La voix de Voldemort s'était tue depuis un moment, mais Ginny ne s'était pas relevée. Elle restait couchée sur le tapis d'entraînement de la salle sur demande, les genoux remontés contre sa poitrine, les larmes coulant silencieusement jusque dans ses cheveux. Elle ne sut jamais combien de temps elle était restée là sans bouger, sans rien entendre de l'extérieur, sans même se demander ce qui se passait.
Ce ne fut que quand elle entendit le portrait de l'entrée secrète s'ouvrir, les pas du nouvel arrivant résonnant dans le silence, que Ginny fut rappelée à la réalité. Elle se redressa et passa ses manches sur ses joues, essuyant les dernières traces de larmes. Un paravent lui masquait la vue du reste de la salle, alors elle se leva et s'en approcha silencieusement, sa baguette tenue fermement dans sa main.
— Allô ? appela une voix féminine. Il y a quelqu'un ?
— Tonks ? répondit Ginny, surprise, avant de sortir de sa cachette.
La jeune Auror aux cheveux roses se tenait au pied des marches qui menaient au passage secret. Elle se tourna vers la jeune fille en entendant sa voix et s'approcha d'elle à grands pas.
— Ginny, tu es là ! Tu sais ce qui –
— Tonks, Remus nous a dit que tu étais restée –
Les deux s'interrompirent avec un petit rire nerveux. Avant qu'elles ne puissent reprendre, cependant, la grande porte d'entrée s'ouvrit et Ginny vit avec ébahissement Argus Rusard entrer dans la salle sur demande, des dizaines et des dizaines d'élèves de Poudlard derrière lui. Avant qu'elle ne puisse faire une remarque, le concierge l'interpella :
— Weasley ! C'est par où Pré-au-Lard ?
Bouche bée, la jeune fille indiqua le portrait qui ne s'était pas encore refermé après l'arrivée de Tonks. Celle-ci eut tout juste le temps de s'écarter du chemin avant que les premiers élèves ne se jettent sur les marches. Pendant au moins les dix minutes suivantes, un flot ininterrompu traversa la salle sur demande pour pénétrer dans le passage secret. Ginny voyait des élèves de première et deuxième année en larmes. Elle envoya un regard meurtrier à Zacharias Smith quand celui-ci passa devant elle, mais le garçon ne se retourna même pas. Et elle constata sans grande surprise que le plus gros contingent de réfugiés portait des cravates vert et argent. Enfin, elle supposait qu'elle devait s'en réjouir : s'ils partaient, ils ne seraient pas ici pour se joindre aux Mangemorts.
Soudain, Ginny entendit une voix adulte qui s'élevait au-dessus du brouhaha en provenance du passage vers la Tête de Sanglier.
— Mais bougez-vous un peu ! Laissez-moi passer, non mais !
Quelques instants plus tard, Aberforth émergea au haut des marches, les cheveux ébouriffés et le visage rouge. Il aperçut Ginny, qui se tenait près du mur sans bouger, et se dirigea vers elle.
— Qu'est-ce c'est que ça ?
— Les élèves trop jeunes pour se battre sont évacués, répondit Tonks, qui revenait d'avoir demandé des informations à Rusard.
— Oui, eh bien, tout à l'heure mon bar ressemblait à une gare, maintenant il se transforme en hôtel, dit le vieil homme d'une voix bourrue. La sortie, c'est où ?
Commençant à se sentir distinctement comme un poteau d'indications, Ginny tendit un bras vers la porte et le barman s'y dirigea en continuant de grommeler dans sa barbe.
Ce ne fut que plusieurs minutes plus tard que le portrait se referma derrière les derniers évacués. Quand Ginny l'eut informé qu'il était hors de question qu'elle parte elle aussi, le concierge ressortit vers le château, marmonnant quelque chose sur Miss Teigne qu'il devait retrouver. Tonks s'était assise sur une malle qu'un des étudiants avait installée au pied de son hamac, et la jeune fille l'y rejoignit.
— Au risque de te sembler une vieille croûtonne, dit Tonks, tu n'as que seize ans, ne devrais-tu pas avoir évacué ?
