Tu vas me ramener chez toi pour Noël ?

Ginny, qui faisait ses valises et avait laissé le journal ouvert sur son lit, mit quelques minutes à voir que Tom lui avait écrit.

Elle s'assit, prit sa plume et lui répondit avec un sourire.

Bien sûr que tu reviens avec moi, qu'est-ce que tu croyais, que j'allais te laisser sous mon matelas pendant deux semaines ?

Sous ton matelas ? C'est là que tu me ranges ? C'est un honneur.

Ginny éclata de rire et s'installa plus confortablement. Son rangement pouvait attendre.

Et toi, tu restais à Poudlard pour Noël, je suppose ?

Bien sûr. J'ai fait dix Noëls à l'orphelinat, c'était bien suffisant pour moi.

Dès le lendemain de la fête de Slughorn, une dizaine de jours auparavant, Ginny avait parlé à Tom de son enfance. Celui-ci avait rechigné au début, ne voulant rien dire à la jeune fille, mais avait fini par tout lui raconter : comment son père avait quitté sa mère avant sa naissance, comment il avait été élevé dans un orphelinat horrible, comment il avait eu une enfance malheureuse, sans famille et sans amis. Il se peignait comme une victime. Ginny avait envie de le croire, mais n'y arrivait pas tout à fait. Pas encore.

Vous aviez des traditions ?

On avait un sapin rachitique et une paire de chaussettes comme cadeau. Et toi ?

Comme toutes les familles sorcières, sapin et boucle verte au-dessus de la porte. Mon père se déguisait en Père Noël quand on était enfants.

Le seul Père Noël que j'ai vu dans ma jeunesse était sans connaissance dans une allée à Londres. Il puait l'alcool et n'avait même pas de barbe.

Beurk. C'est dommage que je ne puisse pas te montrer mes souvenirs moi aussi, tu pourrais profiter de mes Noëls à moi.

Tu as déjà passé Noël à Poudlard ?

Non. Tous mes frères l'ont fait au moins une fois, mais depuis que je suis arrivée à Poudlard on rentre à la maison chaque année. Je sais que c'est génial d'être avec sa famille pour Noël, mais il paraît que Noël à Poudlard, c'est magique. J'aurais aimé essayer une fois. Cette année, c'est mort, en tout cas.

Il y eut un instant sans réponse, puis les pages se mirent à tourner. Pas longtemps, cette fois ; Ginny était déjà le 20 décembre, et Tom ne se rendit qu'au 24. Souriante, la Gryffondor approcha son œil de la petite fenêtre et se fit aspirer dans le souvenir de Tom. Maintenant habituée à ce genre de voyage, elle se prépara au choc de l'arrivée.

Une fois le tourbillon de couleurs arrêté, elle regarda autour d'elle. Elle était dans une grande pièce en pierres, sans fenêtres, où tout un mur était occupé par une immense cheminée. Les tapis, les fauteuils et les tapisseries pendues aux murs étaient tous dans les tons de vert et argent. Même l'immense sapin qui ornait un coin de la pièce n'était décoré que par des ornements argentés. Ginny déduisit qu'elle se trouvait dans la salle commune de Serpentard.

Sur le fauteuil de cuir noir qui faisait face au feu, elle voyait le dos d'une tête noire penchée sur un cahier. Elle s'en approcha, ne faisant même plus attention à ne pas faire de bruit — elle savait que personne ne l'entendrait de toute manière — et se souvint brutalement de son rêve de la nuit précédant la soirée de Slughorn, celui où c'était elle qui était assise sur un fauteuil et où Tom — non, Voldemort — s'était approché d'elle par derrière.

Elle secoua la tête pour se débarrasser de ce souvenir et continua à avancer vers Tom. Elle se pencha pour voir ce qu'il faisait, ses longs cheveux roux tombant comme un rideau à côté d'elle, et eut une exclamation de surprise en reconnaissant le journal, son journal. Tom était en train d'écrire dedans, à la date d'aujourd'hui – du 24 décembre 1943. Elle fit le tour du fauteuil et s'assit à côté de lui, pour pouvoir mieux lire ce qu'il écrivait.

