Chapitre 20 : L'appât

Lorsque Yûgi revint à lui, un horrible mal de tête lui vrillait l'esprit. Il tenta de porter ses mains à son crâne, en un réflexe pour essayer de faire taire la douleur, mais constata avec horreur que ses poignets, tout comme ses chevilles, étaient solidement attachés. Paniquant, il tenta d'ouvrir les yeux, mais il ne vit rien. Un bandeau obstruait sa vue. Il se mit à remuer frénétiquement pour tenter de se délivrer mais ne réussit qu'à s'écorcher la peau contre les cordes qui l'entravaient. Que se passait-il ? Où était-il ? Pourquoi était-il prisonnier ? Il n'arrivait pas à se calmer et à penser rationnellement pour tenter de trouver une solution. Il cria :

- Au secours ! Il y a quelqu'un ?!

- Je suis là, répondit une voix calme à sa droite.

Il tourna brusquement la tête dans sa direction, terrifié, et tressaillit quand une main se posa sur son épaule. Il aurait voulu reculer, s'en dégager, mais la peur le paralysait. Son sang battait si fort dans ses tempes qu'il peinait à entendre sa respiration saccadée.

- Où est-ce que je suis ?! Qui êtes-vous ?! demanda-t-il, tremblant.

Il plongea dans ses souvenirs pour essayer de comprendre ce qu'il s'était passé. Il avait laissé Yami avant le début du duel pour aller prendre l'air et évacuer son stress. Il avait entendu un bruit derrière lui et puis… il ne se souvenait de rien. Il avait dû recevoir un coup sur la tête.

- Reste tranquille et ne fais pas de bruit. Il ne faut pas que tu attires son attention.

- S'il vous plaît, laissez-moi partir !

C'est alors qu'une nouvelle voix s'éleva. Une voix qu'il reconnut immédiatement et qui le fit frémir.

- Fais-le taire ou c'est moi qui vais m'en occuper.

C'était Bakura, il en était certain. Ce qui voulait dire que celui à ses cotés était sans doute être son frère jumeau, Ryô. Il sentit la terreur grimper encore d'un cran en lui. Bakura et Ryô. Mais que faisaient-ils ici ? Que lui voulait-il ?

- Il va se taire ! répondit immédiatement celui-ci.

Et il resserra la prise sur son épaule, comme pour l'implorer d'obéir. La peur l'obligea à obtempérer. Cessant tout mouvement, arrêtant même de respirer, il pria de tout son être pour que tout ceci soit un cauchemar.

- J'espère qu'Atem va bientôt se pointer, j'ai horreur d'attendre, gronda Bakura.

Il manqua de laisser échapper une exclamation de terreur. Ils l'avaient enlevé pour attirer son petit-ami jusqu'à eux. Mais pourquoi ? Que pouvait-il bien lui vouloir ? Et lui, qu'allait-il lui arriver ? Yami viendrait-il le chercher comme il semblait s'y attendre ? Si oui, qu'allait-il se passer ? Avec ce que lui avait dit Seto sur Bakura, il ne pouvait que craindre le pire. Et il avait peur pour l'intégrité psychique de Yami. Yûgi savait qu'il faisait des efforts pour accepter son passé, avec l'aide du docteur Ishtar, et craignait qu'une nouvelle rencontre impromptue ne vienne tout gâcher.

Une porte claqua, le coupant dans ses pensées. Presque aussitôt, la prise sur son épaule se desserra et il s'autorisa une petite inspiration tremblante.

- Je suis désolé, murmura Ryô.

Il lui ôta le bandeau et Yûgi se focalisa immédiatement sur le visage doux de son geôlier, qui n'exprimait que compassion.

- Laisse-moi partir, implora-t-il à voix basse afin de ne pas provoquer le retour de Bakura. Je ne dirai rien.

Ils se trouvaient dans une petite salle sombre et humide, éclairée par un néon blanc grésillant doucement. Peut-être une cave.

- Je ne peux pas, répondit le jeune homme en reculant de quelques pas pour s'asseoir à même le sol.

- Qu'est-ce que vous voulez ? Pourquoi me faites-vous ça ?

- Je ne sais pas à quoi pense mon frère, grimaça Ryô en insistant le dernier mot. Tu es là parce qu'il y a de grandes chances qu'Atem…

- Yami, rectifia aussitôt Yûgi entre ses dents.

