Ginny, Arthur et Molly étaient installés à la table de cuisine de tante Muriel, des tasses de thé chaud entre les mains. Fred et George s'étaient joints à eux, Muriel elle-même était au comptoir et Kingsley était debout à côté de la table.
— C'est Fleur qui m'a envoyé un Patronus messager, expliqua Kingsley. Vers vingt-deux heures, Dobby est arrivé chez eux avec Luna, Dean et Monsieur Ollivander.
— Ils vont bien ? demanda Ginny.
Kingsley hocha la tête et Ginny soupira. Luna et Dean n'étaient pas blessés, au moins. Il faudrait qu'elle le dise à Neville et Seamus.
— Ils ont eu le temps d'expliquer qu'ils étaient enfermés chez les Malefoy, Ollivander depuis des mois, Luna depuis qu'ils l'ont enlevée dans le train avant Noël et Dean venait d'arriver. Puis, Dobby est réapparu, cette fois avec Harry, Ron, Hermione et un gobelin, Gripsec.
Kingsley s'arrêta de parler et Ginny regarda sa famille, inquiète.
— Qu'est-ce qu'il y a, Kingsley ? demanda Arthur d'une voix calme.
— Hermione a été torturée. Par Bellatrix Lestrange.
Molly et Ginny se plaquèrent une main sur la bouche, horrifiées, et les jumeaux jurèrent.
— Mais elle est vivante et… elle a encore toute sa tête. Je dirai à Fleur que vous êtes ici, elle vous fera parvenir de ses nouvelles.
Ginny n'avait qu'une envie : se rendre à la Chaumière aux Coquillages et soigner elle-même sa meilleure amie. Les larmes aux yeux, elle regarda sa mère. Molly la serra dans ses bras et lui déposa un baiser sur le front. Elle remarqua alors que Kingsley n'avait pas bougé et que le silence planait toujours dans la cuisine. Il n'avait pas encore tout dit.
— Quoi, Kingsley ? demanda-t-elle d'une voix enrouée par l'émotion. Quoi d'autre ?
— Dobby est mort.
Ils le regardèrent tous, bouche bée. Non. Ce n'était pas possible. Ginny repensa au petit elfe de maison, qui avait été un ami si loyal à Harry toutes ces années. Elle avait reçu de sa part une paire de chaussettes dépareillées le Noël précédent, écrivant dans sa carte, en de grandes lettres enfantines, qu'elle rendait Harry heureuse alors elle était précieuse. Elle n'avait jamais porté les chaussettes, elle ne savait pas où elle les avait rangées ni même si elle les avait encore. Elle le regrettait.
Autour de la table, tout le monde avait les larmes aux yeux. Fred et George avaient un bras passé autour de l'épaule de l'autre, même la tante Muriel, bien que Ginny soit à peu près certaine qu'elle n'avait jamais rencontré l'elfe de maison, avait la tête baissée. Ginny posa la tête sur l'épaule de sa mère et renifla piteusement.
Il était tard, et il n'y avait rien à dire après avoir reçu de telles nouvelles. Kingsley transplana vers Merlin sait où et Muriel fit la répartition des chambres. Arthur et Molly seraient dans la chambre d'amis, à l'étage ; les jumeaux dans le petit salon, au fond de la maison ; et Ginny dans le grenier.
La jeune fille monta l'escalier, puis l'échelle qui la menait à sa nouvelle chambre. C'était une grande pièce au plafond bas et arqué. Un matelas était posé à même le sol, au centre de la pièce, et Molly aida sa fille à y mettre des draps et une épaisse couverture. Après avoir installé une lampe qui répandait une lumière chaleureuse sur la chambre de fortune et s'être assurée qu'elle avait tout ce dont elle avait besoin, elle embrassa Ginny et se dirigea vers l'échelle.
— Maman ? demanda Ginny juste avant que Molly ne disparaisse.
— Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie ?
— Combien de temps on va rester ici ?
Molly sourit tristement. La scène était identique à celle qu'elle avait vécue dix ans auparavant, une Ginny de six ans assise au milieu d'un vieux matelas dans le grenier de sa grand-tante, demandant à sa mère avec une moue piteuse combien de temps ils devraient rester chez cette grand-tante qui leur servait des choux de Bruxelles tous les repas.
— Je ne sais pas, ma belle, répondit-elle. Je ne sais pas.
Molly disparut, fermant la trappe derrière elle, et Ginny fut laissée seule dans la grande pièce. Chez des Moldus, un endroit si grand aurait été traversé de courants d'air, mais chez Muriel, il était isolé de partout, chauffé uniformément par le même sortilège qui contrôlait la température de la maison.
Ginny sortit le Gallion de la poche de ses jeans et constata qu'il n'y avait aucun nouveau message. Elle avait des choses à leur dire. Dean et Luna étaient vivants ; Hermione avait été torturée ; ils étaient chez Bill ; elle ne retournerait pas à Poudlard ; Dobby était mort. Mais comment faire rentrer tout ça sur une petite pièce de monnaie ?
