— Tom ?
Ginny retenait son souffle. Elle sentait d'innombrables regards sur elle ; ceux de ses amis et sa famille, dans son dos, qui se demandaient quelle mouche l'avait piquée, et ceux des Mangemorts, derrière Voldemort, qui voulaient juste voir ce que leur maître allait faire de cette insolente qui s'approchait de lui. Mais le seul qui lui importait, les yeux sur lesquels elle avait fixé les siens, étaient ceux qui étaient juste en face d'elle, à quelques mètres.
Après quelques secondes qui semblèrent durer une éternité, les pupilles jaunes se baissèrent sur elle. Elle espérait y voir de l'amour, de l'affection, au moins de la récognition, mais l'expression de dédain ne disparut pas. Quand Voldemort commença à courber les lèvres, Ginny crut, pendant une fraction de seconde, que c'était Tom qui lui souriait. Mais c'était l'autre. Elle fit un pas vers l'arrière, regrettant soudain d'être venue.
— Qui es-tu, toi qui oses m'appeler par le nom de mon pauvre père ?
Ginny ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Elle recula d'un autre pas. Elle voulait jeter un coup d'œil derrière elle, pour savoir ce que faisaient ses alliés, mais elle n'osait pas quitter Voldemort des yeux.
Soudain, il éclata d'un rire aigu, froid. Ginny n'avait jamais entendu Tom rire, mais elle était convaincue que le son aurait été différent. Puis, il sortit sa baguette d'entre les pans de sa robe et fit un geste presque dérisoire vers la jeune fille.
Elle sentit comme une masse la frapper sur le côté et, avec un cri de douleur, fut projetée dans les airs et atterrit durement quelques mètres plus loin, se frappant la tête contre une brique. Elle entendit, comme s'ils venaient de très loin, plusieurs cris, et sentit quelques personnes accourir et poser leurs mains sur elle. Ginny voulait se relever, leur dire qu'elle allait bien, mais pour une raison obscure elle n'arrivait même pas à soulever ses mains.
Comme à travers un filtre, elle voyait Voldemort, debout à quelques mètres d'elle, qui ne lui prêtait plus la moindre attention, ni à elle ni aux inconnus qui s'affairaient autour d'elle. Elle voyait ses mains bouger, faire de grands gestes. Il devait être en train de parler, mais elle n'entait rien qu'un espèce de bourdonnement dans ses oreilles. Soudain, quelqu'un s'avança, là où elle avait été quelques minutes plus tôt. Est-ce que c'était Neville ? Ça ressemblait à Neville.
Le jour était en train de se lever, alors pourquoi faisait-il de plus en plus sombre ?
Après, Ginny ne comprit plus rien de ce qu'il se passait. La tête de Neville sembla s'enflammer, et soudain, tout le monde se mit à crier – assez fort pour qu'elle puisse entendre, vaguement. Elle sentit une paire de mains se crisper sur son ventre, tandis qu'une autre, fraîche, disparut de son front. Elle regardait toujours le Neville en flammes. Mais le feu avait disparu, et il avait entre les mains une épée. Ce rêve ne faisait décidément aucun sens. Il brandit l'épée à deux mains et, d'un coup, coupa la tête d'un serpent qui passait par là.
Ginny n'y comprenait rien.
Alors elle ferma les yeux.
Quand elle ouvrit les paupières, elle les referma aussitôt avec force. La lumière était entrée dans ses pauvres yeux avec la force d'un marteau, et la petite fraction de seconde où elle avait eu les yeux ouverts avait été suffisante pour l'éblouir.
Attendez, la lumière ? Mais l'aube ne commençait qu'à se lever quand elle avait fermé les yeux. Avait-elle dormi ?
Cette fois-ci, Ginny prit mille précautions en ouvrant les paupières. D'abord un œil, puis l'autre. Petit à petit, laissant la lumière filtrer entre ses cils d'abord, jusqu'à ce qu'elle puisse deviner ce qui l'entourait. Même si tout lui semblait encore très blanc.
Non. Tout était blanc. Elle crispa les mains, et sursauta quand elle ne sentit pas la pierre de l'entrée du château, comme elle s'y attendait, mais quelque chose de doux et malléable. Un matelas. Avec un drap.
