Chapitre 9 : Curiosité
Deux jours plus tard, Yûgi eut la surprise de voir tous ses amis débarquer à la boutique de jeux de son grand-père.
- Yûgi ! Mais pourquoi tu n'as pas répondu mes appels ?! s'insurgea Joey dès qu'il le vit.
Le jeune homme passa une main nerveuse dans ses cheveux. Il l'avait fait exactement pour éviter d'avoir la conversation qui allait suivre. Sans répondre à sa question, il les conduisit tous dans le salon et alla chercher de quoi boire et grignoter.
- Alors ! Raconte-nous tout ! sautilla Joey alors que Téa commençait à faire le service. Comment est-ce que tu as fait pour approcher Yami Sennen au point de passer à la télé avec lui ?
Yûgi rougit au souvenir de la main du Roi des Jeux sur son épaule.
- Eh bien… vous savez je parle beaucoup avec un joueur de Duel de Monstres en ligne.
- Oui, le Pharaon, compléta Tristan avec une note de mépris quant au pseudonyme utilisé.
- C'est Yami.
Les trois amis restèrent stupéfaits.
- C'est vrai ? demanda Joey en cillant plusieurs fois pour se remettre de son choc.
- Oui. On s'est rencontré par hasard le premier jour et on a fait officiellement connaissance.
- Tu en as de la chance ! Je regrette tellement de ne pas avoir pu y aller ! Si j'avais su que j'aurais pu rencontrer le Roi des Jeux et pas seulement parmi des centaines d'autres fans, j'aurais abandonné ma mère et Sérénity pour te coller aux basques.
Le jeune homme passa une main dans son cou, un peu honteux de constater qu'il était soulagé que Joey ait été occupé. Jamais il n'aurait réussi à discuter avec Yami avec son ami à ses côtés : le connaissant, il aurait monopolisé la parole et l'attention et lui serait resté en retrait alors que sa rencontre avec le Pharaon était bien plus importante pour lui que sa rencontre avec le Roi des Jeux. De plus, il savait que son correspondant n'appréciait pas beaucoup son meilleur ami, bien qu'ils n'aient pas eu de contact depuis que le blond avait tenté de se faire passer pour Yûgi.
- Il faut que tu nous racontes en détail tout ce que vous avez fait, continua Joey, le tirant de ses pensées.
Yûgi soupira. Il n'y couperait pas.
Après une longue discussion avec ses amis sur le tournoi de la Kaiba Corp, Yami, les différents autres concurrents qu'il avait pu croiser et son duel contre Mako Tsunami, le petit groupe décida d'aller manger un morceau ensemble à l'extérieur. Yûgi était soulagé de sortir de chez lui, où Joey aurait pu contacter le Pharaon sans lui demander son avis. Heureusement, celui-ci ne s'était pas connecté à son ordinateur et lui-même avait réussi à convaincre ses amis qu'il était occupé et donc impossible à contacter. Il avait eu beaucoup de mal à refréner les questions un peu trop personnelles qu'ils avaient posées sur Yami. Mais il avait dans un même temps fait un constat qui l'avait un peu attristé : il en savait toujours très peu sur son correspondant. Ils avaient voulu savoir où il habitait, s'il avait des frères et sœurs, ce qu'il comptait faire comme études... Il n'en avait absolument aucune idée. Il connaissait sa façon d'agir, de penser, mais il ne savait rien de son passé ou de sa vie en général. Le Pharaon était très secret, et Yami encore plus. Il en venait même à jalouser un peu Mana.
Yûgi revenait de la supérette, dans laquelle il avait dû effectuer des courses de dernières minutes pour le repas du soir. Il faisait bon et, pour profiter de ses dernières heures de vacances, il décida de faire un petit détour sur le chemin de sa maison pour longer la rivière qui traversait la ville. Flânant, il observait le soleil décliner à l'horizon et les oiseaux danser dans le ciel en piaillant. Il aimait beaucoup ce moment de la journée, où lumière et ombre se mêlaient.
Son regard fut attiré par une silhouette, assise dans l'herbe, au bord de l'eau. Il continua de marcher avant de reconnaître la coiffure si particulière de cette personne et de se figer sur place.
- Yami ? s'exclama-t-il.
Mais l'autre ne sembla pas l'entendre. Il resta un instant indécis. Malgré l'heure tardive, ils n'avaient encore échangé aucun message ce jour-là, ou plutôt, Yami n'avait répondu à aucun de ses messages. Yûgi était presque soulagé de voir que rien ne lui était arrivé. Il était également heureux car, si Yami se trouvait ici, à Domino, c'est forcement qu'il habitait dans les parages.
Finalement, il prit son courage à deux mains et s'avança vers lui. Yami n'esquissa pas un geste, totalement inconscient de sa présence. Hésitant sur la façon d'attirer son attention sans lui faire peur, Yûgi tendit la main vers lui pour lui signaler sa présence. Celle-ci avait presque atteint son épaule quand la main de Yami surgit et enserra violemment son poignet. Il laissa échapper un petit cri de douleur tandis que son ami braquait sur lui un regard surpris.
