Dès qu'elle se leva le lendemain matin, Ginny apprit par Romilda, qui l'avait su de son grand frère à Serpentard, qui avait entendu des fils de Mangemorts en parler à voix basse, que Hagrid avait réussi à s'échapper hier, avec son géant de demi-frère, et à s'enfuir Merlin sait où. Les deux jeunes filles ne perdirent pas un instant pour répandre la nouvelle à travers toute l'AD – et même de simples étudiants, qui se demandaient ce qui s'était passé la veille. Ce fut donc avec des sourires que ceux-ci descendirent petit-déjeuner ce jeudi matin.

L'humeur des Carrow, par contre, était massacrante. Ils regardaient tout le monde avec méfiance, comme s'ils s'attendaient à en reconnaître de la veille. Pendant les deux jours suivants, Ginny les voyait, à la table des professeurs, foudroyer leurs voisins du regard. McGonagall et Flitwick, les deux plus ouvertement « anti-Voldemort », étaient la cible de remarques de la part des Carrow et de Rogue et, par ricochet, étaient tendus en classe et répondaient sèchement aux questions des élèves. Après un cours, Neville voulut demander à la professeure de métamorphose si elle savait où était parti Hagrid, et elle l'envoya bouler.

Toute cette excitation eut l'effet positif sur Ginny qu'elle sortit de sa léthargie et retrouva l'énergie qu'elle avait perdue après la dernière discussion avec Tom. Le vendredi soir, elle était dans sa chambre, sifflant la mélodie de la dernière chanson des Bizarr' Sisters tout en préparant sa malle pour le retour à la maison le lendemain, à l'occasion des vacances de Pâques. Quand tout fut prêt, elle hésita quelques instants avant de la fermer, puis se tourna vers son lit.

Elle n'avait pas l'intention de parler à Tom – elle ne pensait pas. Mais elle ne pouvait pas le laisser ici, c'était trop dangereux. Si quelqu'un le trouvait ? Tout le monde de Gryffondor rentrait à la maison pour les vacances – cette année, personne ne voulait rester ici si ce n'était pas obligatoire – mais quand même.

Elle enfouit sa main sous le matelas, un geste qu'elle n'avait pas effectué depuis près de six semaines, et sortit le journal. Machinalement, elle l'ouvrit, et écarquilla les yeux quand elle vit que les pages – toutes les pages – étaient couvertes de l'écriture ronde de Tom. Elle feuilleta le journal, la bouche entre-ouverte.

Ginny.

Ginny, où es-tu ?

Ginny, réponds-moi.

Ginny, tu me manques.

Ginny, excuse-moi.

Ginny, je t'aime.

Puis, comme si Tom avait senti la présence de la jeune fille, sans même qu'elle eut à écrire quoi que ce soit, les pages se mirent à tourner furieusement, plus rapidement que d'habitude, jusqu'à un jour en avril. Ginny eut envie de jeter le cahier loin d'elle : elle ne voulait pas voir ce que Tom avait à lui montrer, pas lire ce qu'il avait à lui écrire. Mais, avant même qu'elle ne puisse faire le moindre geste, elle fut aspirée de force dans le souvenir.

Elle atterrit sur une surface moelleuse – un épais tapis –, perdit l'équilibre et tomba dans ce qu'elle supposait être un fauteuil, aux coussins confortables. Elle avait les yeux grands ouverts, mais ne voyait rien. Ou peut-être… oui, là-bas, c'était les contours d'une fenêtre. Et cette forme devant elle, un lit à baldaquin. Pourquoi Tom l'avait-elle emmenée ici en pleine nuit ?

Soudain, elle vit une silhouette se redresser sur le lit. Une silhouette de jeune fille. Nue.

Puis une deuxième, un jeune homme. Même dans l'obscurité presque complète, même sans voir son visage, Ginny reconnut Tom.

Les deux silhouettes fondirent dans ce qui semblait être un baiser passionné.

— Oh bordel, marmonna Ginny. Tom, qu'est-ce que tu fiches ?

Elle les entendit retomber sur le matelas et le rire de la fille. Puis, ses soupirs. Doux au début, ils devinrent des gémissements de plaisir. Au début, elle n'entendait pas Tom, et eut l'espoir qu'elle s'était trompée, que ce n'était peut-être pas lui. Il se mit lui aussi à émettre des sons rauques, rythmés. Ce n'était peut-être pas lui.

