Chapitre 22 : Et Après ?
Yûgi toqua à la porte de la chambre de Yami. Il attendit quelques secondes avant d'être autorisé à entrer et le trouva en plein Duel de Monstres avec Marek. Celui-ci, assis en tailleur au bout du lit, s'arrachait littéralement les cheveux, tandis que son adversaire attendait patiemment qu'il se décide à jouer.
- Salut.
Marek leva vers lui un regard désespéré tandis que Yami lui adressait un signe de tête en guise de bonjour. Il s'approcha du lit, tira une chaise pour s'installer près de son petit-ami et se concentra sur la partie en cours.
- Qui gagne ?
- Tu as vraiment besoin de poser la question ? soupira Marek.
Yûgi laissa échapper un petit rire et posa sa tête contre le bras de Yami quelques instants. Depuis qu'il avait failli le perdre, dans cette maudite cave, il ressentait le besoin urgent de maintenir un contact avec lui, aussi ténu soit-il.
- Je crois que je vais abandonner…souffla finalement le blond.
- Tu ne progresseras jamais si tu abandonnes, répondit son adversaire en fronçant les sourcils. Crois en toi, en ton jeu et tu y arriveras.
- T'es le Roi des Jeux, lui rappela Marek en haussant un sourcil dubitatif. La possibilité que je puisse te battre est quasi inexistante.
- En effet. Mais ça ne te coûte rien d'essayer ?
Yûgi se retint difficilement de rire et s'attira un regard noir. Il se gratta la tête mais ne se départit pas de son sourire. Après tout, l'un comme l'autre avait raison.
On toqua à la porte. Un grand homme baraqué entra.
- Odion ! lança Marek en sautant sur ses pieds, très heureux.
Yûgi se souvint que Yami avait mentionné cette personne. Marek avec le béguin pour lui, ou peut-être même plus.
- Il est tant d'y aller, Marek, déclara-t-il d'une voix très grave. J'espère qu'il ne t'a pas trop importuné, ajouta-t-il à l'intention de Yami.
Celui-ci se contenta de dédaigner d'un signe de tête.
- Hey ! Je ne suis pas… commença Marek, indigné.
Sa moue qu'il arborait aurait pu être qualifiée d'adorable.
- Mais oui, mais oui, le coupa Odion, qui semblait habitué à ce comportement. Allons. Tu as un examen demain et tu dois réviser.
Boudeur, Marek salua les deux amoureux avant de suivre rapidement le plus grand hors de la salle, non sans avoir promis à Yami de repasser le voir très bientôt.
Dès que la porte se fut refermée sur lui, Yûgi enserra la taille de Yami de ses bras et blottit la tête contre son ventre.
- Comment tu vas aujourd'hui ? lui demanda-t-il alors que la main de son petit-ami trouvait sa juste place parmi ses mèches brunes.
- J'aimerai pouvoir sortir d'ici. Sans vos visites, je m'ennuierai ferme.
- Tu pourras sortir quand ?
- Dans deux jours d'après les médecins, mais Seto a déjà prévu de me séquestrer encore une bonne semaine à la maison.
- Il fait ça parce qu'il s'inquiète pour toi.
- Qu'il arrête alors, gronda Yami. Sérieusement, il ferait presque peur.
Dans sa position, Yûgi ne pouvait voir son visage mais il était convaincu que son petit-mi avait levé les yeux au ciel.
- Comment va ton dos ?
Cette blessure était la plus profonde, et elle ne se refermait pas aussi bien que les autres.
- Très bien.
Yûgi se redressa et lui jeta un regard sceptique.
- Tu as pris tes antidouleurs ?
Le regard que lui lança son petit-ami lui fit clairement comprendre qu'il avait bien supposé. C'était comme ça depuis son premier jour d'hospitalisation. Malgré les recommandations des médecins, ses supplications et ses propres douleurs, Yami refusait catégoriquement de prendre quelque chose pour calmer sa souffrance. Et il refusait de montrer sa douleur aux autres, y compris à lui.
- Pourquoi est-ce que tu te tortures comme ça ? soupira Yûgi, qui n'arrivait pas à comprendre. Ça ne t'avance strictement à rien.
- Ça me permet de m'assurer que je suis bien vivant.
- C'est totalement débile, répliqua-t-il en croisant les bras. Bien sûr que tu es vivant.
- Contrairement à tous les autres.
Yûgi frémit mais se força à rester immobile. Il avait déjà demandé à Yami si ses souvenirs lui étaient revenus à cause de ce nouveau traumatisme, mais le jeune homme ne lui avait jamais répondu. Tout ce qui s'était produit quelques jours auparavant et son passé en général le conduisait généralement à s'enfermer dans son mutisme. Yûgi s'était donc douté qu'il avait deviné juste et cela avait été confirmé par la venue de Marek et du docteur Ishtar. Il attendait juste que son petit-ami lui en parle de lui-même, une fois qu'il serait prêt.
- De quoi te souviens-tu ? murmura-t-il alors que les yeux de Yami se perdaient dans le vide devant lui.
- De tout.