- Yûgi ?
Il le relâcha immédiatement et ôta les écouteurs qui obstruaient ses oreilles. La musique était suffisamment forte pour que Yûgi puisse l'entendre malgré la distance qui les séparait. Ce n'était pas un bon signe.
- Je suis désolé, reprit Yami. Tu m'as surpris.
- C'est ma faute, sourit le jeune homme en prenant place près de lui. Qu'est-ce que tu fais ici tout seul ?
- Je m'ennuie, répondit très sérieusement Yami alors que son regard se portait de nouveau sur l'eau qui coulait devant lui.
- Ça fait combien de temps que tu es là ? demanda Yûgi en fronçant les sourcils.
Yami ne répondit pas, aussi en déduit-il que cela devait faire un sacré bout de temps. Cela mit le plus jeune un peu mal à l'aise et il mit une longue minute à briser le silence, en se tordant les mains.
- Tu vas bien ?
- Non. Je m'ennuie.
Sa réponse rapide ne fit qu'accentuer son mal-être. Yami était définitivement de méchante humeur.
- Tu n'as rien à faire ? Un jeu auquel jouer ? Un livre à lire ? Une personne à voir ?
- Si, mais je n'ai pas envie.
Yûgi ne put se retenir de lever les yeux au ciel en esquissant un petit sourire.
- Et toi, que fais-tu ici ?
Il lui montra son sac de courses.
- Ton grand-père doit t'attendre.
- Je préfère rester parler avec toi.
- Et t'ennuyer avec moi ?
Yûgi pinça les lèvres devant son ton mordant. Il devait trouver un sujet de conversation pour le dérider un peu. Yami était le Pharaon, il réagissait d'une manière ou d'une autre comme lui, écran ou pas écran. Et c'était peut-être l'occasion pour lui poser des questions. Mais étant donné son humeur, pour qu'il y réponde, il devait piquer son intérêt et, pour cela, rien ne valait un petit jeu.
- Tu veux jouer avec moi ?
Il y eut quelques secondes de flottements, durant lesquelles Yami resta totalement immobile, le visage impassible. Puis il se tourna vers lui.
- À quoi ?
Yûgi esquissa un sourire. Il avait réussi.
- Tour à tour, on se pose des questions de culture générale. Celui qui se trompe devrait répondre à n'importe quelle question posée par l'autre. Avec un joker pour ne pas répondre.
- D'accord, acquiesça Yami en se redressant. Commence.
La partie s'engagea donc. Ils commencèrent par des questions relativement simples et les compliquèrent au fur et à mesure. Ils variaient les thèmes afin de se surprendre l'un l'autre : il y eut bien évidemment les Duels de Monstres, les jeux en général, mais aussi des questions d'histoire-géographie, de biologie et même de politique. Yûgi estimait avoir un assez bon niveau de culture, mais il n'arrivait pas à coincer Yami. Il semblait incollable sur bien des sujets, en particulier ceux qui touchaient à l'histoire et à la psychologie. Yûgi était cependant heureux, car son correspondant s'était détendu et souriait maintenant avec malice.
Yûgi fut le premier à se tromper, sur une question de physique, et l'interrogatoire commença. Yami lui posa des questions plutôt étranges, pas vraiment personnelles. Certaines le firent même rire. Par exemple, il voulut savoir comment il dépenserait ses gains s'il venait à gagner au loto, ou comment il réagirait s'il se retrouvait face à des extraterrestres armés de parapluies roses. Malgré ses réponses alambiquées et pas vraiment sérieuses, Yûgi était persuadé que son ami tirait des conclusions de ses paroles, même si lui était incapable de voir quoi.
Lorsque Yami finit par se tromper, ce fut à son tour de poser des questions. L'autre répondit volontiers mais Yûgi ne put s'empêcher de noter qu'il semblait considérer chacune de ses questions, comme s'il essayait d'y trouver un sens caché.
- Tu sais, tu ne trouveras rien de plus dans mes questions que ce qu'elles sont, s'amusa-t-il alors que Yami réfléchissait un peu trop à son interrogation sur ce qu'il comptait faire après le lycée.
Yami lui jeta un regard mutin. Yûgi haussa un sourcil, étonné, avant de secouer la tête en voyant que Yami cherchait seulement à l'embêter. Démasqué, celui-ci le poussa légèrement du coude pour le taquiner.
- On dirait pas, mais en fait tu es un vrai gamin, non ? rit Yûgi en le poussant à son tour.
- Disons que j'aime jouer. Et à tes dépens, c'est encore bien plus amusant.