Ginny leva les yeux au ciel.
— Et toi, ne devrais-tu pas être à la maison avec ton fils ?
— Touché, répondit Tonks en grimaçant.
Avant qu'elles ne puissent continuer, le portrait s'ouvrit une fois de plus.
— Oh, quoi encore ? grommela Ginny en baissant sa main vers sa baguette, posée à côté d'elle.
Mais avant qu'elle ne puisse fermer les doigts dessus, une vieille femme apparut à la sortie du passage secret. Elle jeta un rapide coup d'œil à Ginny et Tonks, hocha brusquement la tête en guise de salut, puis tourna sur ses talons.
— Tu la connais ? murmura Ginny.
— Augusta Londubat, je crois.
La grand-mère de Neville ! Ginny se tourna vers elle avec un grand sourire… et constata que celle-ci avait brandi sa baguette et la dirigeait dans l'obscurité du tunnel.
— Reducto ! cria-t-elle.
L'explosion qui suivit enterra les cris de surprise des deux autres occupantes de la pièce.
— Qu'est-ce que vous avez fait ? s'exclama Tonks quand madame Londubat s'approcha d'elles.
— Il n'y avait plus personne dans le passage, et Aberforth n'est plus dans son bar. Valait mieux fermer le passage pour ne pas risquer de se faire infiltrer par des gens qu'on ne voudrait pas voir.
Ginny et Tonks ne purent que se regarder, interloquées. C'était logique, mais… et si un retardataire voulait se joindre à eux ?
Pour la énième fois de la soirée, la discussion fut interrompue par une arrivée, cette fois-ci de la direction de l'escalier qui menait vers la sortie cachée de la salle sur demande. C'était Harry, accompagné d'Hermione et de Ron. Hermione avait les bras remplis d'espèces de cylindres pointus, courbés et jaunes.
— Ah, Potter, vous êtes là, dit simplement madame Londubat. Vous savez où est mon petit-fils ?
— Il est en train de se battre.
— Oui, bien sûr.
Et sans un mot de plus, la vieille dame trottina vers l'entrée et disparut. Tonks demanda alors où se trouvait Remus et, ayant obtenu la réponse, disparut à son tour. Ginny soupira. Allait-elle se retrouver seule une fois de plus ?
— Ginny, il va falloir que tu sortes, dit Harry. Juste un moment, on a besoin de la salle sur demande.
La jeune fille n'attendit même pas qu'il ait fini sa phrase avant de se précipiter vers la porte. Il lui cria qu'il faudrait qu'elle y revienne après, mais elle fit mine de n'avoir rien entendu.
Dans le corridor, tout semblait encore relativement calme. Augusta Londubat avait déjà disparu, mais Tonks était encore un peu plus loin et regardait par la fenêtre. Ginny voyait par celle-ci des lueurs de sortilèges et entendait des cris, atténués par la distance. Elle s'approcha de la femme aux cheveux roses et s'appuya contre le mur de l'autre côté de la fenêtre. Dehors, elles voyaient clairement la bulle de protection translucide qui englobait Poudlard. Son cœur chuta jusque dans son estomac quand elle constata que de nombreux trous perçaient celle-ci et que des Mangemorts semblaient avoir traversé. Plusieurs duels se déroulaient par terre, quelques étages sous elles, mais Tonks et Ginny ne voyaient pas assez clairement lesquels des opposants étaient de leur côté pour pouvoir les aider.
— Tu sais si des Mangemorts sont entrés dans l'école ? demanda Ginny.
Comme pour ponctuer sa question, une explosion se fit entendre un peu plus loin dans le corridor, et une armure s'écrasa avec un grand fracas, le casque roulant jusqu'aux pieds de la jeune fille. Quelques secondes plus tard, Terry Boot et Ernie MacMillan émergèrent d'un nuage de fumée et passèrent devant les filles en courant.
— C'était quoi ? cria Ginny avant qu'ils ne disparaissent.
— Une gargouille, répondit Terry.