Sa voix si lointaine fit mal à Yûgi, qui prit une grande inspiration pour tenter de rester aussi stoïque que possible. Yami avait besoin d'une écoute, pas de pitié, de compassion ou de quelque chose dans le genre.
- Surtout des odeurs et des sons, mais les images reviennent peu à peu. Des visages… beaucoup trop de visages.
Il ferma les yeux, comme pour ne pas les voir réapparaître devant lui.
- L'avantage, c'est que je vais permettre à des familles de faire leur deuil, reprit-il en esquissant un sourire dépourvu du moindre humour. Même si la police s'en doutait à l'époque, ils n'ont jamais pu accuser mes tortionnaires des autres disparitions par manque de preuves.
D'un signe de tête, il désigna plusieurs feuilles qui traînaient sur la table de nuit. Yûgi s'en saisit et y jeta un coup d'œil. C'était des portraits, formidablement esquissés. Tous avaient une expression différente, mais aucune ne souriait. Ce qui le frappa le plus, ce fut leur regard, leurs yeux immobiles qui semblaient l'appeler à l'aide.
- Ce sera sans doute très utile à la police, murmura-t-il en s'en détournant, le cœur lourd. Et toi, tu vas pouvoir passer à autre chose.
Bakura passerait sans doute de longues années en prison, si ce n'est toute sa vie étant donné que Seto travaillait activement sur l'accusation qu'ils porteraient lors de son procès. Ryô lui, était un cas plus délicat, mais il serait au moins interné. Yami pourrait envisager la suite sereinement, comme il l'avait fait lorsque la police l'avait libéré, tant d'années auparavant.
- Peut-être.
- Et... est-ce que tu sais comment tu es arrivé chez… eux ?
Il ne connaissait toujours pas le nom de famille des parents de Bakura et Ryô et se répugnait à juste les appeler par cette périphrase. Des parents ne devraient jamais commettre de tels actes, encore moins sur des enfants.
- Non, répondit Yami en secouant doucement la tête. J'étais trop petit.
Yûgi se sentit triste pour son ami.
- Je m'étais résigné à ne jamais savoir tu sais, déclara Yami en lui lançant un regard doux. Ce passé…
Il haussa lentement les épaules, incertain de la façon de finir sa phrase.
- … est passé.
- Je suis sûr que tu découvriras un jour qui tu es, rétorqua Yûgi. Il ne faut pas perdre espoir. Je serai là pour t'aider et pour te soutenir.
- Justement… hésita Yami en se détournant légèrement de lui.
Yûgi se tendit aussitôt et se recula légèrement pour l'observer attentivement.
- Yûgi, il faudrait mieux que l'on arrête de se voir.
- Pardon ? gronda le jeune homme, hors de lui. Tu n'es pas sérieux !
Yami planta ses orbes rubis dans celles améthyste de son interlocuteur, le visage grave.
- Je crois que je n'ai jamais été aussi sérieux.
- C'est hors de question, protesta Yûgi en secouant la tête.
Il savait très bien comment Yami en était arrivé à cette décision. Il l'aimait, il le lui avait bien prouvé, et c'était justement là tout le problème. L'aimer voulait dire le laisser entrer totalement dans sa vie, pour les bons mais aussi les mauvais côtés. L'incident avec Bakura et Ryô avait brisé le faible espoir du jeune homme de vivre une vie normale.
- Tu n'as pas le droit de dire ça. Que tu le veuilles ou non, je resterai avec toi.
Il saisit son visage entre ses mains et le rapprocha de lui pour l'embrasser. Yami ne répondit pas à son baiser, mais cela ne découragea pas le jeune garçon.
- Tu as été blessé par ma faute. Tu n'avais pas a te retrouver mêler à tout ça. Si tu ne m'avais pas rencontré, tu n'aurais jamais...
- Tais-toi, le coupa Yûgi, les sourcils froncés. Tais-toi parce que là je vais vraiment m'énerver ! Il est hors de question que tu fuis une fois de plus !
Yami voulut répliquer mais Yûgi lui lança un regard si menaçant qu'il referma la bouche et pinça les lèvres. Le plus petit bouillait intérieurement et luttait furieusement pour contenir ses larmes. Étaient-elles dues à la tristesse ou à la colère ? Il ne le savait pas, mais il était hors de questions qu'il perde Yami. Pas maintenant.
- Ryô et Bakura ont été arrêtés, reprit-il. Après ce qu'ils ont fait, tu peux être sûr qu'aucun d'eux ne sera plus jamais en liberté. Seto s'en assurera, j'en suis sur. Alors tu n'as plus à t'inquiéter de rien. C'est fini… tu m'entends : c'est fini !
Yami le fixa un instant, le visage inexpressif, avant de détourner les yeux et se perdre dans la contemplation du vide.
- Je ne peux pas.
- Tu ne veux pas, nuance. Ne laisse pas tes peurs te dicter tes actes. Je t'aime, tu m'aimes et c'est tout ce qui compte.
Un long silence s'en suivit. Yûgi était fébrile, mais il ne devait pas laisser son petit-ami le voir. Il interpréterait sans doute mal le torrent d'émotions qui l'habitait et l'utiliserait contre lui.
