Chapitre 10 : Inconscience

Yûgi courrait sous la pluie battante. Une fois de plus, il avait oublié son parapluie et allait rentrer chez lui trempé des pieds à la tête. La nuit était tombée depuis un moment, ce qui rendait son trajet d'autant plus difficile.

Il tournait au détour d'un muret, heureux d'être presque arrivé chez lui, quand il se figea subitement, dérapant à moitié sous le poids de son sac de cours. Là, face contre terre, un jeune homme était étendu sur le sol. Immobile, il semblait à peine respirer. Il ne mit qu'une demi-seconde à réagir et à se précipiter à ses côtés.

- Vous m'entendez ? demanda-t-il en le secouant doucement par une épaule.

N'obtenant pas le moindre signe de vie, il le retourna avec précaution et son cœur rata un battement. C'était Yami. Il ne l'avait pas reconnu immédiatement avec ses cheveux trempés collant à son visage mais c'était bien lui.

- Yami ! cria-t-il, tapotant ses joues dans l'espoir de le faire réagir. Réponds ! Réponds, s'il te plaît !

Mais son ami n'esquissa pas un geste. Sa peau était glacée, ses yeux clos.

Tétanisé, Yûgi tira son téléphone portable avant de se souvenir que celui-ci n'avait plus de batterie. Il jeta un coup d'œil désespéré autour de lui à la recherche de quelqu'un qui pourrait appeler du secours, mais ils étaient seuls.

- Yami, réveille-toi !

Il décida de le ramener chez lui, à une centaine de mètres de là : il ne pouvait pas se résoudre à l'abandonner au milieu de la rue, même pour quelques instants. Il allait mourir s'il ne se réchauffait pas très vite. Rassemblant les maigres forces de ses bras, il le hissa du mieux qu'il put sur son dos et reprit son chemin péniblement.

- Grand-père ! cria-t-il en poussant la porte du magasin de jouets de la famille.

Salomon apparut quelques secondes plus tard. Sa bouche s'ouvrit toute seule lorsque ses yeux se posèrent sur son petit fils et l'inconnu qu'il portait.

- Yûgi ?! Mais qu'est-ce que… ?

- Aide-moi, grand-père ! souffla le jeune homme, à bout de forces. Il a besoin de soins et vite !

Le vieil homme se précipita pour l'aider et le déchargea de son fardeau. Ils l'installèrent avec précaution sur le canapé du salon.

- Yûgi, mais qu'est-ce qu'il se passe ?

- C'est Yami, répondit le garçon en secouant la tête. Je l'ai trouvé comme ça dans la rue.

Il posa sa main sur le front de son ami, dégageant au passage quelques mèches brunes qui lui collaient à la peau. Il était affreusement pâle.

- Il a de la fièvre, dit-il, inquiet, en levant les yeux vers son grand-père.

- Va chercher des couvertures et enlève lui ses vêtements mouillés pour que son état n'empire pas. Je vais appeler le médecin.

Yûgi ne voulait pas quitter le chevet de son ami mais, la santé de celui-ci étant en jeu, il ne mit que quelques secondes avant de tourner les talons et de courir à l'étage chercher des serviettes et des couvertures.

Puis sans s'attarder sur le fait qu'il déshabillait son ami, il s'empressa de le débarrasser de ses vêtements humides. Malgré sa gêne, il ne put s'empêcher de le détailler et ce qu'il vit le glaça. Un peu partout sur le corps de Yami courraient de fines cicatrices rosées. Rangeant ça dans un coin de sa tête, car ce n'était pas vraiment le moment de se poser des questions, il l'enveloppa dans les couvertures et commença immédiatement à le frictionner pour le réchauffer.

- Le médecin arrive tout de suite, dit Salomon en pénétrant de nouveau dans la pièce. Tu devrais aller te sécher si tu ne veux pas être malade toi aussi !

Yûgi protesta un instant avant qu'il ne se réveille, mais finit par obéir. C'est alors qu'il réalisa qu'il tremblait. Il ne tremblait pas de froid mais d'inquiétude. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, son estomac était noué, et des milliers de pensées, toutes concernant Yami, tournaient dans son esprit, lui donnant mal à la tête. Il était plus que simplement inquiet. Qu'était-il arrivé à Yami ? Pourquoi avait-il perdu connaissance ? Était-il gravement malade ? Et toutes ses cicatrices, d'où venaient-elles ?