Mais où diable était-elle ? Que s'était-il passé ?
Ginny se redressa lentement, tournant la tête d'un côté, puis de l'autre, confirmant qu'elle était seule dans ce qui semblait être une chambre d'hôpital. Elle arracha sans même la regarder une aiguille qui était piquée dans le pli de son coude avec une grimace et repoussa la légère couverture, blanche elle aussi, qui la recouvrait. Elle posa ses pieds nus sur les dalles froides et se leva sur des jambes faibles. Elle dut s'agripper quelques instants au lit avant d'être certaine de pouvoir tenir debout. Puis, quand elle fut à peu près stable, elle fit les trois pas qui la séparaient de la porte et jeta un coup d'œil à l'extérieur de celle-ci.
Un long corridor s'étendait sous les yeux de Ginny. Devant une porte ouverte à sa gauche, un petit groupe de docteurs discutait à voix basse. Encore un peu plus loin, une dame rondelette s'avançait vers eux, une montagne de serviettes dans les bras. La jeune fille profita du fait que personne n'avait les yeux tournés vers elle pour partir vers la droite, avançant aussi rapidement que ses jambes flageolantes pouvaient la porter.
Quand elle arriva à l'intersection, elle ne put faire autrement que s'appuyer contre le mur pour reprendre son souffle. Ce corridor-ci, plus court que celui duquel elle était venue, était vide aussi. Mais à peine s'était-elle fait cette réflexion que la porte face à elle s'ouvrit, laissant passer un jeune homme qui poussait un chariot sur lequel étaient empilées des montagnes de vaisselle sale. Les yeux de Ginny passèrent des assiettes souillées au visage du garçon, et elle se figea.
— Weasley ? s'exclama le jeune homme, ses yeux gris écarquillés de surprise.
Ginny se mit à se déplacer lentement, plaquée contre le mur. Voyant la panique qui déformait les traits de la jeune femme, l'autre tendit une main vers elle, mais se ravisa en avisant son expression.
— Weasley, tu n'as pas à avoir peur, disait-il d'une voix douce qu'elle ne lui avait jamais connue. Tu es en sécurité ici, personne ne va te faire de mal.
— Ginny !
Ginny avait fait volte-face et était repartie en courant dans le corridor avant même de se rendre compte que la voix vers laquelle elle courait, celle qui avait appelé son nom, en était une qu'elle connaissait bien. À peine deux secondes plus tard, elle se jetait dans les bras de sa mère, cachant son visage dans sa poitrine, comme elle le faisait quand elle était une toute petite fille et qu'elle s'était réveillée en pleine nuit après un cauchemar.
— Malefoy, grinça une voix à ses côtés.
Elle tourna imperceptiblement la tête et vit du coin de l'œil que c'était Ron qui avait parlé. Il avait brandi sa baguette et regardait vers l'intersection des couloirs, les yeux plissés.
— Qu'est-ce que tu lui as fait, espèce de sale petit Mangemort ?
— Elle était sortie de sa chambre, répondit la voix que Ginny connaissait si bien, mais qu'en même temps elle avait l'impression de ne jamais avoir entendue. Je venais de la croiser. Je… Elle…
Molly posa une main sur le bras de son fils et secoua la tête. Après quelques secondes, celui-ci rangea sa baguette et glissa un bras autour de la taille de sa sœur pour la mener vers sa chambre. Il la réinstalla dans son lit, puis s'assit au pied de celui-ci. Pendant ce temps-là, Molly était allée chercher les trois docteurs que Ginny avait aperçus plus tôt, et ceux-ci s'affairèrent autour d'elle, la tapotant avec leurs baguettes, leurs doigts, et divers autres instruments. La jeune fille, perplexe, se laissa faire, voyant que ni Ron ni sa mère ne semblaient s'inquiéter. Au contraire, ils la regardaient tous les deux avec des grands sourires. Après plusieurs longs moments, les Médicomages s'éloignèrent du lit, échangèrent quelques mots avec Molly, puis quittèrent la chambre, laissant le trio de roux en tête-à-tête. Le regard de Ginny passait du visage de sa mère à celui de son frère. Ils la regardaient tous les deux avec un air béat sur le visage, comme si c'était la première fois qu'ils la voyaient. Au bout d'un long moment où personne n'avait parlé, Ginny rompit le silence :
— Est-ce que quelqu'un veut bien me dire ce qui se passe ? demanda-t-elle d'une voix sèche. Pourquoi je suis à l'hôpital, qu'est-ce qui est arrivé avec la bataille, où est… Harry ?