Tonks et elle s'échangèrent un regard perplexe avant de hausser une épaule et de se réinstaller à leur fenêtre, qui avait perdu quelques carreaux durant l'excitation. Elles arrivèrent juste à temps pour voir un gros groupe de Mangemorts arriver en courant vers le château, lançant des cris de défi et des sortilèges multicolores. Ginny lâcha un juron, passa sa baguette dans un trou dans la vitre, et envoya un Stupéfix dans le tas de Mangemorts. Elle ne savait pas si elle avait frappé qui que ce soit, mais elle recommença.
— Bien joué ! appela quelqu'un qui passait en courant derrière elle.
— Aberforth ! Vous avez vu Remus ?
— Il se battait avec Dolohov, la dernière fois que je l'ai croisé.
Avant que Ginny n'ait pu réagir, Tonks s'était levée et avait disparu dans la poussière derrière le barman. La jeune fille se tourna, paniquée, et son regard rencontra celui de Harry, qu'elle n'avait pas vu ressortir de la salle sur demande.
— Ils vont s'en sortir, tenta-t-il de la rassurer. Il faut qu'on y retourne, Ginny. Ne pars pas d'ici, reste hors de danger, surtout. Venez !
Sur ce, Hermione, Ron et lui firent apparaître une nouvelle porte vers la salle sur demande et disparurent, laissant Ginny fin seule. Elle n'eut que quelques secondes pour profiter du silence avant que la fenêtre derrière elle n'explose, tirant d'elle un petit cri et l'obligeant à se plaquer par terre, les deux mains sur la tête. Après quelques instants, elle se releva, essuyant distraitement une coulée de sang où un morceau de verre l'avait coupée sur une pommette. Elle reporta tout de suite son regard vers l'extérieur, et vit avec effarement les quelques défenseurs du château restants se replier vers la porte d'entrée alors que les Mangemorts, dix fois plus nombreux au moins, s'en approchaient dangereusement.
— Non, souffla Ginny.
Elle hésita à peine une seconde avant de se précipiter dans le nuage de poussière à son tour, sa baguette serrée dans un point brandie devant elle.
Ginny avait perdu toute notion du temps. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était ici, depuis combien de temps elle se battait. Avec tous les sorts qui jaillissaient autour d'elle, qui illuminaient l'obscurité, elle ne pouvait même plus deviner si c'était encore la nuit noire dehors.
— Ginny, derrière toi !
La jeune fille fit volte-face, ses cheveux roux volant autour de sa tête, et évita de justesse un jet orange qui volait vers elle. Avant même qu'elle ne puisse lever sa baguette, le Mangemort qui l'avait prise comme cible tomba comme une masse, pétrifié par-derrière par Fleur. Ginny adressa un large sourire reconnaissant à sa belle-sœur, et celle-ci s'approcha à grands pas. Son chignon, si propre au début de la bataille, semblait avoir explosé, des mèches blondes en sortant dans tous les sens, et une coupure lui barrait la mâchoire.
— Bill te cherche depuis tout à l'heure ! cria la Française.
— Pourquoi ?
— Sans doute pour t'engueuler parce que tu es venue te battre.
Ginny leva les yeux au ciel, puis cria à Fleur de se baisser, ce qu'elle fit sans poser de question. La cadette envoya un jet bien cadré vers l'estomac de l'Acromentule qui s'était jetée vers sa belle-sœur, et l'arachnide fut propulsé vers l'arrière avec un cri aigu. Avec un regard rapide jeté par-dessus son épaule et une grimace, Fleur rejoignit finalement Ginny.
— Tu as vu des gens de la famille ? demanda-t-elle.
— J'ai croisé Papa, tout à l'heure, il était avec Kingsley.
Et elle l'avait évité soigneusement, pour ne pas qu'il la renvoie dans la salle sur demande.
— Et toi ?
— J'étais avec Bill et Charlie, en haut, mais on s'est fait séparer.
Avant qu'elles ne puissent s'échanger d'autres nouvelles, le monde sembla se figer autour d'elles quand la même voix qui avait annoncé le début de la bataille se fit à nouveau entendre. Les duels s'interrompirent, les jets de magie arrêtèrent de fuser, même les statues semblaient s'être figées pour écouter Voldemort.
