Quand elle arriva dans la Grande Salle pour petit-déjeuner, le ciel magique était grisâtre et de la neige tombait au-dessus de leurs têtes. Ginny soupira en s'affalant sur le banc en face de Luna, à la table de Serdaigle.
— C'est quand la dernière fois qu'on a vu le soleil ? demanda-t-elle en se servant du café.
— En juin, je crois, répondit Terry, la bouche pleine.
— C'est n'est pas bon pour les pamplemousses arc-en-ciel, fit remarquer Luna. Is ont besoin de soleil pour pousser.
— On est en novembre, fit remarquer Anthony Goldstein. Ils doivent avoir fini de pousser.
— Ah non, les pamplemousses arc-en-ciel sont des fruits hivernaux.
Ginny et les garçons échangèrent un regard amusé. À ce moment-là, les battements d'ailes des hiboux matinaux se firent entendre. Il était déjà près de huit heures, le courrier arrivait plus tard qu'avant. Cette année, toutes les missives étaient examinées à leur arrivée par les Carrow, avant d'être redistribuées aux élèves.
Ginny repéra rapidement la chouette grise de Xenophilius Lovegood, qui vint directement à leur table et déposa un journal devant Luna. Celle-ci remercia l'oiseau en lui donnant une bouchée de sa compote de pommes. La Gryffondor, quant à elle, lisait le grand titre : La Commission d'enregistrement des nés-Moldus : plus active que jamais !
— Je peux te l'emprunter ? demanda Ginny à Luna.
La blonde hocha la tête, disant juste à son amie de le lui rendre le soir-même. Ginny finit rapidement son petit-déjeuner et sortit de la Grande Salle, le journal sous le bras.
Quand elle fut assez loin de la Grande Salle, dans un recoin isolé, elle déplia la Gazette. Elle lut l'article à la une en diagonale, qui racontait que les Rafleurs avaient trouvé au mois d'octobre soixante-seize nés-Moldus en fuite, dont trente-sept étaient aujourd'hui à Azkaban. Ils appelaient ça un succès. Ginny renifla de dédain et tourna les pages jusqu'à trouver le petit cahier publicitaire au centre. Enfin, aux yeux des autres, ce n'était rien de plus qu'un journal promotionnel.
Elle jeta un rapide coup d'œil autour d'elle, s'assurant d'être seule dans ce recoin isolé – normalement elle serait remontée dans son dortoir, mais elle avait cours dans dix minutes et ils n'avaient pas eu de nouvelles depuis deux semaines – puis sortit sa baguette. Elle tapota sur trois points du journal publicitaire, et sous ses yeux, la jeune femme qui en ornait la couverture se transforma en Pius Thicknesse en plein discours, le visage illuminé par plusieurs flashs successifs.
Ginny leva les yeux vers le haut de l'image. Sous le titre du journal – Le Chicaneur – était affichée la date. Mardi 10 novembre, trois jours auparavant alors. Le père de Luna leur faisait parvenir son journal ainsi quand il pouvait, depuis le début de l'année scolaire, le camouflant dans la Gazette du Sorcier. Il avait appris à Luna la combinaison pour le dévoiler, et la Serdaigle l'avait montré à Ginny, Neville, et quelques autres membres de l'AD. Personne n'avait encore découvert leur astuce pour camoufler le journal interdit.
Elle ne lut pas l'article sur Thicknesse mais parcourut rapidement la liste des décès de la semaine précédente – relativement courte, pour une fois – juste assez pour confirmer qu'aucun nom qu'elle reconnaissait ne s'y trouvait.
Puis, à la troisième page, elle trouva ce qu'elle cherchait : un article qui parlait de Harry.
Hier soir, un sorcier qui préfère garder l'anonymat aurait vu Harry Potter sur le Chemin de Traverse, à Londres. Au même moment, une sorcière l'aurait aperçu dans un parc à Oxfordshire. Selon une famille, il serait parti vers la France hier matin. Pendant ce temps, le Ministère soutient mordicus que le Survivant se cache dans la forêt de Dean.
Autrement dit, soit Harry Potter a récemment développé le don d'ubiquité – don qu'il n'avait pas quand je l'ai rencontré cet été, j'en mettrais ma main au feu –, soit personne ne sait où il est vraiment. Bien que j'aimerais bien que la première option s'avère – ça ferait un excellent sujet d'article, vous ne trouvez pas ? –, je dois dire que la seconde doit plus s'approcher de la vérité.
Cela dit, n'y voyez pas un motif de découragement. Si nous ne savons pas où est notre héros, ceux qui voudraient le tuer non plus. Je suis convaincu qu'il continue sa mission, quelle qu'elle soit, et je lui envoie toutes les ondes positives que je peux. S'il les cherche, elles sont jaune soleil.
