Les quelques jours entre le retour de Ginny de Poudlard et le réveillon se passèrent calmement, entre les journées passées en cuisine avec sa mère pour préparer le repas, les visites de membres de l'Ordre – qui se faisaient de plus en plus espacées maintenant que nombre d'entre eux étaient morts ou en fuite – et les soirées autour de Potterveille. Ils n'apprenaient jamais rien de nouveau sur Harry, Hermione et Ron. Personne ne savait où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Plusieurs fois par jour, Ginny vérifiait leurs aiguilles, toujours fixées sur « En danger de mort ».

Fred et George quittaient régulièrement la maison pour aller retrouver Lee, afin d'enregistrer un nouvel épisode de l'émission de radio. Ils ne disaient jamais à leur famille où ils allaient, tout ce qu'ils savaient était que le lieu exact changeait chaque fois. Ce qu'ils faisaient était hautement illégal, ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour ne pas se faire prendre et mettre en danger leur famille et leurs amis. D'autant plus depuis l'enlèvement de Luna…

Arthur s'était rendu chez XenophiliusLovegood dès le lendemain du retour de sa fille à la maison. Il avait passé près d'un quart d'heure à faire le tour de la maison, à regarder par les fenêtres, à cogner aux portes, mais le père de Luna n'était pas venu répondre. Ginny avait demandé à son père s'il avait une idée de ce qui pouvait lui être arrivé.

— C'est étrange, avait-il répondu, mais je suis convaincu qu'il était toujours là, dans la maison. J'ai vu quelqu'un bouger par une des fenêtres.
— Ce n'était peut-être pas lui, dit Molly. Pourquoi ne serait-il pas venu te répondre, s'il était là ?
— Oui… tu as sans doute raison…

Le 23 décembre au soir, ils avaient appris le décès d'Alice Tolipan, qui avait fait partie de l'AD en 1995 mais n'était pas revenue à l'école cette année. Elle avait passé une partie de l'année cachée chez ses grands-parents, dans le bunker qu'ils s'étaient construits lors de la Seconde Guerre mondiale, alors que ses parents et son frère moldus vivaient au-dessus d'elle, faisant leur possible pour camoufler l'existence d'Alice. La ruse avait fonctionné pendant de longs mois, jusqu'à ce qu'une équipe de Rafleurs ne trouve la maison et la sorcière qui s'y cachait. Plutôt que les suivre docilement jusqu'au Ministère, Alice s'était battue. Ils avaient mis le feu à la maison, brûlant les six membres de la famille Tolipan, cinq Moldus et une sorcière.

Ce soir-là, Ginny avait laissé tomber le dessert qu'elle était en train de manger et s'était réfugiée dans sa chambre, ayant juste le temps de fermer la porte derrière elle avant de se mettre à pleurer. Charlie, Fred et ses parents – George était avec Lee à Potterveille – montaient périodiquement voir s'ils pouvaient la réconforter, mais elle les renvoyait tous sans même leur ouvrir la porte : elle ne voulait voir personne.

Après une vingtaine de minutes sans entendre qui que ce soit monter dans l'escalier, elle sortit le journal de Tom du tiroir de sa table de chevet et passa un moment à lui parler. Elle n'eut même pas à lui expliquer la situation exacte, il comprit qu'elle n'allait pas bien et la réconforta. Pas de voyage au jardin cette fois-ci, juste une discussion sur tout et rien qui lui changea les idées. Tom lui raconta le jour où Mimi avait trébuché et s'était étalée devant la Grande Salle au complet, où tous les élèves étaient attablés pour le repas du midi. Elle savait que c'était méchant, mais elle ne put s'empêcher de rigoler. Elle aimait les moments où elle parlait à Tom, elle ne pensait pas à ce qui se passait dans le monde actuellement. Ça faisait changement d'avec Harry : avec lui, elle était toujours consciente de ce qui se passait autour d'elle, le bon comme le mauvais. Avec Tom, elle pouvait s'échapper dans un autre monde, celui de 1943, où Tom n'était qu'un adolescent comme elle, où Voldemort n'existait pas encore et où les problèmes du monde entier ne reposaient pas sur ses épaules.

Ça va mieux ?

Oui, je crois que je serai capable de dormir maintenant.

Bonne nuit alors, Ginny.

Merci.

Et cette nuit-là, elle dormit bien.


Le lendemain, elle demanda à son père si elle pouvait contacter Bill par la cheminée.

— C'est la veille de Noël, j'aimerais parler à mon grand frère quand même !

Les deux maisons ayant été protégées par l'Ordre et étant indétectables depuis le Ministère, Ginny eut droit à une pincée de poudre de Cheminette.

— Mais dix minutes seulement, avertit son père. Ne tentons pas le diable.

Ginny promit et lança la poudre dans les flammes, qui devinrent vertes. Elle y plongea la tête et appela la Chaumière aux Coquillages. Après un tourbillon qui n'était pas sans lui rappeler ceux qui précédaient les souvenirs de Tom, elle vit apparaître le salon de Bill. Fleur était assise sur le fauteuil, un journal français ouvert sur ses cuisses.