Lorsqu'il redescendit, quelques minutes plus tard, le médecin était déjà au chevet de l'inconscient. Pour être arrivé aussi vite, il devait être en visite dans le quartier.

- Alors, qu'est-ce qu'il a, docteur ? demanda Yûgi en se tordant les mains.

- Une forte fièvre et une hypothermie, déclara le professionnel d'un ton grave. Il semblerait qu'il ait été soumis à un stress intense et sa sortie par ce temps n'a pas dû aider son état. Je vais lui prescrire des médicaments, mais il aura besoin de beaucoup de repos avant de totalement se rétablir.

Yûgi prit place au côté du malade alors que son grand-père discutait plus avant avec le médecin. Il prit sa main et la serra doucement dans la sienne sans détacher son regard des yeux clos de Yami. Heureusement qu'il l'avait trouvé, sinon qui aurait pu dire ce qu'il serait advenu de lui. Il entendit vaguement la porte calquer.

- Yûgi ? Est-ce que ça va ?

- Je l'ai trouvé inanimé dans la rue, déclara le jeune homme, ignorant la question. Je ne pouvais pas le laisser dehors !

- Tu as bien fait, ne t'inquiète pas. Nous allons nous occuper de lui jusqu'à ce qu'il revienne à lui. Est-ce que tu sais s'il a de la famille à prévenir ? Il ne faudrait pas qu'ils s'inquiètent.

Yûgi songea immédiatement à Mana et aux frères Kaiba mais il ne savait pas comment les contacter. Il se leva et fouilla dans les poches de Yami à la recherche de son téléphone portable, dans lequel seraient sans doute enregistrés les numéros, mais il ne l'avait pas sur lui.

Yûgi et Salomon décidèrent finalement de monter le garçon à l'étage, dans la chambre du plus jeune. Celui-ci avait insisté pour lui laisser son lit, affirmant qu'il dormirait sur le futon qu'il utilisait quand Joey venait dormir à la maison. Son grand-père avait fini par accepter, se rangeant à l'avis du garçon qui affirmait qu'il faudrait du calme au malade pour se rétablir et que rester dans le salon n'était pas la meilleure des solutions, pour eux comme pour lui. Rougissant, il lui avait passé l'un de ses pyjamas, malheureusement un peu petit. Ce faisant, il n'avait pas pu s'empêcher, à sa grande honte, de contempler le corps parfaitement sculpté et totalement dépourvu du moindre poil. Il n'y avait que ses cicatrices qui brisaient l'harmonie de sa silhouette. Mais son esprit pratique avait repris le dessus sur ses divagations et l'avait de nouveau couvert aussi chaudement que possible.

Yûgi ne prêta pas la moindre attention à ces devoirs ce soir-là, se contentant de rester assis au chevet de Yami, en silence. Il ne put s'empêcher de se dire que Yami ne serait pas content de le voir délaisser ses exercices, mais tant pis. Il s'endormit vers trois heures du matin, sans que celui-ci ne bouge le moindre cil.

Le lendemain matin, il mit quelques secondes avant de se souvenir de la raison pour laquelle il ne se trouvait pas dans son lit. Quand ce fut chose faite, il bondit sur ses pieds et alla vérifier l'état du malade. Toujours aussi immobiles, ses traits semblaient néanmoins un peu plus détendus que la veille. À moins que ce soit lui qui ne l'imagine. Il toucha son front et sourit en constatant que sa température avait légèrement baissé.

- Bonjour, grand-père, lança-t-il en dévalant les escaliers qui conduisait au rez-de-chaussée.

Celui-ci était occupé à préparer le petit déjeuner dans la cuisine.

- Bonjour, Yûgi. Est-ce que tu vas bien ?

Il n'avait pas raté les cernes qui s'étalaient sous les yeux améthyste de son petit-fils. Celui-ci força un sourire en s'installant à table.

- Oui. La fièvre de Yami a diminué, j'espère qu'il se réveillera bientôt, ajouta-t-il avec optimisme.

- Je vais lui amener ses médicaments et m'occuper de lui. Tu dois te dépêcher si tu ne veux pas arriver en retard au lycée.