Elle jeta le Gallion loin d'elle de toutes ses forces, frustrée par son inutilité. Il était génial pour se donner rendez-vous, mais pour les informations importantes, il ne servait à rien. Rien !
Trop fébrile pour se coucher, malgré l'heure avancée, elle ouvrit sa malle et en sortit le journal, qu'elle n'avait même pas pris la peine de cacher, et l'ouvrit à la page du 25 mars – même si, selon les horloges de la maison, on était maintenant le 26. Elle n'avait pas reparlé à Tom depuis sa dernière nuit à Poudlard, quelques jours auparavant, de peur de lui avouer ses sentiments – de se les avouer à elle-même. Mais ce soir, elle avait besoin de lui. Pas juste de lui parler. Pas même de le voir. Elle avait besoin de lui.
Tom ?
Je suis là, Ginny.
Quand tu étais apparu il y a cinq ans… Tu crois que tu pourrais le refaire ?
J'avais failli te tuer !
Comment tu avais fait ? Il y a peut-être un moyen de le faire sans me mettre en danger.
Tu me racontais tous tes secrets, tu mettais ton âme à nu quand tu me parlais. Alors je m'en suis servi comme ancre pour donner vie à la mienne. Plus tu perdais de ta vitalité, plus la mienne gagnait en puissance.
Donc tu n'as besoin que de t'ancrer à moi pour être vivant.
En théorie. Mais Ginny, tu étais inconsciente la dernière fois. Tu as failli mourir !
Parce que tu voulais me tuer et tu t'es ancré sur moi de force. Mais cette fois, si je te laisse venir de mon plein gré, si tu fais attention, ça sera peut-être différent.
Pendant un long moment, il n'y eut pas de réponse. Ginny eut peur d'être allée trop loin, d'avoir fait fuir Tom. Mais avant qu'elle ne puisse écrire quelque chose pour essayer de le faire revenir, il répondit un seul mot.
Pourquoi ?
Dobby est mort. Hermione a été torturée. Toute ma famille est en danger. Tout s'écroule autour de moi et je ne sais plus où donner de la tête. J'ai juste besoin des bras de quelqu'un que j'aime.
Ginny se rendit compte de ce qu'elle venait d'écrire. Quelqu'un que j'aime. J'aime Tom, se dit-elle. Et ça ne lui semblait pas incongru. Elle sourit un peu pour la première fois de la soirée. J'aime Tom.
Je crois que j'ai trouvé un point d'accès à ton âme. Mais c'est dangereux, Ginny, je ne me le pardonnerais pas si je te faisais du mal…
Je n'ai plus rien à perdre, Tom. J'ai besoin de toi.
Alors prépare-toi.
Comment ?
Mais il n'y eut pas de réponse. Ginny attendit une minute, puis deux, sans que rien ne se passe. Elle pensait que Tom avait échoué, qu'il ne viendrait pas, quand elle sentit quelque chose lui tirailler l'estomac. Elle avait l'impression qu'on fouillait dans ses entrailles, qu'on tirait dessus, comme si on essayait de sortir d'elle. Elle se souvenait de cette sensation. Elle avait ressenti la même lors de sa première année, tout juste avant de perdre connaissance. Cette fois-ci, la sensation n'était pas désagréable, d'autant plus qu'elle savait ce qu'elle présageait. Ginny ferma les yeux et se concentra.
— Viens, Tom, murmura-t-elle d'une voix presque inaudible. Viens. Je t'attends, je t'invite. Viens, Tom.
Elle ne sait pas combien de temps elle resta comme ça – quelques minutes ou quelques heures – mais au bout d'un moment, elle ne sentait plus rien. Elle ouvrit les yeux, ayant peur de ne rien voir de plus que le grenier de la tante Muriel, mais il était là, debout au pied du matelas. Ses contours étaient flous et elle avait l'impression, par moments, de voir à travers lui, mais il était là, grand et sombre, comme dans ses souvenirs. Il la regardait, assise presque à ses pieds, une étincelle dans ses yeux noirs.
— Ginny… enfin, murmura-t-il.
Sa voix, grave et suave comme dans ses souvenirs, semblait venir de loin, comme s'il parlait à Ginny depuis le bout d'un tunnel.
Elle se leva à toute vitesse et descendit du matelas mou pour s'approcher de lui. Ils étaient face à face. Tom faisait une demi-tête de plus que la jeune fille, et elle devant donc lever le visage pour rencontrer son regard. Il la regardait dans les yeux, et Ginny vit qu'il souriait. Ses lèvres n'avaient pas bougé, mais dans son regard, il souriait.
— Tu es magnifique, souffla-t-il.