Yûgi leva les yeux au ciel et la partie reprit, plus détendue qu'avant. Yûgi apprit plein de petites choses sur son ami, ce qui le ravit. Cependant, l'atmosphère s'alourdit légèrement quand il lui demanda comment il s'entendait avec ses parents.
- Je vais utiliser mon véto pour cette question, décréta Yami en détournant les yeux, soudain moins joyeux.
- D'accord… répondit Yûgi, un peu surpris.
Il ne comprenait pas pourquoi, parmi toutes les questions, c'était celles-ci qu'il avait choisi d'esquiver, mais il n'insista pas. Après tout, c'était pour éviter les malaises entre eux qu'il avait proposé l'idée du joker. Il invita rapidement Yami à poser la question de culture suivante et le détourna ainsi des pensées sombres qui semblaient l'avoir envahi.
Finalement, alors que le soleil avait presque disparu à l'horizon, ils mirent fin à leur jeu. Ils se relevèrent et échangèrent encore quelques mots avant de finalement se séparer, chacun partant dans une direction différente.
Yûgi était sur un petit nuage. Il était euphorique à l'idée que son correspondant vive dans la même ville que lui. Cela voulait dire qu'ils pourraient non seulement se parler virtuellement mais aussi se revoir et passer du temps l'un avec l'autre. Après leur rencontre et maintenant qu'il avait passé du temps seul à seul avec lui, il avait envie que cela se reproduise. Discuter avec lui via un ordinateur ou un téléphone était vraiment bien, mais le voir évoluer devant lui, voir son visage se modifier très légèrement en fonction de ses émotions, était quelque chose de bien plus satisfaisant.
Quelques minutes seulement après leur séparation, il reçut un message de Yami.
Pharaon : Tu t'es trompé 13 fois, moi 6. J'ai gagné.
Il ne put réprimer un grand sourire.
Hikari : Frimeur.
Et il rentra chez lui en sautillant de bonheur.
Le lendemain et les jours suivants, Yûgi eut beaucoup de mal à se replonger dans sa routine scolaire. Il n'avait jamais été un élève très assidu, mais à présent, il lui semblait falloir développer un effort colossal pour rester concentré toute une journée et, le soir, il n'avait aucune envie de se pencher sur ses devoirs. Ses pensées ne cessaient de vagabonder, passant d'un sujet à un autre à une vitesse hallucinante. D'une façon ou d'une autre, elles venaient se fixer sur Yami ou quelque chose qu'il lui avait dit. Néanmoins, quand il en fit part à son correspondant suite à un examen raté en beauté, celui-ci se chargea de lui remonter les bretelles. Pas méchamment, mais néanmoins fermement. Yûgi savait qu'il accordait une très haute importance à la réussite scolaire et se sentit un peu honteux. Cependant il devait reconnaître qu'il faisait assez peu d'efforts ces derniers temps et se promit – lui promit – de se concentrer en cours.
Dès lors, il se sentit presque suivi à la trace : chaque midi, Yami voulait avoir un plan détaillé de ce qu'il avait fait en cours et, le soir, il s'assurait que ces devoirs soient bien faits. Le point positif c'est qu'ainsi il pouvait parfois l'aider lorsqu'il butait sur un exercice et que lui ne culpabilisait plus lorsqu'il quittait ses cahiers pour faire autre chose. Cela lui fit beaucoup de bien, car il fallait dire que son grand-père était rarement ferme avec lui en ce qui concernait ses notes et, même si ce n'était qu'une mauvaise passe qu'il traversait, un peu d'autorité ne lui faisait pas de mal.
- Tu vas passer premier de la classe si tu continues comme ça, le charia un jour Joey alors que le jeune homme avait été envoyé résoudre un exercice au tableau et l'avait fait sans le moindre souci.
- Je n'ai pas été très sérieux ces derniers temps…
- Ouais, ton 15 sur 100 en géographie ?
- Tu peux te moquer, Joey, tu as eu 12, rétorqua Téa, qui, elle, était très fière que son meilleur ami s'investisse à l'école.
- Donc j'ai décidé de me reprendre, continua Yûgi.
- Comment t'as fait pour te souvenir de la méthode ? demanda Tristan, qui fixait son cahier comme si la solution lui paraissait impossible à trouver.
- C'est assez simple en fait, répondit le jeune homme. Yami m'a donné un moyen mnémotechnique pour que…
- Yami ? le coupa Joey.
- Euh… oui, répondit Yugi en rougissant légèrement.
- Ne me dis pas que c'est un intello lui aussi !
Téa poussa un petit soupir exaspéré en levant les yeux au ciel.
- Je crois que si ? se risqua Yûgi avec un petit sourire crispé.
- Dire que je croyais qu'il était comme nous, fit Joey avec une moue déçue.
Yûgi rit tandis que Téa le rabrouait. Yami n'était pas vraiment comme eux, quel que soit le sens qu'on donnait à ce terme. Yami était… il ne savait pas comment l'exprimer. Mais Yami était différent.