Yûgi cilla. Il n'avait pas songé une seule seconde à laisser Yami seul pour aller assister à des cours aussi longs que barbants. Il ne pourrait pas les suivre en le sachant plongé dans l'inconscience. Il voulait être là quand il ouvrirait les yeux.

- Vas-y, lui ordonna doucement mais fermement Salomon. Ça ne sert à rien de rester près de lui toute la journée à attendre. Je te préviendrais s'il se réveille. Il sera encore là à ton retour.

Le garçon ne put s'empêcher de penser que son grand-père le connaissait sur le bout des doigts. Il acquiesça de mauvaise grâce, le remercia, et accéléra le mouvement. En allant chercher ses affaires de cours, il passa voir une dernière fois le malade avant de partir en courant, une boule à l'estomac.

Dans la cour du lycée, il retrouva ses amis, Joey, Tristan et Téa, qui discutaient tranquillement. Ils se saluèrent rapidement et se dirigèrent vers leur salle de classe.

- Hey, Yûgi ? Ça va ? demanda Téa. Tu n'as pas l'air dans ton assiette.

Le jeune homme, perdu dans ses pensées, ne répondit pas. Il ne pouvait empêcher de songer à Yami. L'inquiétude le tiraillait toujours et il devait se retenir de repartir en courant jusqu'à chez lui.

- Tout va bien, sourit-il finalement, remarquant le silence pesant qui s'était installé. Je manque un peu de sommeil, c'est tout.

- Yûgi, tu ne nous berneras pas, intervint Joey en fronçant les sourcils. Dis-nous ce qu'il se passe !

Le jeune homme songea un instant à nier mais l'émotion le submergea et il sentit ses traits se décomposer alors que les larmes lui montaient aux yeux. Il les essuya rapidement mais pas assez pour qu'elles ne passent inaperçues.

- Yûgi, s'exclama Téa. Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

- C'est Yami… murmura le garçon entre deux sanglots silencieux.

- Qu'est-ce qu'il t'a fait ?! gronda Tristan en brandissant le poing. Il va me le payer, je te le dis !

- Il n'a rien fait ! cria Yûgi. Il… il est juste…

Il prit une profonde inspiration et raconta en quelques mots l'état dans lequel se trouvait son correspondant. Cela calma instantanément Tristan et Joey, qui prirent un air affligé.

- Ne t'inquiète pas, Yûgi, tenta de le réconforter Téa en posant sa main sur son épaule. Je suis sûre qu'il n'a rien de grave. Il va vite se remettre.

- Oui, ça arrive à tout le monde d'être malade…

Yûgi n'écouta pas la suite de ces paroles réconfortantes. Il devait faire appel à toute sa volonté pour ne pas faire demi-tour et retourner aussi vite que possible auprès de Yami.

Comme il l'avait pressenti, il n'écouta pas le moindre mot de ses cours. Même lorsqu'il y prêtait réellement attention, cela ne durait que de courtes minutes avant qu'il ne retombe dans l'angoisse sourde qui l'habitait. Régulièrement, en toute discrétion, il jetait un coup d'oeil à son téléphone portable afin de vérifier si son grand-père n'avait pas cherché à le joindre. Mais les heures passaient et il n'y avait toujours rien.

À midi, Joey tenta de lui proposer une partie de Duel de Monstres pour lui changer les idées mais cela ne fit que raviver la douleur de son ami. Pour lui, ce jeu serait à présent lié à Yami et penser à l'un revenait à penser à l'autre. Il se mura dans le silence, sa main crispée sur son téléphone, sous le regard meurtri de ses amis. Il ne toucha pas non plus à son déjeuner, malgré l'insistance de Téa.

Le soir, il attendit tant bien que mal Téa qui avait proposé de l'accompagner sur une partie de chemin. D'ordinaire, cela lui faisait très plaisir mais aujourd'hui, il n'avait qu'une envie, rentrer le plus vite possible.

- Tu l'aimes beaucoup, n'est-ce pas ? demanda Téa alors qu'ils marchaient en silence.

- Oui. Il compte énormément pour moi, admit Yûgi.

- Je m'en doutais. Je ne t'ai jamais vu dans un état pareil, même lorsque ton grand-père a été admis à l'hôpital il y a deux ans.