Elle n'osait pas le toucher. Il était encore flou, ça voulait dire qu'il n'était pas tout là. Bill le lui avait bien dit, dans une Pensine, on ne pouvait pas toucher les souvenirs. Et si elle ne pouvait pas toucher Tom, si sa main passait à travers lui comme s'il n'était pas là ? S'il était froid comme un fantôme.
Ce fut lui qui fit le premier geste. Il leva la main vers la joue de Ginny et, après un instant d'hésitation, l'y posa.
Sa main n'était pas froide. Au contraire. Elle était solide, douce, chaude. Elle était là.
Ginny ferma les yeux avec un soupir et se laissa presque tomber dans les bras de Tom, enserrant la taille du jeune homme avec les siens. Après un instant – Tom n'avait pas l'habitude de cette situation, d'une fille qui se jetait dans ses bras en quête de réconfort – il lui rendit son étreinte, serrant sa taille fine contre lui, sentant son souffle chaud contre son cou.
— Tu es venu, dit-elle.
— Bien sûr.
Elle leva la tête et leurs lèvres se rencontrèrent. Ils ne savaient pas qui avait initié le baiser, mais ils le voulaient tous les deux. Leurs langues se découvrirent, d'abord avec gêne, puis avec délectation. Doucement, Tom passa ses mains sous les fesses de Ginny, la souleva vers lui, et la déposa sur le matelas, s'allongeant au-dessus d'elle, sans rompre leur baiser.
Les yeux fermés, Ginny arrivait à faire abstraction de la situation bizarre dans laquelle elle se trouvait. Elle oubliait que c'était un souvenir qui était en train de lui détacher ses jeans, un morceau de son imagination qui faisait passer son t-shirt par-dessus sa tête. Elle détacha les boutons de la chemise noire de Tom et glissa ses deux mains sur son torse imberbe, bien solide. La peau du garçon frissonna un peu sous ses mains froides – c'était elle qui avait les mains froides, c'était presque drôle.
Les lèvres de Tom quittèrent celles de Ginny pour aller explorer son cou, sa poitrine, son ventre. Cette fois, pensa Ginny en soupirant de plaisir, c'était sur sa peau que courait sa langue, dans ses cheveux que s'emmêleraient ses mains, entre ses jambes que…
Ginny s'arqua de plaisir, laissant échapper un gémissement rauque qui fit sourire Tom. Elle glissa ses longs doigts dans les cheveux noirs du jeune homme. Pour une fois, ça ne le gênait pas le moins du monde qu'ils soient emmêlés. Avec Ophelia, quand ils avaient fait l'amour, ç'avait été mécanique, presque routinier. Un besoin physique à assouvir, rien de plus. Mais ici, maintenant, avec Ginny… Il perdait la tête, comme il ne l'avait jamais fait auparavant. Lui qui était si calculateur, il avait trouvé idiots ses acolytes qui parlaient d'amour, qui racontaient les nuits passionnées qu'ils passaient dans le dortoir des filles. Mais maintenant, cinquante ans plus tard, il les comprenait. Quand il sentait les muscles de Ginny se tendre sous lui, il comprenait.
En plaquant sa main sur sa bouche pour étouffer le cri de jouissance qui menaçait de s'échapper, la jeune fille donna un coup à la petite lanterne que sa mère avait laissée en la quittant. Celle-ci roula jusqu'au coin de la pièce où elle s'éteignit, plongeant les amants dans l'obscurité percée seulement par la faible lueur de la lune, perçant la petite fenêtre ronde de l'extrémité du grenier. Ce fut donc dans le noir que Tom retira son boxer, que Ginny le fit à son tour se tortiller en proie à un plaisir qu'il n'avait jamais connu, et qu'ils consommèrent enfin un amour qui avait mis des mois à se construire. Tom étouffa son dernier râle dans l'épaule de la rousse, mais son cri à elle résonna dans le grenier. Le lendemain matin, en préparant le gruau, Muriel demanderait à sa petite-nièce si elle avait fait un cauchemar pendant la nuit, parce qu'elle l'avait entendue crier. Heureusement, elle aurait le dos tourné et ne verrait pas le rouge monter aux joues de Ginny.
Le souffle court, Tom et Ginny échangèrent un long baiser. Puis, il se retira, et ils ne mirent pas longtemps à sombrer dans le sommeil, enlacés, sans même avoir eu le temps de tirer le drap sur leurs corps encore nus.
Une heure plus tard à peine, Ginny ne se réveilla pas quand le drap fut posé sur elle. Une main sous sa joue douce, ses longs cils roux posés sur ses pommettes, elle avait l'air si jeune, si innocente. Elle ne méritait pas ce qui lui arrivait. Tom, à nouveau habillé, à peine encore flou, se pencha et lui déposa un baiser sur le front.
— Adieu, belle Ginny.
Il disparut avant de voir un sourire apparaître sur ses lèvres toujours endormies.