- Ça prendra peut-être du temps pour que tu arrêtes d'avoir peur, que ce soit pour toi, pour moi, ou pour tout le reste, murmura Yûgi en prenant ses mains dans les siennes et en les pressant comme si c'était la dernière qu'il était autorisé à le toucher. Mais on peut y arriver. Ensemble.
Yami ne chercha pas à répondre, plongé dans ses pensées. Yûgi le laissa méditer ses paroles alors que l'angoisse croissait de plus en plus dans son ventre. Que pouvait-il dire d'autre ? Comment le convaincre ? Il y avait sans doute des tonnes d'arguments auxquels il n'avait pas pensé mais il espérait de toute son âme que les siens suffiraient.
- Il n'y a pas si longtemps, je t'ai promis que je ne t'abandonnerai pas. Je veux tenir cette promesse, conclut Yûgi d'une voix tremblante.
Et il ferma les yeux pour attendre la réponse de Yami. S'il ne le voyait pas le rejeter, peut-être que cela serait moins dur.
- Tu ne sais pas ce que tu me demandes… murmura finalement Yami, après ce qui semblait être une éternité.
- Je sais pour qui je le fais.
Il y eut un nouveau silence. Puis, Yami serra très légèrement la main du plus jeune. Celui-ci soupira de soulagement et releva la tête vers son petit ami. Celui-ci lui adressa un petit regard incertain, perdu, qui lui tira un doux sourire.
- Je t'aime, Pharaon.
- Moi aussi, Hikari. Beaucoup trop.
Yûgi se pencha de nouveau vers lui et déposa ses lèvres sur les siennes, pour sceller leur promesse muette. Rapidement, leur baiser se fit plus passionné, leur langue se caressant l'une l'autre. Ils bataillèrent un instant pour le contrôle du baiser mais Yûgi rendit bien vite les armes, les mains de Yami s'étant aventurées sur sa nuque et plus précisément sur un point qui le rendait totalement soumis à sa volonté. Pas que cela le dérange. De plus, laisser le contrôle des choses à Yami ne pouvait qu'être bénéfique pour eux deux.
On frappa alors à la porte. Yûgi se recula à regret et se mit à toussoter pour tenter de reprendre son souffle et être un peu plus présentable.
- Entrez, lança Yami avec un air ennuyé, les crois croisés.
La porte s'ouvrit et un policier apparut. Les adolescents l'avaient déjà vu, c'était l'un de deux s'occupant d'enquêter sur leur enlèvement.
- Bonjour, jeunes gens, les salua-t-il. Je suis désolé de vous importuner mais il y a une personne qui souhaiterait vous parler. Il a beaucoup insisté.
- Qui ? demanda Yami en fronçant les sourcils.
- Ryô.
Yûgi sentit Yami tressaillir contre lui, mais son visage ne se modifia en rien. Son masque était bien en place.
- Vous avez parfaitement le droit de refuser.
- Laisse-le entrer, déclara le blessé en posant ses mains à plat sur ses cuisses, là où ses blessures étaient encore vivaces.
Yûgi le vit les presser, provoquant volontairement sa douleur et lui lança un regard empli de reproches que l'autre ne vit même pas. Le policier se décala pour faire entrer Ryô, escorté par un second policier qui le tenait fermement par l'épaule. Celui-ci détourna les yeux, visiblement mal à l'aise. Alors qu'un silence pesant s'installait, le nouveau venu se gratta la joue, nerveux, avant de prendre une grande inspiration et de regarder Yûgi, puis Yami.
- Ça ne changera strictement rien mais je tenais à m'excuser pour tout ce que moi et mon frère nous vous avons fait subir, dit-il d'une voix faible. J'aurais dû réagir avant qu'il ne dérape de nouveau et prévenir... les autorités compétentes.
Il ne reçut aucune réponse durant de longues secondes, avant que finalement Yami ne prenne la parole.
- Je ne veux pas de tes excuses, commença Yami d'une voix glaciale.
Yûgi se tendit à ses mots qui transperçaient de vérité. Trop de choses avec trop de conséquences étaient arrivées pour que le jeune homme puisse lui pardonner.
- Cependant, tu l'as arrêté avant qu'il ne s'en prenne davantage à Yûgi. Je saurais m'en souvenir.
Cela surprit tout le monde, car aucun ne s'attendait à un remerciement, même s'il était déguisé. Ryô le fixa de ses grands yeux sombres avant de baisser la tête. Puis, sur un signe du policier, Ryô quitta la chambre d'hôpital.
Un long silence suivit leur départ. Yami s'était replongé dans ses souvenirs et dans ce mutisme qui effrayait un peu Yûgi. S'il n'avait pas cherché à lui parler de son passé un peu plus tôt dans la journée, il aurait cherché par tout les moyens de l'en détourner, mais là, il se contenta de rester immobile, à attendre.
- Tu joues avec moi ? demanda finalement Yami en reprenant son deck.
- Tu as vraiment besoin de poser la question ?
