abruti de Potter ne m'avait pas arrêté.
Ginny s'arrêta un moment, choquée, puis se rendit compte que Tom était simplement brutalement honnête avec elle. Il avait effectivement essayé de la tuer, elle ne savait pas comment elle avait fait pour l'oublier.
Pourquoi lui as-tu parlé ?
Ce n'était pas voulu, je l'ai rencontrée par hasard. Elle est tellement déprimante… Je me demande si elle était comme ça quand elle était vivante aussi.
Oh oui, même quand elle était vivante.
Tu l'as connue ?!
Bien sûr, elle a été tuée pendant que j'étais étudiant à Poudlard. Elle n'avait pas d'amis, tout le monde se moquait d'elle. Elle était amoureuse de moi, aussi, elle me suivait partout. C'était irritant.
Ginny rigola doucement à l'idée d'une Mimi amoureuse. De Tom surtout. Elle aurait adoré voir ça.
Attends, je peux te montrer.
— Me montrer ? demanda Ginny tout haut, surprise. Mais comment – OH !
Les pages du journal s'étaient mises à tourner rapidement, comme sous la poussée d'un vent inexistant. Elle voyait passer sous ses yeux ébahis les mois de janvier, février, mars. Arrivé au mois d'avril, le mouvement ralentit et finalement apparut sous les yeux la page du 4 avril, où un petit rectangle noir était apparu sous la date. Elle voyait des petites formes s'y déplacer, comme sur une photographie sorcière. Elle approcha le journal de ses yeux, histoire de mieux voir, et se sentit basculer vers l'avant. Elle faillit crier, mais se mordit la lèvre à la dernière seconde, ne voulant alerter personne. Sa baguette était dans sa poche, si elle se retrouvait en danger, elle saurait se défendre.
Son dortoir disparut, et l'espace d'un instant elle fut entourée d'un tourbillon de lumière et de couleurs. Elle eut à peine le temps de le remarquer qu'elle atterrit brutalement, le choc de ses pieds contre le sol dallé lui tirant un « ouf ! » de surprise.
Elle regarda autour d'elle et reconnut un corridor de Poudlard. Mais les couleurs semblaient trop pâles, comme si elle était tombée dans une image délavée. Par précaution, elle sortit sa baguette de sa poche, la tenant devant elle dans son poing serré, et commença à marcher vers le bout du couloir, où elle entendait des voix.
Elle contourna le coin – elle aurait juré se trouver dans le corridor de la salle de classe de Flitwick, mais les portraits accrochés au mur étaient différents, et il lui semblait qu'il y avait une armure à côté de la porte – et vit, à quelques mètres devant elle, un petit groupe de garçons – de jeunes hommes, plutôt, ils devaient avoir seize ou dix-sept ans.
Ginny brandit sa baguette devant elle en position défensive, mais aucun des garçons ne réagit, ni même ne se tourna vers elle. C'était comme si elle était invisible. Un des garçons lui faisait face, mais ne donna aucune indication qu'il l'avait vue. Ginny baissa les yeux, mais son corps n'avait pas disparu. Elle toucha le mur et constata qu'il était bien réel, et elle bien solide. Se disant qu'elle devait vivre une expérience semblable à celle d'entrer dans une Pensine – elle n'en avait jamais fait l'expérience mais Bill, qui avait essayé une fois, lui avait raconté – elle releva les yeux vers le groupe.
Ils étaient quatre, et tous portaient l'uniforme de Serpentard. Mais quelque chose clochait, se disait Ginny. Les manches de son uniforme à elle étaient plus évasées, et le logo de la maison était plus petit, placé plus haut sur la poitrine…
Elle s'approcha, grimaçant quand sa semelle claqua contre le sol même si elle savait que les Serpentard ne devaient pas pouvoir l'entendre. Elle fit quelques pas et put comprendre ce qu'ils se disaient.
— Alors, Malefoy, prêt pour ce soir ?