Elle avait failli dire Tom. Elle vit le regard que s'échangèrent rapidement Molly et Ron et se redressa dans son lit, le simple mouvement usant d'une large partie de ses forces.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Molly s'approcha d'elle, s'assit sur le lit et prit une des mains de sa fille entre les siennes.
— Ma chérie, tu te souviens du sortilège que t'a envoyé Voldemort ?
Quand Ginny hocha la tête, elle continua :
— Tu es tombée, et tu t'es cogné la tête assez fort. Après la bataille, on t'a amené à Ste Mangouste, et…
Ginny avait compris. D'une voix blanche, elle demanda :
— On est quelle date ?
— Le 19 juillet, répondit Ron d'une petite voix.
Le 19 juillet. Elle avait passé deux mois et demi dans le coma. Sa mère continuait à parler, mais Ginny ne l'écoutait pas. Elle digérait toujours l'idée d'avoir passé tout ce temps à l'écart du monde.
Jusqu'à ce que Molly dise quelque chose qui la fasse réagir.
— La guerre a été gagnée ? répéta-t-elle. Tu veux dire que Harry a battu Voldemort ?
Ron et Molly hochaient la tête avec des grands sourires, qui flétrirent quand ils virent l'expression de Ginny.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Tu n'es pas contente ?
— Euh, oui. Oui, bien sûr ! répondit Ginny en affichant un sourire qu'elle espérait crédible. Je suis juste déçue d'avoir raté tout ça.
Ron ouvrit la bouche, sans doute pour lui raconter en détail la victoire – quelque chose que Ginny ne voulait absolument pas entendre – quand quelqu'un apparut à la porte.
— Salut Ron, Molly. J'ai apporté –
La voix s'interrompit sec. Ginny avait été ravie de l'interruption, jusqu'à ce qu'elle lève les yeux et qu'elle voie de qui il s'agissait.
C'était Harry.
— Oh Merlin, Gin ! Depuis quand tu es réveillée ? Pourquoi personne ne m'a averti ?
Sans laisser le temps à personne de répondre, il balança son sac sur une chaise vide et traversa la petite chambre à grandes enjambées. À côté du lit de Ginny, il se baissa, prit le visage de la jeune femme entre ses mains, et s'en approcha.
Ginny recula. Sans vraiment le faire exprès, mais sans vouloir s'en excuser non plus. Elle recula dans son oreiller, évitant les lèvres de son copain. De son ex-copain. Harry hésita un instant mais, voyant le regard dur de Ginny, s'éloigna quelque peu.
— Ginny ? demanda-t-il d'une voix incertaine. Qu'est-ce qu'il y a ?
Mais Ginny ne fit que baisser les yeux.
Après un moment de silence inconfortable, Ron s'approcha de son ami.
— Elle vient de se réveiller, expliqua-t-il d'une voix qu'il voulait rassurante. Laisse-lui le temps.
Et tout reviendra comme avant, sous-entendait-il. Mais c'était faux. Harry avait tué Tom. Tout ne pourrait jamais être comme avant.
Les semaines suivantes se suivaient et se ressemblaient. Molly venait lui rendre visite tous les jours, et chaque fois qu'elle croisait le docteur elle lui demandait quand elle pourrait ramener sa fille à la maison. La réponse ne changeait jamais : si tout va bien, à la fin de l'été.
Harry aussi était venu tous les jours, au début de sa convalescence. Il avait essayé de se rapprocher de Ginny et, quand ses efforts n'avaient rien donné, de comprendre ce qui s'était passé. Quand la jeune fille avait commencé à faire exprès de mettre ses sessions de physiothérapie aux moments où il venait à l'hôpital, il avait espacé ses visites, avant de ne plus venir du tout. Ginny se sentait horriblement coupable de le faire souffrir ainsi, et se fit promettre de tout lui expliquer, un jour.
