Chapitre 17 : Je t'aime !
Sa vue commençait à s'obscurcir quand Yûgi fut brutalement relâché. Deux bras s'enroulèrent autour de lui et il se retrouva prisonnier d'une étreinte alors qu'il toussait fortement, cherchant un peu d'air.
- Je suis désolé ! Je suis désolé ! se mit à répéter Yami.
Yûgi soupira de soulagement et passa à son tour ses bras autour de lui.
- Pardonne-moi, Hikari. Je suis désolé ! Je ne voulais pas faire ça !
- Je savais que tu finirais par me lâcher, murmura Yûgi, sa gorge un peu douloureuse. La preuve que tu ne m'aurais jamais fait de mal. Peu importe l'état dans lequel tu te trouvais.
Yami recula, les yeux écarquillés.
- Tu vas avoir des bleus pendant des jours ! lui dit-il amèrement remarquer. Je t'ai fait du mal ! Mais qu'est-ce qu'il t'a pris ?!
- Calme-toi, ordonna Yugi.
Il se redressa, aidé par Yami qui le conduisit directement à la chaise la plus proche pour qu'il reprenne un peu ses esprits. Puis, il s'accroupit en face de lui pour rester à sa hauteur, et même un peu plus bas. Ses yeux brillaient d'inquiétude et de remords contenus.
- Puisque tu étais trop perturbé pour écouter ce que j'avais à te dire, il fallait bien que j'arrive à te le faire comprendre. Maintenant que c'est fait, on va pouvoir repartir sur des bases saines. Alors tu vas arrêter de faire ta tête de mule avec moi !
Yami baissa les yeux, honteux, et ne répondit pas.
- Et ça commence par une bonne nuit de sommeil, reprit Yûgi d'une voix bien plus douce, captant de nouveau l'attention de Yami. Je crois que tu as eu assez d'émotions pour aujourd'hui.
Lui aussi avait hâte que cette journée se termine. Il était éreinté tant physiquement que psychologiquement.
- Je ne veux pas dormir, lâcha Yami avec un froncement de sourcils obstiné.
Malgré son apparente assurance, la peur avait de nouveau surgi dans ses prunelles.
- Je ne veux pas me souvenir. Je ne veux pas de ces images...
Yûgi se souvenait parfaitement qu'il avait fait des cauchemars la nuit où il lui avait révélé la vérité sur son passé, et savait qu'il en ferait probablement d'autres cette nuit-ci.
- Tu veux que je reste avec toi ?
Yami se mordit distraitement la lèvre inférieure.
- Tu ferais ça ?
Yûgi acquiesça d'un signe de tête et fut heureux de voir les épaules de Yami se relâcher de soulagement. C'était visiblement ce qu'il souhaitait, mais l'aurait-il proposé lui-même ? Certainement pas. Ce n'était pas son genre.
- Je suis là pour ça, répondit-il avec un clin d'œil.
Yami leva la main dans sa direction et effleura les marques qui commençaient à apparaître sur son cou. Le touché fit cependant naître des papillons dans le ventre du jeune homme qui se força à rester immobile.
- Je suis désolé…
- C'est oublié.
Les deux adolescents prirent un léger repas et passèrent chacun à la salle de bain avant de s'installer dans le lit de Yami. Bien plus grand que celui que Yûgi, ils avaient la place d'y tenir à deux sans le moindre problème, mais cela ne les empêcha pas de rester coller l'un à l'autre. Yûgi avait posé sa tête contre l'épaule de Yami et les doigts de celui-ci caressaient toujours son cou. Cela ne dérangeait pas vraiment le jeune homme, excepté qu'il savait que son petit-ami le faisait uniquement pour se rappeler ce qu'il avait fait et en profiter pour se flageller mentalement. Pour lui apprendre les bonnes manières, Yûgi le pinça doucement, comme il l'avait déjà fait plus tôt dans la journée.
- Aïe !
- Tu peux arrêter de t'en vouloir ?
Yami rit doucement à ses côtés, ravissant Yûgi.
- Je ne te mérite pas.
- Tu veux encore te faire pincer ?
- Non.
- Alors, dors.