Il était hors de question qu'il le laisse associer Yami à ce nom maudit devant lui.

- … que Yami parte à ta recherche et qu'il tombe sur Bakura. Normalement, tu n'as rien à craindre, il n'en a qu'après Yami.

Mais il ne semblait pas certain de ce qu'il avançait et le jeune homme le voyait bien. Cela le terrifiait d'autant plus.

- Que va-t-il lui faire ?

- Je ne sais pas.

- Tu dois bien avoir une idée.

Ryô frissonna le nez, ce qui lui donnait un air étrangement adorable.

- Il va sans doute vouloir le blesser.

Il s'en doutait, mais cela le glaça néanmoins.

- Bakura est complètement fou… s'alarma Yûgi.

Il s'interrompit un instant, réalisant qu'il avait peut-être fait la plus grosse erreur de sa vie en dénigrant l'un de ses bourreaux mais Ryô ne réagit que par un petit hochement de tête. Il en avait pleinement conscience et semblait presque résigné à cet état de fait.

- Pourquoi est-ce que tu l'aides ? Tu n'es pas obligé de faire ça. Tu n'as pas l'air d'être quelqu'un de méchant...

- Tu ne sais rien de moi, répondit presque gentiment le jeune homme en se détournant de lui pour fixer le sol de la pièce d'un regard triste. Même si je ne suis pas d'accord avec lui, Bakura est mon frère et je l'aimerai quoi qu'il arrive. Je ferai tout pour l'aider.

Sa voix vibrait d'un amour que Yûgi ne put comprendre. Cela lui semblait tellement absurde d'aimer quelqu'un comme lui. Qui avait un penchant net pour la cruauté et n'avait apparemment pas hésité à torturer des gens dès son enfance. Mais d'un autre côté, il comprenait la loyauté qui le liait à ce dément. Et cela le perturbait encore plus.

Un long silence s'installa entre eux. Yûgi s'était perdu dans ses pensées. Il devait trouver un moyen de filer d'ici mais en étant surveillé, et avec Bakura qui rôdait sans doute dehors, il ne voyait pas comment s'échapper et avertir son petit-ami de ce qui se tramait. Il ferma les yeux en retenant les larmes qui menaçaient de lui échapper.

- Tu sais, je suis heureux qu'Atem…

- Yami.

- … que Yami ait trouvé quelqu'un qui l'aime.

Il haussa un sourcil.

- Pourquoi ?

Ryô dodelina de la tête, comme s'il était mal à l'aise.

- Je ne sais pas grand-chose de ce qu'il est devenu en dehors de ce que j'ai pu avoir à la télé, déclara-t-il après une courte hésitation, mais quand il était petit, il était très différent. Triste et en colère.

Yûgi voulut lui répondre que c'était à cause de ce que lui et sa famille lui avaient fait subir, mais il se retint de justesse. C'était une occasion unique d'en apprendre plus sur un passé que Yami lui-même ignorait.

- Il ne se laissait approcher par personne. Il a même mordu Bakura une fois…

Il grimaça et Yûgi ne put qu'imaginer la punition qu'il avait dû recevoir pour ce geste de rébellion.

- Même lorsque mes parents lui promettaient de la nourriture en échange de sa coopération et qu'il était affamé… il les défiait.

- Sa... coopération ? répéta Yûgi, mortifié. Pour faire quoi ?

Ryô se mordit la lèvre.

- Dis-moi, murmura le captif.

L'autre semblait enclin à discuter. Il devait le faire parler et glaner des informations.

- Il ne t'en a pas parlé ?

- Yami a occulté ses souvenirs, gronda Yûgi. Pour arrêter de souffrir.

Il haïssait Ryô et sa famille pour tout ce qu'il avait dû subir. Il l'avait privé de son enfance, il l'avait meurtri jusqu'au plus profond de son âme et jamais il ne pourrait réellement se reconstruire. D'ailleurs, même s'il savait toute la vérité son cette période sombre, il ne pourrait jamais l'accepter et passer à autre chose malgré tout le chemin qu'il avait parcouru depuis lors. Pourtant, il sentit un peu de pitié se frayer un chemin dans son cœur devant l'air coupable que prit Ryô.

- Ça vaut peut-être mieux comme ça.

- Dis-moi !