Un autre visage qu'elle voyait tous les matins était celui de Drago Malefoy. Une infirmière lui avait expliqué que le jeune homme avait évité de justesse de suivre ses parents à Azkaban – que c'était Harry lui-même qui avait parlé en sa faveur lors de son procès, en fait – et avait été condamné à deux ans de service de nettoyage à Ste Mangouste. Ginny avait souri. Malefoy devait en vouloir à Harry ; il aurait sans doute préféré la prison.
Les premiers temps, Ginny l'avait regardé avec méfiance chaque fois qu'il entrait dans sa chambre, ne le quittant pas des yeux alors qu'il ramassait ses plats sales. Et lui gardait toujours les yeux baissés, ne rencontrant pas ce regard dénué de confiance.
Mais après quelques jours, Ginny décida que Drago n'allait pas la tuer dans son sommeil, et l'atmosphère arrêta de plonger sur le thermomètre chaque fois qu'il mettait les pieds dans la chambre. Un jour de la deuxième semaine, elle lui avait même souhaité une bonne journée quand il était sorti, un bol de soupe vide dans la main. Surpris, il n'avait que hoché la tête en réponse, mais le lendemain il lui avait envoyé un sourire hésitant, auquel elle avait répondu volontiers.
À partir de ce moment, leur relation avait été cordiale. Pas amicale – on n'effaçait pas si facilement six ans de rancœur –, mais polie. Ginny devait avouer que c'était quand même plus plaisant ainsi que le foudroyer du regard dès qu'elle le voyait entrer.
Une dizaine de jours plus tard, Ginny était installée dans le fauteuil de sa chambre, les jambes croisées sous elle et un livre entre les mains, quand elle remarqua que les bruits de vaisselle qui s'entrechoque s'étaient interrompus. Elle leva les yeux et vit Drago, debout à côté du lit, qui la regardait en se mordillant la lèvre. Elle haussa un sourcil, curieuse, et demande :
— Tu veux quelque chose ?
Il sembla hésiter un instant avant de se décider à répondre.
— Je me demandais… Je t'ai vue, pendant la bataille, quand tu t'es avancée vers… Et tu l'as appelé Tom… Je me demandais pourquoi.
Quand il vit le regard de Ginny durcir et son visage se fermer, Drago regretta d'avoir parlé. Il ouvrit la bouche pour s'excuser, mais n'eut pas le temps de prononcer une seule syllabe avant que la jeune fille ne lui demande de sortir de sa chambre.
— Que… quoi ? bégaya-t-il.
— Sors de ma chambre, répéta Ginny d'une voix calme. Laisse-moi tranquille. Et ne me reparle plus jamais de ça.
Malefoy n'avait d'autre choix que se retirer sans rien dire en se traitant de tous les noms. Derrière lui, Ginny ferma son livre en soupirant et se réinstalla dans son lit. Mais elle n'eut pas le temps de se morfondre bien longtemps, car l'heure des visites était arrivée et Bill et Fleur entrèrent dans sa chambre, pleins de sourires et de choses à lui raconter. Alors Ginny sourit, évacua Tom et Malefoy de son esprit, et se prépara à passer un après-midi agréable avec son frère et sa belle-sœur.
À la suite de cette altercation, la relation entre les deux jeunes sorciers retrouva de sa froideur d'avant. Ginny ignorait totalement Drago, ne posant même pas les yeux sur lui quand il entrait dans la chambre, tous les matins. Il avait bien essayé de s'excuser, mais quand ses tentatives n'avaient rencontré qu'un mur froid, il avait abandonné. Après tout, depuis quand un Malefoy faisait-il des efforts pour se faire pardonner par un Weasley ?
Pendant ce temps, Ginny guérissait, lentement mais sûrement. Ses séances journalières de physiothérapie renforçaient tous les muscles dont elle avait été surprise de constater la disparition à son réveil, et ses maux de tête, presque constants au début de son hospitalisation, avaient entièrement disparu.