Yûgi grimaça à ce souvenir. Il avait vécu l'une des pires semaines de sa vie à cette époque, persuadé que son grand-père allait mourir d'une infection pulmonaire et qu'il allait se retrouver seul. À cette époque, il n'était pas encore ami avec Joey et Tristan et seul Téa et son grand-père comptait un tant soit peu pour lui.

- Il va se réveiller, reprit doucement la jeune fille.

- Je ne sais pas ce que je ferai sans lui. Il est la personne qui me connaît le mieux…

Il lui lança un petit regard d'excuse lui signifiant que, malgré ses paroles, leur amitié de longue date lui importait beaucoup.

Ils arrivèrent au croisement où ils se séparaient habituellement.

- Si tu as besoin d'aide, n'hésite pas à m'appeler, lui dit-elle avant de lui adresser un sourire d'encouragement et de s'en aller.

Dès qu'elle eut tourné au coin de la rue, Yûgi se mit à courir. Il salua rapidement son grand-père, occupé à la boutique avec des clients, et grimpa quatre à quatre les marches qui conduisaient à sa chambre, le cœur battant. Rien n'avait bougé. Le malade était toujours à la même place.

- J'aimerai tant que tu te réveilles, lui dit-il en déposant son sac.

Il n'obtint aucune réponse. Déprimé, il s'installa à son bureau et commença à faire ses devoirs. Mais il n'arriva pas à se concentrer et finit par abandonner. Il s'installa au pied du lit, et s'y recroquevilla, les yeux rivés sur Yami.

Vers minuit, Yûgi s'extirpa de son futon pour descendre prendre un verre d'eau à la cuisine. En remontant, il eut l'immense surprise de trouver Yami assis dans le lit, ses yeux se promenant dans la pièce, visiblement perdu.

- Tu es réveillé ! s'exclama-t-il.

Il grimaça en se rendant compte qu'il avait parlé un peu trop fort et s'empressa d'entrer pour refermer la porte et ne pas déranger le sommeil de son grand-père. Un grand sourire aux lèvres et le cœur infiniment plus léger, il s'approcha de l'adolescent, qui avait braqué sur lui deux yeux absolument magnifiques.

- Est-ce que tu vas bien ?

Ses sourcils se froncèrent et il ne répondit pas.

- Je t'ai trouvé inanimé dans la rue hier soir. Tu m'as fait une sacrée peur.

- Je suis désolé, murmura Yami.

Il baissa les yeux et sembla se figer en avisant qu'il ne portait pas ses vêtements.

- Tu étais trempé alors… commença Yûgi.

- Est-ce que tu les as vues ? le coupa Yami d'un ton froid qui le fit frissonner.

Il parlait de ses cicatrices, c'était évident. Le jeune homme hocha doucement la tête avant de venir s'asseoir près de lui.

- Je ne te poserais pas de questions, promit-il alors qu'un long silence s'installait entre eux. Tu n'as pas besoin de te justifier.

Yami lui adressa un regard reconnaissant avant de soupirer.

- Je suis désolé de t'avoir dérangé. Je vais y aller.

- Non non non, s'exclama Yûgi en le repoussa contre le matelas alors qu'il esquissait un mouvement pour sortir du lit. Tu dois encore te reposer. Tu es resté inconscient pendant deux jours !

Cette nouvelle lui fit perdre toute résistance et il passa une main sur son visage.

- Deux jours… Seto va me tuer.

Amusé, Yûgi prit son téléphone et le lui tendit.

- Appelle-le et dis-lui que tu vas bien. Je n'ai pas trouvé le tien.

Yami secoua vivement la tête avant de fermer les yeux, une expression douloureuse se peignant sur son visage. Il ramena ses genoux contre sa poitrine et passa ses bras autour d'eux. À cet instant, ce n'était plus le Roi des Jeux qui lui faisait face mais bel et bien le Pharaon. Yûgi ne put s'empêcher de saisir doucement sa main. Aussitôt, Yami rouvrit aussitôt les yeux et lui lança un regard surpris. C'était bien la première fois que Yûgi amorçait de lui-même un contact physique. Celui-ci se contenta de lui sourire.

- Est-ce que… tu veux m'en parler ?

Il resta silencieux, attendant qu'il se décide.

- On a eu une dispute assez violente.