Quelques minutes plus tard, les deux glissèrent dans un sommeil réparateur.
-Shizu ! Yami a rétréci !
Yûgi se réveilla en sursaut et regarda rapidement autour de lui, tentant de comprendre où il était et ce qu'il se passait. Il repéra immédiatement un jeune homme blond, à la peau dorée, qui le pointait du doigt, une expression ahurie sur son visage aux traits fins. Il le fixa un court instant, tout aussi stupéfait et perplexe. La porte de la salle de bain s'ouvrit, révélant un Yami aux cheveux humides. Les yeux du blond passèrent de Yûgi à Yami, puis de Yami à Yûgi, avant de hurler de nouveau :
- Shizu !
- Marek, tais-toi, gronda Yami en secouant la tête, agacé. Pourquoi est-ce que tu hurles dès le matin ? Qu'est-ce que tu fais ici d'ailleurs ?
- Mais si tu es là, c'est qui lui ? l'ignora le blond en se tournant de nouveau vers Yûgi.
- Marek.
Le ton autoritaire de Yami sembla faire revenir ledit Marek sur terre et il se calma alors qu'un grand sourire se peignait sur son visage. Il s'approcha de son ami et lui flanqua une puissante tape dans le dos, récoltant un regard noir au passage.
- Kaiba a appelé Shizu tôt ce matin, et comme ça faisait longtemps que je ne t'avais pas vu, je me suis dit que j'allais en profiter. T'es redevenu taré ?
Yûgi ne put s'empêcher de penser que ce jeune homme et Mana devaient avoir beaucoup de points communs. Yami soupira d'exaspération et se tourna vers Yûgi.
- Désolé, ça risque de prendre du temps. Seto y veillera.
- Je dois rentrer à la maison de toute façon, déclara-t-il en hochant la tête avec compréhension.
S'il avait bien compris, cette fameuse Shizu était le docteur Ishitar dont avait parlé Seto la veille. Celui-ci ne faisait vraiment pas les choses à moitié.
- Ah non ! protesta Marek. Je veux tout savoir de toi ! C'est bien la première fois que je vois quelqu'un dans le lit de Yami !
Et il lui adressa un clin d'œil équivoque. Yûgi devint aussi rouge qu'une tomate. Visiblement, ce jeune homme pensait qu'ils avaient fait bien autre chose que dormir la nuit précédente.
- Si tu l'embêtes, je devrai parler à Shizu du temps que tu passes avec ce cher Odion, menaça Yami avec un sourire en coin plein de promesses.
Marek recula de quelque pas, les mains en l'air en signe de défaite, tandis que Yami croisait les bras, satisfait de sa victoire.
- Ok, ok… mais attends… Comment t'es au courant de ça ?! s'exclama soudain Marek.
- Je ne le savais pas, rétorqua Yami en passant devant lui pour se diriger vers la porte.
Il jeta un regard amusé à Yûgi par-dessus son épaule, qui ne put s'empêcher de lui sourire en retour. Une fois qu'il fut parti, un court silence s'installa entre les deux garçons restants.
- Ton mec est diabolique… grogna Marek en passant un main sur son visage.
De nouveau, Yûgi rougit et détourna les yeux. Yami était «son mec», il avait encore du mal à le réaliser.
- Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ? demanda nonchalamment le jeune homme en venant s'asseoir en tailleur sur le lit de Yami.
Yûgi replia ses jambes pour lui laisser de la place, mais n'osa pas sortir du lit et révéler à cet inconnu qu'il portait un pyjama de son petit-ami. Cela ne ferait qu'alimenter ses idées saugrenues.
- Quelques jours, répondit-il d'une petite voix.
- Et tu es déjà passé à la casserole ? C'est un rapide !
- Mais qu'est-ce… ce n'est pas du tout… ne raconte pas des choses comme ça… bégaya Yûgi, dans tous ses états.
Il était plus gêné que jamais, et il ne pensait pas qu'il pourrait plus l'être que lorsque Téa l'avait confronté à ses sentiments pour Yami. Il aurait voulu se cacher sous les couvertures et ne plus voir le regard curieux et joyeux de son interlocuteur mais cela ne ferait que le conduire un peu plus sur la mauvaise route.