Néanmoins, elle fut profondément étonnée quand sa mère lui annonça qu'elle pourrait rentrer à la maison la semaine suivante.
— Tu es contente, ma chérie ? babillait Molly en ajustant les oreillers de sa fille. Tu pourras rentrer avec nous, dormir dans ton propre lit, manger de la bonne nourriture. Plus de docteurs pour te tripoter tous les jours, plus de tests. Tu voudrais que je te fasse un gâteau au chocolat pour ton premier repas ? Je vais faire un gâteau. Et je vais inviter des gens. Pas grand monde, juste tes frères, et Hermione, et…
Elle s'interrompit et regarda Ginny, qui n'avait encore rien dit. Celle-ci afficha un sourire et répondit de la voix la plus enjouée possible :
— Ouais, c'est génial, maman ! J'ai vraiment hâte, tu peux pas savoir !
Mais son cœur avait plongé dans son ventre et elle sentait un début de panique naître en elle. Durant ces longues semaines passées à l'hôpital, ne voyant presque personne – enfin, tous ses amis étaient venus, mais les docteurs ne les laissaient entrer que par petits groupes, et tout le monde la traitait comme si elle allait se casser au moindre mouvement brusque –, elle s'était construit une bulle. Une bulle à l'intérieure de laquelle elle pouvait se replier, jouer la malade, sans avoir à penser à ce qui se passait à l'extérieur. Ou à ce qui s'était passé. Une bulle sans Tom et sans Harry, sans amour et sans guerre.
Mais quand elle sortirait d'ici, il faudrait qu'elle se replonge dans la réalité, qu'elle fasse face à tout ce qui l'attendait. On lui poserait sans doute des questions, et comment pourrait-elle y répondre quand elle-même n'osait pas se les poser ?
Alors dès le lendemain, quand Drago entra dans sa chambre, elle se posta devant lui.
— On peut se parler ? demanda-t-elle de but en blanc.
Il la fixa, étonné, et elle vit ses lèvres former le rictus qu'il portait si souvent à Poudlard.
— Tu m'envoies balader quand je te pose une question qui ne t'arrange pas, tu m'ignores pendant des semaines, et après tu veux me parler ? demanda-t-il d'un ton moqueur qui rappelait le Malefoy qu'il avait été avant la guerre.
— Oui, répondit simplement Ginny.
Drago ne fit que la fixer quelques instants, avant de soupirer et de dire :
— Bon, comme tu veux.
— Ferme la porte.
Drago haussa un sourcil et Ginny leva les yeux au ciel avant de le contourner et de la fermer elle-même. Elle s'installa alors dans son fauteuil et le jeune homme prit place au coin de son lit. Ce ne fut qu'à ce moment, quand le silence tomba sur eux et que les yeux gris de Malefoy étaient fixés attentivement sur elle, que Ginny réalisa qu'elle ne savait pas du tout pas où commencer. Elle ouvrit la bouche, mais pendant de longs moments, aucun son n'en sortait.
— Bon eh bien c'est super de t'avoir parlé, dit soudainement Drago en faisant mine de se lever. Mais j'ai du boulot.
Ginny le foudroya du regard, et retrouva sa langue.
— Tu te souviens de la première fois qu'on s'est rencontrés ?
Drago se cala dans le matelas avec un petit sourire. Il avait bien su qu'un peu de sarcasme donnerait à Ginny la motivation de parler.
Il secoua la tête, alors elle lui raconta. Tout. Le journal de Jedusor qu'avait glissé Lucius dans son chaudron, la relation qu'elle avait construite avec le jeune homme cet été-là, les questions qu'elle lui posait, les réponses qu'il lui donnait, la confiance qu'elle ressentait.
Au début de son récit, Drago se moquait un peu d'elle. Mais il arrêta bien vite quand elle lui rappela les évènements de cette année-là et son implication dans tout ça. Il avait un mal immense à imaginer Ginny, la minuscule petite Weaslette qu'elle avait été à onze ans, contrôler un Basilic. Être la cause de tant de dommages, même indirectement.