Le blanc jeta un regard effrayé à la porte claquée par Bakura quelque temps plus tôt et Yûgi se tendit immédiatement. Il devait être plus prudent et se maîtriser. Il ne devait absolument pas provoquer le retour du deuxième jumeau. Heureusement, personne n'entra.

- Vous lui avez volé son enfance, reprit Yûgi en baissant d'un ton. Le moins que vous puissiez faire, c'est lui dire ce que vous lui avez fait.

- Je ne sais pas grand-chose, déclara finalement le jeune homme aux cheveux blancs en relevant les yeux vers lui. Je sais juste qu'il n'était pas le seul enfant que mes parents gardaient. Mais qu'il était le seul qu'ils ont gardé en vie. Il voulait qu'il fasse partie intégrante de la famille… et de leurs jeux, comme ils les appelaient.

Yûgi ferma les yeux de douleur en imaginant deux adultes sans visage forcer Yami à torturer quelqu'un.

- Est-ce… qu'il a… Est-ce qu'il a … ?

Il n'arrivait pas à finir sa phrase. Il avait trop peur de sa réponse. Non, ça ne pouvait pas être arrivé. Yami ne ferait jamais ça. Pourtant, au fond de son esprit, une petite voix lui hurlait que, sous la contrainte, on était capable de faire n'importe quoi, même le pire.

- De ce que je sais, il n'a jamais tué, chuchota Ryô.

Yûgi soupira, sans avoir s'il devait s'en réjouir ou non. Il n'avait pas tué mais il y avait des sorts pires que la mort.

- On m'a dit que toi, tu n'avais pas participé aux tortures de ta famille, tiqua-t-il soudain.

Ryô hocha la tête pour confirmer.

- Pourquoi alors que ton frère oui ?

- J'étais très malade quand j'étais petit, et j'ai gardé le lit pendant de très nombreuses années. Mes parents ne se sont jamais vraiment préoccupés de moi. Je n'étais qu'un fardeau pour eux. Ils préféraient mon frère. Bakura n'est pas mauvais tu sais, dans le fond. Il ne voulait pas non plus faire du mal aux autres.

- Alors pourquoi… ?

Son geôlier rassembla ses longs cheveux sur le coté gauche de sa tête et dévoilant sur une longue cicatrice effilée sur son cou.

- Un jour, Yami a réussi à quitter sa ''chambre'' et est tombée sur la mienne. Il a essayé de m'utiliser pour se protéger de mes parents. Sa tentative a échoué et j'ai été blessé. Je suis resté hospitalisé un long moment. Quand je suis revenu à la maison, Bakura était devenu celui qu'il est aujourd'hui. Pour… me protéger.

Il baissa la tête.

- Tout est ma faute.

Yûgi aurait pu le réconforter, lui dire que lui aussi était en quelque sorte une victime de ses parents, mais il était trop choqué par toutes les informations qui lui avaient été transmises.

- Je ne sais pas pourquoi je te dis tout ça, s'exclama Ryô en se levant brusquement.

Il se mit à marcher de longs en large dans la pièce sous le regard attentif et un peu effrayé de Yûgi.

- Ryô…

- Tais-toi ! s'exclama le jeune homme en plaquant ses mains sur ses oreilles. Je ne veux plus t'entendre !

Tremblant, le prisonnier s'exécuta et rapprocha tant bien que mal ses genoux de sa poitrine dans une vaine tentative de se protéger pour ce qui allait suivre. La discussion était terminée. Il avait néanmoins appris un élément qui pourrait se révéler décisif : Ryô aimait Bakura et Bakura aimait Ryô. Restait à savoir comme il pourrait se servir de cette information pour s'échapper.

Finalement, du bruit se fit entendre à l'extérieur de la pièce. Yûgi se redressa, effrayé, tandis que Ryô, qui s'était adossé à un mur dans l'ombre à l'autre bout de la pièce, s'approcha à pas lents de la porte. Celle-ci s'ouvrit, laissant apparaître un Bakura qui souriait presque sauvagement.

- Il est là ton précieux Yûgi ! lança-t-il en s'écartant pour laisser entre une seconde personne.

Yûgi écarquilla les yeux en voyant apparaître Yami à la suite de son kidnappeur. Il avait joué le jeu de son adversaire et était venu le chercher. Et il allait perdre la partie.