C'est Noël, enfin ! Je suis seul – presque, si on omet cet idiot de Mulciber – et j'aurai enfin le temps et l'occasion d'aller voir à la bibliothèque si

— Salut Tom !

Le jeune homme ferma son journal et se tourna vers la voix avec une grimace. Selon ce qu'il venait d'écrire, déduisit Ginny, il devait s'agir de –

— Mulciber, siffla-t-il entre ses dents. Qu'est-ce que tu me veux ?
— Tous tes amis sont rentrés chez eux, dit le jeune garçon qui devait être en deuxième ou troisième année d'un ton enjoué en venant s'asseoir sur le fauteuil – Ginny dut se lever hâtivement pour éviter qu'il ne s'assoie sur (ou à travers, elle n'avait pas encore osé tester le contact avec un autre occupant de cet univers des souvenirs) elle. Tu n'as plus que moi. Je peux t'aider pour tes projets ?
— Ils ne sont pas partis, je les ai renvoyés chez eux. J'ai des choses à faire seul et je voulais qu'ils me laissent tranquille.

Le jeune Mulciber sembla enfin comprendre que Tom voulait être seul et se leva, marmonnant qu'il avait prévu de passer du temps avec sa copine de Serdaigle à la bibliothèque, de toute façon. Tom ne fit même pas mine d'avoir entendu.

Avant de passer la porte de la salle commune, Ginny vit Mulciber se tourner vers eux — enfin, vers Tom.

— On te verra au repas de Noël, ce soir ?
— Qu'est-ce que tu crois ? cracha le préfet.

Mulciber leva les yeux au ciel — derrière le dos de Tom, bien sûr, il n'aurait pas osé si son aîné le regardait — et quitta enfin la salle commune. Tom ouvrit à nouveau son journal et Ginny se réinstalla à ses côtés, attendant avec anticipation la fin de la phrase — peut-être serait-ce enfin ce qu'elle voulait savoir ! – mais après avoir fait tournoyer sa plume entre ses doigts plusieurs fois, Tom soupira fortement, referma le journal et se leva. Il se dirigea vers le couloir à la droite du sapin — vers son dortoir, sans doute — et la rousse se leva pour le suivre, mais alors que Tom ouvrait la première porte à sa gauche, la scène se mit à tournoyer autour de Ginny.

Elle fronça les sourcils. C'était tout ? Elle croyait que Tom voulait lui montrer Poudlard à Noël, mais tout ce qu'elle avait vu était un sapin. S'il n'y avait que ça, Noël n'était effectivement pas très spécial...

Les couleurs cessèrent rapidement leur tourbillon mais, à sa grande surprise, Ginny ne se trouvait pas dans son lit mais dans un corridor, toujours à Poudlard et toujours, si elle en jugeait par les couleurs délavées, en 1943 dans les souvenirs de Tom.

Le voilà justement qui arrivait. Il portait les mêmes vêtements que dans la scène qu'elle avait entrevue plus tôt — il devait donc toujours s'agir du 24 décembre.

Elle le suivit avant qu'il ne tourne le coin et dut s'arrêter sur ses pas, estomaquée.

Elle venait d'entrer dans la Grande Salle, qui était décorée pour l'occasion. Une douzaine d'immenses sapins décoraient le tour de la salle et des couronnes vertes et rouges étaient accrochées partout. Au-dessus de leurs têtes, le plafond magique laissait tomber de la neige, ajoutant à l'ambiance féerique du lieu. Des chandelles aux couleurs de Noël flottaient dans les airs et des petits gobelins portant des vêtements verts et rouges parcouraient la Grande Salle, l'air bougon.

Mais le plus surprenant était que les quatre grandes tables des maisons avaient disparu, laissant la place à une seule table placée au centre de la salle, où tout le monde, professeur comme étudiant, était installé pêle-mêle. Ginny aperçut Mulciber, entre une jeune fille — la Serdaigle avec qui il avait passé la journée, supposa-t-elle — et une professeure qu'elle ne reconnaissait pas.

— Tom, par ici !

Ginny eut un sursaut en reconnaissant Slughorn, avec cinquante ans — et probablement cinquante kilos — de moins. Il avait déjà sa moustache qui lui donnait l'air d'un morse, mais celle-ci n'était pas encore striée de gris. Il en était de même pour ses cheveux, encore nombreux et d'une couleur châtain. Ginny sourit.