Et quand elle lui dit que Jedusor avait essayé de la tuer, à la fin de l'année, elle avait l'air tellement triste que Drago aurait voulu la prendre dans ses bras – même si ça allait contre tout ce qu'on lui avait inculqué depuis sa naissance.
Puis, Ginny passa à sa sixième année, celle qui venait de se terminer. Elle avait retrouvé le journal de Tom – Drago remarqua qu'elle ne l'appelait plus Jedusor – et avait recommencé à lui parler. Elle avait voulu se servir de lui, cette fois, ne pas se laisser rouler une fois de plus. Mais elle avait à nouveau perdu, juste pas de la même façon.
— Je suis tombée amoureuse, dit-elle d'une toute petite voix.
Elle lui raconta Pâques, comment Tom était apparu dans le grenier chez sa tante, vrai, solide, presque humain, et comment ils avaient fait l'amour. Elle ne rencontra pas les yeux de Drago durant ce passage de sa narration et gardait la tête baissée, si bien qu'il ne voyait que son front bien rouge.
— Et puis le lendemain, quand je me suis levée, il était parti, finit-elle, sa voix se cassant sur le dernier mot. Le journal était tout vieilli, comme si ça faisait des années que personne n'y avait pas touché, et quand j'écrivais dedans, il ne me répondait pas…
Elle se mit à pleurer silencieusement, et Drago lui tendit une boîte de mouchoirs, ne disant rien pendant un long moment. Quand elle finit par lever des yeux rouges et bouffis vers lui, il ne posa qu'une question :
— Pourquoi c'est à moi que tu dis ça ?
Un instant étonnée par la question – elle s'était attendue à autre chose –, elle finit par hausser une épaule.
— Il fallait que je le dise à quelqu'un avant de sortir d'ici. Je ne peux pas en parler à ma famille, mes amis. Personne ne comprendrait. Mais toi…
Drago hochait la tête. Lui aussi, il avait connu Voldemort. Lui aussi, dans un sens, il l'avait aimé.
Après une autre longue pause, il posa une seconde question :
— Le journal, c'était un Horcruxe ?
Si la première question avait surpris Ginny, celle-ci l'estomaqua. Hermione avait fini par lui expliquer pourquoi elle avait voulu le journal, le soir de la bataille, et donc par lui relater toute la quête aux Horcruxes de la dernière année. D'une certaine façon, Ginny avait été heureuse de savoir que c'était à un vrai morceau de l'âme de Tom qu'elle avait parlé. Ce qui ne lui expliquait pas pourquoi il était parti.
Ni comment Drago connaissait l'existence des Horcruxes.
— Me regarde pas comme ça, rit doucement Drago. Tu oublies qu'il n'y a pas que ton côté qui savait des trucs. J'ai entendu une conversation entre Bellatrix et Tu-Sais-Qui à la fin de l'été dernier, j'ai fait mes recherches et tiré mes conclusions. Miss Je-Sais-Tout n'est pas la seule à avoir le droit d'aller à la bibliothèque.
Ginny croisa les bras sur sa poitrine et lui envoya un regard dur. Drago leva les mains en signe de capitulation, reprit un visage sérieux, et continua.
— Donc, le journal était un Horcruxe. Un morceau de l'âme de Tom, ajouta-t-il quand Ginny hocha la tête. Et tu ne sais pas pourquoi il s'est détruit.
— Non.
— C'est évident, non ? dit Drago en haussant les épaules.
Ginny écarquilla les yeux.
— Bah oui, continua-t-il. Tu l'aimais et, d'après ce que tu en dis, lui aussi t'aimait. Mais s'il continuait à exister – le morceau dans le journal –, Tu-Sais-Qui ne pourrait jamais être tué, et tu continuerais à vivre dans un monde en guerre. Alors il a choisi de te laisser vivre une vie heureuse, mais sans lui.
Ginny se redressa. Ça semblait si simple, si… évident.
— Il est parti parce qu'il t'aimait réellement.
Lentement, un sourire apparut sur les lèvres de Ginny. Ce n'était pas un abandon. C'était une preuve d'amour.
Elle avait enfin une réponse. Et elle croyait bien que celle-ci lui plaisait.
