Chapitre 3 : Le faux Yûgi

Le lendemain matin, Yûgi n'eut pas le temps d'entrer en classe que déjà ses amis lui sautèrent dessus.

- Je suis tellement désolé Yûgi ! s'exclama Joey. Je n'aurais pas dû t'embêter avec cette fille à qui tu parlais !

Le jeune homme secoua la tête en comprenant ce que voulait dire son ami. Il ne lui en voulait pas, ou en tout cas il ne lui en voulait plus. En parler avec le Pharaon avait balayé toute trace de malaise qu'il pouvait ressentir. C'était toujours comme ça.

- Ne t'inquiète pas avec ça Joey. Mais tu ne devrais pas tirer des conclusions hâtives comme ça.

- Tu veux dire que ce n'est pas une fille ?

- Non, pas du tout, répondit Yûgi au grand désappointement de ses camarades.

- C'est qui alors ? Tu peux nous le dire ! l'implora Joey.

- On le connaît ? ajouta Tristan.

- Les gars, vous recommencez ! les gronda Téa en leur donnant un petit coup sur la tête à chacun pour les faire taire.

- 'scuse Yûgi.

Le jeune homme rit doucement.

- Vous pouvez toujours demander, je ne le connais pas.

De grands yeux se posèrent sur lui, attendant avidement la suite. Yûgi se tortilla, gêné, mais il était décidé à leur dire la vérité. Ils étaient ses amis et ne le jugeraient pas.

- C'est un joueur de Duel de Monstres en ligne, le jeu dont je vous ai parlé hier. On joue souvent l'un contre l'autre et on a fini par sympathiser.

- Tu ne lui as pas donné ton vrai nom, n'est-ce pas ? demanda Téa, subitement inquiète. Ça peut être dangereux !

- Non, répondit Yûgi à son grand soulagement. Et je ne sais pas non plus comment il s'appelle. Pour moi, c'est juste le Pharaon. Et je suis Hikari.

- Un surnom qui te va bien, fit remarquer Tristan alors que Joey pouffait légèrement. Mais le sien est assez prétentieux.

- Il n'est pas du tout comme ça, rétorqua aussitôt le jeune homme. Il est très gentil.

Ses joues rosirent presque aussitôt alors qu'il s'attirait des regards surpris de ses amis. Il se rappela pourtant ce que le Pharaon lui répétait souvent qu'il avait besoin de s'affirmer et soutint leur regard. À son grand soulagement, rien de mauvais ne se produisit et ses compagnons semblaient toujours de charmante humeur.

- Il est fort au Duel de Monstres ? demanda Joey.

- Il n'a jamais perdu un duel à ma connaissance.

- Whoa ! À ce point ! Il doit être balaise.

- Oui.

- Est-ce que je peux venir chez toi ce soir pour tester ses capacités ?

Yûgi écarquilla les yeux.

- Mais pourquoi ?

- Pour s'amuser, tiens ! Jouer contre toi c'est bien mais j'aimerai avoir de nouveaux adversaires ! Tristan est trop nul et Téa…

Il se tut en avisant l'air courroucé de la jeune fille en question. Yûgi tenta de protester mais son ami avait d'ores et déjà décidé qu'il viendrait. Il finit par céder, une étrange angoisse lui serrant l'estomac. Comment réagirait le Pharaon ?

Après une rapide discussion avec son grand-père, Yûgi conduisit Joey dans sa chambre. Un peu réticent, il alluma son ordinateur et se connecta à son jeu. Malheureusement, le Pharaon était déjà là.

Pharaon : Tu es en retard aujourd'hui.

Yûgi ne put s'empêcher de sourire. En effet, il avait traîné sur le chemin du retour, retardant le plus possible la rencontre virtuelle entre Joey et le Pharaon, et il avait donc vingt bonnes minutes de retard. Joey gloussa et s'empressa de répondre, après avoir envoyé une demande de duel.

Hikari : Hey ! Désolé, je discutais avec un ami !

- Tu ne vas pas te faire passer pour moi quand même ? bredouilla-t-il en fixant son meilleur ami avec des yeux ronds.

- Pourquoi pas ? répliqua le blond, qui s'amusait apparemment beaucoup. Il ne verra pas la différence.

Le propriétaire des lieux aurait voulu lui faire remarquer que, outre leur façon de parler, ils n'avaient pas du tout la même façon de jouer. Le Pharaon aurait tôt fait de le démasquer. En fait, il se surprit à espérer qu'il le ferait. C'est pour cela qu'il se tut et attendit de voir la suite. Pas que cela aurait fait une quelconque différence face à l'entêtement de Joey.

Pharaon : Lequel ?

Hikari : Joey.