— Vous vous êtes battus vaillamment ; je reconnais votre bravoure, et je la salue. C'est pour cela que j'ordonne le retrait immédiat de mes forces. Occupez-vous de vos morts avec dignité. Soignez vos blessés. Je vous donne une heure.
« Harry Potter, je m'adresse maintenant directement à toi. Tu as laissé tes amis mourir pour toi pour ne pas avoir à me faire face. Je t'attendrai dans la Forêt Interdite. Si à la fin de l'heure tu n'es pas venu, je tuerai chaque homme, femme et enfant qui se trouve entre toi et moi. Une heure.
Ce ne fut que quand Ginny sentit des mains sur elle qu'elle se rendit compte qu'elle s'était effondrée et qu'elle tremblait de tous ses membres, ses genoux serrés contre sa poitrine. Elle ouvrit les yeux pour voir le visage inquiet de Fleur, brouillé par ses larmes, qui flottait au-dessus d'elle.
— Ginny ? disait Fleur en lui touchant le bras, l'épaule, la joue. Ginny, qu'est-ce qui s'est passé ? Tu as perdu connaissance ?
— Non, c'est rien, répondit la jeune fille en se redressant. Je vais bien. Aide-moi à me relever.
Fleur lui tendit une main fine et la tira à ses pieds, le tout sans la lâcher des yeux. Ginny s'essuya les pommettes, mêlant larmes, sang et poussière sur ses joues, puis se mit à marcher, suivie de près par la femme de Bill qui ne détournait toujours pas le regard.
— Tu peux arrêter de me regarder, tu sais, dit-elle plus sèchement que nécessaire.
Elle ne voulait pas se tourner vers Fleur et risquer de lui montrer un visage pas assez composé, mais ne se gênait pas pour foudroyer du regard les Mangemorts et Rafleurs qui passaient non loin d'elle, se dirigeant vers le parc et leur maître.
Au détour du premier corridor, elle vit une jeune femme brune assise contre un mur. Celle-ci tourna le visage en entendant Fleur et Ginny arriver, et sembla soulagée qu'il ne s'agisse pas de Mangemorts.
— Vous pouvez me donner un coup de main ?
C'est alors que Ginny remarqua la large dalle de ciment qui était tombée sur sa jambe, l'empêchant de se déplacer. Elle déglutit et s'en approcha alors que Fleur se plaçait en face. Elles sortirent leurs baguettes, s'échangèrent un regard, puis prononcèrent simultanément « Wingardium Leviosa ». La dalle frémit, se souleva lentement, puis se fit rejeter un peu plus loin dans le corridor pour retomber avec un bruit sourd sur le corps sans vie d'une Acromentule. La femme blessée avait le visage tordu par la douleur, et Ginny baissa le regard avec appréhension. Sa jambe était tordue, se pliant à au moins un endroit où il n'était absolument pas naturel d'avoir une articulation.
— Je suis passée devant la Grande Salle tout à l'heure, dit Fleur. Ils y tenaient une espèce d'infirmerie.
Ginny hocha la tête.
— Madame Pomfresh va t'arranger ça en deux temps trois mouvements, dit-elle pour rassurer la blessée. Maintenant il faut juste trouver comment t'amener jusqu'à là…
Ce fut Fleur qui trouva la solution. Elle dénicha dans la salle de classe d'en face un bureau – un des rares qui n'avait pas été brisé –, en enleva les quatre pattes et aida la femme à s'installer dessus de façon à ne pas lui faire trop mal, et la fit léviter avec l'aide de Ginny.
— Comment t'appelles-tu ? demanda la jeune fille alors qu'elles marchaient lentement vers la Grande Salle.
— Allanah, répondit la jeune femme, donc le visage était blanc comme un drap. Je travaille chez Gaichiffon.