Slughorn indiqua à Tom un siège libre à sa droite, où le jeune homme prit place en souriant. Ginny ne put s'empêcher d'admirer son masque de bonne humeur. Elle avait bien vu plus tôt, alors qu'il avait parlé à Mulciber, qu'il n'avait aucune envie de passer sa soirée de Noël avec les autres à Poudlard. Pourtant, à le voir sourire en s'installant et en acceptant le verre de cidre que lui tendait Slughorn, elle aurait juré qu'il ne s'agissait pas du même Jedusor, que celui qu'elle avait sous les yeux était heureux d'être là.

— Monsieur Jedusor, dit d'une voix calme celui qui était assis en face de lui.
— Professeur Dumbledore, répondit Tom d'une voix froide.

Ginny leva les yeux et sa mâchoire faillit se décrocher. Dumbledore avait les cheveux auburn ! Elle savait qu'il avait déjà été jeune, comme tout le monde, mais d'avoir là, sous ses yeux, un homme d'une cinquantaine d'années seulement, et pas centenaire comme la dernière fois qu'elle l'avait vu... Il portait déjà des lunettes en forme de demi-lune, et ses yeux toujours aussi alertes surveillaient Tom. Alors que tous les regards qu'elle avait vus posés sur Tom jusque-là – ceux de ses acolytes, de Mulciber, de Slughorn – étaient plein d'admiration, presque de convoitise, celui de Dumbledore ne contenait rien de cela. Il semblait méfiant, suspicieux, comme s'il avait vu le futur et savait ce qu'allait devenir le jeune préfet qu'il avait devant lui.

Un homme au bout de la table – Ginny le reconnut vaguement, elle avait vu son portrait dans le bureau du directeur – se leva et se racla la gorge, tenant devant lui son verre de cidre. Les conversations autour de la table se turent et chaque convive leva son propre verre.

— Je voulais simplement vous souhaiter la bienvenue à tous à ce repas de Noël, dit le directeur actuel de Poudlard. Pour certains, ce repas est autant une tradition que pour moi.

Il hocha la tête vers Tom avec un sourire.

— Et pour d'autres, Noël à Poudlard est une nouvelle expérience. Une qui vous plaira, j'espère ! Cette année n'aura pas été des plus faciles.

Ginny réfléchit quelques secondes avant de souvenir qu'au début des années 1940, il y avait eu une grande guerre chez les Moldus. Binns avait à peine effleuré le sujet dans leur cours d'Histoire de la Magie, même si son père lui avait dit une fois que même les guerres moldues avaient une influence sur la politique sorcière. Trop récent pour le fantôme, sûrement.

— Mais nous ne pouvons qu'espérer que 1944 sera meilleure pour tous, sorciers comme Moldus ! continua le directeur, ne se tournant pas vers Tom quand celui-ci toussa discrètement dans sa serviette à la mention du bien-être des Moldus. Les elfes de maison nous ont préparé un véritable festin ce soir, alors je vous laisse en profiter sans vous embêter plus longtemps. Joyeux Noël à tous, et que l'année 1944 amène bien du bonheur à vous et à vos familles !

Chacun trinqua avec ses voisins, répétant des vœux de bonheur pour la nouvelle année. Ginny nota que Tom évitait soigneusement certains élèves, dont la jeune fille de Poufsouffle qui se trouvait à sa droite. Personne ne sembla remarquer cette omission délibérée, sauf bien sûr Dumbledore dont les yeux bleus scintillaient derrière ses lunettes.

— Joyeux Noël, Tom, dit le futur directeur en cognant sa coupe contre celle de son élève. Que le futur te soit profitable.

Tom sourit.

— On construit notre propre futur, n'est-ce pas ce que vous dites souvent, Professeur ?

Dumbledore hocha la tête et accepta à son tour les vœux de Noël de Tom, puis ceux de Slughorn.