Et voilà. Il s'était trahi tout seul. Il ne pouvait pas savoir pour les initiales. Le Pharaon avait-il posé la question à dessein ? C'était tout à fait possible. Le «Hey» en guise de salutations ne lui ressemblait pas du tout.

Pharaon : Qui es-tu et où est Hikari ?

- Mais comment il a su ? grogna Joey en tapant un nouveau message.

Hikari : Qu'est-ce que tu racontes ? C'est moi. Allez, jouons !

Yûgi attendit une réponse mais elle ne vint pas. En revanche, son portable se mit à vibrer. Il le tira de sa poche. C'était le Pharaon.

Pharaon : Est-ce que tu vas bien ?

Il sourit doucement.

Hikari : Oui. Je suis désolé, J.W. a tellement insisté… je n'ai pas réussi à lui dire non.

Aussitôt un nouveau message s'afficha sur le tchat de l'ordinateur. Le Pharaon venait d'accepter le duel.

Pharaon : À toi de commencer.

- Voyons voyons voyons, ricana Joey. Je vais le battre à plat de couture. Je n'ai pas une très bonne main. Mais ça ira.

Il ne vit pas le regard sceptique que lui rejeta le propriétaire du compte. Il invoqua un monstre et termina son tour. Ce qui suivit stupéfia Yûgi. Le Pharaon utilisa une série de quatre cartes magiques, invoqua spécialement deux monstres par ce biais et réduisit tous les points de vie de Joey à zéro avant la fin de son tour. Jamais il n'avait été aussi expéditif.

- Mais c'est pas possible… se lamenta Joey, complètement ahuri. Je n'ai rien eu le temps de faire…

Il se tourna vers Yûgi qui avait du mal à se retenir de rire.

Pharaon : Ne te fais pas passer pour une personne que tu n'es pas, Joey.

- Il m'a reconnu… Mais comment il a fait ?

Yûgi reçut un nouveau message.

Pharaon : Fais-moi signe quand il sera parti.

Hikari : Désolé. Ne m'en veux pas.

Du coin de l'œil, il observa son ami continuer à envoyer des messages au Pharaon mais celui-ci ne donnait plus signe de vie.

Pharaon : D'accord.

Yûgi grimaça. D'ordinaire, le Pharaon lui aurait dit qu'il ne lui en voulait pas. C'était toujours le cas quand ils avaient un petit différend. Malgré ce qu'il disait, il devait être un peu contrarié. Yûgi se sentit immédiatement très mal.

- Éteins ça, Joey, dit-il sombrement, coupant ce dernier au milieu d'un monologue qu'il n'avait pas écouté.

Son ami le regarda, surpris.

- Mais je…

- Éteins ! répéta le jeune homme, un peu plus fort. On a des devoirs à faire pour demain, alors rentre chez toi s'il te plaît.
Joey le fixa un instant avant d'obéir, surpris. Il savait bien qu'il avait dû commettre un imper en lui forçant la main pour jouer contre ce Pharaon, car jamais il n'avait vu Yûgi ainsi. Par ailleurs, il savait pertinemment que, devoirs ou pas devoir, son ami ne s'en préoccupait pas vraiment. Il lui en voulait et souhaitait rester seul avec ses pensées.

Une fois Joey parti, Yûgi se plongea sous ses couvertures. Il se sentait mal par rapport au Pharaon, comme s'il l'avait trahi, et il se sentait mal vis-à-vis de Joey pour l'avoir chassé de la sorte. Cela ne lui ressemblait pas du tout. Il resta prostré un long moment, ne cessant de repasser dans son esprit les quelques mots échangés avec son correspondant.

Finalement, il se décida à lui envoyer un message.

Hikari : Je suis désolé. Ne m'en veux pas. Je suis désolé.

Il attendit une réponse mais elle ne vint pas. Au bout d'un long quart d'heure, immobile, le jeune homme se résigna à s'occuper en attendant que le Pharaon daigne lui répondre. Ce n'était pas la première fois qu'il disparaissait ainsi à la suite d'un différend, et Yûgi détestait vraiment cela. Il ne savait jamais combien de temps son ami mettrait avant de lui reparler. Si cela se limitait généralement à une petite heure, il était arrivé qu'il l'ignore une demi-journée entière. Il n'avait qu'à attendre.

Son calvaire prit fin une heure plus tard. Une heure ayant semblé durer une éternité et durant laquelle Yûgi n'avait pas fait la moindre ligne de ses devoirs.

Pharaon : Je n'apprécie pas trop qu'on me prenne pour un idiot.

- Non, non, non… murmura Yûgi, recommençant à paniquer.

Il ne voulait pas perdre le Pharaon à cause d'une bêtise aussi débile. Qui techniquement n'en était même pas une.