— Oh, Tom, soupira la fille. Oui, oui… Plus vite !

Ginny gémit et se plaqua les mains sur les oreilles, fermant les yeux – même si ça ne changeait rien.

— Tom ! appela-t-elle à voix haute. Sors-moi d'ici !

Malgré ses mains plaquées sur ses oreilles, elle n'eut aucune difficulté à entendre le cri de la fille, rejoint par un long râle de Tom, quand ils finirent. Ginny ouvrit un œil et vit avec soulagement que les ébats semblaient être terminée, plus rien ne bougeait sur le lit. Elle resta assise un long moment, écoutant les respirations ralentir jusqu'à un rythme laissant croire qu'ils s'étaient endormis. Elle fut soudainement heureuse de ne rien pouvoir voir. Être confrontée à la vision de Tom, endormi, un bras autour d'une fille nue – qu'elle imaginait grande, blonde, belle – aurait été trop pour elle.

Elle se demandait ce qu'elle faisait encore là et s'apprêtait à se lever – elle pourrait peut-être visiter la salle commune de Serpentard pendant ce temps, elle s'imaginait que c'était là qu'elle devait se trouver – quand un mouvement du lit la fit se figer. Elle vit Tom se lever, silencieusement, pour ne pas réveiller son amante, et se rhabiller avant de quitter la chambre sur la pointe des pieds. Ginny voulut le suivre, mais avant de passer la porte, elle sentit le souvenir s'évaporer. Pas de tourbillon cette fois-ci – il n'y avait pas de couleurs à faire tourner – mais une impression d'étourdissement, d'évanouissement. Elle était soulagée de quitter ce souvenir. Elle pourrait demander à Tom à quoi il avait voulu jouer en le lui montrant.

Quand elle revint à elle, elle était étalée de façon très peu élégante, le torse sur son lit et la joue sur le journal ouvert, les jambes traînant jusque par terre. Elle avait dû tomber quand Tom l'avait emmenée dans le souvenir ; elle n'avait pas été assise, comme elle l'était habituellement. Elle s'installa sur son lit et tira rapidement son sac vers elle, en sortant sa plume. Quand elle prit le journal, elle vit que tout ce que Tom y avait écrit avait disparu.

C'était quoi, ça ? À quoi tu joues au juste ?

C'était le seul souvenir que j'avais de cette année-là dont j'étais sûr qu'il te ferait réagir.

Ginny ne put que fixer cette ligne, hésitant entre éclater de rire l'envoyer vertement balader, ou jeter le journal dans le feu. Mais avant qu'elle ne puisse se décider, il avait recommencé à écrire.

Elle s'appelait Ophelia Fairweather. Elle était dans mon année à Serpentard, une Sang-mêlée. On n'était pas ensemble dans le sens traditionnel du terme, on se servait l'un de l'autre quand on avait envie. Je n'avais pas le temps d'avoir une relation, je te l'ai dit, mais je n'étais pas frigide pour autant. J'étais un adolescent, moi aussi. Elle, c'était la meilleure élève de l'année – de l'école, même. Comme ta Hermione. Elle n'avait pas le temps d'entretenir des relations avec d'autres gens que ses livres. Alors on s'est trouvés une fois, et on complétait les manques de l'autre. C'était une relation mutuellement bénéfique. Mais sans sentiments.

Ginny fronçait les sourcils.

Ça ne fait que me convaincre un peu plus que tu n'as aucun sentiment.

C'est faux, Ginny. Tout ce que je ne ressentais pas pour Ophelia, je me rends compte aujourd'hui que je le ressens pour toi. Tout ce que j'ai pu faire pendant que tu ne me parlais pas, c'était me remémorer les souvenirs de cette année. T'imaginer à la place d'Ophelia, penser à ce que je lui aurais dit si j'avais su que tu écoutais.

Elle se souvint alors de la dernière phrase qu'elle avait vue avant d'être aspirée dans le souvenir.

Tu m'aimes ?