Ginny sourit. Xenophilius Lovegood, comme sa fille, avait toujours le mot pour l'amuser, pour mettre un tournant positif aux nouvelles, même les plus déprimantes. Elle aurait préféré avoir des nouvelles concrètes sur Harry, bien sûr – savoir qu'il était en bonne santé, pour commencer – mais elle se contenterait de ce que le Chicaneur pouvait lui dire.
Quand elle entendit des trombes de pas se diriger vers elle, elle fourra le petit journal dans son sac, entre deux livres de cours, prit la Gazette du Sorcier dans son autre main, et se joignit aux groupes d'élèves qui se dirigeaient vers leurs cours.
— AÏE !
Ginny cria quand Alecto Carrow agrippa une poignée de ses cheveux et lui tira la tête vers l'arrière. La professeure d'étude des Moldus tenait dans son autre main la dernière édition du Chicaneur, qu'elle venait de trouver dans le sac de Ginny en réalisant l'une de ses fouilles surprises habituelles. La Gryffondor maudit sa propre stupidité d'avoir absolument voulu le lire avant son cours et ensuite d'avoir oublié de le camoufler à nouveau.
Carrow se pencha si près que Ginny put sentir son haleine sur sa joue.
— Je vais te le demander une dernière fois, Weasley. Où as-tu trouvé ce journal ?
Du coin de l'œil, Ginny voyait Luna, le visage d'une blancheur cadavérique, penchée sur ses exercices. Le reste de la classe faisait également mine d'être concentré sur son travail : personne ne voulait que Carrow le prenne à la regarder pendant qu'elle interrogeait un élève.
— Je vous l'ai expliqué. Quelqu'un me l'envoie de l'extérieur. Je ne sais pas qui.
Elle tourna les yeux vers Carrow et la foudroya du regard, malgré les larmes occasionnées par la douleur de son scalp.
— Il doit être dans le camp de Harry, s'il est assez intelligent pour passer outre votre surveillance.
Carrow donna un autre coup dans les cheveux de Ginny, lui tirant un nouveau cri de douleur et lui arrachant quelques cheveux. Elle tira alors le bras de la jeune fille et tapota sa baguette dessus. Ginny sentit une douleur coupante la traverser, comme si sa peau se faisait transpercer par un couteau chauffé à blanc.
Ginny baissa les yeux. Elle avait maintenant les mots Alecto Carrow – Vendredi 16 novembre 1997, 20:00 inscrits à l'intérieur de l'avant-bras d'un couleur vert fluo.
— Ne soyez pas en retard, dit Carrow d'un air narquois avant de retourner à son bureau, le Chicaneur toujours emprisonné dans son poing.
Elle ne le serait pas. Elle avait été en retard à sa première et unique retenue avec Amycus Carrow, qui avait aussi utilisé cette méthode d'inscription – bien que la sienne soit orange plutôt que verte – et la douleur avait été telle qu'elle aurait accepté avec joie qu'on l'ampute d'un bras.
Non, ce soir, à vingt heures tapantes, elle serait devant le bureau de Carrow.
À dix-neuf heures trente, après un léger souper, elle monta dans son dortoir, ne voulant pas montrer à ses amis sa nervosité face à la retenue qui arrivait. Elle se doutait qu'elle serait soumise à l'Endoloris et, aussi courageuse qu'elle était, ce sortilège n'était jamais une perspective alléchante, surtout lorsqu'on ne pouvait même pas se défendre.
Elle aurait tout donné à ce moment-là pour pouvoir discuter avec Harry, ou Hermione. Même Ron aurait fait l'affaire. Neville, Luna et plusieurs des membres de l'AD avaient tenté de l'encourager pendant le repas, mais personne n'avait les bras aussi réconfortants que ceux de Harry, ni les mots calmants d'Hermione.
Elle lança un coup d'œil à sa malle fermée.
Non. Elle ne parlerait pas à Tom. Elle se souvenait encore trop clairement de leur dernière rencontre, de ce qui lui était passé par la tête ensuite. Elle avait passé près de deux semaines sans lui parler, elle traverserait cette épreuve sans lui aussi. Après tout, que pouvait-il bien faire pour la calmer ? Il rirait de son malheur, le trouverait mérité, puisqu'elle l'avait obtenu en se montrant contre lui. Enfin, contre Voldemort.
Elle n'avait rien à lui dire.
Elle fit les cent pas dans son dortoir, sa nervosité grandissant à chaque aller-retour, jusqu'à huit heures moins le quart. Elle accepta d'une oreille distraite les vœux de courage de ses compagnons de maison et partit vers le bureau de la professeure d'étude des Moldus, y arrivant bien trop vite à son goût.
