Chapitre 13 : Déclaration

Yûgi passa la semaine suivante à se battre contre ce qu'il ressentait vis-à-vis de Yami. Ils ne s'étaient pas revus, Yami étant très occupé avec des exposés à préparer pour ses cours, mais ils avaient continué leurs discussions habituelles dans la journée et leurs duels le soir. Le jeune homme avait fini par accepter, à grande peine, qu'il était effectivement amoureux de Yami. Trop d'indices concordaient pour qu'il les ignore. Téa ne manquait d'ailleurs jamais d'en souligner un lorsqu'ils se retrouvaient seuls, car le jeune homme tenait au secret le plus absolu. Il craignait légèrement la réaction de Joey et Tristan, qui n'appréciaient pas particulièrement Yami. Téa, elle, était enchantée et lui avait d'ailleurs proposé, un peu contre sa volonté, diverses façons de lui déclarer sa flamme. Cependant, Yûgi n'arrivait pas à s'imaginer faire une telle chose. Malheureusement, ce tourbillon de sentiments affectait sa façon d'être et Yami n'avait pas manqué de le lui faire remarquer, s'inquiétant pour lui.

Un soir finalement, au détour d'un duel, il ne sut pas trop ce qu'il lui prit.

Hikari : Est-ce que tu as déjà été amoureux ?

Pharaon : Je comprends mieux pourquoi tu étais étrange ces derniers temps.

Yûgi se traita de tous les noms. En même temps, sa question n'était pas très subtile. Il était évident que Yami allait comprendre. Mais il était trop tard pour faire marche arrière. Il s'empressa de répondre pour ne pas avoir à lire le message qu'écrivait le Pharaon.

Hikari : Tu n'as pas répondu à ma question.

Son adversaire posa deux cartes face cachée avant de répondre.

Pharaon : Je crois que oui.

Aussitôt, Yûgi regretta sa question, la jalousie le submergeant totalement. Mais il n'en voulait ni à Yami ni à cette fille qui avait su attirer son attention, il était simplement triste. Il ferma les yeux pour lutter contre les larmes qui commençaient à affluer.

Hikari : Tu «crois» ?

Pharaon : C'est un peu compliqué. À qui t'intéresses-tu ?

Lui dire ? Non. Oui ? Oui. Non ? Définitivement non. Mais… Yûgi serra fermement les poings. Son cœur lui faisait mal. Mais pourquoi ? Parce qu'il avait peur de son rejet ? Parce qu'il voulait, à cet instant précis, tout lui avouer ? Il délaissa un instant son ordinateur, le temps de faire les cent pas dans sa chambre pour calmer un peu ses nerfs. Lorsqu'il revint à son écran, il avait une nouvelle ligne de dialogue.

Pharaon : Je suis un peu jaloux, tu ne m'en as jamais parlé jusqu'ici.

- Mais c'est parce que c'est toi ! s'exclama Yûgi, comme s'il pouvait l'entendre.

Il souffla lentement en passant une main sur son visage. Il devait se calmer.

Pharaon : Tu n'es pas obligé de répondre si tu ne veux pas. Je suis désolé.

Aussitôt, il sentit la culpabilité l'envahir. Maintenant, Yami s'en voulait. Il frisait la crise de nerfs.

Hikari : Je n'ai pas envie que tu m'en veuilles si je te le dis.

Pharaon : C'est Mana ?

Yûgi écarquilla les yeux avant de sourire. C'était une idée totalement saugrenue. Bien sûr, il adorait la jeune fille mais quel garçon sain d'esprit, aussi amoureux soit-il, tenterait de sortir avec elle ? Elle était bien trop énergique !

Hikari : Non. Je ne survivrai pas cinq minutes !

Pharaon : De toute façon, je ne vois pas pourquoi je t'en voudrais parce que tu aimes quelqu'un.

L'adolescent tapa fébrilement un message et le fixa un long moment avant de l'envoyer et de courir se réfugier dans son lit.

Hikari : Eh bien… ce n'est pas une fille.

Puis, un nouveau message apparut. Il resta immobile quelques longues secondes avant de se relever et d'aller le lire. La réponse le fit pouffer, mais c'était autant de nervosité que de joie.

Pharaon : Il a intérêt à bien te traiter sinon il aura à faire à moi.

Cela lui rappelait vaguement la menace que Makuba lui avait adressée à propos de Yami. Mais ce qui lui fit encore plus plaisir, c'était que Yami ne semblait avoir aucun souci avec le fait qu'il aimait un garçon. C'était déjà un grand soulagement. Mais il allait poser la question par prudence.