Ginny et Fleur passèrent les quelques minutes suivantes à discuter avec Allanah, tentant de la distraire de sa blessure pendant qu'elles négociaient des coins serrés et une volée de marches à moitié effondrées. Elles mirent près de dix minutes, mais finirent par arriver à la Grande Salle. Par ses portes ouvertes, elles voyaient que les grandes tables avaient été poussées contre le mur et qu'une infirmerie de fortune avait investi l'ancien réfectoire. Madame Pomfresh courait d'un blessé à un autre, offrant les soins qu'elle pouvait. Et au fond, contre le mur, des dizaines de formes recouvertes de draps… Ginny détourna le regard.
— Oh, Ginny, tu vas bien !
La Gryffondor vit Hannah Abbott accourir vers elle. La blonde avait un bras recouvert de sang et son amie fit un geste vers celui-ci, l'air effaré.
— Hannah, qu'est-ce qui s'est passé ?
— T'inquiète pas, c'est pas le mien. Je donne un coup de main à Pompom, et… tu vois…
Elle haussa une épaule avant de s'approcher d'Allanah.
— Allez la poser à gauche, indiqua-t-elle aux deux secouristes de fortune. L'infirmière viendra te voir bientôt, ne t'en fais pas.
Semblant à deux poils de tomber dans les pommes, la vendeuse hocha la tête, et Ginny et Fleur guidèrent sa civière improvisée vers un coin libre du plancher de pierre. Une fois par terre, Allanah se laissa tomber avec un grognement. Fleur dit qu'elle allait lui chercher un coussin, et disparut un peu plus loin.
— Madame Pomfresh est très douée, tu verras, assura Ginny en tenant la main d'Allanah. Quand j'étais en première année, elle a fait repousser tous les os du bras de Harry Potter.
À ce moment, Fleur réapparut devant elle, les mains vides.
— Il n'y avait plus de coussin ?
La Française ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Ginny remarqua alors son visage beaucoup trop pâle et se tourna pour suivre son regard vers l'entrée de la Grande Salle, le cœur dans les talons.
Percy venait d'entrer, le dos droit, un corps dans les bras. Ginny mit quelques secondes à comprendre – à accepter de comprendre – que le corps était celui de son frère. Était Fred.
— Non, murmura-t-elle.
Comme dans un rêve, sans trop réaliser ce qu'elle faisait, elle lâcha la main d'Allanah, se leva, et prit celle de Fleur. Les belles-sœurs avancèrent ainsi, main dans la main, vers l'endroit où Percy était en train de poser Fred. George était là aussi, agenouillé à côté de son frère jumeau, le corps secoué de sanglots. Bill se matérialisa à côté de Percy, quelques secondes avant que les filles ne se joignent à eux. Quand il les vit, il ouvrit grand les bras et elles s'y réfugièrent toutes les deux.
— Fred ? Non, Fred !
Le cri de Molly tétanisa Ginny, qui se serra un peu plus contre son grand frère. Elle sentit plus qu'elle ne vit sa mère passer à côté d'eux en courant pour se jeter en sanglotant sur le corps sans vie de son fils. Arthur la suivit, plus lentement, et se plaça à côté d'elle, les larmes coulant silencieusement sur son visage.
Une fois de plus, c'était comme si le temps avait arrêté de s'écouler. Ginny ne sut pas combien de temps ils étaient restés là, s'agrippant les uns aux autres, pleurant, tentant de comprendre, de se réconforter. Comme si c'était possible. À un moment, Ron et Hermione s'étaient joints à eux, et elle ne s'était même pas demandée où était Harry. Autour d'eux, la Grande Salle se remplissait de blessés, la rangée de corps recouverts par un drap s'allongeait. Ginny les voyait arriver du coin de l'œil, était soulagée quand elle ne les reconnaissait pas.
Finalement, ce fut Molly qui se releva la première. Les yeux rouges, elle fit face au reste de sa famille.
— On va aller aider, maintenant. Ils ont besoin de nous pour retrouver les blessés, les morts. Fred…
Elle s'interrompit un instant, baissant le regard, jusqu'à ce qu'elle soit certaine de pouvoir continuer.
— Fred n'aurait pas voulu qu'on se démonte.