Oui. Enfin, je crois. Je serais malheureux qu'il t'arrive du mal, et crois-moi, il n'y a personne dans ma vie qui m'inspire ce sentiment. Je ne sais pas si c'est de l'amour, je n'ai jamais eu l'expérience de ce sentiment – on ne m'a jamais aimé et je n'ai jamais aimé – mais la haine je connais, et j'ai haï le temps où tu ne me parlais pas.

Un long moment se déroula sans qu'il n'écrive quoi que ce soit, et Ginny ne savait pas quoi répondre. Finalement, deux mots apparurent.

Et toi ?

Les pensées se bousculaient dans l'esprit de Ginny. C'était un assassin, un homme dont tous craignaient de prononcer le nom aujourd'hui, le futur Seigneur des Ténèbres. Elle ne pouvait pas avoir été assez stupide pour voir dans ce journal autre chose qu'une occasion d'obtenir des informations. Elle ne pouvait pas en être tombée amoureuse, c'était ridicule.

Et pourtant. Elle pensait moins à Harry depuis que Tom était revenu dans sa vie. Elle s'était sentie comme si elle était en peine d'amour tout le temps où elle ne lui parlait plus. Mimi lui avait dit qu'elle avait l'air niais d'une jeune fille amoureuse. Et elle ne pouvait nier avoir été jalouse lors de cette dernière scène…

Elle reprit sa plume.

On verra.

Elle ferma le journal et l'enfouit dans sa malle avant que Tom ne puisse répondre. Elle verrait. Plus tard.


Cette nuit-là, si Ginny avait eu une colocataire, cette dernière l'aurait vue gigoter dans son lit et l'aurait entendue gémir dans son sommeil. Mais la jeune fille n'était pas en proie à un cauchemar, loin de là. Elle revivait la scène qu'elle venait de voir, mais c'était elle sur le lit, pas Ophelia. C'était sur sa peau que courait la langue de Tom, dans ses cheveux que s'emmêlaient ses mains, entre ses jambes que…

Ginny se réveilla en sursaut, le souffle court. Quand elle se souvint de son rêve, elle soupira de frustration.

— Bien joué, Jedusor, envoya-t-elle dans la direction de sa malle.

Il était six heures du matin. Encore tôt, mais elle ne réussirait jamais à se rendormir. Il ne lui restait qu'une heure avant de devoir se préparer pour aller prendre le Poudlard Express. Elle se leva donc, frissonnant dans l'air frais de la chambre, et se glissa dans une douche chaude.

Une demi-heure plus tard, habillée, les cheveux encore humides, elle descendit dans la salle commune. Personne n'était encore réveillé – évidemment, à six heures et demie le premier samedi matin des vacances. Elle se glissa dans la petite bibliothèque réservée à l'usage des Gryffondor que Percy lui avait montrée au tout début de sa première année – et dont elle ne s'était pas servi une seule fois depuis. Elle chercha dans les rayons quelques instants et finit par trouver ce qu'elle voulait : la collection d'albums de finissants de Poudlard. Elle réfléchit quelques secondes et prit celui de 1945. Elle tourna jusqu'à la page des F et trouva celle qu'elle cherchait, Ophelia Fairweather, entre Marsha Fairchild et Logan Feeley.

Elle était effectivement à Serpentard, comme avait dit Tom. Elle avait un visage doux, de grands yeux pâles – la photo étant en noir en blanc elle ne voyait pas leur couleur, mais elle supposait qu'ils devaient être bleus – et les cheveux raides et foncés. Contrairement à certains de ses compagnons, qui bougeaient dans leur cadre, faisaient des sourires et des grimaces, Ophelia ne bougeait presque pas, ne souriait pas, ne faisait que cligner des yeux une fois de temps en temps. Décidément, Tom et elle étaient bien assortis.

Ginny tourna la page et vit tout de suite celui qu'elle cherchait. Tom Elvis Jedusor, au milieu de la première rangée. Lui non plus ne souriait pas, mais Ginny, elle, sourit en regardant ses yeux sombres la fixer, ses cheveux noirs bien laqués vers l'arrière, comme d'habitude. Elle posa une main sur la photo, comme si elle pouvait ainsi le toucher lui.

— Ginny ?

Elle lâcha un petit cri et sursauta si violemment qu'elle envoya valser l'album par terre. Elle se retourna et vit Neville dans l'embrasure de la porte, en train de masquer un bâillement.

— Excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur. J'ai vu de la lumière… Qu'est-ce que tu fais là ?
— Je me suis réveillée tôt, je suis venue vérifier quelques trucs ici. Rien d'important. On va manger ?

Encore trop endormi pour poser d'autres questions, Neville hocha la tête et ressortit vers la salle commune. Ginny put ranger l'album dans les rayons sans que son ami ne voie ce qu'elle avait été en train de regarder. Il faudrait qu'elle fasse plus attention. Mimi avait réussi à deviner ce qu'elle faisait, il ne fallait pas qu'un de ses amis vivants découvre l'existence du journal. Surtout pas maintenant.


Quelques soirs plus tard, Ginny était chez elle, lisant un roman qu'Hermione avait oublié quand elle était venue l'été dernier à la lueur du feu dans le salon, sa mère tricotant sur le sofa voisin et son père dans le garage, bidouillant l'un ou l'autre de ses objets moldus confisqués. Les jumeaux étaient repartis sur le Chemin de Traverse et Charlie était chez un de ses amis en banlieue de Londres, sur une mission quelconque de l'Ordre. Les Weasley passaient une soirée calme, pour une fois, attendant l'heure du début de Potterveille.

Soudain, un fracas provenant du garage se fit entendre. Molly et Ginny se levèrent et coururent vers la porte, sortant leurs baguettes de leurs poches. Par la porte ouverte du garage, elles voyaient Arthur et Kingsley, les bras tendus, leurs baguettes dirigées vers l'autre.

— Le premier dossier sur lequel on a travaillé ensemble ? demanda Kingsley.
— Le bureau de vote qui criait les résultats. Le premier cadeau de Noël que tu m'as offert ?
— Une cravate que tu ne portes jamais.
— Elle est rose à pois verts. Bien sûr que je ne la porte jamais.

Molly et Ginny entrèrent dans le garage et les deux hommes se tournèrent vers elles. Kingsley fit mine de lever sa baguette, mais Arthur lui assura que c'était bien elles.

— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Molly. Pourquoi es-tu venu si tard ?
— Il faut que vous partiez, dit Kingsley. Tout de suite.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Harry, Ron et Hermione ont été aperçus chez les Malefoy, et –
— Ils vont bien ? demanda Ginny. Qu'est-ce qu'ils faisaient chez les Malefoy ?

Kingsley secoua la tête avec impatience.

— Faites vos bagages et partez, vite. On vous expliquera plus tard.
— Mais dis-nous si –
— Ils ont vu Ron ! cria Kingsley. Tous les Mangemorts savent que Ron est avec Harry, et pas malade dans votre grenier.

Le visage de Molly perdit toute couleur et elle tira le bras de Ginny. Celle-ci ne dut pas se faire prier pour repartir à la course vers la maison et jeter pêle-mêle des choses dans sa malle. Heureusement, elle ne l'avait pas défaite et la majorité de ses affaires s'y trouvaient encore. Elle rangea en dernier le journal de Jedusor, ferma sa malle avec force et descendit avec dans le salon, ne se préoccupant pas du vacarme qu'elle faisait dans l'escalier.

Ses parents s'y trouvaient déjà, des valises à leurs pieds. Ils semblaient s'être préparés à l'éventualité d'un départ précipité. Les trois adultes discutaient à voix basse et levèrent la tête quand Ginny entra. Arthur lança un sortilège sur la malle de sa fille, lui donnant un poids plume, et elle se dit qu'il aurait pu faire ça plus tôt, quand même.

— On va où ? demanda Ginny.
— Chez tante Muriel, répondit sa mère. Sa maison a été protégée et est surveillée par l'Ordre. Nous y serons en sécurité.

Ginny fit la moue à l'idée de passer elle ne savait combien de temps avec sa grand-tante mais s'avança, tirant sa malle maintenant légère derrière elle, pour poser sa main sur celle de Kingsley.

Aussitôt le contact fait, elle sentit un harpon la prendre derrière le nombril et la tirer vers le haut, la sensation désagréable du transplanage. Et ils ne disparurent pas une seconde trop tôt : presque au même moment, une petite poignée de Mangemorts apparut aux limites du Terrier et se mit à travailler à la destruction des protections magiques de la maison. Une dizaine de minutes plus tard, ils seraient dans le salon et constateraient la disparition de la famille.