- Il ne s'est rien passé du tout ! Il ne voulait simplement pas rester seul avec tout ce qui s'est passé hier.
Marek eut une moue déçue.
- Il s'est ramolli. Il y a quelque temps, il aurait préféré mourir plutôt que de demander une chose pareille à quelqu'un.
Yûgi grimaça alors que la tentative de suicide de Yami lui revenait en mémoire. A vrai dire, c'était exactement ce qu'il s'était passé. Mais l'autre ne sembla pas remarquer ces sombres pensées.
- Je ne sais pas si c'est une bonne chose, continua-t-il.
Le jeune homme fronça les sourcils.
- Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
- Yami s'est toujours blindé, il n'a jamais rien laissé transparaître de ce qu'il ressentait et de ce qui le tourmentait. Maintenant que sa carapace est fissurée…
Son regard se changea et se fit légèrement accusateur, ce qui irrita Yûgi.
- … il dérape de nouveau. Il s'était donné beaucoup de mal pour se reconstruire.
- Ça n'a pas marché, visiblement, répliqua Yûgi en quittant le lit.
Il ramassa ses affaires, qui traînaient par terre, et passa dans la salle de bain pour s'habiller en paix. Cet homme avait beau l'air de connaître Yami, il ne l'appréciait pas. De quel droit donnait-il son avis sur leur relation alors qu'il venait tout juste de la découvrir ? Et, ce qui l'énervait encore plus, il avait l'air de vouloir laisser son petit-ami seul avec ses démons. Ce n'est pas en se taisant que l'on résolvait les problèmes, il était bien placé pour le savoir. Il s'habilla rapidement et ressortit de la pièce.
- Hey ! Excuse-moi, je ne voulais pas te vexer ! lança Marek alors qu'il passait devant lui pour quitter la chambre.
Yûgi se tourna vers lui et lui lança un regard sombre.
- Tu es son ami ?
Le jeune homme hocha la tête avec prudence, attendant la suite.
- Mais tu ne te préoccupes pas le moins du monde de ce qu'il peut ressentir ! Tu t'arrêtes à l'extérieur. Tu devrais pourtant savoir que Yami n'est pas quelqu'un qui se confie s'y on ne l'y pousse pas. Pas que ça t'intéresse de toute façon.
Et il s'en alla sans attendre sa réponse, les poings serrés. Les amis étaient sacrés pour lui, depuis qu'il avait la chance d'avoir été accepté par Joey, Tristan et Téa. Ils étaient toujours là les uns pour les autres, quelle que soit la situation. Il ne supportait pas l'hypocrisie qui accompagnait la plupart des soi-disant amitiés qu'ils pouvaient voir. Des gens qui traînaient ensemble seulement pour éviter la solitude mais qui disparaissaient à la moindre peut-être anicroche. Tout comme Marek.
Yugi arrivait en vue de la boutique de jeux de son grand-père quand il aperçut Joey, Tristan et Téa qui en sortaient, la mine basse. Lorsqu'ils l'aperçurent, tous se fendirent d'un grand sourire et coururent dans sa direction.
- Yûgi ! Est-ce que tu vas bien ?
- Oui, très bien, répondit le jeune homme. Désolé de vous avoir planté comme ça hier.
- Mana m'a dit que tu avais retrouvé Yami, commença Téa avant de s'interrompre. Yûgi ? Qu'est-ce que tu as dans le cou ?
Yûgi plaqua instinctivement ses mains sur sa gorge pour dissimuler les marques que lui avait infligées Yami.
- Rien du tout.
Mais Joey saisit ses mains et l'obligea à exposer les stigmates de son étranglement. Yûgi ne put que rester impuissant tandis que ses amis écarquillaient les yeux, choqués.
- Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ? s'exclama Tristan. On t'a attaqué ?
- Pas exactement… rougit Yûgi en détournant les yeux.
Il ne devait pas leur dire que c'était la faute de Yami. S'ils venaient à le découvrir, ils feraient sans doute tout ce qui était en leur pouvoir pour l'empêcher de le revoir.
- C'est Yami qui t'a fait ça ? devina Joey, sombre et menaçant.