Ginny fronça les sourcils. Malefoy ? Pourtant, celui-ci n'était pas Drago. Il avait les cheveux blonds, mais beaucoup plus longs. Il y avait bien une ressemblance, mais… Elle scruta le visage du blond. Non, ce n'était pas Lucius non plus. Où donc était-elle tombée ?
— C'est à toi de me le dire, Avery. Tu as bien tout préparé ?
— Comme toujours, pour qui tu me prends ?
— Savez-vous où se trouve Lestrange ?
Ginny cessa son observation du dénommé Avery à l'entente de la voix douce qui venait d'intervenir. Malefoy avait répondu, mais elle n'avait pas écouté. Elle avait les yeux rivés sur celui qui avait posé la question. Il avait les cheveux brun foncé, si bien peignés que pas un poil ne dépassait, une coiffure qui aurait impressionné même Gilderoy Lockhart. Ses yeux, aussi sombres que ses cheveux, scintillaient d'une lueur froide. Il écoutait attentivement ce que ses compagnons répondaient à ses questions, mais quand la discussion déviait, la jeune fille pouvait presque voir son attention se détourner.
Il était plus petit que Malefoy et Avery, mais plus grand que le quatrième jeune homme du groupe, celui qui n'avait pas encore parlé. Il se tenait nonchalamment appuyé contre le mur, ses bras croisés sur sa poitrine et son sac de cours posé à ses pieds. Ginny voyait sa baguette dans une de ses poches.
Il n'avait pas changé.
Bien sûr qu'il n'avait pas changé. Le temps ne s'était pas écoulé pour lui, depuis que Ginny l'avait aperçu une fraction de seconde cinq ans auparavant, avant de sombrer dans l'inconscience. Elle avait juste eu le temps de se dire qu'il était beau. Aujourd'hui, cinq ans plus tard, elle se disait que son jugement avait été erroné. Il n'était pas beau. Il était magnifique.
— Tom, soupira-t-elle.
À ce moment, Tom leva les yeux vers elle. Elle sentit son cœur lui monter dans la gorge. Comment l'avait-il vue ? Les autres Serpentard se tournèrent vers elle et elle se mit à reculer doucement.
— Que veux-tu ? demanda Tom de sa voix douce mais teintée de menace.
— Je… je…, bégaya Ginny, sa baguette oubliée dans son poing.
Elle entendit un petit hoquet derrière elle et se tourna à temps pour voir une petite fille disparaître derrière le mur. Les compagnons de Tom éclatèrent d'un rire méchant, mais celui-ci ne fit que sourire vaguement avant de s'appuyer à nouveau contre le mur.
Ginny s'avança dans le corridor où avait disparu la fillette, espérant qu'elle n'ait pas déjà disparu, laissant les jeunes hommes à leur discussion derrière elle. Elle n'était pas partie loin, seulement à quelques mètres, et s'était appuyée contre le mur. Ginny la reconnut tout de suite, avec ses couettes sans volume et ses épaisses lunettes. Elle était presque identique à ce qu'elle serait, fantôme, juste un peu plus… colorée. Elle allait mourir bientôt, donc, songea Ginny. Quelques semaines, ou quelques mois, tout au plus. Avant la fin de l'année scolaire, certainement : elle était trop identique à son fantôme à ce moment-là, après les vacances d'été, elle aurait changé.
La rousse s'approcha de Mimi, mais comme les Serpentard plus tôt, la fillette ne la vit pas. Elle était toujours tournée vers le corridor où se tenaient Tom et ses amis, une lueur d'admiration et d'envie dans le regard. La Gryffondor sourit en se souvenant de ce que Tom lui avait dit, que Mimi était amoureuse de lui. Elle n'avait aucun mal à voir comment c'était possible. Après tout, n'avait-elle pas été presque dans le même cas quand elle avait eu l'âge de Mimi ?