Hikari : Je suis désolé. Je ne voulais pas que Joey prenne mon identité mais il a commencé avant que j'aie eu le temps de protester… et tu as su tout de suite que ce n'était pas moi alors… je suis désolé. Je ne pensais pas que tu le prendrais aussi mal.

Pharaon : En tant normal, je ne suis pas quelqu'un qui fait confiance facilement et…

Il attendit la suite du message avec appréhension.

Pharaon : Je veux juste être certain que c'est bien à Hikari que je parle et pas à un autre.

Il souffla et se détendit un peu. Il voulait toujours lui parler.

Hikari : J'ai retenu la leçon. Crois-moi quand je te dis que je ne ferai pas deux fois la même erreur. Je ne veux pas te perdre. Tu me pardonnes ?

Pharaon : Bien sûr.

Yûgi eut du mal à s'endormir ce soir-là. Il avait eu peur que le Pharaon ne veuille plus jamais lui parler. Maintenant qu'il y repensait, il se sentait bête. Il était évident qu'il n'allait pas l'abandonner pour quelque chose d'aussi futile, même si cela l'avait dérangé, mais il ne pouvait s'empêcher d'être soulagé.

Il s'était senti bien mieux le lendemain matin quand Joey s'était excusé et lui avait demandé de l'excuser auprès du Pharaon pour son comportement. Celui-ci avait accepté les excuses et avait rapidement détourné le sujet de la conversation. Tout était à présent comme ça l'était avant. Cependant, de temps à autre, Yûgi ne pouvait s'empêcher d'être étonné par une question que posait le Pharaon. Une question dont il savait déjà la réponse, comme s'il cherchait bien à vérifier à qui il s'adressait. Yûgi ne le lui fit par remarquer, se sentant toujours coupable. Il avait ébranlé la confiance que lui portait le Pharaon et il lui faudrait un peu de temps pour que tout redevienne normal.

Hikari : Dis-moi, qu'est-ce que tu fais quand tu me fais la tête et que tu refuses de me parler ?

Pharaon : Je ne fais pas la tête.

Hikari : Tu veux dire que lorsque tu pars en plein milieu d'une conversation et que tu m'ignores complètement, tu ne fais pas la tête ?

Pharaon : Oui.

Hikari : Que de mauvaise foi.

Il attendit un moment, sans recevoir de réponse, avant que son estomac ne se serre. Est-ce que le Pharaon était une fois de plus parti parce qu'il l'avait vexé ? Non, il y avait autre chose. Il esquissa un sourire.

Hikari : Tu le fais exprès, hein ?

Pharaon : J'aime t'embêter.

Hikari : C'est pas drôle ! Tu sais très bien que je déteste quand tu fais ça ! Je ne sais jamais si j'ai fait quelque chose de mal ou si tu es juste occupé à autre chose.

Cela arrivait aussi, parfois. Ces absences inopinées impliquaient généralement S.K. qui ne semblait pas être le genre de personne à attendre.

Pharaon : Je préfère m'éloigner avant que mes mots ne dépassent ma pensée et ne te fassent du mal inutilement.

Yûgi en fut touché et ne put s'empêcher d'en être un peu heureux. Enfin, de sa raison de son départ, pas de ce qui le provoquait.

Hikari : Je ne suis pas sûr que ça fonctionne. Je prends plus ça comme une sorte de punition et on ne peut pas dire que je le vive sereinement.

Pharaon : Je le sais, mais c'est ma façon de faire quand quelque chose ne va pas.

Hikari : En parler ça ne serait pas mieux ?

Pharaon : Pourquoi faire simple quand on peut faire compliquer ?

Yûgi leva les yeux au ciel.

Pharaon : Dis-tu toujours ce qui ne va pas à tes amis ?

Non. Il n'aimait pas déranger ses amis avec ses états d'âme. S'il pouvait faire autrement, et si personne ne remarquait qu'il était préoccupé, il gardait ses problèmes pour lui et faisait autant que possible bonne figure.

Hikari : Non, mais à toi, je pense que oui.

Il avait écrit les derniers mots d'une main légèrement tremblante alors qu'il fouillait dans sa mémoire. Mais il devait se rendre à l'évidence : il disait tout ce qui le touchait vraiment au Pharaon.

Pharaon : J'ai du mal à comprendre la confiance que tu m'accordes, mais je ferai tout pour m'en montrer digne.

Hikari : Alors ne me fais plus la tête !

Pharaon : Voici un défi que je ne pourrai jamais relever. En revanche…

Une invitation à un duel de monstres se mit à clignoter sur l'écran du jeune homme. Yûgi rit et l'accepta avec plaisir.