Carrow sembla presque déçue quand Ginny frappa à la porte à dix-neuf heures cinquante-huit et qu'elle dut effacer la gravure dans la peau de la jeune fille. Elle retrouva cependant son sourire quand elle referma la porte derrière la Gryffondor et se tourna vers elle, la main tendue.
— Votre baguette, Weasley.
Ginny tendit sa baguette à contrecœur. Carrow posa celle-ci sur le bureau et sortit la sienne de sa poche.
— Et maintenant, commençons. Endoloris !
Il n'était que vingt-deux heures quand Carrow laissa partir Ginny, mais la jeune fille avait l'impression d'avoir passé la nuit dans le bureau. Le trajet du retour vers la tour de Gryffondor lui prit deux fois plus de temps qu'à l'aller, car elle boitait et devait s'arrêter tous les dix mètres pour reprendre son souffle.
Quand elle traversa la salle commune, les quelques élèves qui y étaient installés, tous de première, deuxième ou troisième année – les autres devaient toujours être à la Salle sur Demande –, la regardèrent avec un effarement teinté d'horreur. Elle devait avoir l'air monstrueux. Elle en avait l'impression, en tout cas.
— Ginny, demanda d'une petite voix une fillette de deuxième année que la jeune fille avait réconfortée après une retenue la semaine précédente. Est-ce que tu as… je veux dire, je peux…
— Merci, ça va aller, répondit Ginny d'une voix éraillée.
Elle grimpa l'escalier vers les dortoirs à grand renfort de grimaces chaque fois que son genou blessé se pliait.
Elle atteignit finalement son étage avec soulagement et s'enferma dans la salle de bains, où elle se plaça devant le miroir, les mains appuyées sur le lavabo.
Son œil gauche était presque fermé tellement il était enflé, une jolie teinte rouge commençant à apparaître sur ses paupières. Une coupure sur sa tempe droite, où elle s'était butée contre le pied d'une chaise en tombant, avait maculé le côté de son visage de sang. Elle mouilla une débarbouillette d'eau chaude et se nettoya, grimaçant chaque fois qu'elle appuyait sur un endroit délicat, signe qu'un hématome de plus serait apparu le lendemain matin.
Puis, pour la première fois de la soirée, pour la première fois depuis des semaines, elle se mit à pleurer. Pas en sanglots violents, mais silencieusement, les larmes coulant doucement sur ses joues meurtries. Elle ne s'essuyait même pas le visage, laissant sa peine couler, sa douleur sortir. Elle avait seize ans, elle devrait être en train de s'amuser avec ses amis, avec Harry, de jouer au Quidditch ou de rire du professeur Binns, pas en train de se battre pour maintenir la tête hors de l'eau dans cette dictature horrible, de se faire torturer et de craindre pour sa vie et pour celle de ses amis.
Elle renifla, essuya son nez sur sa manche maculée de sang séché – il faudrait qu'elle donne son uniforme à un elfe de maison le lendemain – et rejoignit la chambre. Cette fois, elle se dirigea directement vers la malle, l'ouvrit, et prit le journal. Sur son lit, elle l'ouvrit à la première page et écrit un simple mot.
Tom.
La réponse ne se fit pas attendre.
Ginny. Bonsoir. Ça va bien ?
Non.
Quelques-unes de ses larmes tombèrent sur la page et disparurent avec le texte. Après quelques secondes, les pages se mirent à nouveau à tourner à toute vitesse, comme la dernière fois où elle avait ouvert le journal. Elles allèrent cette fois plus loin, s'arrêtant le 22 juillet. Une boîte apparut et, sachant maintenant ce qui l'attendait mais se disant que rien ne pouvait être pire que comment elle se sentait en ce moment, Ginny y approcha son œil.
Comme la fois précédente, sa chambre se mit à tournoyer autour d'elle. Elle eut cette fois la présence d'esprit de se préparer à l'atterrissage et de mettre son poids sur sa jambe droite, celle qui ne souffrait pas. Cette fois-ci, par contre, le choc fut moins rude quand elle toucha terre. Elle avait fermé les yeux durant le voyage et les garda fermés quelques secondes de plus, tentant de deviner où elle se trouvait. Sous ses pieds nus, elle sentait de l'herbe et de la terre : voilà pourquoi elle n'avait pas atterri aussi durement que la dernière fois. Elle entendait, non loin, des pépiements d'oiseaux, sentait l'odeur enivrante de fleurs qui lui chatouillaient les narines. Il y avait aussi, lointain, le son de moteurs, mais celui-ci était atténué, comme si elle l'entendait à travers un mur.