George se mit sur ses pieds à son tour, aidé par son père, et hocha la tête d'approbation. Il se pencha une dernière fois pour remonter le drap sur le visage de son jumeau puis, sans un mot, les Weasley se dirigèrent vers la porte de la Grande Salle. Ginny partit en direction du parc de l'école, suivie par Ron, Hermione, Molly et Charlie, alors que l'autre moitié de la famille se dispersait dans le château.
D'après la grande horloge du hall, il ne restait que trente-sept minutes à l'heure que Voldemort leur avait donnée, et Ginny ne comptait pas en gaspiller une seule seconde.
Ginny avait ramené trois blessés à la Grande Salle avant que Hannah ne l'oblige à s'asseoir, un verre d'eau entre les mains.
— Assieds-toi cinq minutes, Ginny, avait dit la Poufsouffle d'une voix ferme. Tu ne vas aider personne si tu épuises ton énergie à courir partout.
Mais la jeune fille n'aimait pas rester sans bouger. Si elle n'avait rien pour s'occuper l'esprit, celui-ci s'emplissait d'images de Fred, de sentiments de culpabilité vis-à-vis Harry, de souvenirs de Tom…
Elle se leva, décidant qu'elle s'était reposée assez longtemps comme ça, et donna son verre toujours à moitié plein à un homme assis à côté d'elle avec un bras en écharpe. Mais elle n'eut même pas le temps de faire un pas que la voix de Voldemort se fit entendre une troisième fois. Cette fois, elle ne se laisserait pas prendre au dépourvu ; elle se rassit sur sa chaise, crispant ses doigts sur le bois jusqu'à ce que les jointures soient blanches, et serra les dents, prête à tout.
— Harry est mort, annonça la voix aiguë sans préambule. Je l'ai tué alors qu'il essayait de s'échapper, vous laissant mourir pour lui. Je vous amène le corps de votre héros comme preuve.
« Continuer à vous battre serait futile. Mes Mangemorts sont plus nombreux que vous et vous terrasseraient. Sortez dans le parc et prosternez-vous devant moi. Je vous pardonnerai, à votre famille et à vous, et nous construirons un nouveau monde ensemble.
Quand la voix s'était tue, le silence abasourdi régna dans la Grande Salle quelques instants. Puis, une personne se leva, puis une autre, et se dirigèrent vers la porte. Ginny se leva à son tour et s'avança également, comme une automate, les paroles tournant dans sa tête. Harry est mort. Tué par Voldemort. Par Tom.
Le premier son à atteindre ses oreilles, avant qu'elle ne sorte à l'air libre, fut un hurlement plein de douleur d'une voix qu'elle ne reconnut pas. Puis, elle mit les pieds dehors. Dans la lumière naissante du petit matin, elle voyait des centaines de Mangemorts alignés en demi-cercle devant eux, autour de Voldemort, seul. Et à ses côtés, Hagrid, le visage baissé, tenait dans ses bras le corps de Harry.
— Non !
— Harry !
Les deux cris étaient venus de l'autre extrémité de la grande porte, et cette fois Ginny reconnut facilement les voix de son frère et de sa meilleure amie. Elle ajouta elle aussi son cri aux leurs en dévalant les marches. Elle esquiva son père, qui tenta de la retenir, et s'aventura seule dans le no man's land entre les Mangemorts et les autres.
Elle n'avait d'yeux que pour Voldemort. Voldemort avait tué Harry, le Tom qu'elle avait connu en première année avait voulu tuer Harry, mais celui qu'elle avait rencontré cette année, celui qui l'aimait et duquel elle était tombée amoureuse, n'aurait jamais pu faire ça. Il n'était pas comme cette créature qu'il était devenu ; il avait un cœur, il avait appris à aimer. Il n'aurait jamais fait ça à Ginny. Il n'aurait pas tué Harry.
Alors elle s'approchait de son ennemi, cherchant dans ses yeux une trace de son ancien amour. Ses yeux rouges, ses yeux de serpent, froids, calculateurs, à des lieues de ceux qui avaient couru sur elle, la nuit de Pâques…
Voldemort baissa enfin le regard sur elle, et Ginny sentit le reste du monde disparaître autour d'elle. Elle ouvrit la bouche et murmura :
— Tom ?