- Non ! s'écria-t-il aussitôt.
Mais il savait que, quoi qu'il puisse dire, il ne serait plus cru. Il s'était trahi tout seul en répondant trop vite.
- Je vais lui faire sa fête !
Et il s'en alla à grands pas, suivi par un Tristan tout aussi en colère.
- Arrêtez ! cria Yûgi. Ce n'est pas sa faute ! C'est moi qui l'ait provoqué !
- Mais pourquoi ? s'étonna Téa, toujours à ses cotés.
Elle savait les liens que les deux jeunes hommes entretenaient et n'arrivait pas à comprendre comment Yami en était venu à agresser Yûgi.
- De toute manière ça n'a pas d'importance. Il t'a fait du mal et ne s'en tira pas comme ça ! rugit Joey, le poing brandi. Il va voir ce qu'il en coûte de s'attaquer à mon meilleur ami !
- Joey ! cria une fois de plus Yûgi. Si tu le frappes, je ne te le pardonnerai pas !
Les deux garçons s'arrêtèrent, les sourcils froncés. C'était typique de Yûgi de vouloir protéger quelqu'un mais il ne l'avait jamais fait contre ses amis.
- Je sais que tu n'aimes pas la violence, protesta Tristan, mais on ne peut pas…
- Vous ne lui ferez aucun mal parce que je l'aime ! déclara Yûgi à toute vitesse.
C'était le seul moyen qu'il connaissait qui pourrait les dissuader de mener à bien cette pseudo-vengeance. Cela fonctionna d'ailleurs impeccablement car les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, stupéfaits. Alors qu'un long silence s'installait entre eux, Yûgi se mit à rougir. Il le leur avait dit. Il ne pensait pas que ça arriverait si tôt et, surtout, dans ce genre de situation. Allait-il avoir un problème de plus à gérer ? Il n'en avait aucune envie. Il voulait juste aller s'installer devant son ordinateur et que tout redevienne comme avant. Pourquoi l'amour devait-il être si compliqué ?
- Tu l'aimes ? répéta Joey, ahuri.
- Bien sûr qu'il l'aime, s'exaspéra Téa, venant à son secours. Mais vous êtes trop bêtes pour l'avoir remarqué par vous-même !
- Mais c'est un garçon. Tu ne peux pas aimer un garçon, protesta Tristan, perplexe.
- Ne sois pas étroit d'esprit.
- Téa ! Un garçon, ça aime les filles. C'est comme ça que ça doit être. C'est trop bizarre sinon.
Téa lui administra une claque magistrale qui résonna dans la rue déserte.
- Comment oses-tu dire ça ? gronda la jeune fille alors que Yûgi faisait un pas en arrière, blessé. Yûgi est ton ami ! Vas-tu dire qu'il est anormal comme tous les autres cons ?
Tristan braqua son regard noisette sur lui, incertain, avant de secouer la tête. Mais avant, qu'il n'ait pu répondre, Joey prit la parole :
- Et lui ?
Toute volonté de combattre semblait l'avoir déserté.
- Est-ce qu'il t'aime ?
Incapable de répondre à haute voix, et sur le point de fondre en larmes, Yûgi ne put que hocher la tête. Il avait désespérément envie que tout s'arrête.
- Tu mérites ce qu'il y a de mieux, mais je ne suis pas sûr que ce soit lui…
Le jeune homme fut touché par les mots de son ami. Après le semi-rejet de la part de Tristan, ça lui faisait du bien.
- Il pense exactement la même chose, révéla-t-il. Mais je ne peux pas contrôler ce que je ressens pour lui. Je l'aime… c'est tout.
Et ce sentiment ne cessait de croître. A chaque fois qu'il découvrait un pan du passé ou de la personnalité de Yami, il sentait grandir son amour pour lui. Il avait une raison de se lever chaque matin et pas seulement pour se rendre au lycée et assurer un avenir dont il n'apercevait pas la couleur. Il voulait aimer et épauler cette personne chère à son cœur, la voir sourire et même rire. Il avait bouleversé sa vie à un point qu'il n'aurait jamais imaginé.
- Je l'aime.