— Fleur ? appela Ginny.

La Française sursauta violemment et fit tomber son journal. Ginny se mordit la lèvre pour ne pas rire.

— Désolée, je ne voulais pas te surprendre, s'excusa Ginny. Bill est là ?
— Dans la cuisine, je vais le chercher.

Ginny vit Fleur disparaître par la porte battante qui séparait le salon de la cuisine. Elle entendit son frère et sa belle-sœur discuter un moment et… entendait-elle une troisième voix ? Une voix d'homme ? Mais il n'y avait personne dans la maison à part Bill et Fleur, non ?

Avant qu'elle puisse se poser davantage de questions, Bill sortit de la cuisine et s'accroupit devant l'âtre, envoyant un large sourire à Ginny.

— Salut, petite sœur ! Bien rentrée de Poudlard ?
— Oui, ça fait quelques jours. Maman m'a dit que Fleur et toi ne veniez pas réveillonner ce soir, alors je voulais te souhaiter un joyeux Noël quand même !
— Oui, vous allez beaucoup nous manquer, mais on voulait passer notre premier Noël de couple marié en tête-à-tête.

Il envoya un clin d'œil à Ginny, qui éclata de rire.

— Dis, reprit-elle après avoir retrouvé son sérieux. J'hallucine ou il y a quelqu'un dans votre cuisine ?

Bill fronça les sourcils et regarda derrière lui.

— Dans la cuisine ? Il n'y a que Fleur.
— Je croyais avoir entendu une autre voix… J'ai dû l'imaginer.
— Tu as toujours eu une imagination trop fertile.

Ginny tira la langue. À ce moment-là, son père lui signala que ses dix minutes s'étaient déjà écoulées et qu'elle devait mettre un terme à la discussion.

— C'est papa ? demanda Bill. Dis-lui que Tonks et Remus sont passés hier, ils ont quelque chose pour lui.

Ginny fit passer le message. Arthur hocha la tête et rappela à sa fille de terminer avec Bill. Elle leva les yeux au ciel.

— Joyeux Noël, grand frère. De la part de toute la famille aussi. J'espère qu'on va vous revoir bientôt !
— Oh, j'en doute pas ! Joyeux Noël à toi aussi, petite. Ne fais pas de bêtises et le Père Noël t'amènera plein de babioles.
— On est déjà le 24, je crois que le Père Noël a déjà décidé ce qu'il me donnerait. Joyeux Noël Fleur ! cria-t-elle en direction de la cuisine.

Après quelques instants, la tête blonde de la jeune femme apparut dans l'embrasure de la porte.

— À toi aussi, Ginny, dit-elle avec un sourire. Et transmets mes vœux à toute ta famille !


L'aube n'était pas loin et Ginny avait pas mal de champagne dans le nez quand elle monta enfin dans sa chambre. Le calme était enfin tombé sur la maison, qui avait bourdonné d'activité toute la soirée. Cette année, en plus de l'habituelle tante Muriel, tous les membres disponibles de l'Ordre étaient venus réveillonner chez les Weasley et avaient été forcés d'écouter le concert de Célestina Moldubec à la radio. Même Lee avait été invité et, exceptionnellement, l'épisode de Noël de Potterveille avait été diffusé depuis leur salon. Même Ginny – sous le nom de code Renarde – avait dit quelques mots. Elle espérait que, quelque part, Harry, Hermione et Ron écoutaient et seraient réconfortés d'entendre toutes leurs voix.

Dans sa chambre, la porte refermée derrière elle, elle retira la robe et les collants trop serrés qu'elle avait portés toute la soirée – les mêmes qu'à la fête du Club de Slug – et enfila son bien plus confortable pyjama ample. Elle aurait pu se coucher tout de suite, mais elle ne pouvait pas s'endormir sans avoir souhaité un joyeux Noël à Tom. Elle sortit donc le journal de sa table de chevet et l'ouvrit à la page du 25 décembre.

Joyeux Noël, Tom.

À toi aussi, Ginny. Tu as passé un bon réveillon ?

Excellent.

Sous ses mains, quelques pages tournèrent, et s'arrêtèrent au 30 décembre. Se demandant de quoi il s'agissait cette fois-ci, elle se laissa emporter par le souvenir, apparaissant cette fois à l'orée de la Forêt Interdite, au beau milieu de la nuit. Elle jura d'une voix forte quand le vent froid transperça son mince pyjama et sentit ses pieds nus geler contre la mince couche de neige qui tapissait la terre. Elle se maudit de ne pas s'être mieux habillée avant de venir, et ne pouvait qu'espérer que Tom ne la garderait pas longtemps, cette fois-ci.