— Eh, la p'tite quat'zyeux ! T'as laissé tomber quelque chose !
Ginny et Mimi se tournèrent et virent trois filles qui s'approchaient d'elles, des sourires méchants sur les lèvres. Celle de l'avant, qui avait parlé, avait deux tresses rousses qui tenaient tant bien que mal ses cheveux crépus. Son visage parsemé de taches de rousseur avait l'air mesquin, et ses yeux verts étaient plissés dans une expression menaçante. Les attaches de son uniforme étaient tendues, retenant du mieux qu'elles pouvaient la largeur de la jeune fille. Ginny voyait à son uniforme qu'elle appartenait à la maison Serdaigle, comme Mimi, mais à ce moment précis, la fille lui faisait penser à Millicent Bulstrode.
— O-Olive, bégaya Mimi.
— T'as laissé tomber quelque chose, répéta la rousse qui dépassait Mimi d'une tête. Là-bas, regarde.
Mimi tourna la tête dans la direction que pointait Olive du doigt, mais Ginny ne mordit pas à l'hameçon. Elle vit donc l'amie de la méchante fille attraper le sac que Mimi tenait d'une main et le retourner, laissant tomber livres, parchemins, plumes, et un pot d'encre qui explosa sur le tout, sur le sol de pierre. Olive et ses amies s'en furent en gambadant et en riant. Ginny pointa sa baguette sur elles, à un poil de leur lancer un maléfice de Chauve-Furie, mais se souvint que ça ne servirait à rien.
Elle reporta alors son attention sur Mimi. La fillette était à genoux par terre et ramassait ses livres maculés d'encre. Ginny sentit son cœur se serrer. Elle faisait tellement pitié.
Derrière Mimi, Tom et ses acolytes apparurent au coin du corridor.
— Tu fais le ménage, minus ? appela Avery.
Ginny sentit le rouge lui monter aux joues. Elle chercha Tom du regard et soupira quand elle le vit regarder vers Mimi et sourire. Il allait venir l'aider, bien sûr, il allait…
— Venez les gars, il faut qu'on y aille.
Les quatre Serpentard firent volte-face et disparurent à l'autre extrémité du corridor, leurs rires gras se faisant entendre même après qu'ils aient disparu de sa vue.
— Eh ! cria vainement Ginny. Vous pourriez l'aider, non ?
Elle hésita un instant entre suivre les garçons et rester avec Mimi, mais avant qu'elle ne puisse prendre une décision le corridor se mit à tournoyer autour d'elle, de plus en plus rapidement, jusqu'à ne devenir qu'un tourbillon de couleurs. Elle plongea ensuite dans un trou noir.
Quand elle ouvrit les yeux, elle était étendue sur le ventre sur son lit, le journal écrasé sous elle. Elle se redressa, respirant fort, et resta un instant sans bouger pour reprendre son souffle.
Une fois qu'elle eut arrêté de souffler comme une coureuse de marathon asthmatique, elle tira vers elle le journal et l'ouvrit à la page du 4 avril. La petite boîte avait disparu, mais un mot était apparu.
Alors ?
Elle songea à ce qu'elle venait de voir. À la beauté de Tom. Et à sa cruauté. Elle avait vu pourquoi Mimi était tombée amoureuse de lui, et pourquoi tant de gens le suivaient. Mais elle avait aussi vu comment il deviendrait Voldemort. La facilité avec laquelle il pouvait opérer le changement entre adolescent attrayant et tueur.
Alors ?
Elle ferma le journal avec force et se leva, traversant la chambre vers sa malle, qu'elle ouvrit avec détermination. D'une main, elle se mit à prendre des chandails et à les poser par terre à côté d'elle. Quand le trou fut assez profond, elle y laissa tomber le journal et remit les chandails dessus. Une fois le journal enfoui et la malle refermée, elle se frotta les mains, soulagée.
Voilà. Elle n'y toucherait plus avant un long moment.