N'ayant nulle part où s'asseoir, Ginny se promena dans la Grande Salle quand elle comprit que de toute manière la conversation n'allait pas l'intéresser. Avec Dumbledore si près de lui et tant de gens autour, Tom n'allait pas oser demander quoi que ce soit d'important. Ils venaient de se servir de l'entrée et Ginny passa plusieurs minutes à observer les grands sapins, se demandant qui les avait installés. Hagrid n'avait commencé à travailler à Poudlard qu'après l'époque de Jedusor, Harry lui avait dit, alors ça ne pouvait pas déjà être lui. Quiconque avait décoré la douzaine d'arbres immenses avait dû y passer la semaine. À moins que Poudlard n'héberge deux demi-géants.

Quand elle se tourna à nouveau vers la table, les convives étaient en train de terminer le dessert. Après un instant de surprise — combien de temps avait-elle passé à admirer ce sapin, au juste ? - elle décida que Tom – celui du journal, pas celui qu'elle avait sous les yeux –avait dû accélérer le temps, d'une façon ou d'une autre.

Elle s'approcha à nouveau de Tom. En le voyant manger ce gâteau au chocolat qui semblait si délicieux, Ginny entendit son ventre émettre un borborygme sonore et se rappela que ça faisait plusieurs heures qu'elle-même n'avait pas mangé. Dommage qu'elle ne puisse pas voler une bouchée du gâteau. Elle doutait que les souvenirs soient bien nourrissants...

Soudain, avec des petits « pop ! », des petits cylindres apparurent à chaque place, à la grande joie de plusieurs des élèves. Tom eut un sourire en prenant le sien d'une main, mais même aux yeux de Ginny celui-ci semblait forcé.

— Allez Tom, on ouvre le mien ? dit Slughorn, le nez un peu rouge d'avoir abusé de Bièraubeurre pendant la soirée.

Tom agrippa un des côtés du cylindre, le professeur tira sur l'autre, et le paquet explosa dans un nuage de fumée multicolore. Celui-ci s'évapora quelques secondes plus tard, et Ginny vit que Slughorn arborait maintenant un chapeau pointu de la même couleur que la fumée qui venait de disparaître. Il s'admira dans le dos d'une cuillère en riant comme un enfant et encouragea Tom à faire de même avec son paquet à lui.

— Je le fais avec toi, proposa Dumbledore, de l'autre côté de la table.

Tom et son professeur de métamorphose firent ainsi éclater un deuxième cylindre. Cette fois-ci, pas de fumée, mais une véritable fontaine de Dragées surprises de Bertie Crochue. Ginny rit, voyant plusieurs des élèves autour de Tom plonger sous la table pour récupérer les bonbons. Celui-ci en mit quelques-uns dans sa bouche sans grand enthousiasme, grimaçant à peine en en recrachant un dans son assiette.

— Cire d'oreille.

Autour de la table, Ginny voyait des Chocogrenouilles, des bouquets de fleurs, des figurines de plastique. L'ancien directeur de Poudlard portait un nez de clown sur le visage, et Mulciber avait un chapeau rouge à pompon blanc. Ginny riait. Noël était vraiment magique à Poudlard.

Elle était encore en train de boire la scène des yeux quand celle-ci se mit à tournoyer autour d'elle. Elle atterrit sur son lit, dans la même position que quand elle l'avait quitté, et fit la moue.

Pourquoi tu m'as fait partir si tôt ?

J'en avais assez. J'ai survécu à sept Noëls ici, je ne tenais pas particulièrement à recommencer.

Mais ça avait l'air tellement magique ! Tu es juste un Scrooge de ne pas apprécier !

Scrooge ?

Un conte que m'a raconté Hermione, sur un homme qui est si avare et déplaisant qu'il se fait visiter par des fantômes qui lui disent que —

Un conte moldu ? Ça ne m'intéresse pas.

Scrooge.

Tom ne répondit pas avant quelques instants, mais Ginny savait bien qu'elle ne l'avait pas insulté. Il en fallait plus que ça pour le vexer.

Tu as apprécié, au moins ? Que je n'aie pas replongé dans ces souvenirs douloureux pour rien.

C'était super, merci. L'an prochain, il va vraiment falloir que j'essaie de rester à Poudlard pour Noël.

Son estomac rappela alors son existence à sa propriétaire, aussi après avoir dit au revoir à Tom et l'avoir rangé, elle descendit à la salle commune voir si quelqu'un avait un stock de nourriture caché quelque part.