En parlant de Tom, où était-il ? Ginny parcourut l'endroit des yeux, tendant d'apercevoir quelque chose dans la noirceur. Elle commençait à désespérer, les bras serrés sur sa poitrine, frissonnante, quand elle vit une lueur argentée entre les arbres, non loin d'où elle se trouvait. Elle se dirigea vers celle-ci, se maudissant une deuxième fois de ne pas avoir mis de chaussures en sentant des centaines de brindilles lui piquer la plante des pieds.

Après même pas deux minutes de marche, elle arriva dans une petite clairière. Tom était agenouillé au-dessus d'un chaudron sous lequel crépitait un feu transportable, un de ceux qu'Hermione avait tant de facilité à créer. Un Patronus faisait la ronde autour de lui, l'illuminant de sa lumière douce. Ginny ne fut pas étonnée de constater que celui-ci avait la forme d'un immense serpent. Elle se demanda quel souvenir heureux Tom se remémorait pour le former.

La Gryffondor s'approcha, espérant que le souvenir d'un feu pourrait quand même la réchauffer. Le serpent leva la tête vers elle à son approche et Ginny se figea sur ses pas. Il pouvait la voir ? Ce souvenir était-il différent des autres ?

Mais quand le Patronus se dirigea vers Ginny, Tom ne leva même pas les yeux de son chaudron. Le serpent passa sur les pieds nus de la jeune fille, et elle constata qu'il était chaud. Elle s'approcha le plus possible de Tom et s'assit à côté de lui. Le feu la réchauffait un peu et le serpent, qui s'était niché contre elle dès qu'elle avait arrêté de bouger, encore plus.

Elle prit alors le temps de regarder autour d'elle, se demandant ce qu'elle faisait là. Si seulement elle pouvait demander au Tom qui se trouvait à côté d'elle de lui expliquer pourquoi il l'avait emmenée là.

Posant une main froide sur la tête du Patronus, elle se concentra sur ce que faisait le jeune homme à côté d'elle. Il touillait sa potion d'un noir profond, jetant parfois un coup d'œil à un parchemin qu'il avait placé par terre. Ginny essaya de le lire, mais il était trop loin, et elle était trop confortable pour se lever et s'en approcher.

Soudain, des étincelles jaillirent du chaudron. Tom s'en éloigna et, avec une exclamation de surprise, Ginny le suivit. Pendant quelques secondes, il ne se passa rien, puis la clairière fut illuminée de mille feux qui sortaient du chaudron. Rouge, bleu, vert, jaune, violet, c'était un véritable feu d'artifice qui se déroulait sous leurs yeux, éclairant les arbres qui les entouraient, créant un véritable arc-en-ciel dans les feuilles. Ginny applaudit en riant comme une petite fille, mais Tom ne fit que regarder le spectacle sans bouger, les lumières éclatantes se reflétant dans ses yeux noirs sans expression.

Soudain, alors que les explosions commençaient à s'espacer, il se pencha et récupéra quelque chose qu'il avait laissé au sol. Ginny reconnut son journal, celui dans lequel il avait écrit la veille de Noël 1943, celui qu'elle-même tenait entre ses mains, cinquante ans dans le futur. Il le pressa contre son cœur, ferma les yeux, prit une grande inspiration, et fit un pas vers le chaudron.

— Tom ?

Le Patronus leva la tête, mais le préfet ne se tourna pas, évidemment.

Avant qu'elle ne puisse faire quoi que ce soit, la scène se mit à tourner.

— Eh, non, je ne veux pas partir !

Mais ça ne serait à rien, elle le savait. Quelques courts instants plus tard, elle se retrouva sur son lit, le journal toujours ouvert sur ses genoux. Elle baissa les yeux et vit que Tom était déjà en train d'écrire.

C'est mon souvenir le plus esthétiquement beau de l'année. C'est tout ce que je peux t'offrir pour Noël, j'espère que tu as apprécié.

Malgré sa déception de n'avoir pas vu la fin du souvenir, Ginny dut sourire.

C'est vrai que c'était vraiment joli, merci. C'était quoi ?

Je ne crois pas que tu veux savoir ça. C'était un moment « Voldemort » plus qu'un moment « Tom ».

Ginny grimaça. Elle pourrait insister, Tom semblait de bonne humeur, il lui offrait des cadeaux – comme il pouvait –, peut-être lui dirait-elle enfin ce qu'elle voulait savoir depuis le début de l'année. Elle saurait enfin ce que Harry faisait.

Tu savais que ton Patronus pouvait me voir et me toucher ?

Elle ne pouvait pas. Elle était peut-être trop fatiguée – ou trop pompette – mais Tom lui faisait confiance, elle ne pouvait pas profiter de ça pour son gain personnel. Et puis, elle n'était plus certaine de vouloir…

Ah bon ? Le chanceux, je suis jaloux…

Ginny rigola, puis bâilla. Un coup d'œil à son horloge l'informa qu'il approchait de cinq heures du matin et qu'il était largement l'heure de dormir. Elle remercia Tom une dernière fois et eut à peine le temps de le ranger avant de sombrer dans un sommeil profond.