Hikari : Ça ne te pose pas de problème ?

Pharaon : Non. Fille ou garçon, nous aimons tous de la même manière.

Hikari : En fait, ce n'est pas les garçons que j'aime, mais lui en particulier.

Il disait vrai. Il n'avait jamais vraiment regardé les filles mais il était quasiment certain qu'il n'avait jamais regardé les garçons de cette manière. Yami était juste différent des autres.

Hikari : Je ne sais pas si je dois lui en parler. Je veux dire… enfin, tu comprends...

Pharaon : Tu ne veux pas tout gâcher entre vous.

Hikari : Oui. C'est exactement ça.

Pharaon : Tu devrais le lui dire.

Yûgi, qui pensait qu'il ne pourrait jamais être aussi mal, sentit son stress monter encore d'un cran. Il se cacha le visage dans ses mains, comme pour nier cette affirmation. Mais Yami était bien plus têtu que lui.

Pharaon : Vu comme tu es étrange, s'il est proche de toi, il a sûrement remarqué que quelque chose te perturbait.

Oui. Ils s'étaient disputés, quelques jours auparavant, parce que le plus jeune ne souhaitait pas partager ce qui le tracassait avec son correspondant. Une grande première pour lui. Il n'avait pas envie de revivre ces heures d'angoisse qu'il avait vécues, car, comme toujours, le Pharaon avait été aux abonnés absents pendant une bonne demi-journée. Maintenant qu'il était presque décidé à tout lui dire, du moins qu'il était sur la bonne voie, il ne devait pas tout gâcher en le braquant.

Hikari : Oui, il l'a vu mais jamais je n'oserai. Pour ce que j'en sais, il aime les filles.

Pharaon : Tu ne peux pas savoir avant de lui dire. Aie confiance en toi. Tu es une personne exceptionnelle. S'il te repousse, c'est qu'il est bien bête.

Yûgi sentit son cœur avoir un raté en lisant ce dernier message. Il ne voulait pas voir un message caché derrière ses mots mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Un fol espoir s'empara de lui.

Hikari : Tu crois vraiment ?

Pharaon : J'en suis certain.

Hikari : J'essaierai… demain.

Pharaon : Ne t'inquiète pas trop. Tout se passera bien.

Hikari : J'espère que tu as raison…

Pharaon : Et s'il te blesse, il le regrettera !

Cette fois, c'était bel et bien une menace. Mais elle était si saugrenue vu la situation que Yûgi secoua la tête en se mordant la lèvre pour ne pas rire.

Yûgi ne dormit pas de la nuit. Il se tourna et se retourna dans son lit, imaginant sans le moindre mal Yami allongé à ses côtés, à le fixer de ses beaux yeux rubis. Il sentait presque la chaleur qu'il dégageait tellement son souvenir était présent. Dans ces moments, il était décidé à tout lui dire, mais l'instant d'après, son esprit rejetait cette idée de toutes ses forces. Il passait de l'un à l'autre à un rythme effréné sans parvenir à se fixer. Les encouragements de Yami résonnaient dans sa tête mais aurait-il dit la même chose s'il avait su que ce garçon dont il parlait c'était lui ? Sans doute pas.

Devait-il lui annoncer par message, au téléphone ou demander à le voir en face à face ? Il était pratiquement sûr de ne pas réussir à lui dire en face, mais ne pas voir son expression au moment où il le lui annoncerait serait une torture. Devait-il lui dire dès le matin, au risque de passer la pire journée de sa vie, ou attendre le soir, en stressant toute la journée ? Il y avait bien trop de paramètres à prendre en compte. Il était perdu. Jamais il n'avait pensé que ce serait si compliqué d'aimer quelqu'un.

Et puis il y avait cette voix dans son esprit. Celle qui lui hurlait qu'il ne devait absolument rien dire. Celle qui, à chaque instant, lui faisait miroiter l'abandon de Yami lorsqu'il lui avouerait tout. Il essayait de la faire taire mais elle était omniprésente.

Le lendemain, toute la journée, Yûgi resta silencieux et plongé dans ses pensées. Mentalement, il essayait de trouver la manière la plus simple et surtout la moins stressante d' avouer ses sentiments. Il ne pourrait pas lui faire de grands discours. Il se rétracterait dès les premiers mots. Ça devait être rapide et concis. Et il ne devait pas bégayer ou se battre avec ses mots.