Ginny ouvrit les yeux. Elle se trouvait dans un petit jardin, derrière une grande maison noire à l'aspect lugubre. Il y avait de grands arbres partout, masquant les maisons voisines – s'il y en avait – et bloquant le son qui venait de l'extérieur.
Quelqu'un se racla la gorge derrière elle, à sa droite, et elle se tourna vers le bruit. Elle sourit un peu en reconnaissant les cheveux presque noirs de Tom. Le jeune homme était dos à elle, assis sur un banc de pierre, sous un portique couvert de vignes grimpantes, ses longues jambes étendues devant lui. Ginny s'approcha de lui et regarda son visage. Il ne se tourna pas vers elle, évidemment, mais elle voyait dans ses yeux un calme qu'elle n'avait pas vu la dernière fois. Son expression était sereine. Ginny avait du mal à croire, à cet instant, qu'elle avait devant elle le futur Lord Voldemort. Elle hésita un instant, puis s'assit sans grâce à sa droite.
La rousse et le brun passèrent ainsi près d'une heure côte à côte, l'un ignorant tout de la présence de l'autre, l'autre regardant subrepticement le premier de temps à autre. Ginny sentait la tension quitter ses épaules petit à petit, le chant des oiseaux qui accueillaient la nuit tombante remplaçant le souvenir de ses propres cris résonnant dans sa tête ; même les petites douleurs qui lui parsemaient le corps semblaient s'atténuer. Ils regardèrent ensemble un petit mulot traverser le jardin, s'arrêter un instant pour grignoter une trouvaille, puis disparaître par un trou du mur.
Ginny se tourna vers Tom. Son profil illuminé par la lumière diffuse qui venait de la maison, elle le trouva encore plus beau qu'à Poudlard. Il avait un nez aquilin, qu'il n'aurait plus dans le futur, des pommettes hautes et des lèvres douces. Elle se demandait de quoi il aurait l'air s'il souriait. Pas un sourire cruel ni mesquin, mais sincère.
Il se déplaça un peu sur le banc et sa main gauche se posa à quelques centimètres de celle de Ginny. Elle la regarda comme si c'était la première fois de sa vie qu'elle voyait une main. Elle pourrait la toucher si facilement, juste en bougeant un doigt. Elle ne pourrait peut-être pas, elle était probablement comme un fantôme ici… Mais le mur à Poudlard avait été solide, elle avait pu le toucher, avait senti la pierre froide et rugueuse sous sa peau.
Elle souleva sa main du banc de pierre, prête à la poser sur celle de Tom.
— Tom ! Le dîner est prêt !
Ginny sursauta quand une voix interrompit sa pensée, rompant la bulle qui s'était créée autour d'eux cette dernière heure. Tom se tourna et la jeune fille constata qu'ils avaient été rejoints dans le jardin par une vieille dame à l'air sévère. Sa grand-mère ? Pas sa mère, quand même !
Il se leva et se mit en route à grands pas vers elle, essuyant quelques brindilles qui s'étaient accrochées à ses pantalons gris. Ginny se mit sur ses pieds le plus rapidement possible, sentant la douleur revenir dans son genou, et s'apprêta à le suivre, mais la scène se mit à tournoyer autour d'elle et, quelques secondes plus tard, elle se retrouva sur son lit à baldaquin rouge et or, le journal ouvert sur son ventre. Son petit sourire flottant toujours sur ses lèvres, elle tourna le journal et vit que Tom était déjà en train d'écrire quelque chose à la page du 22 juillet.
C'était mon endroit fétiche pour réfléchir et me calmer quand j'avais eu une mauvaise journée. Personne ne venait me déranger quand j'y étais. J'ai pensé qu'il pourrait t'aider à te détendre, toi aussi.
Merci.
Aucune réponse ne vint après ce simple mot et Ginny referma le journal. Elle songea un instant à le remettre dans sa malle, mais se ravisa et le glissa sous son matelas. De toute manière, sa malle était loin, et elle avait de nouveau mal au genou.
Des cognements se firent entendre à sa porte. Ginny tourna la tête mais ne répondit pas.
— Ginny ? Ginny, c'est Lavande, tu es là ?
La rousse ne bougea pas, ne répondit rien. Elle parlerait aux gens le lendemain. Ce soir, elle voulait rester seule. Tom lui avait déjà offert tout le réconfort dont elle avait besoin, le reste pouvait attendre.
Quelques minutes plus tard, Ginny entendit Lavande quitter le pas de sa porte, et elle put se lever et commencer à se préparer pour se coucher. Le sourire n'avait toujours pas quitté ses lèvres.