- Yûgi, t'es avec nous, mec ? fit la voix de Joey.

Mais le jeune homme ne lui prêta aucune attention. Il remercia Téa d'un rapide coup d'œil lorsqu'elle éloigna ses amis en avançant un nouveau de sujet de conversation. À son petit sourire, il pouvait voir qu'elle avait très bien compris ce qui le tourmentait. Et cela le contrariait encore plus.

Plus difficilement, il ignora les messages qu'il reçut de Yami. Il ne voulait pas risquer de flancher si près du but. Il ne pouvait cependant pas s'empêcher de lire chacun de ses mots. Sachant ce qu'il prévoyait de faire, il était réellement inquiet de ne pas avoir de ces nouvelles. Plusieurs fois, il agrippa ses cheveux hérissés et se mit à tirer dessus pour évacuer tout son stress et sa frustration, s'attirant par là même des regards intrigués de la part de ses camarades de classe.


Une fois de retour sain et sauf dans sa chambre, Yûgi tira son téléphone et prit une grande inspiration. Il composa le numéro de Yami et écouta avec angoisse la tonalité retentir à son oreille.

- Allô ? fit la voix grave de Yami à l'autre bout du fil.

- Yami ? C'est Yûgi, murmura-t-il faiblement.

- Hikari ? Est-ce que tu vas bien ? J'étais inquiet !

Dans un autre contexte, cela aurait pu lui faire plaisir, mais là, il n'était pas d'humeur à se laisser distraire.

- Il faut que je te dise quelque chose, c'est très important.

Sa voix tremblait mais il s'en fichait.

- Je t'écoute.

Yûgi ferma les yeux très forts. C'était le moment. Dans quelques secondes, rien ne serait plus comme avant.

- Tu sais le garçon dont je te parlais hier, celui que j'aime...

Il fit une pause, son stress atteignant son paroxysme.

- C'est toi.

Et il raccrocha immédiatement. Il sentait son pouls battre follement dans sa tête et un énorme poids lui écrasait la poitrine. Il se mit à respirer très rapidement, très fort, et dut s'asseoir à terre et mettre sa tête entre ses jambes pour calmer son début d'hyperventilation. Il n'avait pas voulu raccrocher ainsi mais il n'avait pas pu s'en empêcher. Qu'allait-il bien pouvoir faire maintenant ?

Il retrouvait un semblant de calme quand la sonnerie de son téléphone retentit. Il sursauta violemment. C'était Yami qui tentait de le rappeler. Paniqué, il rejeta l'appel et éteignit l'appareil avant de bondir sur ses pieds et de le jeter au fond d'un tiroir. Là, il resta un instant à le fixer avant de faire volte-face et d'aller se réfugier sous sa couverture en tentant d'oublier ce qu'il venait de dire.

- Je n'aurais jamais dû faire ça… Je n'aurais jamais dû faire ça… Mais pourquoi j'ai fait ça ?!

Plus il répétait ses mots, plus il sentait le désespoir le gagner. Il mourrait d'envie de rallumer son portable afin de connaître la réaction de Yami, mais, d'un autre côté, il ne voulait absolument pas savoir. Il sentit des larmes se mettre à couler sur ses joues sans qu'il ne puisse les contrôler et il se roula un peu plus en boule.

Il faillit tomber de son lit quand on frappa à sa porte. Relevant légèrement la tête, il avisa son réveil qui indiquait vingt heures. Il était épuisé par ses émotions et flottait dans un état de semi-conscience, si bien qu'il n'avait pas vu le temps passer. Le jeune homme secoua la tête. Il voulait rester seul. Il ne voulait pas que son grand-père le voit dans un état aussi lamentable, encore moins pour une histoire de cœur.

- Yûgi ? fit la voix de son grand-père à travers la porte.

- Je ne me sens pas très bien. Je crois que je vais me coucher tout de suite.

Mais sa voix tressautait tellement de sanglots contenus et de fatigue que son parent se permit d'ouvrir la porte de la chambre.

- Est-ce que ça va Yûgi ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

- Je veux pas en parler.

Il avait espéré que cela suffise à le faire sortir mais, au lieu de cela, il sentit le matelas s'affaisser légèrement à côté de lui.

- Je t'assure, reprit-il à toute allure. Tout va très bien. Tu n'as pas besoin de t'inquiéter.

- Tu es sûr de ça, Hikari ? fit une voix qui n'était absolument pas celle de son grand-père.